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Yann
Apperry
« Mon travail d'écriture se partage
entre des textes destinés à la lecture, des
mots destinés à la voix ou au chant, d'autres
à l'image. Dès lors qu'il me faut
répondre de moi-même, je sens tout de suite que
je ne suis plus là ; réciproquement, mes mots
se taisent quand je me présente, et nous nous
accommodons fort bien, eux comme moi, de ce dilemme. Je suis
quand les mots ne sont pas ; ils ont tout de suite quelque
chose à dire dès l'instant où je
m'absente ; nous ne nous rencontrons jamais qu'à
l'heure de la relève, au crépuscule, à
l'aube, comme le veilleur de jour et le veilleur de nuit se
saluent sans mot dire à la porte de l'hôtel.
Sans cette succession, nous serions eux comme moi, toujours
éveillés, ou plongés ensemble dans un
sommeil sans fin, dans un état de lucidité
sans trêve, dans celui d'une nuit absolue, deux
manières d'être qui se rejoignent au fond, et
dessinent au bout de la terre et du ciel l'horizon commun de
l'écriture et de la vie.
Ou bien - c'est une autre façon, plus juste
peut-être, de raconter cela - mon désir vient
d'écrire quand un autre est devant moi et qu'il me
congédie. Seule l'amitié a ce pouvoir
d'excuser l'être aimé. C'est son
privilège immense et exclusif, c'est son incomparable
don, et je vois bien que j'ai toujours écrit à
partir d'une rencontre et d'un amour. Si j'ai écrit
pour la théâtre, c'est que j'ai eu la chance de
devenir l'ami de Belisa Jaoul, magnifique auteur,
merveilleux metteur en scène, comme de Redjep
Mitrovitsa, le grand incarnateur. Si je travaille avec des
notes de musique, c'est que Massimo Nunzi, compositeur, m'a
accordé un jour de le faire, et continue de m'offrir
ce luxe inouï. L'inspiration de Diabolus in
musica lui revient d'ailleurs largement, ce livre
étant pour moi comme la traduction de sa musique dans
une autre langue et dans une histoire, même si la
musique de Massimo Nunzi est un chant de vie, quand celle de
Moe Insanguine, le personnage du roman, a de toute
évidence un compte à solder avec la mort. Une
rencontre, chaque fois, m'a ouvert le chemin. Une rencontre,
et les tours inattendus de la fidélité. Avec
le sentiment - je l'espère éternel - d'avoir
à peine, d'avoir tout juste
commencé. »
Yann Apperry
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Frédéric
Beigbeder
« J'ai écrit tous mes romans pour me
débarrasser de quelque chose : ma famille
(Mémoires d'un jeune homme
dérangé, en 1990), la nuit parisienne
(Vacances dans le coma, en 1994), mon mariage
(L'Amour dure trois ans, en 1997). Cette fois, je
fais mes adieux à la publicité. J'y travaille
comme concepteur-rédacteur depuis dix ans, ce qui m'a
permis de voir comment on manipulait les masses. La
publicité est l'une des plus grandes catastrophes des
deux mille dernières années pour ceux qui
aiment la littérature. Elle abrutit, simplifie la
pensée, isole et asservit les individus.
Lorsque ce livre sortira en librairie, il est probable que
je serai foutu à la porte de chez Young & Rubicam
(premier groupe mondial de publicité). Je ferai alors
un roman sur la télévision, qui
entraînera aussi mon licenciement
Puis je
descendrai la presse à scandale qui m'emploie
Je ne conçois la littérature que comme une
façon de scier la branche sur laquelle on est assis.
Lorsque j'aurai été renvoyé de partout,
je cesserai d'écrire. Je serai à la rue, seul,
abandonné de tous. Je serai libre.
Quelques découvertes du siècle comme l'avion
ou la télévision ont rétréci les
distances et rendu les villes interchangeables, et tout
voyage inutile. Le dépaysement est désormais
impossible. Le monde comme une sorte de ligne de
métro dont les stations ont pour noms Paris, Dakar,
Miami. Dans mon roman, les personnages se déplacent
sur la planète en regrettant qu'il ne s'agisse pas
d'un décor de film. Ils comparent la
réalité aux photos... et trouvent la
réalité moins intéressante.
C'était bien la peine de sortir.
Le monde dans lequel nous vivons a été soumis
au progrès technologique sans aucune
réflexion. Tout le monde s'accorde aujourd'hui
à dire qu'on court à la catastrophe. Mais ce
genre de propos m'ennuient tellement que je
préfère, pour ma part, raconter des aventures
brutales où la société n'apparaît
qu'en fond sonore. Je ne sais même pas si, finalement,
je ne trouve pas cette horreur artificielle, ce
" cauchemar climatisé " comme disait
Miller, assez beau à regarder. Nous autres, humains,
étions sans doute programmés pour
détruire la Nature et la transformer en
hypermarché, discothèque géante
Après tout, pourquoi pas ?
Plus les machines ont envahi nos existences occidentales,
plus notre liberté s'est amenuisée. Nous
sommes prisonniers. Nous sommes conditionnés,
emballés, packagés comme des produits, en fait
nous vivons vraiment dans le « meilleur des
mondes ». De notre naissance à notre mort,
nous ne sommes qu'un numéro sur une chaîne de
montage avec un certain nombre d'étapes obligatoires
à franchir : la naissance, l'école,
l'université, le travail, la consommation, le
mariage, la reproduction, l'adultère, le divorce, la
dépression, le démon de midi, la retraite, la
mort. Ceux qui essayent de s'enfuir deviennent dingues,
drogués, chômeurs, marginaux, ou se suicident
dans une secte au fin fond de l'Amazonie,
généralement dans une tenue vestimentaire
assez ridicule.
Le rôle de l'écrivain en ce début de
millénaire est tout simplement d'être un
résistant, un survivant. Il faudrait le
protéger un peu comme une espèce en voie de
disparition. La littérature est en train de crever,
assassinée par les images. L'écrivain doit
tenter de se débattre pour convaincre les gens que
lire est une activité utile qui fait travailler les
neurones. Il ressemble aussi à un illuminé
chargé de prévenir les habitants de cette
planète que la fin du monde approche. »
Frédéric Beigbeder
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Rachid
Boudjedra
« La détérioration du sens que
l'on constate dans le monde d'aujourd'hui suscite
paradoxalement une quête
désespérée de ce même sens devenu
introuvable.
La passion du monde qui a fait dire à Dos Passos, en
1932, « Les manchettes des journaux donnent un
sens à mes romans et donc à ma
vie », véhicule les choses ordinaires de la
vie. C'est-à-dire que l'art qui ne s'adosse pas
à l'histoire collective ne fait que brouillonner
l'humain et brouiller le sens du monde, voire le
gaspiller.
Ecrire aujourd'hui, ce n'est pas seulement raconter une
histoire, c'est aussi subvertir le sens du monde en
l'implosant aux moyens d'une subjectivité
particulière qui assume l'objectivité
collective, grâce au vécu ordinaire des gens et
à son implication dans celui des autres. »
Rachid Boudjedra
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Clara
Dupont-Monod
« Née en 1973, aînée de
quatre enfants, élève moyenne, sauf en
rédaction française, assez dissipée, a
passé toutes ses vacances dans les Cévennes,
près d'un grand-père aveugle, a troqué
ses bandanas couleur saumon pour un fichu en soie à
son arrivée dans un lycée bourgeois, s'est
teinte en blonde, a appris par coeur quelques poèmes,
a encaissé sans broncher les "je rends les copies
déchirées et non-déchirées" des
profs sadiques de khâgne, a
préféré le frais des couloirs de la
Sorbonne, l'austérité des séminaires
d'Ancien Français, est entrée dans une
rédaction de journal, a perdu quelqu'un, s'est mise
à écrire une histoire pour lui - Eova
Luciole - ,a travaillé pour un autre journal,
s'est souvenue qu'avant ce journal, elle travaillait avec un
prof de la Sorbonne sur Tristan et Yseut, l'a relu, l'a
traduit, a pensé qu'on aurait pu baptiser ce mythe
"Yseut et les chics types", a refoulé cette
pensée stupide, a jaugé Yseut, qui, somme
toute, est quand même une sacrée fonceuse
amoureuse, a décrié Tristan, qui, tout compte
fait, se révèle assez lâche, a
découvert le roi Marc, mari d'Yseut et oncle de
Tristan, grand oublié du mythe, aimant sa femme
à en perdre la tête, au point, d'abord, de se
boucher les yeux pour ne pas souffrir, mais lentement
convaincu qu'il ne vaut pas grand-chose, à peine une
couronne, et qu'Yseut, finalement, n'a pas
complètement tort de le mépriser,
persuadé que l'amour est sans écho, doucement
amoureux de cette absence d'écho, jusqu'à
aimer la trahison d'Yseut, aimer le dégoût
qu'elle lui porte, à lui son mari, ne trouver le
salut que dans le désamour de celle qu'il aime, et
tout ça sans boire une goutte de philtre, autant dire
que l'expérience humaine est de taille, et que
l'histoire n'a pas tellement varié depuis des
siècles, que la littérature est, elle, une
grande chambre d'écho, une caisse de résonance
où les textes précédemment lus,
écrits et racontés se répondent, en
témoigne Madame Bovary, une héroïne de
roman qui se prend pour une héroïne de roman,
comme à peu près toutes les femmes sur cette
planète, il est donc inutile de crier au scandale
parce qu'on a osé toucher au mythe de Tristan et
Yseut, osé poser ses sales pattes pleines d'encre sur
le patrimoine littéraire mondial, ou alors, c'est
qu'on n'a rien compris à la fonction du mythe, sorte
de passerelle entre les âges et les têtes, c'est
priver madame Bovary d'une rêvasserie féconde,
le roi Marc d'une belle vengeance, c'est me priver, moi, de
l'immense plaisir d'avoir pu sonder un coeur obstiné,
peuplé de peurs muettes, d'avoir essayé de me
mettre dans la peau d'un homme, d'un mari, d'un roi
trompé, et d'avoir essayé, mais essayé
seulement, une couronne, qui me va très mal, mais
c'est toujours mieux qu'un bandana couleur
saumon. »
Clara Dupont-Monod
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Anne
Duprat
« Noir. Poursuite. Rideau.
Ça va être à moi. Bonsoir
(larsen). Bonsoir. On m'a dit qu'il y avait une
fête, que tout le monde y allait et qu'il fallait
prévoir une petite chose, juste pour montrer un peu
ses jambes. N'importe quoi de simple et de bon goût.
Une chanson sur votre enfance, qui déraille un peu
dans les aigus, un discours où l'on sera bref, un
strip poker pour les habitués, un tango corse pour
les autres, ce qu'on veut, on est entre amis. Je vous ai
donc préparé un numéro de puces
savantes ; c'est classique, et ça détourne
l'attention. Comme ça, vous ne me regardez pas
pendant que je cause. Je vous demande un peu de silence pour
la concentration des artistes. C'est parti.
Lumière sur une petite boîte posée
sur un tabouret. Tendu entre deux échelles, un filin
luit en bleu. Silence. Lentement, le couvercle de la
boîte oscille.
"Anne Duprat est née en 1969 à Strasbourg
où le Rhin roule ses flots boueux et verdoyants. Elle
monte sur les planches à l'âge de quinze ans ;
elle en redescend aussitôt, confuse, et s'excuse
auprès de ses amis. Elle ne le refera plus."
Le couvercle s'immobilise. Il ne se passe rien. Et puis
soudain, en tendant l'oreille, on perçoit le
crépitement joyeux des claquettes sur le
tabouret.
"À dix-huit ans, elle monte à Paris, et
constate que la neige n'y tient pas deux jours sur les
trottoirs. Il n'y a pas de Vosges au bout des toits ni de
grès rose aux marches des escaliers, mais, l'un dans
l'autre, la ville sent bon. Elle y restera donc. Un an plus
tard, elle entre rue d'Ulm."
Salve d'applaudissements. La poursuite fait briller le
fil qui frémit sous un poids minuscule. Moulue par un
invisible accordéon, une danse hongroise scande le
mouvement, lentement d'abord, puis de plus en plus vite.
"Elle émigre ensuite à Pise, puis à
Venise, où elle emmène son big band,
l'éphémère et mémorable
Compagnie de la Muette, jouer du Jean Tardieu pour les
élus locaux, qui en parlent encore (saut
périlleux). Quatre ans plus tard, on la retrouve
à la Sorbonne ; elle y soutient sous le faux nom de
Théophraste Allibert une thèse de doctorat en
littérature comparée (double saut
périlleux). Depuis, elle va faire cours tous les
jeudis à la fac de Dijon, où elle a un poste
de maître de conférences (aller-retour
à vélo en jonglant), et une chambre
d'hôtel. Elle fait des recherches, elle écrit
ce qu'elle a trouvé et quand elle ne trouve rien elle
monte à cheval et fait de l'escrime (salto
arrière les yeux bandés) pour
oublier."
Cri dans la foule. Le fil a vibré et se redresse
d'un coup, doiiiing. La poursuite se braque à terre.
Silence. On entend un sanglot ténu.
Et voilà. Je te l'avais dit, tu l'as
cherché. Soit on vit sa vie, soit on la raconte mais,
on veut briller, on veut montrer la mesure, on veut faire
les deux, on se déconcentre et on se sonne la gueule
sur le plancher. Excusez-nous. Bonsoir. »
Anne Duprat
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Oonya
Kempadoo
« Née en Angleterre de parents guyanais,
je suis un mélange de toutes les races qui vivent au
Guyana - indienne, africaine, européenne, chinoise et
amérindienne. J'avais quatre ans lorsque ma famille
revint au Guyana et c'est là que je grandis, dans les
années 70, dans un pays rendu exsangue par la
dictature socialo-communiste. J'ai quitté le Guyana
à dix-dept ans pour découvrir l'Europe. J'y ai
passé deux ans mais bientôt la vie et le climat
des Caraïbes m'ont manqué et j'y suis
retourné. J'ai vécu quelques années
à Sainte-Lucie avant d'aller à Trinidad et
Tobago. J'ai travaillé en freelance dans le design et
le graphisme jusqu'à ce que je me sois mise à
l'écriture en 1997.
J'ai aujourd'hui 33 ans et je vis à Grenade avec mon
mari et mon fils. Je passe également du temps en
Europe et me ménage des voyages dans d'autres
régions du globe. Je veux orienter davantage mon
écriture vers la société
caraïbéenne contemporaine, les
personnalités qui la font et les problèmes qui
la secouent. J'aime ces gens et l'usage qu'ils font de la
langue, j'aime cette façon qu'ont eue les divers
peuples de la Caraïbe de modeler l'anglais à
leur convenance, en le modifiant parfois si
profondément qu'il en est devenu
méconnaissable, et en y intégrant leurs
racines africaine et créole. Je ne me
considère pas pour autant comme un auteur
essentiellement caraïbéen : au-delà
des personnes et de leurs origines, ce sont leur humour et
leur sensualité qui m'intéressent avant
tout.
Le Guyana, ex-Guyane britannique, est l'une des trois
Guyanes, ce territoire côtier d'Amérique du Sud
que les Anglais, les Français et les Hollandais se
sont autrefois partagé. Le Pays des Eaux des
Améridiens. Une terre creusée et
drainée par les colons, ou plutôt par leurs
esclaves africains et, plus tard, par les travailleurs venus
de l'Inde qui durent se battre contre cette nature
exubérante, avec ses territoires intérieurs
plantés de forêt humide, ses savanes, ses
fleuves aussi larges qu'un pays venant se déverser
dans les eaux boueuses de la mer. Et tout cela parvint
difficilement à peupler une étroite bande
cotière marécageuse. Les Hollandais la
protégèrent de la mer par des jetées,
des barrages, des ponts et des canaux, et construisirent sur
pilotis des habitations abritées du soleil
brûlant par des jalousies et de hauts toits. On
cultiva le riz, la canne à sucre, la noix de coco. On
exploita les ressources forestières et les mines de
diamant et de bauxite - El Dorado, Demerera - des noms qui
évoquent la couleur ambrée du sucre roux, du
rhum et de l'or. Plus tard, vinrent les Portugais,
pêcheurs,constructeurs de bateaux, chercheurs d'or, et
les négociants chinois. Ils se situèrent
après les descendants des Anglais et des Hollandais
dans l'échelle des classes sociales et la gamme des
couleurs de peau. Les mélanges entre les deux groupes
ethniques principaux guyanais, les Africains et les Indiens,
et les minorités amérindienne, chinoise et
européenne donnèrent naissance à des
« sans nation », qui appartenaient
à tous et à aucun. Comme Lula, le personnage
principal de ce livre.
Dans les années soixante, le Guyana obtint son
indépendance. Quelque temps après, Forbes
Burnham arrivait au pouvoir avec l'aide de
« Mère Angleterre ». Au cours des
années soixante-dix, cet ex-avocat utilisa le
communisme, le socialisme, le racisme, la force de
l'armée et la terreur pour prendre le contrôle
absolu du pays, bafouant les droits de l'homme. Il allait
laisser le Guyana en piteux état.
C'est dans cet univers dictatorial et brutal que Lula va
grandir. »
Oonya Kempadoo, La Grenade, avril 2000.
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Jean-Pierre
Milovanoff
1. Je me méfie de ce que les écrivains
disent de leurs livres. En général, ils se
montrent plus intelligents qu'ils ne l'ont été
dans le temps de la création. Maintenant qu'ils ne se
sentent plus l'air du boulet, ils s'efforcent de donner du
sens à une entreprise insensée, de rendre
clair ce qui était obscur, accessible ce qui restera
insaisissable, quand ils ne transforment pas le bonheur des
mots en « vision du monde »,
idéologie, projet social ou états d'âme.
Après coup, on dirait qu'ils ont tout compris de ce
qui n'a cessé de leur échapper. Heureusement
qu'il n'en est rien.
2. J'imagine l'enfer comme le lieu des explications
infinies. Etre condamné à justifier le choix
de chaque parole, de chaque image et de chaque oubli.
L'éternité n'y suffit pas.
3. Maxime admirable : de ne plus parler des choses
après qu'elles sont faites.
André Gide qui rappelle cette phrase de
Montesquieu dans son Journal ajoute simplement :
Excellente formule à citer, pour ceux qui me
demandent des explications sur mes livres.
4. Reprenons les choses au début. Quand le livre
n'était pas là et risquait d'avorter à
chaque page. Pour Auréline, c'était en
novembre 1999. J'avais devant moi une scène que
j'avais écrite d'un jet. Je ne savais pas où
elle me conduirait. Tout de suite, la relisant, ce qui me
frappe : la voiture sous la pluie, l'odeur des raisins, la
colère d'un petit homme dans un cimetière
quand il entend l'éloge insipide d'une femme qu'il a
aimée. Cette colère-là, je la connais
bien : elle ne m'a jamais quitté. Donc, je continue,
je construis le paysage à partir d'un petit nombre de
sensations, je donne toutes ses chances au personnage et
mène avec lui l'enquête à propos
d'Auréline.
5. J'ai écrit certains textes comme on cherche
à ouvrir une fenêtre pour respirer, je pense
à la fin de l'Ouvreuse et à Russe
blanc en particulier. Pour Auréline, le
mouvement était celui-là au début. Mais
il s'est inversé en cours de route. Dès que le
personnage de Maxime eut acquis une certaine densité,
j'ai eu le sentiment presque fatal de lui ressembler, de le
sauver à mes dépens, en quelque sorte. J'ai
dû tirer la porte sur lui pour retrouver ma
liberté. Maintenant, le malheureux, si sensible et si
délicat, est enfermé à double tour dans
une construction dont je m'éloigne de plus en
plus.
6. J'ai recherché obstinément une
écriture claire et gauche à la fois, comme
inhabile à saisir l'objet de sa passion, avec des
éclats de rire malvenus, des douleurs sourdes, des
maladresses qui déchirent. Elle représentait
pour moi l'être même du narrateur qui raconte
l'histoire à ma place et qui y joue sa peau, à
la différence de moi.
7. C'est toujours une surprise, quand un livre est fini, de
découvrir qu'on est en vie (en survie), plus nu que
jamais.
Jean-Pierre Milovanoff
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Yann
Moix
Maria,
Tu vois, je l'ai terminé, mon livre. C'est un peu
grâce à toi. Les nuits que j'ai passées
à écrire Anissa Corto sont des nuits
où je n'ai pensé qu'à ton regard
par-dessus mon épaule. J'ai tenté, à
chaque phrase, de deviner tes exclamations, ton
étonnement, tes doutes. Il m'est arrivé de te
retrouver à São Paulo, pour écrire
auprès de toi. Auprès de toi, je
n'écrivais pas beaucoup.
J'ai très peur de ta réaction à
présent que mon historiette est achevée. Ce
que je pensais être immense, parcouru par tes yeux, va
s'excuser d'avoir été écrit. C'est trop
tard. Mon style va se retrouver en slip au milieu de la
cour. Tout sera là, en place, imprimé,
figé, définitif, tout sera là qui
t'attend et te craint.
J'essaie de gagner du temps, mais je sais que le moment est
proche, où tu vas regarder la couverture, ouvrir le
livre, commencer de feuilleter, isoler quelques bribes au
passage, prélevant, à la manière des
chimistes, les échantillons qui te suffiront pour
juger l'ensemble. Je ne peux plus reculer ; il ne me reste
qu'à te faire face. Ou à fuir. Ma grande peur
est que ce soit toi qui prennes la fuite,
épuisée par ma prose.
Je n'ai pas essayé de faire le malin. Tu n'aurais pas
été dupe ; j'ai voulu poursuivre ma pente
naturelle, sans jamais forcer les mots, sans jamais chercher
à impressionner quiconque, et surtout pas toi. Tu
verras, je serai tour à tour pathétique et
excessif, lyrique et névrosé. Comme dans la
vie. Je serai tour à tour moi-même. Anissa
Corto, ce n'est pas Madame Bovary, d'accord, mais
c'est moi.
Voilà, je vais te laisser.
Je vais me taire. Comme chaque fois que je sors un livre, je
me sens minuscule ; surtout à côté de
mes maîtres, les grands, les morts, que je salue
debout sur mon escabeau.
Maria, je t'aime.
Yann
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Alain
Nadaud
« Une histoire d'amour qui commence par un
poème... En effet, dès la première
partie, on s'apercevra que La Fonte des glaces
s'ouvre sur quelques vers... Ceux-ci ne manqueront pas de
susciter un certain nombre de questions qui, comme les
célèbres poupées russes,
s'emboîtent les unes dans les autres. Mais que peut-il
donc y avoir au centre ?
Intitulé Amants de légende, ce
poème est-il bien l'oeuvre qu'un amant anonyme et
exalté avait adressé à sa
bien-aimée dans les premières années de
la révolution russe ?
Mis en musique et interprété par
Evguénia Alexandrovna dans le courant des
années trente, et connaissant aussitôt un
succès de scandale au point de finir par être
interdit sous Staline, n'aurait-il pas plutôt
été secrètement écrit par le
propre amant d'Evguénia, un Français
résidant à Moscou et dénommé
Xavier Thureau ?
L'impunité dont bénéficia cette
dernière, qui poussa l'impudence jusqu'à le
chanter à la barbe des apparatchiks du régime
au Théâtre municipal de Sotchi,
n'était-elle pas due à ce qu'elle était
la fille d'Anatoli Staréjov, directeur de la
Sécurité d'État ?
Mais ce Xavier Thureau dont elle s'était
entichée, était-il réellement son amant
ou un vulgaire espion, à qui cette liaison servait
à la fois de couverture et d'alibi ?
Ecrivain et correspondant de guerre, dont il est
attesté par ses articles qu'il aurait jadis fait le
coup de feu à bord du train blindé de Trotski
contre les armées blanches de Dénikine, pour
qui travaillait-il en fait?
Etait-il un espion soviétique infiltré
à l'intérieur de l'ambassade de France
à Moscou ou bien un agent des services de
renseignement français chargé d'enquêter
sur la nature des grands procès en cours et de briser
le front idéologique des écrivains communistes
en leur faisant miroiter la possibilité de publier
leurs ouvrages en occident?
Comment ce même Xavier Thureau avait-il réussi
à faire capoter les projets dans lesquels
André Malraux avait placé tant d'espoir
lorsqu'il avait débarqué à
Léningrad et, quelques années plus tard, avait
été l'artisan du revirement spectaculaire
opéré par Gide juste après son retour
d'U.R.S.S. ? Mais ses propres aveux ne lui avaient-ils pas
aussi été arrachés sous la torture
lorsqu'il sera arrêté par le N.K.VD. et
emprisonné à la Loubianka ? Ainsi que
l'attesteraient les protocoles d'interrogatoire
retrouvés dans son dossier extrait des archives de la
Loubianka, en avait-il été réduit
à mettre tout son art d'écrire au service de
l'autobiographie fictive et mensongère qu'on lui
avait demandé de rédiger ?
En s'accusant d'autant de crimes, dont celui d'avoir voulu
attenter à la personne même de Staline,
n'avait-il pas plutôt cherché à
convaincre ses juges de sa culpabilité pour en finir
une bonne fois avec les tourments qu'on lui faisait subir
?
Aussi quel crédit le petit-fils de Xavier Thureau, de
retour à Moscou cinquante ans plus tard à la
faveur de la perestroïka voulue par Gorbatchev,
peut-il accorder au contenu d'un dossier qui lui a
été vendu à prix d'or ? L'agent de
l'ex-K.G.B., qui a servi d'intermédiaire, sans doute
lié à la mafia, oisif et
désargenté comme il l'était,
n'aurait-il pas été tenté de
l'escroquer en lui concoctant un dossier sur mesure ?
Ce roman lui-même ne serait-il donc qu'un leurre, un
simple assemblage de documents en trompe-l'oeil, semblable
à ces villages peuplés de "moujiks
endimanchés" dont le feld-maréchal Potemkine
avait fait ériger les façades sur la rive du
Dniepr, tout au long du passage de l'impératrice
Catherine Il ? Ou encore un pur artifice, le prétexte
employé par l'auteur de ce livre pour adresser de
façon clandestine un poème d'amour à
son amante restée au loin ? »
Alain Nadaud
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Patrick
Rambaud
« - Encore un roman historique ?
- Non.
- Comment ça ?
- Je raconte des histoires, c'est tout.
- Quoi ? D'entrée, nous voilà en 1812,
nous assistons à l'incendie de Moscou, puis à
la retraite de Russie, et ce n'est pas un roman
historique ?
- Ce sont des aventures en technicolor.
- Notre époque, peut-être, manque de
couleurs ?
- J'en ai bien l'impression.
- Enfin ! les actuelles mutations ne vous fascinent
pas ?
- Elles relèvent du journalisme.
- Vous n'avez aucun point de vue contemporain ?
- Raconter un trajet en métro, le paysage des rues,
ces banlieues où je ne mets jamais les pieds, ma
bobine dans la glace, non, vraiment, ça ne m'exalte
pas.
- Je vois, il vous faut des cavalcades.
- J'ai toujours aimé voyager dans le temps. Au fond,
nous n'avons guère évolué depuis
Homère. Quand on se penche sur notre passé, on
s'en aperçoit vite.
- Voilà ! vous utilisez l'Histoire.
- Je l'utilise moins que les historiens, je n'ai rien
à démontrer, je n'ai pas d'a priori. Je
montre.
- Avec des personnages historiques, nom d'une
pipe !
- Quelques uns, pas tous, puisqu'il s'agit d'un roman.
- Et ça vous amuse ?
- Ça m'intéresse. Je suis curieux.
- Vous prenez des pans de notre passé, vous les
triturez, vous les cuisinez à votre
manière
- Je n'invente pas les situations mais j'y jette des
personnages fictifs. Après, je vois comment ils s'en
sortent.
- Vous l'ignorez donc ?
- Complètement. Ils ont leur logique, je les suis,
ils me surprennent, ils m'embarquent.
- Ah là là ! vous avez de la
chance
- Je l'ai dit il y a quelques mois à un lecteur de
Caen. Il me demandait : " Quand vous avez
terminé La Bataille, vous avez dit
ouf ! " Je lui ai répondu :
" Non, j'ai dit zut ! ". J'avais envie de
rester un peu dans ce début de XIX°
siècle.
- Si lointain.
- Croyez-vous ? Mon
arrière-arrière-grand-père, Antoine
Rambaud, avait treize ans lorsque Napoléon campait
dans les ruines de Moscou. Cinq générations,
ce n'est pas si loin. La nature des sentiments et des peurs
n'a guère changé, l'électronique n'a
pas modifié le comportement des sages ou des salauds.
J'écris des livres actuels dans un décor
ancien. »
Patrick Rambaud
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Marie
Redonnet
« Après Nevermore, mon dernier
roman publié en 1994 qui achève un long cycle
commencé en 1985 avec Le Mort et Cie, je
savais (tel est aussi le sens de ce titre) que ce que je
venais d'écrire, plus jamais je ne l'écrirais.
Mais il ne suffisait pas de le décider, il me fallait
encore devenir capable d'écrire cette autre histoire,
orientée cette fois vers la question d'un
recommencement. Il m'a fallu six ans pour réaliser le
passage de Nevermore à L'Accord de
Paix.
Pendant ces années de recherche, deux artistes
(un peintre et un poète) ont été un peu
mes passeurs. Il y a eu l'uvre d'Henri Matisse, qui
m'a montré qu'il peut y avoir une solution lumineuse
aux problèmes de la modernité, qu'art moderne
et bonheur ne sont pas incompatibles. L'uvre de Jean
Genet, qui a fait l'objet de ma thèse de doctorat
devenu un essai, Jean Genet, le poète
travesti, publié aux éditions Grasset, m'a
permis d'approfondir et d'éclairer les questions que
je me posais en tant qu'écrivain. Par le pouvoir
féerique et critique d'une écriture toujours
en métamorphose, Genet a trouvé une issue
subversive et salvatrice à la malédiction de
son histoire et de l'Histoire.
Ecrit de 1998 à 1999, L'Accord de Paix prend
sa source dans quelques éléments de ma
biographie : mon deuxième mariage ; et un long
séjour en Palestine, à Jérusalem et
Bethléem, à l'occasion de l'adoption de mon
petit garçon.
Sans doute le titre choisi évoque-t-il ces accords de
paix dont je ne cessais d'entendre parler et dont je voyais
au quotidien les effets troublants, mais il peut aussi
évoquer les autres accords de paix qui se
négocient un peu partout dans le monde et dont les
médias se font l'écho.
Le roman est la transfiguration poétique, la
métamorphose romanesque d'une expérience
vécue. L'histoire se passe dans la province fictive
de Port l'Etoile qui devient, par le pouvoir imaginaire de
l'écriture, une figure rêvée de
notre monde contemporain, au-delà des particularismes
et des singularités nationales.
Histoire d'un passage et d'une sortie, ce roman convoque
dans une sorte de clin d'il (comme s'il m'avait fallu
m'appuyer sur ce que j'avais déjà écrit
pour commencer d'écrire ce que j'ai de nouveau
à écrire) de nombreux éléments
constitutifs du cycle précédent. On y retrouve
des lieux familiers : la montagne avec sa grotte, son chemin
qui monte au col, ses bergers ; le bord de mer avec sa
plage, son bateau, son île ; une ville en
reconstruction avec son hôtel, son école, ses
quartiers louches. On y retrouve des personnages fragiles
à l'identité problématique, une
innocente dans un monde pervers et corrompu, des cyniques et
des imbéciles.
Le roman raconte les péripéties des vies
parallèles de sur Marthe et d'Olga à
Port l'Etoile. Sur Marthe se libère peu
à peu de son passé pour commencer une vie
nouvelle, tandis qu'en contrepoint ironique, Olga va de
ratage en ratage avant de trouver une issue à ses
malheurs.
Autour de cette intrigue principale gravitent plusieurs
histoires : l'histoire du Refuge et de ses membres,
l'histoire de Jimmy Do, un ancien lieutenant du Mouvement de
libération mis à l'écart de l'accord de
paix, l'histoire de Lola la nouvelle propriétaire du
Miramar, l'histoire de monsieur Hito et de sa bijouterie,
l'histoire de monsieur Cheng le chauffeur de taxi,
l'histoire de Luisa la jeune aveugle, et bien d'autres... A
côté de tous ces personnages
individualisés, il y a les personnages-groupes et
leurs histoires : les femmes et les enfants du Refuge, les
gitans du terrain vague, les bergers de la haute
vallée, les girls de Valrosa. Les histoires
collectives se mêlent aux histoires
singulières, la grande histoire à la
petite.
L'Accord de Paix est composé comme un roman en
abyme : on y trouve des bouts de roman d'aventure, une
parodie de roman politique, un faux roman policier avec ses
énigmes et ses secrets, un roman d'initiation, un
roman initiatique...
C'est un pari pour la littérature, un acte de foi en
son pouvoir poétique de libération, dans un
monde où, comme à Port l'Etoile,
règnent en maître le "Palais de l'Image" et la
"West Bank". »
Marie Redonnet
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Gianni
Riotta
Gianni Riotta est né à Palerme en 1954. Son
père a joué le Consul Angelotti dans la
Tosca et pris part à Radio Palerme, la
première radio libre dans l'Europe occupée, en
1943. Sa mère Ida pratiquait l'escrime, le tir et
aimait plonger de hauteurs vertigineuses. Gianni a
étudié la logique formelle à
l'Université de Palerme et travaillé au
quotidien Il Manifesto. En 1983, grâce à
une bourse de la Fulbright, il se rend à New York
où il restera plusieurs années, collaborant
à l'Espresso et au Corriere della Sera.
A partir de 1998, il devient codirecteur de La Stampa
à Turin. Il a écrit 4 livres : les
récits de "Cambio di stagione"
(sélectionnés pour l'Anthologie Iracconti
del 900 des Meridiani, la Pléiade italienne) ; le
roman Ultima Dea (le livre qu'a eu le moins de
succès et qui, comme l'enfant le plus fragile, est
son préféré) ; la nouvelle Ombra
consacrée à Venise et considérée
par le maire-philosophe de la ville, Massimo Cacciari, comme
le meilleur projet de réforme de Venise jamais
proposé, et le roman Il Principe delle
nuvole.
Le "Principe" est né pendant un coup d'Etat dans une
île des Caraïbes, Trinidad. Une poignée de
rebelles tire sur des journalistes dont Riotta, qui en est
très impressionné. Il comptait écrire
un grand reportage, mais le lendemain, son rédacteur
en chef lui ordonne de rentrer : Saddam Hussein vient
d'envahir le Koweït. Pour un homme, la guerre est
là où on lui tire dessus ; pour le monde,
là où les stratégies se
développent.
Le colonel Carlo Terzo, stratège malheureux, essaie
de comprendre comment on agit entre deux jeunes
élèves amoureux et heureux ; sa femme belle et
mystérieuse ; et les batailles de la Sicile de
1946.
Gianni Riotta est marié à Maria Laura Gennaro,
microbiologiste à la New York University et a deux
fils : Michele Astolfo, ainsi nommé d'après
son grand-père et d'après le chevalier qui
recherche la raison perdue d'Orlando sur la lune ; et Anita
Eleonora, ainsi nommée d'après sa
grand-mère et d'après la jacobine napolitaine,
martyre de la Révolution de 1799.
Supporter de l'Inter de Milan, Gianni Riotta a
entraîné pendant 4 ans l'équipe de foot
des Blue Lions de New York.
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