Premiers chapitres

Stefan Zweig

Le voyage dans le passé

Né à Vienne en 1881, fils d'un riche industriel, Stefan Zweig a pu étudier en toute liberté l'histoire, les belles lettres et la philosophie. Poète, dramaturge, romancier, il est l'auteur d'essais sur Stendhal, Hölderlin, Dostoïevski, Nietzsche. Biographe de Marie-Antoinette, Magellan, Fouché, ce grand humaniste a aussi laissé d'admirables nouvelles : Amok, La Confusion des sentiments... Il s'exila d'Autriche en 1934, se réfugia en Angleterre, puis aux Etats-Unis. C'est au Brésil, en 1942, qu'il se suicida avec sa femme.

 

Te voilà ! ", dit-il en venant à sa rencon-tre les bras ouverts, presque déployés. " Te voilà ", répéta-t-il et sa voix grimpa dans les aigus, passant de la surprise au ravissement, tandis qu'il embrassait tendrement du regard la silhouette aimée. " Je craignais tant que tu ne viennes pas ! "
" Est-ce là toute la confiance que tu as en moi ? " Mais seules ses lèvres, souriantes, exprimaient comme pour se jouer ce léger reproche : ses yeux, rayonnants et si clairs, resplendissaient de certitude, bleus.
" Non, pas du tout, je n'ai pas douté - qu'y a-t-il de plus sûr en ce monde que ta parole ? Mais, vois-tu, c'est idiot - cet après-midi, je ne sais pas pourquoi, j'ai été tout à coup saisi d'un accès d'angoisse absurde, il t'était peut-être arrivé quelque chose. Je voulais t'envoyer un télégramme, je voulais venir te voir et puis, comme l'heure tournait, et que je ne te voyais toujours pas, j'ai été déchiré à l'idée que nous pourrions encore une fois nous manquer. Mais, Dieu merci, maintenant tu es là. "
" Oui - je suis là maintenant ", dit-elle en souriant, avec de nouveau cet éclat resplendissant dans le bleu profond de son regard. " Maintenant je suis là et je suis prête. Et si nous y allions ? "
" Oui, allons-y ! ", répétèrent machinalement ses lèvres. Mais son corps immobile n'avança pas d'un pas, il ne se lassait pas de la contempler sans croire à sa présence.
De toutes parts s'élevait le cliquetis des rails de la gare de Francfort, toute de fer et de verre vibrants, des sifflets stridents transperçaient le tumulte du hall enfumé, et sur vingt panneaux, une horloge comminatoire indiquait les heures et les minutes, mais lui, au milieu de ce tourbillon humain, hors de l'espace, hors du temps, dans une transe singulière de possession passionnée, n'était sensible qu'à sa seule présence. " Le temps presse, Louis, nous n'avons pas encore nos billets. " C'est à ce moment-là que son regard captif se détacha d'elle et, avec tendresse et respect, il lui saisit le bras.
L'express du soir pour Heidelberg - fait inhabituel - était bondé. Ils pensaient que leurs billets de première classe leur permettraient de se retrouver en tête-à-tête. Déçus, ils se décidèrent, après avoir inspecté en vain tout le train, pour un compartiment où il n'y avait qu'un monsieur aux cheveux gris, qui somnolait, calé dans un coin. Ils savouraient d'avance la conversation intime qu'ils allaient avoir, lorsque, juste avant le sifflet du départ, trois messieurs bardés d'épais porte-dossiers firent irruption dans le compartiment, essoufflés, des avocats à l'évidence, tellement excités par le procès qui venait de se terminer que leur bruyante discussion anéantissait toute autre possibilité de conversation. Résignés, ils se tinrent donc tous deux l'un en face de l'autre, sans oser s'adresser la parole. Néanmoins, quand l'un d'eux levait les yeux, il voyait, survolé par l'ombre incertaine des lampes comme par de sombres nuages, se tourner amoureusement vers lui le tendre regard de l'autre.
  

 



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