Agata Tuszynska
Exercices de la perte
Romancière, poète, biographe, universitaire,
journaliste et femme de théâtre, Agata Tuszynska est
l'une des personnalités les plus en vue de la jeune littérature
polonaise. Après Disciples de Schulz en 2001, sa biographie
du prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer - Singer,
paysages de la mémoire - lui vaut en 2002 un accueil
enthousiaste de la critique. Elle publie Une histoire familiale
de la peur en 2006, chez Grasset.
'homme que j'aime et
avec qui je devais vieillir est mortellement malade. Le verdict
est sans équivoque. Il n'y a pas eu de signes avant-coureurs.
Dans un mouvement de défense, nous parlons d'amour. Nous
allons nous battre, nous serons ensemble. Nous n'allons pas capituler.
Cela sonne de manière exotique. Joliment. Glioblastome multiforme,
la plus féroce des tumeurs au cerveau. Degré quatre
de malignité, et toute-puissante. Elle ne laisse aucune chance,
elle tue en l'espace de quelques mois.
Il n'y a pas eu de signes. Il n'y a pas eu d'avertissement.
Cela ne peut être approché avec des mots, ai-je pensé.
D'aussi loin que je me souvienne, pour la première fois les
MOTS sont impuissants. Ils sont détachés de la réalité
qu'ils devraient saisir, à laquelle ils pourraient ou devraient
apporter un soulagement. Je ne maîtrise déjà
plus les mots. Ça ne fonctionne pas. Le désespoir
ignore les mots.
Il faut aborder cela avec des mots. Je ne puis expliquer cette nécessité.
Cette vie, nous l'avons partagée pendant plusieurs années.
D'un continent à un autre, de loin, par petits bouts arrachés
au temps pris par nos occupations à l'un et à l'autre,
des jours, une semaine, rarement davantage car il y avait les obligations,
les responsabilités, les liens, ses enfants, mes étudiants,
les traductions, les livres. Notre temps à nous devait justement
commencer. Nous nous étions choisi une adresse varsovienne
commune.
A l'hôpital de Toronto, cependant, nous examinons sur l'écran
les coupes sombres de sa tête. La première, la deuxième,
la dixième, la quinzième. La tumeur évoque
une puissante étoile de mer dont les bras s'efforcent d'étreindre
le plus vaste espace possible. Elle comprime les nerfs optiques.
Elle n'empêche pas de comprendre. Le chirurgien choisit avec
précision des mots définitifs. Ils doivent nous aider
à mettre le monde en ordre. Le monde "terrestre"
peut bientôt cesser de nous concerner.
Le divin Scénariste - qui planifie, qui met à l'épreuve,
en qui je ne crois pas, qui n'est pas (qui est) - nous a tendu un
piège.
Nous allons nous battre contre ce destin, contre la médecine,
contre des statistiques.
Nous voulons survivre.
Une année de ce trajet a passé. Jour après
jour, insomnie après insomnie, soirée de promotion
d'Une histoire familiale de la peur, accomplissement de mon rêve
littéraire et de sa présence à mes côtés,
deux semaines plus tard voyage au-delà de l'océan,
vendredi saint, aéroports, Pâques dans une salle d'attente
et un avion, hôpital, tumeur qui tue, moi auprès de
lui dans le monde quel qu'il soit, opération, les six plus
longues heures devant une porte, réveil.
On lui a ouvert la tête à deux reprises en un mois,
il est mort, il est ressuscité, nous nous sommes aussi mariés
deux fois après quatorze années de vie commune, en
fauteuil roulant et sous la houppah où j'ai reçu le
prénom de ma grand-mère tuée par un éclat
d'obus à la fin de la guerre.
Nous avons pleuré. Nous avons pleuré sur nous-mêmes,
sur le destin.
On a pleuré sur nous. On a pleuré sur soi-même.
Le destin persiste.
Il a passé plusieurs mois sur un lit d'hôpital. Tous
deux étrangers dans l'univers de la maladie. Lui, humilié
par la dépendance. Moi, étonnée par ma capacité
d'adaptation. Son retour à l'enfance. Changement de rôles.
Révolte contre le monde, sentiment d'injustice. Cultiver
l'espoir en dépit de tout et de tous, car la séparation
est impossible. Car il faut que la souffrance ait un sens. Car nous
ne voulons pas nous rendre. La volonté de vivre veille sur
le don de la vie. Encore, toujours.
Nous avons survécu. Nous avons survécu à sa
mort.
Son courriel est arrivé le 23 mars 2005 au matin. Semaine
sainte. Mercredi. Je suis à l'hôpital. On soupçonne
une tumeur au cerveau. Ne viens pas. Je t'informerai.
J'ai pensé : plaisanterie ? Il pourrait être à
ce point cruel ? La possibilité que ce fût vrai était
par trop absurde.
H. s'était envolé de Varsovie quelques jours plus
tôt, en pleine possession de ses moyens. A peine s'était-il
plaint de la fatigue et d'un mal de tête. Auparavant aussi
il s'était plaint. Il travaillait trop. Trop de vols vers
l'Asie, la nervosité, l'effort, la tension permanente, les
changements de fuseau horaire et d'espace géographique.
Je ne m'étais pas inquiétée lorsqu'il m'avait
parlé, quelques jours plus tôt, au téléphone,
d'une douleur à l'il droit et d'un léger accrochage
en voiture. Ça arrive, avais-je pensé, même
à un conducteur aussi chevronné. Je ne m'étais
pas arrêtée à cette migraine et à sa
visite au poste de secours. On lui avait fait une piqûre,
il était rentré à la maison. Je n'avais eu
aucun pressentiment. Je n'avais pas trouvé suspect qu'on
l'oriente vers un oculiste. C'était le jeudi soir, la semaine
de Pâques. Je n'ai appris la suite des événements
qu'après l'arrivée de mon avion. Examens approfondis
en neurochirurgie, tumeur faisant pression sur le nerf optique,
analyses, tests, radios. Nuit.
Cette information sur l'écran de mon ordinateur. Je la fixe.
Elle ne disparaît pas. Elle se moque de moi. De nous.
J'ai téléphoné à maman. J'ai téléphoné
à mon père. J'ai éclaté en sanglots.
J'ai téléphoné à Ewa, la plus proche.
Je ne pouvais parler. J'ai bu un grand verre de Martel. J'ai retenu
un billet sur le premier vol pour Toronto. Le samedi saint, avant
la Nuit pascale. Par Francfort.
4 avril 2005
Dix jours depuis le dernier diagnostic, je te parle, je te parle
constamment :
Mon bien-aimé, jamais nous n'aurions imaginé cette
torture. C'est arrivé. Je vais tout faire pour que tu sois
en forme. Pour que tu sois celui que tu étais avant. Celui
qui est mien, dont je me souviens, que j'aime.
Je trouve toutes les paroles de tendresse, je me les rappelle, je
les décline, je te les murmure lorsque tu es allongé
tout près, encore tout près.
Notre chambre a de grandes fenêtres ouvertes sur le jardin
et la lumière. Ta tête sur l'oreiller. Intacte. Comme
changée depuis que nous savons que quelque chose la ronge
du dedans. Qu'est-ce donc, ce quelque chose ? Je cherche la peur
sur ton visage et ne la trouve pas. Peut-être une ombre, un
écho dans tes yeux.
Nous allons faire l'amour. Nous allons travailler ensemble. Écrire,
lire, réfléchir. Nous allons voyager et faire du ski.
Je le crois. Tu le crois ? Il faut qu'il en soit ainsi. Nous sommes
forts. De nous-mêmes. De l'amour. Tiens bon.
Je t'aime. Je veux être avec toi toujours et partout. Il n'est
personne de plus cher au monde. Sache-le. Souviens-toi. Et laisse-toi
aider.
Le mariage aura lieu. Nous serons mari et femme. Nous aurons tout
ce que nous n'avons pas eu jusqu'alors.
Je serai ton appui. Car c'est toi qui m'as choisie, car c'est moi
qui t'ai choisi. Je t'aime et t'admire et je sais que seule je n'aurais
pas su être aussi brave. Tu dis qu'aimer c'est donner. Jamais
auparavant je ne l'avais éprouvé avec autant de force.
Prends ma tête, mon cerveau, mais sois à mes côtés.
Nous endurerons tout, nous le supporterons. Il nous faut affronter
le destin. Tous les deux. Je ne le laisserai pas nous faire du tort.
...
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