Premiers chapitres
Paul Théroux
SAFARI NOIR
Du Caire au Cap à travers les terres


Paul Theroux est né dans le Massachussets en 1941. Il est l’auteur de nombreux romans et récits de voyages dont : Railway Bazaar (1987), Patagonie Express (1988), La Chine à petite vapeur (1989), Les îles heureuses d’Océanie (1993) et Les colonnes d’Hercule (1997), tous publiés chez Grasset.
1 - Je file

outes les nouvelles venant d'Afrique sont mauvaises. Ça m'a donné envie d'y aller, pas pour les horreurs, cependant, les lieux violents, les massacres et les tremblements de terre dont parlent les journaux. Non, je voulais retrouver le plaisir d'être en Afrique. Sentant qu'un endroit si vaste contenait nombre d'histoires ignorées, de l'espoir, de la comédie et de la douceur aussi, sentant qu'il y avait autre chose en Afrique que la misère et la terreur, j'ai entrepris de me réinsérer dans le bundu, comme nous appelions la brousse, et de parcourir l'antique arrière-pays. C'était là que j'avais vécu et travaillé, heureux, presque quarante ans plus tôt, au cœur du continent le plus vert.
Voilà : j'écris cela un an plus tard, de retour d'Afrique, après mon long safari. J'ai subi tant de revers - on m'a retardé, on m'a tiré dessus, on m'a insulté, on m'a volé ! Ni massacres ni tremblements de terre, mais une chaleur horrible, des routes abominables, des trains comme des épaves, et ne parlons pas des téléphones ! Les fermiers blancs, exaspérés, disaient : " Tout est sens dessus dessous ! " Sur le plan matériel, l'Afrique est plus délabrée que lorsque je l'ai connue jadis, plus affamée, plus pauvre, moins éduquée, plus pessimiste, plus corrompue, et rien ne distingue les politiciens des sorciers. Il m'a semblé que les Africains, que l'on estime moins que jamais, étaient, sur terre, ceux à qui on mentait le plus : leurs gouvernements les manipulent, les experts étrangers les vouent à l'enfer, les organismes charitables les grugent, et on les trompe de toutes les manières possibles. Un chef africain, c'était à coup sûr un voleur, mais l'évangélisation a privé les gens de leur innocence et les organisations caritatives, en faisant leur publicité, ont donné de faux espoirs, ce qui semble pire encore. En réponse, les Africains traînent des pieds ou tentent d'émigrer, ils mendient, ils supplient, ils exigent de l'argent et des cadeaux avec le sentiment grossier, étrange, qu'ils y ont droit. Non pas que l'Afrique soit un lieu unique : c'est un assortiment de républiques bigarrées et de petits fiefs. J'ai été malade, je me suis perdu, mais jamais je ne me suis ennuyé. En fait, mon voyage a été un délice et une révélation. Un paragraphe comme celui-ci demande une explication - un livre, pour le moins. Ce livre, peut-être.
Comme je le disais, à l'époque peu spectaculaire où j'enseignais dans le bundu, les gens vivaient au bout de sentiers menant à des routes en argile rouge, dans des villages aux cases coiffées d'herbe. Ils avaient un nouveau drapeau national pour remplacer l'Union Jack, ils venaient d'obtenir le droit de vote, certains avaient une bicyclette, beaucoup songeaient à acheter leur première paire de chaussures. Ils étaient pleins d'espoir, et moi aussi, qui enseignais dans un regroupement de huttes en terre au milieu d'arbres poussiéreux et de champs parcheminés ; les enfants criaient en jouant, les femmes, penchées, pliées en deux - la plupart avec un bébé sur le dos - récoltaient du blé ou des haricots, les hommes, assis à l'ombre, s'abrutissaient au chibuku, la bière locale, ou au kachasu, le gin local. C'était considéré comme l'ordre naturel des choses, en Afrique : les enfants s'amusaient, les femmes travaillaient, les hommes paressaient.
De temps à autre, il y avait des problèmes, quelqu'un était transpercé par une lance, des ivrognes se battaient ou la violence politique arrivait sous la forme d'hommes de main arborant le tee?shirt du parti au pouvoir et qui mettait la pagaille. Mais en général, l'Afrique que je connaissais était baignée de soleil et aimable, un vide vert et doux d'arbres bas et plats et de buissons denses, de cris d'oiseaux, de rires d'enfants, de routes rouges, de falaises brunes craquelées, croûtées, qui avaient l'air de sortir du four, de collines bleues nimbées de souvenirs, d'animaux rayés et tachetés, à fourrure jaune, avec des défenses, et toutes les teintes possibles pour l'être humain, du planteur au teint rose en short et chaussettes à l'Indien brun clair et l'Africain brun noir dont le visage luisait, et tout au bout du spectre, des gens si sombres qu'ils étaient presque violets. Ce n'était ni le barrissement de trompette des éléphants ni le rugissement des lions qui prédominaient dans la brousse africaine, c'était le roucoulement des tourterelles.
Après mon départ d'Afrique, il y a eu une éruption de nouvelles sur tout ce qui allait mal : les actes de Dieu, les actes des tyrans, les guerres tribales et la maladie, les inondations et la famine, les commissaires politiques au mauvais caractère, les enfants soldats qui mutilaient les gens - " Des manches longues ? " plaisantaient-ils en coupant des mains ; pour des " manches courtes " ils coupaient tout le bras. Il y a eu un million de morts, surtout des Tutsi, durant les massacres, au Ruanda, en 1994. Les routes rouges d'Afrique étaient toujours là, mais elles étaient maintenant envahies de réfugiés en loques chargés de lourds baluchons.
Les journalistes les traquaient. Poussés par leur rédaction à nourrir la faim de leur public de preuves de la sauvagerie sur terre, les reporters, debout près d'Africains mourants qui les gratifiaient de leurs derniers tremblements hébétés, discouraient sur toutes les chaînes à l'intention de téléspectateurs en train de grignoter des amuse-gueule sur leur canapé et de regarder horrifiés... " et ces gens - zoom sur un grabat où un enfant râle - sont les plus chanceux ".
On se dit toujours : Qui a raison ? Quelque chose a peut-être changé depuis que j'y étais. Je voulais le savoir. J'avais prévu d'aller du Caire au Cap, du haut en bas, et de tout voir entre les deux.
Les rumeurs venues d'Afrique étaient aussi terribles que les nouvelles : l'endroit était dans un état désespéré, indicible - violent, rongé par la maladie, affamé, sans espoir, mourant sur pied. Et ces gens sont les plus chanceux ! Mais je me disais - puisque j'avais tout le temps, que rien ne pressait - que je pourrais relier les points, passer les frontières et voir l'arrière-pays plutôt que voleter de capitale en capitale, accueilli par des guides touristiques obséquieux. Je n'avais aucune envie de voir les parcs animaliers, même si je pensais que j'allais en voir, à un moment ou à un autre. En swahili, " safari " veut dire voyage, ça n'a rien à voir avec les animaux, quelqu'un " en safari " est seulement au loin, injoignable, hors de portée.
Hors de portée, c'était exactement ce que je voulais être, en Afrique. Le désir de disparaître met beaucoup de voyageurs en route. Si vous en avez plus qu'assez d'attendre à la maison ou au travail, le voyage est parfait : que les autres attendent, pour changer ! Le voyage est une sorte de revanche sur toutes les fois où on vous a mis en attente au bout du fil, où vous avez laissé un message sur un répondeur, où vous n'avez pas su le numéro de celui qui aurait dû vous joindre, bref sur cette longue vie d'attente qui est le lot de l'écrivain qui travaille chez lui. Pourtant, l'attente est la marque de la condition humaine.

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