Morgan Sportes
L’insensé
roman
Morgan Sportès est né à Alger en 1947. Ecrivain, il
a publié chez Grasset un récit, Outremer (1989) puis au Seuil,
entre autres livres, L’Appât (1990), Rue du Japon (1999)
et Une fenêtre ouverte sur la mer (2002).
... son visage avait acquis déjà cet aspect ligneux, minéral, que
la statuaire officielle longtemps plus tard éterniserait aggravant
ses angles, ses cassures, les rides au front, aux commissures de
la bouche charnue, ses cernes, la proéminence asiate des pommettes,
stéréotypie de traits qui avait fait dire au SS-untersturmführer
Gustav Krapft, quand il l’avait rencontré la première fois au bar
de l’Imperial, qu’il ressemblait à un masque grimaçant de kabuki.
Les femmes pourtant le trouvaient beau, très beau, magnétique, à
ce qu’en raconterait après guerre Mitsuko Ota qui, se piquant de
peindre, lui avait demandé, mais en vain, de poser pour elle. «
A seconde vue, ajoutait-elle, il y avait chez lui quelque chose
de repoussant, répugnant même, qui vous glaçait, de grossier, ça
me glaça. » Herr Doktor, c’est ainsi qu’on l’appelait, par amicale
ironie, faisait peur. Séduisait. Dans ses yeux bleus, transparents,
presque bridés, « flottait un air amusé, toujours », « il était
difficile d’en cerner vraiment le sens »... L’Hôtel Imperial, son
bar, allaient comme un gant au personnage. C’était une folie de
palace, construite au début des années vingt par Frank Lloyd Wright
dans un style aztéco-égyptien. La façade en pierre jaunâtre déployait
ses ailes à colonnades carrées sur deux étages trapus. Une toiture
de tuiles vertes vernissées enrichissait le tout d’une touche chinoise.
Le vestibule était à l’avenant. Du plafond vertigineusement haut,
strié de hiéroglyphes, pendaient des lustres en pâte de verre qui
distillaient une lumière jaunâtre elle aussi, sur d’épais tapis
jaunes, sur le cuir brun des fauteuils cubiques, sur la vitrine
miroitante des boutiques de luxe. Tout cela, baignant dans un clair-obscur
ocre d’or, avait « l’allure kitsch des décors d’Aïda, de
L’Enlèvement au sérail ».
Au bar, en contrebas du hall, à droite, la voix de stentor de Herr
Doktor retentissait chaque soir, sur les 19 heures, avant le dîner,
ou après dîner, sur les 23 heures. Il y buvait sec, le plus souvent
en compagnie d’une dame, le plus souvent belle, ou d’un diplomate,
d’un journaliste. C’était une station inévitable de la quotidienne
tornade de ses journées : dès avant l’aube, enfourchant sa Zundap
aux chromes rutilants, il bondissait, mains agrippées au guidon,
de Nagazaka-cho où il vivait (une petite maison de bois et de papier)
vers Nagata-cho, à l’ambassade d’Allemagne, où le recevait l’ambassadeur,
briefing-breakfast, il rebondissait ensuite, slalomant entre les
voitures, les pans de son manteau de cuir noir volant au vent comme
les ailes d’un corbeau fou, vers Higashi Ginza, à la Deutschen Nachrichtenbüros,
DNB, l’agence de presse germanique, au 7e étage du Dentsu
Building... Il déjeunait, souvent au Loehmeyer, à Ginza, ou au Blue
Ribbon, s’en retournait faire une sieste impérative chez lui («
faire la sieste permet de se coucher tard et de se lever tôt »),
tapait un article pour la Frankfurter Zeitung, le câblait
de la poste centrale, après imprimatur de la censure, il va de soi,
puis escale à l’Imperial, une bière, puis un whisky-soda, puis un
whisky pur : ensuite... D’Akasaka à Asakusa, illuminée par les feux
éthyliques des enseignes : la nuit, tout à lui, TOKYO.
Le barman de l’Imperial était moins un homme qu’une entité. Les
employés qui, dans ce rôle, se substituaient l’un à l’autre, derrière
le comptoir, distillant les alcools, agitant entre ciel et terre
l’éclair chromé du shaker, comme une foudre, semblaient incarner
un seul et même individu, un archi-barman, à l’identique face de
bronze se figeant au-dessus du nœud papillon noir : ne voyant rien
mais épiant tout, n’entendant pas, mais enregistrant chaque dialogue
des clients pour autant qu’il en connût la langue : barman-espion.
Spy. Spion. Espión. Supaï ! A cette époque quel Japonais, peu ou
prou, ne travaillait pas pour la police ? La propagande officielle,
radio, journaux, affiches, actualités cinématographiques, invitait
les gens à se faire les oreilles et les yeux de l’Etat : à surveiller
les étrangers surtout, quand bien même ils seraient amis du Japon,
allemands, supaï ! Herr Doktor, assis sur un canapé de cuir noir,
à une table du bar, cigarette au bec, cajolait, non une dame, ce
soir-là, mais, par accolades sans cesse renouvelées, viriles embrassades,
mâles léchages de gueule : fine moustache blonde effilée, teint
pâle, élégant dans un costume de molle flanelle crème, le prince
Albrecht Eberhardt Karl Gero Fürst von Borch, cousin du roi des
Belges et, en toute apparence du moins, correspondant du Völkischer
Beobachter, organe officiel nazi. Von Borch venait d’arriver
de Berlin : deux semaines par le Transsibérien. « Deux semaines,
et sans dame, Herr Doktor, juste une madone des sleepings un soir
qui s’est glissée dans mon compartiment couchette, une Russe, mais
qui puuuuuait... j’ai foutu ça dehors sans y toucher, cette vache
! cul nu, lui balançant ses fringues dans le couloir. Elle criait
“ svinia, svinia ! ” Staline devrait apprendre à ses putes à se
torcher le cul ! » Von Borch proférait moins ces mots, qu’il les
soupirait, les yeux braqués au plafond, comme un saint d’icône,
avec une bizarre intonation féminine, seyant à son nez fin, ses
lèvres trop fines, sa peau d’écolière qui s’empourprait pour rien.
Elégance de voix jurant avec l’ordure des propos qu’elle charriait,
sertissait tel l’or d’une bague un mauvais caillou, ironie froide,
préméditée, s’abouchant aux ténèbres. Herr Doktor agrippa, de sa
main droite puissante (« il avait des mains de prolétaire »), la
cuisse gauche d’Albrecht von Borch, la secouant fraternellement,
secoué lui-même d’un rire gras de « confraternelle masculinité »
:
– Machiaï ce soir, Albrecht-chan ? (caresse de la main prolétarienne
sur les cheveux d’Albrecht-chan).
– Mousmé, mousmé, vierge cueillie des rizières, toute verte
encore, dépêchée à la capitale par de zélés rabatteurs, parfumée,
cuillerée de mol riz blanc campagnard bien cuit : la peau des Japonaises,
leur chair ! (soupir).
Les lèvres fines de von Borch frémissent fiévreusement, maladivement.
– Et leurs moignons de pattes trop courtes ? ricane Herr Doktor.
Une lueur bleue malicieuse glisse dans ses yeux, franchit la double
fente du masque kabuki.
– Tamanoï ?
1938, année du tigre, kuraï tanima, vallée noire de l’ère Showa...
Notre bien-aimé Führer venait de ramener l’Autriche au bercail du
Grand Reich, réclamant à hauts cris déjà que fussent arrachés à
la tyrannie tchèque nos frères germaniques des Sudètes... Ich
hab’ eine tiefe Sehnsucht... D’une voix douce, monocorde, la
chanteuse là-bas, blonde, au fond du bar, ondulée, robe longue rose
à l’antique, fesses appuyées au piano noir, débite sa scie, du Zarah
Leander : Souci, Sorge, Zorgé... in mir nach Dir, nach Dir !...
Cheveux courts. Son allemand mâtiné d’on ne sait quel accent, russe,
géorgien ? Tout à côté émergent de la fumée de leurs cigares deux
hommes d’affaires, Max Collenberg, Willi Fisher, allemands, juif
le second : « Les égouts d’Europe vidangés par le national-socialisme
se répandent de par le monde, jusqu’à Shanghai, l’internationale
métèque, ça essaime même à Tokyo ! » Plus loin des journalistes
anglo-saxons, européens... Tout ce monde se connaît, s’est jaugé...
Mitsuko Ota, à une table proche (elle fait un petit bonjour distant
en direction de Herr Doktor), kimono comme d’habitude, crème, avec
des motifs végétaux d’un vert tendre. A ses côtés Frau Anita Rimm,
blonde argentée, décolleté faramineux, jacassante, « la plus belle
femme de Tokyo », épouse du patron de Siemens-Japon, elle a confié
à Herr Doktor, un soir, sur l’oreiller, que Mitsuko portait le kimono
« pour cacher ses jambes arquées... trop maline, cette guenon, elle
mettrait pas une jupe occidentale ! » Elles papotent avec Gustav
Krapft, SS-untersturmführer, attaché militaire, géant blond exotique
aux Japonaises qu’il fascine, et le colonel Fritz von Brentano,
chef de la propagande, en uniforme tous deux. Gustav a couché avec
Mitsuko qui couche maintenant avec Fritz lequel a eu couché avec
Anita qui couche désormais avec Gustav, entre autres...
– Mitsuko-san veut me « faire mon portrait », murmure Herr
Doktor dans un sourire. Elle se dit peintre ! Depuis cinq ans que
je la connais, elle me bassine avec ça. Cette dame émarge à la Kempetai.
Contre-espionnage. Supaï ! Supaï !... C’est la meilleure amie du
général Tojo, pas peu dire ! Il faut la fatuité de nos Teutons pour
croire qu’une aristocrate nippone de cette cuvée fricote avec un
Blanc si ça n’est pas sur ordre...
– Es flüstert ein leises Märchen in mir, von Dir !...
poursuit la chanteuse.
– Et Anita, elle couche avec Mitsuko ? demande von Borch.
– Elle a bien couché avec l’ambassadrice... avant de coucher
avec l’ambassadeur...
– Frau Eisler ?
– Ja.
– ... von Dir, von Dir !...
– L’ambassadrice, ses rideaux grenat...
Deux hommes grands, blonds, visage poupon, portant un identique
costume gris, une même cravate noire, entrent dans le bar. Une table
reste libre, à côté de Herr Doktor à qui ils jettent un regard fuyant,
vaguement inquiet, méprisant. Celui-ci, avant qu’ils prennent siège,
a déjà dressé sur ses pieds son énorme falaise de corps, braquant
vers les nouveaux venus sa patte. Serrant la main du plus grand,
d’autorité, Herr Doktor lance :
– Vladmir-san, laissez-moi vous présenter le camarade Albrecht
Eberhardt Karl Gero Fürst von Borch, ci-devant prince et membre
éminent du parti nazi. (Puis se tournant vers Borch.) Camarade prince,
je te présente tovarich Vladimir Koudriatsev, de l’agence Tass,
et tovarich Sergueï Sedov, de la Pravda.
Cependant, comme il mettait en scène cette petite comédie (Herr
Doktor avait le goût des mises en scène, les plus caricaturales
les meilleures !), il ne desserrait pas la main du Russe.
– Je connais, dit celui-ci, désabusé, jetant un œil dégoûté
sur la svastika, insigne du NSDAP, National-Sozialistische Deutsche
Arbeiter Partei, ornant la boutonnière de Herr Doktor...
Albrecht von Borch avait fait plusieurs séjours déjà au Japon. Il
était une figure marquante, charismatique, de la communauté étrangère.
Dans ses souvenirs, écrits trente ans plus tard, Vladimir Koudriatsev
le définit comme la « quintessence de l’aristocrate prussien décadent
».
Serrant plus fort la main du Russe, Herr Doktor d’ajouter :
– Alors ? Staline laisse-t-il tomber les camarades rouges d’Espagne
? Aux dernières nouvelles ça va mal pour eux, là-bas, Franco avance,
Madrid est aux abois ! Pourquoi n’y pas envoyer encore quelques
escadrilles de vos coucous soviétiques ? A la casse ! Notre Führer
a besoin de ferraille justement !
Arrachant sa main à l’étreinte de Herr Doktor, le Russe murmure
un vague « dourak » (imbécile) suivi d’un « tchoknouti » (cinglé).
Comme il s’apprête à s’asseoir, Herr Doktor ajoute, avec une petite
voix chantante, lancinante :
– A propos... j’ai des informations sur le camarade Naghy,
un scoop !...
La face de Vladimir Koudriatsev et celle de son compagnon virent
au blême. Tournant carrément le dos aux Allemands, ils s’asseyent.
Herr Doktor hèle un serveur : « Onegaï shimas, deux coupes de shampan
pour les tovarich russes, ils ont des émotions dont se remettre,
et du whisky pour moi et l’ami Borch. » Il explose alors d’un éclat
de rire, énorme, dionysiaque, qui fait se retourner la clientèle.
A Herr Doktor et à lui seul, tout n’est-il pas permis au Japon ?
n’est-ce pas chose établie : à l’Imperial du moins ?
– Qu’est-ce que ce Naghy ? demande Borch, le journaliste des
Izvestia ?
– Oui, celui qui a été « rrrappelé » à Moscou, l’an dernier.
– En août ?
– Exact. Makoto Ishii, de l’agence Domei, est de retour de
Russie, il m’a raconté ce qui s’y passe : le brave Naghy a été purgé,
liquidé, balle dans la nuque... Accusé de trotskisme. Et juif !
– Staline liquide ses youpins et ses kominterniens ! soupire
Borch. Ça fait d’une pierre deux coups : Zinoviev, Radek, et Boukharine
le mois dernier ! Tout s’arrangera entre nous un jour, qui sait
? Si son socialisme national rejoint notre national-socialisme.
Mussolini et Ciano, avec qui j’ai causé récemment à Rome, m’ont
dit...
– Pourquoi alors exciter le Japon contre la Russie ? La menacer
sur deux fronts, est, ouest ? Et ce diplomate, Heinrich Stahmer,
qui a débarqué avec toi. Un homme du ministre von Ribbentrop non
? Ce benêt de Ribbentrop ! Vous mijotez quoi ?
– On mijote.
– Un pacte Antikomintern renforcé ?
– En quelque sorte...
– Alliance militaire Allemagne-Japon ? Sottise ! Le véritable
ennemi de l’Allemagne et du nazisme est à l’ouest : Angleterre,
France, Amérique ! Notre génial Führer se trompe, pour une fois...
Il devrait relire Bismarck. La Russie, même bolchevique (elle l’est
d’ailleurs de moins en moins), pourrait être la meilleure amie de
l’Allemagne. C’est avec la Russie et la Chine, Tchang Kaï-chek,
qu’il nous faut faire front, pas avec ce pauvre Japon, son armée
miteuse et ses généraux fous. L’Armée rouge ça a une autre gueule,
non ?
– Stahmer est de cet avis.... Et une bonne part de notre état-major,
mais...
– C’est l’intérêt même du nazisme !...
– Herr Doktor, Herr Doktor, j’ai mal au crâââne, tu deviens
fastidiiiieux avec ton naziiiisme, notre nouvel ambassadeur Erich
Eisler m’a assommé avec ça aussi toute la matinée, Goebbels ceci,
Goering cela, ça va un peu, pas trop... Quel moustique vous pique
au Japon, vous y devenez plus hitlériens qu’Hitler... Le naziiisme,
pouah ! cette idéologie de buveurs de bière !... (hélant un garçon),
whisky ! whisky o kudasai !
Von Borch prend sa mine effondrée de jeune fille ennuyée. Herr Doktor
explose de rire. Il débroche de sa boutonnière l’insigne à svastika,
qu’il s’amuse à faire sauter dans son énorme patte d’ouvrier, enfourne
en poche soudain :
– Un colifichet comme un autre, Borch-chan ! Je le porte pour
les cérémonies officielles. J’ai donné ce matin une conférence sur
le Komintern, l’internationalisme prolétarien patati patata, au
Club Allemand. Mais impossible de persuader ces bougres, et les
fascistes japs sont plus bouchés que les nôtres, que le Komintern
est une fiction désormais, comédie, commedia... « tragi-comédie
» pour citer Staline. La révolution mondiale est passée de mode...
Herr Doktor écrase dans le cendrier sa cigarette, la vingtième de
la soirée. Fraternellement, il enlace, dorlote Borch-chan. Borch
lance dans un bâillement :
– Et si nous parlions plutôt de feeemmes ?
Mitsuko, de loin, observe leurs mimiques. Dans le clair-obscur du
bar où s’épaissit la fumée des cigarettes qu’orange la lueur opalescente
des lustres, sa face, oblongue, seule parmi toutes, est lumineuse
: ses traits, est-ce l’effet de l’éclairage ?, ne s’y dessinent
qu’en lignes grises, sur l’aplat crème du visage, sans ombre, sans
modelé. Morceau d’estampe collé, rajout réparant un accroc, sur
l’obscure ronde de nuit d’un maître flamand.
– Mitsuko-san est une belle supaï, Borch-chan !
– Ich liebe jeden... ich lüge auch...
– Tamanoï ? Non, trop fort pour un début.
– Allons au Rheingold.
(...)
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