Premiers chapitres
Yves Simon
La voix perdue des hommes
Roman

Romancier et poète, Yves Simon est l'auteur chez Grasset d'une œuvre importante, notamment de : Le Voyageur magnifique (Prix des Libraires, 1988), La Dérive des sentiments (Prix Médicis 1991), Le Prochain amour (1996).
 

I
Au premier jour

1

Dans un ciboire en argent ciselé, Andrea tient le sang du Christ entre ses doigts. Il élève la chose à hauteur d'une reproduction des falaises bleues d'Etretat punaisée à même le crépi. Du regard il a suivi le mouvement de ses bras avant de se recroqueviller, tête baissée, le menton sur le thorax.
Dans l'appartement du dix-huitième étage, le chauffage est à zéro, baies grandes ouvertes, mai a commencé. Andrea finit de célébrer sa messe du matin, une table en pin en guise d'autel, face aux tours en contrebas, plein sud.
Le sang du Christ entre ses mains, il s'agenouille et prend le morceau de pain azyme, blanc presque transparent. Il prononce, en détachant les mots, ceci est mon corps… Index et majeur, geste parfait entre ciboire et ostie, ceci est mon sang. L'essentiel est dit, Andrea s'offre le Christ qu'il partage ensuite entre Ismalia, deux Chinoises et François-Marie, ouailles du jour, ses voisins d'immeuble. Mangez et buvez en mémoire de moi…
A la confesse, Ismalia avait dit : « Ce que j'aime des hommes, c'est leurs mains, leurs caresses à mourir… Sans parler de la veine-désir qui se gonfle. » « Chut t'es pas toute seule, mijaurée ! » avait murmuré Andrea.
Loin derrière les chaînes hertziennes, câblées et satellites, Andrea est un écouteur, il recueille les versets du quotidien où le graveleux se mêle à la petite luxure et aux trafics en tout genre. Quartiers miséreux aux étages mélangés, une pauvreté sans drapeau, le monde perdu des borderline, à cheval entre futur absent et présent ordinaire.
Les Chinoises ont quitté l'appartement, à reculons, inclinant plusieurs fois la tête pour saluer Andrea.
Il se dit qu'il est temps de rebrancher le téléphone et de prendre note. Boîte vocale : Andrea, je t'attends sur le coup des cinq heures, au Bar de l'Oubli, il y a eu tentative de viol, éjaculation intime et remords à foison. Froc mouillé… /
Vous voir pour une rencontre informelle, parler ensemble d'une femme qui devient folle, nos rencontres délirantes en sont la cause. Demain, si vous voulez, au bar le Fumoir… / Mon père…
Il branche la cafetière Malmö made in Sweden et avale son premier expresso du jour. Tiède le café. Ismalia est restée tandis que François-Marie filait pour un lycée du 18e arrondissement, là où s'enseigne, prêchi-prêcha, la littérature des morts, la poésie de siècles anciens, inhibitrice d'élèves, fascinés eux, par les pulsions rappeuses de leurs contemporains définitifs.
Un jour nouveau.
Andrea retire l'étole et la chasuble portées à même le torse et enfile un T-shirt XL trop large. Ismalia, qui a sorti les produits de nettoyage, prétend qu'elle aime pécher dans le seul but de pouvoir raconter les intimités de sa petite vie. Pas à n'importe qui, au représentant de Dieu, l'homme au ciboire et aux survêtements brodés. Mettre des mots sur les odeurs et les gestes, décrire l'envie et les désirs, les jeux, je voudrais un peu, pas aujourd'hui, jamais avec toi morveux !
Andrea fait une vaisselle rapide des instruments du culte, enfile un blouson et se laisse glisser sur dix-huit étages dans une cage d'escalier fraîchement repeinte. Ascenseur en révision.
La terre ferme, le gravier, les pelouses desséchées, la vie d'en bas.

2

Près du périphérique nord, là où deux immenses tours jumelles, dites Mercuriales, semblent indiquer un octroi moderne du Paris d'aujourd'hui, plusieurs collines cernent la bordure de la ville. Plantée au sommet de l'une d'elles, une tour blanche surmontée de gigantesques antennes de radio et transmissions domine l'ensemble. A son sommet, sur la terrasse du trentième étage, des conduits peints de goudron qu'enveloppent d'épaisses feuilles d'aluminium, serpentent sur du gravier, alors que le vent fait trembler la structure métallique des relais de la télévision. Trente étages où vivent mêlés des Français, émigrés ou pas, de souche ou pas, des Chinois… Sur les boîtes aux lettres du rez-de-chaussée, à côté d'un bureau de gardien, figurent côte à côte et alignés des Duong Binh Than, Famille Limosin, Joseph Charland, Ismalia Hamd'ar, Lashkar Bohouk, Zahn Zehn, Andrea Morlowe… La tour qui fut d'abord baptisée résidence par les promoteurs, puis cité, prit enfin pour patronyme, renaissance : Cité de la Renaissance.
Pourtant ici, rien ne renaît, tout est en demi-teinte, genre gris-muraille. Se dressent là, à proximité de la tour principale, trois bâtiments de moindre importance et plus loin, un résidu de maisons vieillottes que des pelleteuses attaquent pour que puissent être réunis un stade de foot et un terrain vague que les ronces ont envahi. Une bretelle qui relie le périphérique à l'autoroute A3, passe à deux cents mètres de là. A toute heure du jour et de la nuit circulent ici des milliers de voitures, de camions, d'autobus qui accélèrent vers les aéroports de Roissy, vers les Flandres, vers le Nord.
Andrea dévale la colline de Bagnolet.
Juste avant de franchir le périphérique, il aperçoit dans le rétroviseur de son scooter la tour blanche flanquée de son bouquet d'éoliennes balayées par les vents d'altitude. Il file vers la ville, Paris, se rend aux chuchotements, génuflexions, là où les voix parlent bas. Intempestives confidences, mon père je ne m'accuse pas… J'accuse le monde d'être entré en insignifiance ! Besoin de colérer contre les pans effrités d'illusions. Ainsi il y eut des rêves ! Les récits qu'il reçoit se murmurent à la lumière tamisée des bars, sur le banc ombré d'une église, dans une allée de square… Ils racontent une aventure personnelle avec le siècle, avec une saison, avec le jour où l'on vit les choses se briser. Chacun légende son quartier, un passé, ou encore, une vie qui ne sera pas vécue. Tant de mois à regarder, muets, les exactions se perpétrer sur les écrans de chaque living, de chaque case en torchis du monde… Le corrupteur qui corrompt, le corrompu qui encaisse. Impuissants face à ce qui pourrait être et ce qui n'est pas, à l'indigence des réponses quand une civilisation se perd.
Andrea sait tout cela, le ressasse, litanies lancinantes du quotidien. Pourtant, il est d'humeur légère, la brise sous le casque lui envoie des effluves de gazon et les feuilles chiffonnées des arbres viennent de s'ouvrir aux possibles. La mort s'absente, et la vie qui s'enflamme… Plutôt que de se lancer dans un vide magnifique que lui offre à tout moment la terrasse aux antennes, il se nomme chef territorial des secrets de la ville. Il vit et survit, la ville dicte son désarroi. A genoux, il l'écoute et la trouve à son goût, échevelée.

3

Clic clac, le Polaroïd accomplit son travail d'archives.
Enième photo de Milos, autoportrait au quotidien, la mort à l'œuvre. Regarder son visage se gonfler d'années et de zébrures. Se dire, tiens aujourd'hui j'ai retrouvé une expression adolescente, un autre jour : ça, c'est déjà moi en cadavre. Sur le trépied en alu, le petit Pentax ressemble à un coucou suisse, en attente de l'instant où la minuscule mécanique sera actionnée. Milos siffle. C'est du genre opéra ou encore chansonnette, Mozart ou Piaf, l'important est l'air qui entre dans la tête, pareil à un souvenir, et qui s'installe jusqu'à supplanter le souci. Emporté par la foule…
Peinture acrylique, des pinceaux dans des bocaux vides de confiture, quantité de toiles vierges reposent à même le sol. Peindre encore et toujours, toute forme, projeter, étendre, la vie qui jaillit en couleurs.
Le jaillissement, ce fut cela l'énigme.
Lorsque Andrea sonne à la porte, Milos finit ses flocons d'avoine, un bol avec lait frais, raisins secs et une cuiller de miel. Recette venue de Tchécoslovaquie, la terre des ancêtres. Survie. Dose alimentaire minimale pour pallier les rationnements. Milos a traversé quelques miroirs du désir - les frontières - puisque l'Occident était le but. « Mon père était un musicien que l'histoire obligea à suer dans des mines du nord de la France. Les corons, les concerts pour le patronat, quatorze juillet et feux d'artifice, salle des fêtes, un chouïa de Gershwin afin d'emballer la foule, émotion des syndicats pour un Rachmaninov bien tempéré, et final avec Beethoven, des hymnes à la joie à tout casser, fondation de l'Europe, Jean Monnet, etc. En plein coron, les espoirs du charbon et de l'acier… Avant traité. »
Aussitôt entré, Andrea s'écrie : « Es-tu là, maître, beauté céleste choyée des dieux, es-tu présent pour recevoir l'humble serviteur des banlieues, confesseur du monde et toute la frime…
- Entre, dit Milos, entre bel ingénu, ordonné de par la volonté des évêques, prince de l'Eglise, blond à foison. Sers-toi de ma boisson archaïque, branche France Info si c'est ta volonté, moi, je vais aux toilettes. »
Ravi du rituel, Andrea se rue vers la gamelle de céréales et prend enfin, après un jeûne matinal, son petit déjeuner.
« Je voudrais partir d'ici, me tirer et filer vers les avenues de riches, avait dit Ismalia pendant qu'ils astiquaient le ciboire et les burettes de messe. Je veux me sentir vivante Andrea, et là je vais crever, tu le sais, crever de stagnation, à rester dans nos quartiers de déjantés, pourris de la moelle, tous ces mecs qui ne pensent qu'à quiner à toute vitesse sans s'imposer la poésie des odeurs, des langues fouilleuses, les sexes qui se laissent admirer, lisses comme des miroirs, sereins et fiers de vivre au siècle d'Internet. »
Ah Andrea / mon frère Andrea
Je t'aime d'être beau / jeune et oreillant,
Ecoute nos complaintes / les misères les tourments
Le malheur des vivants… Ah Andrea
Milos revient des toilettes en se badigeonnant une aisselle de déodorant à l'aloès. « Acheté chez Body Shop qui a signé la charte contre les tests animaux ! Le monde, mon beau blond, pullule de virus et malfaisances, révoltons-nous, chacun sur nos arpents d'existence. Tu veux voir mes photos de la semaine ? »
Il étale une quantité de Polaroïds, noir et blanc… « On naît fripé, on meurt fripé. J'ai passé quatre-vingt-cinq années à faire le malin et tenter d'oublier l'axiome de base… »
Accrochés aux murs, des tableaux maison, éclatés, éclaboussés, la guerre en taches et en formes, mais aussi des masques africains taillés au canif, visages métis, une collection d'objets - dents animales, pointes de sagaies, photographies bistrées. Posés sur des meubles d'acajou, une Vierge de plâtre peint en bleu et rose pâle, une Marie mère de Dieu sous cloche de verre, colliers d'ambre, bracelets d'ébène incrustés de nacre et d'ivoire. Et encore de l'Afrique, et encore de l'Orient, un kimono brodé suspendu à un portail de bambou laqué, flanqué d'un sabre de samouraï.
Milos a rempli son espace de ses multiples rencontres avec les rues du monde.
« Il faudra demander à Ismalia qu'elle vienne poser pour moi. J'ai envie de faire à nouveau des portraits, elle a un beau cul tu m'as dit, rien de tel qu'un beau cul devant les yeux pour réussir un visage. Je te l'ai dit, il faut passer à toute vitesse sur les courbes du désir, et ensuite seulement, se consacrer à celles où se porte l'imaginaire, les visages… Dans un instant, je te confesse mes petits excréments du jour avec photo à l'appui, comme ça tu me regarderas pécher en temps réel. L'intérieur et l'extérieur… »
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je t'écoute », dit Andrea, yeux mi-clos.

4

Les mots de Milos surgissent du tréfonds, ceux qu'il faut prononcer à l'aube de l'existence pour rejoindre l'ensemble, la lune, les étoiles et pour finir, les hommes. S'en aller au-devant de la communauté sans se blesser. Avancer nu, avec une petite carapace d'enfantillages façonnée aux brumes de Prague, les mots d'une langue qui viendront fourailler les oreilles d'une autre langue. C'est de cela qu'il aime parler… Pas la rancœur, pas la vieillesse, pas les érections manquées, non, revenir au début, à l'agencement des choses lorsqu'il fallut éradiquer de soi les premières bouffées de bonheur.
Se confronter à l'autre, à l'histoire, c'est là, dans des situations extrêmes, qu'il a appris sa valeur et ce qui, à travers elle, pouvait donner sens à l'existence. « L'être humain ne se trouve lui-même qu'avec un autre être, et jamais par le seul savoir », avait-il dit à Andrea…
A chaque confession, Milos est tendu comme le plongeur qui sait qu'il ne peut rater son entrée dans une eau profonde. On est poli avec la mer, on y pénètre en tenant droit sa tête. Tendu, il cherche ce qui n'a pas été dit auparavant, faire œuvre là aussi de ne pas se répéter. Pareils aux corps qui plongent, les hommes se jettent dans le monde et s'y enfouissent.

5

Les métros n'attendent pas. Ils foncent sous les argiles, tracent leur ligne en dessous des maisons. Blattes du sous-terre, ils innervent la ville de leurs réseaux de pneus, d'acier et de câbles. Pressée, Ismalia a dévalé deux à deux les marches de la cité blanche et a salué Martial, le gardien-vigile de l'entrée… A la station Gallieni (Joseph, maréchal de France), elle glisse son ticket orange à liseré d'argent dans la fente électronique, direction La Cité, Central do Paris.
Debout dans le wagon, appuyée dans un angle, elle a ouvert un livre, la Rencontre des oiseaux. Lecture à petites doses pour essayer de mémoriser quelques phrases, une couleur, une idée. Effort constant pour fixer son attention. Le bruit, la présence silencieuse des regards, tout la détourne de cet intérieur des mots où elle sent que des manières de vivre et de penser sont tapies. Comment décrocher la réponse, se dit-elle, ce qui clouerait le bec à ces petits prétentieux qui se croient arrivés. Arrivés où ? On se le demande…
Ritournelle du jour, un homme de couleur noire s'est levé. La soixantaine, il porte un petit bouc frisé blanc, veste vert bouteille, sa chemise mauve est tranchée d'une cravate sombre. Adresse aux occupants du wagon et effort poétique… « Messieurs et dames, passent les jours, passe le temps. Sous le firmament, tout est changement. Nos jours s'en vont, courant plus vite qu'un torrent. La fugacité des choses de ce monde nous invite à plus d'amitié, à plus de fraternité, à plus de chaleur. C'est dans ce cadre-là que l'Itinérant vient ici à votre rencontre. Dix francs. Il y a les mots fléchés, les restaurants de Paris, le calendrier. Véritable caverne d'Ali Baba ! Vous n'avez que l'embarras du choix ! »
La rame file de la périphérie vers le centre et, au bruit et à la vitesse, Ismalia devine qu'elle se trouve dans la dernière ligne droite. Le temps de lire une dizaine de lignes, le sursis quotidien.

6

Couloir d'hôpital, troisième étage, section D, service du professeur Lipovsky. Ici, la vie se résume à deux mots : souffrance et inespoir.
Ismalia en blouse bleu et blanc distribue des médicaments. Des regards en attente, demi-sourires, une distraction, bref éclair du dehors qui entre à l'intérieur des chambres. Ismalia se sait messagère, porteuse des bruissements du monde comme si s'accrochaient à elle, dans ses cheveux ou à la peau du visage, les petites odeurs et particules de la ville : parfum de torréfaction à la station Père-Lachaise, gouttelettes des fontaines du Louvre, poussière de calcaire des tailleurs de pierre du Pont-Neuf… Paris répand micro-organismes et miasmes que chacun accapare à son aise. Souvenir, cadeau ? Pour l'heure, c'est cadeau urbain offert par Ismalia. Sans compter les anxiolytiques, analgésiques, palfium, morphine… La ville et la douleur.
- Il y a une lettre de mon fils, l'Américain ? demande la vieille Witold en essayant de remonter son corps vers le double oreiller.
- Je n'ai pas fait attention au courrier du matin, esquive Ismalia. Je reviens.
Elle a bien sûr remarqué la maigre pile de missives, trois ce matin pour les douze malades du service. Depuis l'hospitalisation de sa mère, l'Américain s'est fendu de deux messages étroits en style télégraphique : Je pense à toi, suis surchargé de rendez-vous, la petite famille va bien, on t'embrasse, je compte venir te voir très vite…
Un jour, Ismalia a suggéré : « Madame Witold, je vais vous faire rencontrer un ami, un prêtre… Il porte des T-shirts XL, lit les journaux et va au cinéma. Je veux dire qu'il vit avec nous et pas seulement avec Dieu, les saints et l'eucharistie. Il regarde les filles et il a un scooter… Il est à la fois du côté du ciel et du côté de la terre. On pourrait dire un mutant. Mais il parle normalement, en français de souche, sans ave ni confiteor… Je peux vous jurer, jamais il ne m'a touchée. J'aurais pas accepté, mais il n'a pas demandé. »
Andrea s'est rendu à l'hôpital. « Je manque de confession », avait avoué la vieille dame. Ils avaient ri. Elle avait parlé, puis s'était tue. « A vous, je n'peux quand même pas tout raconter… » On en était resté là.
Deux jours après la visite d'Andrea, elle avait eu une sorte de révélation. Le quotidien - cette liste infinie des objets qui offrent à l'existence un décor devenu monotone à force de répétitivité - lui parut soudain inestimable. Elle appela Ismalia en appuyant sur le bouton des urgences. « C'est étrange de penser que dans un mois, une semaine, demain, je ne verrai plus les couleurs, l'azur du ciel, toutes ces choses qui semblent aller de soi et qui existeront sans moi. Les rues, les immeubles de mon quartier résonneront aux pas de millions de gens que je ne connais pas. Pour des générations et des générations ce seront les mêmes briques, les mêmes pierres, d'identiques grilles de fonte autour des arbres… Tout ce qui m'est si familier et qui régnera en mon absence.
- Madame Witold, dites-moi ce que vous aimeriez que l'on retienne de vous. J'ai une bonne mémoire et je peux recopier tous les soirs les phrases que vous m'aurez confiées dans la journée. Mais si ça ne vous dérange pas, je préfère prendre le son, j'ai un magnétophone et j'aime enregistrer. »
Ismalia n'avait pas osé ajouter : j'ai une tendresse immodérée pour la voix des mourants, dernières paroles prononcées, les ultimes confidences…
Etrange, avait dit la vieille Witold.
Ismalia songea à cette étrangeté lorsqu'elle marcha les jours suivants dans les couloirs du métro, les rues des quartiers, là où il y a des fumées de bars, de la musique et des garçons aux barbes naissantes. Pour la première fois de sa vie, elle regarda les feux tricolores, les distributeurs de billets, les façades en pierre de taille, les escalators, les rames de wagons et pensa, non aux objets qui s'offraient à ses yeux, mais à elle qui, un jour, ne les verrait plus.

7

Aux abords de la maison de Milos, rue Manin, devant l'entrée / sortie d'un Monoprix casher, un jeune homme agite une sébille où quelques pièces tintinnabulent. Il porte une paire de jeans et une chemise écossaise de bûcheron. Le corps plié sur le côté afin de serrer entre épaule et oreille un portable, il téléphone. « Oui, l'annonce de ce matin pour un studio place des Abbesses… Ah bon… » Mine déçue. A même le trottoir il exhibe un carton où est inscrit au feutre violet : licencié d'une multinationale française.
Plus loin, station Botzaris, une roue avant de bicyclette est restée attachée par un antivol aux sculptures en fonte de Guimard. Tordue, un reste de vélo.
Des hommes et des objets mutilés peuplent les rues.
Avenue Simon-Bolivar, Andrea emprunte l'itinéraire des mammouths lorsqu'ils descendaient des Buttes-Chaumont pour aller boire en Seine. Au quaternaire. Longtemps avant les arrondissements. Aujourd'hui, complaintes et raps méchants, la ville chante les maldonnes de départ comme les rencontres de hasard. Andrea arpente, écoute Paris, ses plaintes, les râles, une partition urbaine qui se rédige au fil des fissures, là où s'exfiltrent les pleurs et les jouissances, la trace occulte des secrets…
Après avoir traversé la place de la République en contournant la statue, il gare son scooter à l'entrée du boulevard Beaumarchais et gravit l'escalier de granit qui mène au Déjazet, un café. Petit crème sans mousse, des journaux traînent au comptoir, c'est Hussein qui sert, un Tunisien de Djerba.
Andrea est en avance à son rendez-vous avec Luis.
Monté du Pays basque vers la capitale dans les années soixante, Luis a passé une vingtaine d'années boulevard Kellermann au Laboratoire des équipements de la rue et de l'éclairage des monuments de Paris. Devenue quasi aveugle par l'éclair violent d'un arc incandescent, sa rétine n'a pas résisté. Il passe une partie de ses matinées au café Déjazet à l'écoute de la rumeur : bribes de conversations, bande-son de matches-télé, billes d'acier du flipper, les voitures qui redémarrent au feu, en contrebas… Le rôle d'Andrea ? Lire les nouvelles, résumer, trouver les petites annonces qui appellent à un rendez-vous. Les bouteilles à la mer de ceux qui n'ont pas osé. « Le 3 mai, nuit tombante, dernière station-essence sur autoroute avant sortie Bordeaux. Vous chauffeur d'un camion bleu, moi robe noire. Aimerais continuer voyage avec vous. Appeler le 06… » Un numéro de portable.
Robe noire et camion bleu, voilà ce par quoi Andrea commence ce matin.
- Une fille qui se décide, c'est plaisant, dit Luis…
Ils avaient remarqué qu'elles étaient moins prolixes que les hommes sur les regrets d'autoroute, les ratés du métro. « Jeudi 28 avril, 9 h du matin, vous étiez en train de lire l'Education sentimentale en poche, nous nous sommes souri sur la ligne Vincennes-Neuilly. Vous êtes descendue à Châtelet et sur le quai, vous vous êtes retournée. » Incurables romantiques du regard, les garçons imaginent que c'est la femme-femme qui vient de passer là, à portée. Timidité, orgueil, un silence les a muselés.
- L'Espagne Luis, l'eta n'en finit pas… « La police espagnole a désamorcé une voiture piégée qui stationnait devant un entrepôt militaire de Séville. C'est la deuxième bombe à ventouse désactivée ce week-end par les artificiers ! »
- Basta ya !
Long silence, Luis à nouveau :
- Tu veux bien me répéter le numéro de téléphone de Robe noire.
Luis habite le même bloc d'immeubles que le Déjazet, dans une rue située derrière, à la parallèle. Nul besoin d'emprunter un passage clouté, il se contente de contourner un pâté de maisons, le bras légèrement tendu sur le côté, comme une antenne de crustacé.
- On me dit que les femmes se font injecter des produits sous la peau. Est-ce qu'elles sont plus belles qu'avant ? demande-t-il.
- Affaire de goût, mais les bouches sont souvent ratées. Elles ont toutes la même moue, des lèvres rouges projetées en avant comme deux sangsues.
- Il faudrait leur dire d'arrêter…
- Personne n'ose, alors elles se disent, mes lèvres sont hypersensuelles et les hommes ne rêvent que de les embrasser. C'est comme ça qu'elles pensent… »
Ils rient.
Luis commanda un Tio Pepe, Andrea, un expresso serré.

8

Cette nuit-là, un garçon et deux petites filles viennent de naître à l'hôpital Saint-Vincent. Deux des pères ont assisté à l'accouchement, le troisième fut absent, inexistant pour cet instant d'importance. Léo, Camille et Alice, trois enfants qui ne jouent aucun rôle dans cette histoire. On les aura seulement entendus crier, faire une annonce stridente au monde alors que de mon côté je m'exerçais au silence afin d'aller fouiller les zones imprécises de ma mémoire, là où se stockent des paysages, des riffs de guitares, des odeurs d'humus et de sexes de femmes.
Cette nuit-là signifie la nuit où j'ai commencé d'écrire ce roman. Même si l'imagination, à l'instant des premières phrases, n'a pas encore fixé de destinée à de vagues impressions, les romans ont des débuts. Choix infini. J'aurais pu prendre mon départ au Rwanda, à Murambi, là où des milliers de cadavres parcheminés d'enfants sont restés recroquevillés, tels quels, sortis d'une fosse commune, des lambeaux d'habits collés à même la peau. Ou alors, me trouver en plein vol, dans un Boeing Jumbo qui s'apprête à atterrir à Tokyo. Tokyo, parce que s'y distribue de la politesse, de l'harmonie et que des carpes centenaires nagent silencieuses entre les iris de la Cité impériale.
Trois enfants viennent de naître, je ne les connais pas. Je ne peux les connaître. Seule une des mères porte un visage identifiable : celle de la petite Alice, avec qui je vécus une histoire il y a quelques années. Elle a téléphoné le lendemain de la naissance, c'était le pacte prononcé au moment de notre séparation. On s'était inventé un rendez-vous d'avenir pour ne pas en rester là, avec le chagrin et la contrariété du présent. « Je te préviendrai à mon premier bébé. »
Marie prononça quelques mots sur l'accouchement, les dix heures de travail, puis elle raccrocha après m'avoir demandé comment j'allais. J'ai répondu bien. Je n'avais pas eu le temps de lui parler du commencement qui m'intéressait moi, mon roman. D'ailleurs, je n'aurais pas osé mettre en balance mon roman et Alice, un gros bébé de quatre kilos né sans césarienne. Elle m'avait confié qu'à l'instant où le bébé fut près de sortir, alors que le sommet du crâne se trouvait encore au centre de son sexe, le médecin accoucheur lui avait pris la main pour la conduire là, qu'elle se souvienne d'avoir effleuré, un jour dans sa vie, un extraterrestre.

9

En mai, la ville reprend souffle et murmure. La ville et le monde, les ouragans, les arbres, tout ce qui bruisse et excite la peau des vivants pour qu'ils se laissent gagner par l'aventure du temps. Le temps à venir, un pari, celui qui excusera le passé ou le transformera. La beauté nous est douce... L'air se truffe de particules qui pénètrent le nez, les oreilles, odeurs du fleuve et des jardins, mini-structures organiques, la nature exporte ses indices.
Ce printemps-là, une poussière ocre est venue se coller sur les carrosseries des voitures, sur les bouches d'aération des airs climatisés. Du haut des immeubles de banlieue, certains ont prétendu avoir vu passer des nuages d'or.
On parla des déserts, du Sahara et du sirocco.
Andrea déambule dans Paris sur son scooter. Bouffées d'air chaud, tourbillons de pollen. Il aime à circuler sans but précis, au gré des feux, des arrondissements, de la voie express. Liberté, vroum, vroum. Surtout lorsqu'un de ses clients a été généreux comme ce fut le cas ce matin avec Milos. Principe de base : les rencontres-confessions sont gratuites. Mais pour les hommes d'affaires, industriels, tout ce qui s'apparente au cac 40 : application de la politique du donnant donnant. Prêtre free-lance, sans paroisse, Andrea en est resté aux vœux de son ordination célébrée il y a trois ans : chasteté - l'état normal du célibataire - et messe quotidienne. Quant au vœu de pauvreté, s'il a de quoi s'offrir un trois-pièces au dix-huitième étage de la Cité de la Renaissance, en bord de périphérique, il ne possède que quelques gadgets basiques de la modernité : un téléphone portable, un ordinateur, un téléviseur sans parabole, une cafetière électrique défectueuse et un lecteur de cd. Voilà pour le visible. Mais encore, un Journal des doutes, là où s'inscrivent la comptabilité des manquements, éraflures, écornements au pacte divin, l'incessant questionnement.
Comme un médecin sans frontières que l'on voit se rendre dans les territoires souffrants, Andrea traverse les arrondissements et vole au chevet des paroles. Ni heure fixe, ni lieu privilégié, il recueille ce qui doit être dit, là où les bouches parlent, aux endroits de la cité où elles désirent se révéler. « Je suis l'oreille ambulante ouverte au bruissement des êtres, lorsque les liens rompus, la solitude, condamnent au motus. Les ouailles d'antan fréquentaient les veilles de dimanches et fêtes les confessionnaux en bois des églises, moi je fréquente, chaque jour de la semaine, les escaliers d'immeubles, les bars, les cuisines, les rues où se déroulent les rêves des gens et leur existence », avait dit Andrea lorsqu'il rencontra Milos pour la première fois. Sans jamais prononcer le mot de péché, la pestilence des silences avait sa préférence.

10

Oreillers remontés, pénombre d'un store vénitien, une cuiller de miel d'acacia qu'Ismalia tourne indéfiniment dans une tasse de thé fumé. Un magnétophone posé sur la table de chevet enregistre. « Tout d'abord, je ne voudrais pas qu'on oublie que j'ai aimé par-dessus tout les hommes, dit madame Witold. Un homme et les hommes. Tu comprends cela, Ismalia… De lui, je te parlerai demain car nous n'avons plus beaucoup de temps. Des hommes, j'ai adoré l'odeur et les couilles. Excuse-moi de te parler si crûment, mais c'est un testament n'est-ce pas et on ne finasse pas quand la mort approche. Tu as remarqué que les hommes ne se retrouvent pas comme nous, deux, trois fois par jour flanqués dans les salles de bain… Je ne leur ai jamais reproché. Surtout pas ! Laisse-les faire, n'impose jamais les grandes eaux ni les sticks déodorants… Laisse-toi aller au parfum des aisselles, de l'entrejambe et à celui plus ténu de la nuque, à la naissance des cheveux… Quant aux robustes petites balles rondes et dodues qui frappent à tout-va le bas de nos fesses, qui frappent et tambourinent, muettes et fragiles, elles s'attribuent le rôle exquis de venir titiller un minuscule périmètre de peau, entre le sexe et le cul, que souvent les hommes oublient… Ça te fait drôle n'est-ce pas qu'une vieille femme parle comme ça. L'histoire des vieux est remplie de jeunesse… Les prochaines fois que tu feras l'amour, positionne-toi bien, et tu verras le délice de sentir ces merveilleuses bombes velues venir te frapper et t'agacer… »
Elle boit une longue gorgée de Lapsang Souchong, prend le temps de respirer. « C'est bon de se confier, d'offrir un peu de sa personne à un monde que l'on va quitter. Aujourd'hui, vous n'héritez de rien. A quoi sert tout ce travail, cette mise en culture si elle reste inapte à apprendre à vivre et à mourir ? Tout à l'heure je t'ai parlé de testament, je ne veux pas être la dernière femme… Celle avec qui une lignée s'éteindrait. Transmets-moi, offre mes secrets, il n'y a pas pire solitude que de partir avec… »

(...)



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