Yves Simon
La voix perdue des hommes
Roman
Romancier et poète, Yves Simon
est l'auteur chez Grasset d'une uvre
importante, notamment de : Le Voyageur
magnifique (Prix des Libraires, 1988), La
Dérive des sentiments (Prix
Médicis 1991), Le Prochain amour
(1996).
I
Au premier jour
1
Dans
un ciboire en argent ciselé, Andrea tient le
sang du Christ entre ses doigts. Il
élève la chose à hauteur d'une
reproduction des falaises bleues d'Etretat
punaisée à même le
crépi. Du regard il a suivi le mouvement de
ses bras avant de se recroqueviller, tête
baissée, le menton sur le thorax.
Dans l'appartement du dix-huitième
étage, le chauffage est à
zéro, baies grandes ouvertes, mai a
commencé. Andrea finit de
célébrer sa messe du matin, une table
en pin en guise d'autel, face aux tours en
contrebas, plein sud.
Le sang du Christ entre ses mains, il s'agenouille
et prend le morceau de pain azyme, blanc presque
transparent. Il prononce, en détachant les
mots, ceci est mon corps
Index et majeur,
geste parfait entre ciboire et ostie, ceci est mon
sang. L'essentiel est dit, Andrea s'offre le Christ
qu'il partage ensuite entre Ismalia, deux Chinoises
et François-Marie, ouailles du jour, ses
voisins d'immeuble. Mangez et buvez en
mémoire de moi
A la confesse, Ismalia avait dit : « Ce que
j'aime des hommes, c'est leurs mains, leurs
caresses à mourir
Sans parler de la
veine-désir qui se gonfle. » «
Chut t'es pas toute seule, mijaurée ! »
avait murmuré Andrea.
Loin derrière les chaînes hertziennes,
câblées et satellites, Andrea est un
écouteur, il recueille les versets du
quotidien où le graveleux se mêle
à la petite luxure et aux trafics en tout
genre. Quartiers miséreux aux étages
mélangés, une pauvreté sans
drapeau, le monde perdu des borderline, à
cheval entre futur absent et présent
ordinaire.
Les Chinoises ont quitté l'appartement,
à reculons, inclinant plusieurs fois la
tête pour saluer Andrea.
Il se dit qu'il est temps de rebrancher le
téléphone et de prendre note.
Boîte vocale : Andrea, je t'attends sur le
coup des cinq heures, au Bar de l'Oubli, il y a eu
tentative de viol, éjaculation intime et
remords à foison. Froc mouillé
/
Vous voir pour une rencontre informelle, parler
ensemble d'une femme qui devient folle, nos
rencontres délirantes en sont la cause.
Demain, si vous voulez, au bar le Fumoir
/
Mon père
Il branche la cafetière Malmö made in
Sweden et avale son premier expresso du jour.
Tiède le café. Ismalia est
restée tandis que François-Marie
filait pour un lycée du 18e arrondissement,
là où s'enseigne,
prêchi-prêcha, la littérature
des morts, la poésie de siècles
anciens, inhibitrice d'élèves,
fascinés eux, par les pulsions rappeuses de
leurs contemporains définitifs.
Un jour nouveau.
Andrea retire l'étole et la chasuble
portées à même le torse et
enfile un T-shirt XL trop large. Ismalia, qui a
sorti les produits de nettoyage, prétend
qu'elle aime pécher dans le seul but de
pouvoir raconter les intimités de sa petite
vie. Pas à n'importe qui, au
représentant de Dieu, l'homme au ciboire et
aux survêtements brodés. Mettre des
mots sur les odeurs et les gestes, décrire
l'envie et les désirs, les jeux, je voudrais
un peu, pas aujourd'hui, jamais avec toi morveux
!
Andrea fait une vaisselle rapide des instruments du
culte, enfile un blouson et se laisse glisser sur
dix-huit étages dans une cage d'escalier
fraîchement repeinte. Ascenseur en
révision.
La terre ferme, le gravier, les pelouses
desséchées, la vie d'en bas.
2
Près du périphérique nord,
là où deux immenses tours jumelles,
dites Mercuriales, semblent indiquer un octroi
moderne du Paris d'aujourd'hui, plusieurs collines
cernent la bordure de la ville. Plantée au
sommet de l'une d'elles, une tour blanche
surmontée de gigantesques antennes de radio
et transmissions domine l'ensemble. A son sommet,
sur la terrasse du trentième étage,
des conduits peints de goudron qu'enveloppent
d'épaisses feuilles d'aluminium, serpentent
sur du gravier, alors que le vent fait trembler la
structure métallique des relais de la
télévision. Trente étages
où vivent mêlés des
Français, émigrés ou pas, de
souche ou pas, des Chinois
Sur les
boîtes aux lettres du rez-de-chaussée,
à côté d'un bureau de gardien,
figurent côte à côte et
alignés des Duong Binh Than, Famille
Limosin, Joseph Charland, Ismalia Hamd'ar, Lashkar
Bohouk, Zahn Zehn, Andrea Morlowe
La tour qui
fut d'abord baptisée résidence par
les promoteurs, puis cité, prit enfin pour
patronyme, renaissance : Cité de la
Renaissance.
Pourtant ici, rien ne renaît, tout est en
demi-teinte, genre gris-muraille. Se dressent
là, à proximité de la tour
principale, trois bâtiments de moindre
importance et plus loin, un résidu de
maisons vieillottes que des pelleteuses attaquent
pour que puissent être réunis un stade
de foot et un terrain vague que les ronces ont
envahi. Une bretelle qui relie le
périphérique à l'autoroute A3,
passe à deux cents mètres de
là. A toute heure du jour et de la nuit
circulent ici des milliers de voitures, de camions,
d'autobus qui accélèrent vers les
aéroports de Roissy, vers les Flandres, vers
le Nord.
Andrea dévale la colline de Bagnolet.
Juste avant de franchir le
périphérique, il aperçoit dans
le rétroviseur de son scooter la tour
blanche flanquée de son bouquet
d'éoliennes balayées par les vents
d'altitude. Il file vers la ville, Paris, se rend
aux chuchotements, génuflexions, là
où les voix parlent bas. Intempestives
confidences, mon père je ne m'accuse
pas
J'accuse le monde d'être
entré en insignifiance ! Besoin de
colérer contre les pans effrités
d'illusions. Ainsi il y eut des rêves ! Les
récits qu'il reçoit se murmurent
à la lumière tamisée des bars,
sur le banc ombré d'une église, dans
une allée de square
Ils racontent une
aventure personnelle avec le siècle, avec
une saison, avec le jour où l'on vit les
choses se briser. Chacun légende son
quartier, un passé, ou encore, une vie qui
ne sera pas vécue. Tant de mois à
regarder, muets, les exactions se perpétrer
sur les écrans de chaque living, de chaque
case en torchis du monde
Le corrupteur qui
corrompt, le corrompu qui encaisse. Impuissants
face à ce qui pourrait être et ce qui
n'est pas, à l'indigence des réponses
quand une civilisation se perd.
Andrea sait tout cela, le ressasse, litanies
lancinantes du quotidien. Pourtant, il est d'humeur
légère, la brise sous le casque lui
envoie des effluves de gazon et les feuilles
chiffonnées des arbres viennent de s'ouvrir
aux possibles. La mort s'absente, et la vie qui
s'enflamme
Plutôt que de se lancer dans
un vide magnifique que lui offre à tout
moment la terrasse aux antennes, il se nomme chef
territorial des secrets de la ville. Il vit et
survit, la ville dicte son désarroi. A
genoux, il l'écoute et la trouve à
son goût, échevelée.
3
Clic clac, le Polaroïd accomplit son
travail d'archives.
Enième photo de Milos, autoportrait au
quotidien, la mort à l'uvre. Regarder
son visage se gonfler d'années et de
zébrures. Se dire, tiens aujourd'hui j'ai
retrouvé une expression adolescente, un
autre jour : ça, c'est déjà
moi en cadavre. Sur le trépied en alu, le
petit Pentax ressemble à un coucou suisse,
en attente de l'instant où la minuscule
mécanique sera actionnée. Milos
siffle. C'est du genre opéra ou encore
chansonnette, Mozart ou Piaf, l'important est l'air
qui entre dans la tête, pareil à un
souvenir, et qui s'installe jusqu'à
supplanter le souci. Emporté par la
foule
Peinture acrylique, des pinceaux dans des bocaux
vides de confiture, quantité de toiles
vierges reposent à même le sol.
Peindre encore et toujours, toute forme, projeter,
étendre, la vie qui jaillit en couleurs.
Le jaillissement, ce fut cela l'énigme.
Lorsque Andrea sonne à la porte, Milos finit
ses flocons d'avoine, un bol avec lait frais,
raisins secs et une cuiller de miel. Recette venue
de Tchécoslovaquie, la terre des
ancêtres. Survie. Dose alimentaire minimale
pour pallier les rationnements. Milos a
traversé quelques miroirs du désir -
les frontières - puisque l'Occident
était le but. « Mon père
était un musicien que l'histoire obligea
à suer dans des mines du nord de la France.
Les corons, les concerts pour le patronat, quatorze
juillet et feux d'artifice, salle des fêtes,
un chouïa de Gershwin afin d'emballer la
foule, émotion des syndicats pour un
Rachmaninov bien tempéré, et final
avec Beethoven, des hymnes à la joie
à tout casser, fondation de l'Europe, Jean
Monnet, etc. En plein coron, les espoirs du charbon
et de l'acier
Avant traité. »
Aussitôt entré, Andrea s'écrie
: « Es-tu là, maître,
beauté céleste choyée des
dieux, es-tu présent pour recevoir l'humble
serviteur des banlieues, confesseur du monde et
toute la frime
- Entre, dit Milos, entre bel ingénu,
ordonné de par la volonté des
évêques, prince de l'Eglise, blond
à foison. Sers-toi de ma boisson
archaïque, branche France Info si c'est ta
volonté, moi, je vais aux toilettes.
»
Ravi du rituel, Andrea se rue vers la gamelle de
céréales et prend enfin, après
un jeûne matinal, son petit
déjeuner.
« Je voudrais partir d'ici, me tirer et filer
vers les avenues de riches, avait dit Ismalia
pendant qu'ils astiquaient le ciboire et les
burettes de messe. Je veux me sentir vivante
Andrea, et là je vais crever, tu le sais,
crever de stagnation, à rester dans nos
quartiers de déjantés, pourris de la
moelle, tous ces mecs qui ne pensent qu'à
quiner à toute vitesse sans s'imposer la
poésie des odeurs, des langues fouilleuses,
les sexes qui se laissent admirer, lisses comme des
miroirs, sereins et fiers de vivre au siècle
d'Internet. »
Ah Andrea / mon frère Andrea
Je t'aime d'être beau / jeune et
oreillant,
Ecoute nos complaintes / les misères les
tourments
Le malheur des vivants
Ah Andrea
Milos revient des toilettes en se badigeonnant une
aisselle de déodorant à
l'aloès. « Acheté chez Body Shop
qui a signé la charte contre les tests
animaux ! Le monde, mon beau blond, pullule de
virus et malfaisances, révoltons-nous,
chacun sur nos arpents d'existence. Tu veux voir
mes photos de la semaine ? »
Il étale une quantité de
Polaroïds, noir et blanc
« On
naît fripé, on meurt fripé.
J'ai passé quatre-vingt-cinq années
à faire le malin et tenter d'oublier
l'axiome de base
»
Accrochés aux murs, des tableaux maison,
éclatés, éclaboussés,
la guerre en taches et en formes, mais aussi des
masques africains taillés au canif, visages
métis, une collection d'objets - dents
animales, pointes de sagaies, photographies
bistrées. Posés sur des meubles
d'acajou, une Vierge de plâtre peint en bleu
et rose pâle, une Marie mère de Dieu
sous cloche de verre, colliers d'ambre, bracelets
d'ébène incrustés de nacre et
d'ivoire. Et encore de l'Afrique, et encore de
l'Orient, un kimono brodé suspendu à
un portail de bambou laqué, flanqué
d'un sabre de samouraï.
Milos a rempli son espace de ses multiples
rencontres avec les rues du monde.
« Il faudra demander à Ismalia qu'elle
vienne poser pour moi. J'ai envie de faire à
nouveau des portraits, elle a un beau cul tu m'as
dit, rien de tel qu'un beau cul devant les yeux
pour réussir un visage. Je te l'ai dit, il
faut passer à toute vitesse sur les courbes
du désir, et ensuite seulement, se consacrer
à celles où se porte l'imaginaire,
les visages
Dans un instant, je te confesse
mes petits excréments du jour avec photo
à l'appui, comme ça tu me regarderas
pécher en temps réel.
L'intérieur et l'extérieur
»
« Au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit, je t'écoute », dit
Andrea, yeux mi-clos.
4
Les mots de Milos surgissent du tréfonds,
ceux qu'il faut prononcer à l'aube de
l'existence pour rejoindre l'ensemble, la lune, les
étoiles et pour finir, les hommes. S'en
aller au-devant de la communauté sans se
blesser. Avancer nu, avec une petite carapace
d'enfantillages façonnée aux brumes
de Prague, les mots d'une langue qui viendront
fourailler les oreilles d'une autre langue. C'est
de cela qu'il aime parler
Pas la
rancur, pas la vieillesse, pas les
érections manquées, non, revenir au
début, à l'agencement des choses
lorsqu'il fallut éradiquer de soi les
premières bouffées de bonheur.
Se confronter à l'autre, à
l'histoire, c'est là, dans des situations
extrêmes, qu'il a appris sa valeur et ce qui,
à travers elle, pouvait donner sens à
l'existence. « L'être humain ne se
trouve lui-même qu'avec un autre être,
et jamais par le seul savoir », avait-il dit
à Andrea
A chaque confession, Milos est tendu comme le
plongeur qui sait qu'il ne peut rater son
entrée dans une eau profonde. On est poli
avec la mer, on y pénètre en tenant
droit sa tête. Tendu, il cherche ce qui n'a
pas été dit auparavant, faire
uvre là aussi de ne pas se
répéter. Pareils aux corps qui
plongent, les hommes se jettent dans le monde et
s'y enfouissent.
5
Les métros n'attendent pas. Ils foncent
sous les argiles, tracent leur ligne en dessous des
maisons. Blattes du sous-terre, ils innervent la
ville de leurs réseaux de pneus, d'acier et
de câbles. Pressée, Ismalia a
dévalé deux à deux les marches
de la cité blanche et a salué
Martial, le gardien-vigile de l'entrée
A la station Gallieni (Joseph, maréchal de
France), elle glisse son ticket orange à
liseré d'argent dans la fente
électronique, direction La Cité,
Central do Paris.
Debout dans le wagon, appuyée dans un angle,
elle a ouvert un livre, la Rencontre des oiseaux.
Lecture à petites doses pour essayer de
mémoriser quelques phrases, une couleur, une
idée. Effort constant pour fixer son
attention. Le bruit, la présence silencieuse
des regards, tout la détourne de cet
intérieur des mots où elle sent que
des manières de vivre et de penser sont
tapies. Comment décrocher la réponse,
se dit-elle, ce qui clouerait le bec à ces
petits prétentieux qui se croient
arrivés. Arrivés où ? On se le
demande
Ritournelle du jour, un homme de couleur noire
s'est levé. La soixantaine, il porte un
petit bouc frisé blanc, veste vert
bouteille, sa chemise mauve est tranchée
d'une cravate sombre. Adresse aux occupants du
wagon et effort poétique
«
Messieurs et dames, passent les jours, passe le
temps. Sous le firmament, tout est changement. Nos
jours s'en vont, courant plus vite qu'un torrent.
La fugacité des choses de ce monde nous
invite à plus d'amitié, à plus
de fraternité, à plus de chaleur.
C'est dans ce cadre-là que
l'Itinérant vient ici à votre
rencontre. Dix francs. Il y a les mots
fléchés, les restaurants de Paris, le
calendrier. Véritable caverne d'Ali Baba !
Vous n'avez que l'embarras du choix ! »
La rame file de la périphérie vers le
centre et, au bruit et à la vitesse, Ismalia
devine qu'elle se trouve dans la dernière
ligne droite. Le temps de lire une dizaine de
lignes, le sursis quotidien.
6
Couloir d'hôpital, troisième
étage, section D, service du professeur
Lipovsky. Ici, la vie se résume à
deux mots : souffrance et inespoir.
Ismalia en blouse bleu et blanc distribue des
médicaments. Des regards en attente,
demi-sourires, une distraction, bref éclair
du dehors qui entre à l'intérieur des
chambres. Ismalia se sait messagère,
porteuse des bruissements du monde comme si
s'accrochaient à elle, dans ses cheveux ou
à la peau du visage, les petites odeurs et
particules de la ville : parfum de
torréfaction à la station
Père-Lachaise, gouttelettes des fontaines du
Louvre, poussière de calcaire des tailleurs
de pierre du Pont-Neuf
Paris répand
micro-organismes et miasmes que chacun accapare
à son aise. Souvenir, cadeau ? Pour l'heure,
c'est cadeau urbain offert par Ismalia. Sans
compter les anxiolytiques, analgésiques,
palfium, morphine
La ville et la douleur.
- Il y a une lettre de mon fils,
l'Américain ? demande la vieille Witold en
essayant de remonter son corps vers le double
oreiller.
- Je n'ai pas fait attention au courrier du
matin, esquive Ismalia. Je reviens.
Elle a bien sûr remarqué la maigre
pile de missives, trois ce matin pour les douze
malades du service. Depuis l'hospitalisation de sa
mère, l'Américain s'est fendu de deux
messages étroits en style
télégraphique : Je pense à
toi, suis surchargé de rendez-vous, la
petite famille va bien, on t'embrasse, je compte
venir te voir très vite
Un jour, Ismalia a suggéré : «
Madame Witold, je vais vous faire rencontrer un
ami, un prêtre
Il porte des T-shirts
XL, lit les journaux et va au cinéma. Je
veux dire qu'il vit avec nous et pas seulement avec
Dieu, les saints et l'eucharistie. Il regarde les
filles et il a un scooter
Il est à la
fois du côté du ciel et du
côté de la terre. On pourrait dire un
mutant. Mais il parle normalement, en
français de souche, sans ave ni
confiteor
Je peux vous jurer, jamais il ne
m'a touchée. J'aurais pas accepté,
mais il n'a pas demandé. »
Andrea s'est rendu à l'hôpital. «
Je manque de confession », avait avoué
la vieille dame. Ils avaient ri. Elle avait
parlé, puis s'était tue. « A
vous, je n'peux quand même pas tout
raconter
» On en était
resté là.
Deux jours après la visite d'Andrea, elle
avait eu une sorte de révélation. Le
quotidien - cette liste infinie des objets qui
offrent à l'existence un décor devenu
monotone à force de
répétitivité - lui parut
soudain inestimable. Elle appela Ismalia en
appuyant sur le bouton des urgences. « C'est
étrange de penser que dans un mois, une
semaine, demain, je ne verrai plus les couleurs,
l'azur du ciel, toutes ces choses qui semblent
aller de soi et qui existeront sans moi. Les rues,
les immeubles de mon quartier résonneront
aux pas de millions de gens que je ne connais pas.
Pour des générations et des
générations ce seront les mêmes
briques, les mêmes pierres, d'identiques
grilles de fonte autour des arbres
Tout ce
qui m'est si familier et qui régnera en mon
absence.
- Madame Witold, dites-moi ce que vous
aimeriez que l'on retienne de vous. J'ai une bonne
mémoire et je peux recopier tous les soirs
les phrases que vous m'aurez confiées dans
la journée. Mais si ça ne vous
dérange pas, je préfère
prendre le son, j'ai un magnétophone et
j'aime enregistrer. »
Ismalia n'avait pas osé ajouter : j'ai une
tendresse immodérée pour la voix des
mourants, dernières paroles
prononcées, les ultimes
confidences
Etrange, avait dit la vieille Witold.
Ismalia songea à cette
étrangeté lorsqu'elle marcha les
jours suivants dans les couloirs du métro,
les rues des quartiers, là où il y a
des fumées de bars, de la musique et des
garçons aux barbes naissantes. Pour la
première fois de sa vie, elle regarda les
feux tricolores, les distributeurs de billets, les
façades en pierre de taille, les escalators,
les rames de wagons et pensa, non aux objets qui
s'offraient à ses yeux, mais à elle
qui, un jour, ne les verrait plus.
7
Aux abords de la maison de Milos, rue Manin,
devant l'entrée / sortie d'un Monoprix
casher, un jeune homme agite une sébille
où quelques pièces tintinnabulent. Il
porte une paire de jeans et une chemise
écossaise de bûcheron. Le corps
plié sur le côté afin de serrer
entre épaule et oreille un portable, il
téléphone. « Oui, l'annonce de
ce matin pour un studio place des Abbesses
Ah
bon
» Mine déçue. A
même le trottoir il exhibe un carton
où est inscrit au feutre violet :
licencié d'une multinationale
française.
Plus loin, station Botzaris, une roue avant de
bicyclette est restée attachée par un
antivol aux sculptures en fonte de Guimard. Tordue,
un reste de vélo.
Des hommes et des objets mutilés peuplent
les rues.
Avenue Simon-Bolivar, Andrea emprunte
l'itinéraire des mammouths lorsqu'ils
descendaient des Buttes-Chaumont pour aller boire
en Seine. Au quaternaire. Longtemps avant les
arrondissements. Aujourd'hui, complaintes et raps
méchants, la ville chante les maldonnes de
départ comme les rencontres de hasard.
Andrea arpente, écoute Paris, ses plaintes,
les râles, une partition urbaine qui se
rédige au fil des fissures, là
où s'exfiltrent les pleurs et les
jouissances, la trace occulte des secrets
Après avoir traversé la place de la
République en contournant la statue, il gare
son scooter à l'entrée du boulevard
Beaumarchais et gravit l'escalier de granit qui
mène au Déjazet, un café.
Petit crème sans mousse, des journaux
traînent au comptoir, c'est Hussein qui sert,
un Tunisien de Djerba.
Andrea est en avance à son rendez-vous avec
Luis.
Monté du Pays basque vers la capitale dans
les années soixante, Luis a passé une
vingtaine d'années boulevard Kellermann au
Laboratoire des équipements de la rue et de
l'éclairage des monuments de Paris. Devenue
quasi aveugle par l'éclair violent d'un arc
incandescent, sa rétine n'a pas
résisté. Il passe une partie de ses
matinées au café Déjazet
à l'écoute de la rumeur : bribes de
conversations, bande-son de
matches-télé, billes d'acier du
flipper, les voitures qui redémarrent au
feu, en contrebas
Le rôle d'Andrea ?
Lire les nouvelles, résumer, trouver les
petites annonces qui appellent à un
rendez-vous. Les bouteilles à la mer de ceux
qui n'ont pas osé. « Le 3 mai, nuit
tombante, dernière station-essence sur
autoroute avant sortie Bordeaux. Vous chauffeur
d'un camion bleu, moi robe noire. Aimerais
continuer voyage avec vous. Appeler le 06
» Un numéro de portable.
Robe noire et camion bleu, voilà ce par quoi
Andrea commence ce matin.
- Une fille qui se décide, c'est
plaisant, dit Luis
Ils avaient remarqué qu'elles étaient
moins prolixes que les hommes sur les regrets
d'autoroute, les ratés du métro.
« Jeudi 28 avril, 9 h du matin, vous
étiez en train de lire l'Education
sentimentale en poche, nous nous sommes souri sur
la ligne Vincennes-Neuilly. Vous êtes
descendue à Châtelet et sur le quai,
vous vous êtes retournée. »
Incurables romantiques du regard, les
garçons imaginent que c'est la femme-femme
qui vient de passer là, à
portée. Timidité, orgueil, un silence
les a muselés.
- L'Espagne Luis, l'eta n'en finit pas
« La police espagnole a
désamorcé une voiture
piégée qui stationnait devant un
entrepôt militaire de Séville. C'est
la deuxième bombe à ventouse
désactivée ce week-end par les
artificiers ! »
- Basta ya !
Long silence, Luis à nouveau :
- Tu veux bien me répéter le
numéro de téléphone de Robe
noire.
Luis habite le même bloc d'immeubles que le
Déjazet, dans une rue située
derrière, à la parallèle. Nul
besoin d'emprunter un passage clouté, il se
contente de contourner un pâté de
maisons, le bras légèrement tendu sur
le côté, comme une antenne de
crustacé.
- On me dit que les femmes se font injecter
des produits sous la peau. Est-ce qu'elles sont
plus belles qu'avant ? demande-t-il.
- Affaire de goût, mais les bouches sont
souvent ratées. Elles ont toutes la
même moue, des lèvres rouges
projetées en avant comme deux sangsues.
- Il faudrait leur dire
d'arrêter
- Personne n'ose, alors elles se disent, mes
lèvres sont hypersensuelles et les hommes ne
rêvent que de les embrasser. C'est comme
ça qu'elles pensent
»
Ils rient.
Luis commanda un Tio Pepe, Andrea, un expresso
serré.
8
Cette nuit-là, un garçon et deux
petites filles viennent de naître à
l'hôpital Saint-Vincent. Deux des
pères ont assisté à
l'accouchement, le troisième fut absent,
inexistant pour cet instant d'importance.
Léo, Camille et Alice, trois enfants qui ne
jouent aucun rôle dans cette histoire. On les
aura seulement entendus crier, faire une annonce
stridente au monde alors que de mon
côté je m'exerçais au silence
afin d'aller fouiller les zones imprécises
de ma mémoire, là où se
stockent des paysages, des riffs de guitares, des
odeurs d'humus et de sexes de femmes.
Cette nuit-là signifie la nuit où
j'ai commencé d'écrire ce roman.
Même si l'imagination, à l'instant des
premières phrases, n'a pas encore
fixé de destinée à de vagues
impressions, les romans ont des débuts.
Choix infini. J'aurais pu prendre mon départ
au Rwanda, à Murambi, là où
des milliers de cadavres parcheminés
d'enfants sont restés recroquevillés,
tels quels, sortis d'une fosse commune, des
lambeaux d'habits collés à même
la peau. Ou alors, me trouver en plein vol, dans un
Boeing Jumbo qui s'apprête à atterrir
à Tokyo. Tokyo, parce que s'y distribue de
la politesse, de l'harmonie et que des carpes
centenaires nagent silencieuses entre les iris de
la Cité impériale.
Trois enfants viennent de naître, je ne les
connais pas. Je ne peux les connaître. Seule
une des mères porte un visage identifiable :
celle de la petite Alice, avec qui je vécus
une histoire il y a quelques années. Elle a
téléphoné le lendemain de la
naissance, c'était le pacte prononcé
au moment de notre séparation. On
s'était inventé un rendez-vous
d'avenir pour ne pas en rester là, avec le
chagrin et la contrariété du
présent. « Je te préviendrai
à mon premier bébé. »
Marie prononça quelques mots sur
l'accouchement, les dix heures de travail, puis
elle raccrocha après m'avoir demandé
comment j'allais. J'ai répondu bien. Je
n'avais pas eu le temps de lui parler du
commencement qui m'intéressait moi, mon
roman. D'ailleurs, je n'aurais pas osé
mettre en balance mon roman et Alice, un gros
bébé de quatre kilos né sans
césarienne. Elle m'avait confié
qu'à l'instant où le
bébé fut près de sortir, alors
que le sommet du crâne se trouvait encore au
centre de son sexe, le médecin accoucheur
lui avait pris la main pour la conduire là,
qu'elle se souvienne d'avoir effleuré, un
jour dans sa vie, un extraterrestre.
9
En mai, la ville reprend souffle et murmure. La
ville et le monde, les ouragans, les arbres, tout
ce qui bruisse et excite la peau des vivants pour
qu'ils se laissent gagner par l'aventure du temps.
Le temps à venir, un pari, celui qui
excusera le passé ou le transformera. La
beauté nous est douce... L'air se truffe de
particules qui pénètrent le nez, les
oreilles, odeurs du fleuve et des jardins,
mini-structures organiques, la nature exporte ses
indices.
Ce printemps-là, une poussière ocre
est venue se coller sur les carrosseries des
voitures, sur les bouches d'aération des
airs climatisés. Du haut des immeubles de
banlieue, certains ont prétendu avoir vu
passer des nuages d'or.
On parla des déserts, du Sahara et du
sirocco.
Andrea déambule dans Paris sur son scooter.
Bouffées d'air chaud, tourbillons de pollen.
Il aime à circuler sans but précis,
au gré des feux, des arrondissements, de la
voie express. Liberté, vroum, vroum. Surtout
lorsqu'un de ses clients a été
généreux comme ce fut le cas ce matin
avec Milos. Principe de base : les
rencontres-confessions sont gratuites. Mais pour
les hommes d'affaires, industriels, tout ce qui
s'apparente au cac 40 : application de la politique
du donnant donnant. Prêtre free-lance, sans
paroisse, Andrea en est resté aux vux
de son ordination célébrée il
y a trois ans : chasteté - l'état
normal du célibataire - et messe
quotidienne. Quant au vu de pauvreté,
s'il a de quoi s'offrir un trois-pièces au
dix-huitième étage de la Cité
de la Renaissance, en bord de
périphérique, il ne possède
que quelques gadgets basiques de la
modernité : un téléphone
portable, un ordinateur, un
téléviseur sans parabole, une
cafetière électrique
défectueuse et un lecteur de cd.
Voilà pour le visible. Mais encore, un
Journal des doutes, là où
s'inscrivent la comptabilité des
manquements, éraflures, écornements
au pacte divin, l'incessant questionnement.
Comme un médecin sans frontières que
l'on voit se rendre dans les territoires
souffrants, Andrea traverse les arrondissements et
vole au chevet des paroles. Ni heure fixe, ni lieu
privilégié, il recueille ce qui doit
être dit, là où les bouches
parlent, aux endroits de la cité où
elles désirent se révéler.
« Je suis l'oreille ambulante ouverte au
bruissement des êtres, lorsque les liens
rompus, la solitude, condamnent au motus. Les
ouailles d'antan fréquentaient les veilles
de dimanches et fêtes les confessionnaux en
bois des églises, moi je fréquente,
chaque jour de la semaine, les escaliers
d'immeubles, les bars, les cuisines, les rues
où se déroulent les rêves des
gens et leur existence », avait dit Andrea
lorsqu'il rencontra Milos pour la première
fois. Sans jamais prononcer le mot de
péché, la pestilence des silences
avait sa préférence.
10
Oreillers remontés, pénombre d'un
store vénitien, une cuiller de miel d'acacia
qu'Ismalia tourne indéfiniment dans une
tasse de thé fumé. Un
magnétophone posé sur la table de
chevet enregistre. « Tout d'abord, je ne
voudrais pas qu'on oublie que j'ai aimé
par-dessus tout les hommes, dit madame Witold. Un
homme et les hommes. Tu comprends cela,
Ismalia
De lui, je te parlerai demain car
nous n'avons plus beaucoup de temps. Des hommes,
j'ai adoré l'odeur et les couilles.
Excuse-moi de te parler si crûment, mais
c'est un testament n'est-ce pas et on ne finasse
pas quand la mort approche. Tu as remarqué
que les hommes ne se retrouvent pas comme nous,
deux, trois fois par jour flanqués dans les
salles de bain
Je ne leur ai jamais
reproché. Surtout pas ! Laisse-les faire,
n'impose jamais les grandes eaux ni les sticks
déodorants
Laisse-toi aller au parfum
des aisselles, de l'entrejambe et à celui
plus ténu de la nuque, à la naissance
des cheveux
Quant aux robustes petites balles
rondes et dodues qui frappent à tout-va le
bas de nos fesses, qui frappent et tambourinent,
muettes et fragiles, elles s'attribuent le
rôle exquis de venir titiller un minuscule
périmètre de peau, entre le sexe et
le cul, que souvent les hommes oublient
Ça te fait drôle n'est-ce pas qu'une
vieille femme parle comme ça. L'histoire des
vieux est remplie de jeunesse
Les prochaines
fois que tu feras l'amour, positionne-toi bien, et
tu verras le délice de sentir ces
merveilleuses bombes velues venir te frapper et
t'agacer
»
Elle boit une longue gorgée de Lapsang
Souchong, prend le temps de respirer. « C'est
bon de se confier, d'offrir un peu de sa personne
à un monde que l'on va quitter. Aujourd'hui,
vous n'héritez de rien. A quoi sert tout ce
travail, cette mise en culture si elle reste inapte
à apprendre à vivre et à
mourir ? Tout à l'heure je t'ai parlé
de testament, je ne veux pas être la
dernière femme
Celle avec qui une
lignée s'éteindrait. Transmets-moi,
offre mes secrets, il n'y a pas pire solitude que
de partir avec
»
(...)
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