Igal
Sarna
Le chasseur de mémoire
roman
traduit de l'hébreu par
Laurent Schuman
Igal Sarna, né en 1952 à
Tel Aviv, participe à la guerre du
Kippour, puis étudie les sciences
politiques à Jerusalem. Journaliste
d'investigation, il est l'un des membres
fondateurs du mouvement « La Paix
Maintenant ». Il a reçu le prix
WIZO pour L'homme qui était
tombé dans une flaque (Grasset,
1999). Le chasseur de mémoire est
son premier roman.
es
deux surs prirent contact avec moi
l'été au cours duquel je
m'étais séparé de ma
première femme. C'était une
période propice à la rupture. Cent
quarante-trois nouveaux restaurants et bars
s'étaient ouverts, et le café
était meilleur que jamais dans la ville qui
offrait consolation et oubli aux couples
désunis et aux âmes en peine. Je
n'avais pas de quoi me plaindre, je gagnais
convenablement ma vie, j'étais sans enfants,
et mes parents somnolaient, en bonne santé,
dans le giron de la vieillesse. Je venais
d'emménager dans un appartement de deux
pièces en location, rue Arlozorov, et
j'enquêtais sur des affaires qui, à
l'occasion, retenaient mon attention pour une
semaine ou deux. Pourtant, j'étais
profondément déprimé et,
souvent, je n'avais pas assez de mes yeux pour
pleurer. Le téléphone sonnait de
temps à autre, et j'avais alors droit aux
lamentations de mon ex-épouse qui se sentait
seule, elle aussi. Entre nous deux, c'était
comme si nos blessures ouvertes ne cicatrisaient
pas. Un jour, je me risquai à dire que
j'avais rêvé que nous couchions
à nouveau ensemble, et elle se mit à
vociférer au bout du fil, plus furieuse que
si je lui avais proposé une relation
incestueuse. Je n'étais pas mûr pour
un nouvel amour et pensais qu'une bonne
enquête m'aiderait à traverser ces
temps de tristesse qui, de toute façon,
finiraient par se dissiper d'eux-mêmes. Mon
appartement donnait sur une arrière-cour. Le
vacarme de la rue y parvenait
étouffé, et la vue se limitait aux
autres appartements : des stores qu'on levait,
des fenêtres qu'on ouvrait. Rien ne
s'interposait entre les résidents de ces
logements et moi. Le vrombissement des voitures, le
bruit des avions, mais aussi certains effluves qui
rendent toujours l'atmosphère de Tel-Aviv
plutôt douteuse, insufflaient un peu de vie
dans ma garçonnière. Parfois, une
brise d'ouest déplaçait des papiers
sur mon bureau, le ficus nain tremblait,
secoué comme au fort d'une tempête, et
projetait des ombres qui glissaient sur le mur en
face du canapé. Durant des semaines,
personne ne frappa à ma porte, sauf un vague
ami, rescapé de mon existence
précédente, et la voisine, Madame
Albert, venue pour le règlement des charges
collectives. J'étais comme en convalescence,
après une lourde opération
chirurgicale, quand chaque point de suture se
rappelle encore à la mémoire,
même pendant le sommeil. Pour un temps, le
sexe disparut de ma vie. Hormis le soulagement
solitaire dans un appartement où il n'y
avait personne d'autre que moi, il ne me restait
guère que l'embrasement de l'imagination
lorsque j'épiais la jeune personne qui
occupait l'appartement d'en face. J'avais les nerfs
à vif, envoyais promener les chaises d'un
coup de pied et, une heure avant les repas,
devenais hargneux comme tous les gringalets de mon
espèce. Le matin, je me levais, les cheveux
hirsutes, et devant le miroir de la salle de bains,
me heurtais à un étranger dont je
n'avais aucune envie de faire la connaissance.
L'appartement était encombré de
babioles et de meubles laissés par la
propriétaire : un long buffet en bois
sombre et à motifs chantournés, une
table haute, un fauteuil, une figurine dansante de
porcelaine et des rideaux miteux qui
s'effilochaient dès qu'on les touchait.
Les deux surs savaient mon goût pour
tout ce qui, enfoui dans le passé, attend
d'être élucidé. En me
téléphonant pour prendre rendez-vous,
l'une d'elles avait fait allusion à un
secret de famille vieux de soixante ans,
c'est-à-dire antérieur à leur
naissance, un secret dont elles étaient
à présent prisonnières. Leur
père était reclus dans un hospice, et
leur mère, rongée par la maladie,
achevait de perdre la mémoire et se frappait
la tête contre les murs en gémissant,
mais elles s'inquiétaient encore des
conséquences néfastes que pourraient
avoir certaines indiscrétions. Quelques
jours après son coup de fil, je rencontrai
Irena Wolf au café Masaryk. Elle me
dit : « Nous sommes
jumelles. » De fausses jumelles,
précisa-t-elle, nées à huit
minutes d'intervalle l'une de l'autre. Et d'ajouter
qu'ayant vu le jour la première, elle
était la grande sur. Installée
depuis des années aux États-Unis,
elle n'était retournée en Israël
que pour être plus près de sa
mère malade. Irena avait noté sur une
feuille de papier les points essentiels à me
raconter. Sa mère avait été
mariée à un dénommé
Fluks, un pionnier originaire de Pologne. Une nuit
- Irena ne se rappelait pas les dates
précises -, le frère cadet de ce
dernier avait tiré plusieurs coups de feu
sur le couple puis s'était suicidé.
Elle ignorait pourquoi. Elle présumait que
le drame avait eu lieu à la descente d'un
autocar, alors que Fluks et sa femme rentraient
chez eux avec leur fils en bas âge. Ce devait
être au milieu des années trente. La
mère, pour sauver son enfant, l'avait
lancé le plus loin possible. Elle avait
été blessée, mais le
bébé était indemne. Fluks, par
contre, n'avait pas survécu. Irena n'avait
pas la moindre idée de l'endroit où
les deux frères - l'assassin et la victime -
avaient été enterrés.
Après s'être remariée, la
mère avait accouché d'un second
garçon, puis elle avait mis au monde les
jumelles. L'aîné, qui avait
réchappé au meurtre, était
mort à vingt et un ans. Irena Wolf
conservait de ce demi-frère un souvenir
ému et plein d'une affection sans bornes,
mais n'avait guère de renseignements
précis à me fournir sur l'essentiel
de l'affaire.
En posant en vrac sa tragédie familiale sur
la table de bistrot, Irena Wolf me donnait
l'impression de quelqu'un qui vide un sachet de
pépites pour prouver l'existence d'une
importante mine d'or. La quarantaine, la peau
parsemée de taches claires, les cheveux
épais relevés en chignon, Irena avait
cependant des airs de petite fille apeurée
à qui on aurait demandé de ne pas
parler pour ne rien dire. Bien qu'elle eût
terminé son thé depuis un long
moment, elle gardait la tasse à la main en
jetant des coups d'il furtifs et inquiets
vers un petit monsieur qui écoutait notre
conversation depuis une table voisine. Dans la rue,
scotchées contre la vitre d'une
épicerie, des affichettes
annonçaient, sur fond de bouteilles d'huile
de tournesol et de vinaigre d'agrumes, que le
groupe Noblesse de Peine allait se produire
au club Logos et qu'un chanteur rock recrutait
« une guitariste avec
amplificateur ». De même, des
étudiants cherchaient un appartement
à louer, et des jeunes filles
fraîchement arrivées de tel ou tel
kibboutz promettaient de nettoyer à fond
escaliers et entrées d'immeubles. Des avis
imprimés par ordinateur proposaient un
spectacle de travestis et un film sur
l'extermination des Juifs par les nazis, des
adresses de pouponnières et des hors-bord,
une vieille Volkswagen et un chien en mal de
maître. Plusieurs languettes
prédécoupées
frémissaient au bas de chaque feuille :
« Pour tt rens. compl., tél.
SVP... » Du coin de la rue Reich,
où se trouve le bâtiment des
Assurances Sociales, une légère brise
apportait des odeurs de blanchisserie.
« Nous aimerions que vous fassiez la
lumière sur les années de notre
enfance, que vous découvriez ce qu'on nous a
caché, ce qui s'est véritablement
passé avant notre naissance »,
déclara d'un trait Irena. Elle parlait avec
exaltation. Moi, je me disais qu'une enquête
prolongée me permettrait de me tirer du
bourbier où ma vie s'enfonçait. Une
semaine plus tard, la sur d'Irena me
téléphona pour me supplier de tout
arrêter, de laisser tomber l'affaire :
la mère était trop malade pour
supporter d'être confrontée à
son passé. « Accordez-nous un peu
de répit ! » implora-t-elle
comme si je m'étais déjà mis
au travail d'arrache-pied. « Vous ne
connaissez pas ma sur, elle ne
réfléchit pas toujours suffisamment
avant d'agir. » Ces deux-là
étaient partagées entre le
désir et la peur de savoir. Le temps
s'écoula, mais je restai sans nouvelles.
|