Sujit Saraf
Le trône du paon
Sujit Saraf est né dans le Bihar, en Inde, en 1969.
Il suit des études à Darjeeling puis à Delhi,
où il obtient un diplôme d'ingénieur à
l'Institut Indien de Technologie. Il écrit ensuite sa thèse
à la prestigieuse université de Berkeley, en Californie.
Chercheur scientifique à la NASA pendant quelques années,
puis enseignant à l'IIT de Delhi, il est actuellement installé
à Palo Alto, en Californie où il mène des travaux
de recherche sur les missions spatiales et le contrôle des
satellites. Parallèlement à ses activités scientifiques,
Sujit Saraf est directeur artistique d'une compagnie de théâtre
et de cinéma, Naatak, près de San Francisco. Le trône
du paon est son premier roman.
opal Pandey se réveille
avec un tic dans l'il gauche et un juron sur la langue, présage
d'une mauvaise journée. Huit heures passées au cadran
lumineux de sa vieille montre. Il se redresse lentement, s'adosse
aux sacs de curcuma, se rallonge en soupirant. L'obscurité
règne à l'abri des sacs, mais il sait que le soleil
est déjà haut dans le ciel.
" Debout et attrape le voleur, Gopal Bhai ! " braille
Hameed.
Gopal ferme les deux yeux et rêve. Il est assis jambes croisées
dans son échoppe et les clients s'étirent en une file
ininterrompue d'un bout à l'autre de Chandni Chowk, attendant
timidement leur tour, tasse à la main et pièces de
monnaie tintant dans la poche de leur kurta. " Il y a beaucoup
d'échoppes dans Chandni Chowk, disent-ils, mais nous voulons
le chai de Gopal Pandey. "
" Attrape le voleur, Gopal Bhai ! Il vient de filer avec un
sac. "
Gopal ouvre l'il qui tressaute.
" Encore un sac ! Sethji va te virer aujourd'hui. "
Gopal s'assoit, si brusquement que le sang déserte son cerveau.
Hameed est là, accroupi à côté des sacs,
ses yeux étincellent même dans le noir.
" C'est un mauvais jour, soupire Gopal.
- Ils le sont tous, dit Hameed, sentencieux.
- Où est le voleur ? "
Sans répondre, Hameed glousse et disparaît par l'échelle.
Gopal rampe vers l'extrémité de la pièce en
longeant le mur, d'une bouche d'aération à l'autre.
Il y a trois mois, Seth Sushil Jain a fait accrocher devant chacune
d'elles une pièce de tissu. Des rideaux, ont-ils dit tous,
rendront le kholi plus confortable. Dans le même temps, on
y transportait des coffres en fer, d'où s'échappe
l'odeur caractéristique de l'assa-ftida. Gopal déteste
ces coffres. Empilés contre les bouches d'aération,
ils lui confisquent la lumière, et il se cogne à leurs
coins tranchants. Mais quelle idée de mettre dans la même
pièce du curcuma et de l'assa-ftida, qui se détruisent
l'un l'autre, le seth a-t-il l'intention d'abîmer tout son
stock ? Gopal atteint l'extrémité du kholi, où
d'une ouverture rectangulaire dans le sol émerge le haut
de l'échelle. Il descend, aveuglé par la soudaine
lumière qui ruisselle à travers les grillages du troisième
étage. Arrivé au bas de l'échelle, il chausse
ses chappals, arrange son dhoti autour de la taille, se caresse
les dents de la langue, s'éclaircit la gorge, met ses lunettes
et prend l'escalier. Au rez-de-chaussée, il se heurte de
nouveau à Hameed. " Il n'y a pas de voleur ", grommelle-t-il.
Hameed rit et grimpe l'escalier en portant un sac, qu'il frotte
au passage contre Gopal, le couvrant d'une légère
couche de curcuma. Gopal sort et sent le regard de Seth Sushil Jain
fixé sur lui. Il est déjà en retard. Il ne
veut pas se laisser entraîner dans une discussion sur les
voleurs, les cambriolages et le nombre d'heures qu'il a consacrées
au sommeil au lieu de monter la garde. Il tire nerveusement sur
son dhoti, passe devant le seth en mimant l'homme pressé.
Sushil Jain possède tout Katra Badami, une ancienne résidence
noble dont le troisième et dernier étage a été
transformé en entrepôt à épices. Le deuxième
étage abrite les bureaux du commerce de gros, et le rez-de-chaussée
plus d'une trentaine d'échoppes qui elles-mêmes se
divisent en compartiments empilés les uns au-dessus des autres.
Sushil Jain se tient dans un de ces box, sa propre échoppe
n'étant qu'une simple façade, camouflant les revenus
munificents qu'il tire de la location des autres box. Dans le passage
qui longe le katra - avant de déboucher sur le marché
surpeuplé de Khari Baoli - s'entassent les sacs de sucre
de canne et de palme, de sakoti, biznor, modi, douralla, simbhauli,
etc. Gopal se faufile, évitant les carrioles chargées
de sacs de cannelle et les hommes qui éternuent, émerge
dans Khari Baoli, prend son vélo cadenassé au poteau
du poste de police.
Il s'éloigne, emprunte une ruelle qui passe derrière
le vieux bureau de poste où, il y a de cela plusieurs années,
la Municipalité avait installé des cabinets d'aisances.
A présent on y entasse du blé qui pourrit et des graines
de lin infestées de rats, mais la pompe à eau fonctionne
toujours. Gopal prend le bidon accroché à son vélo,
le remplit à la pompe, remonte son dhoti, gagne en douce
le terrain herbu derrière les murs des toilettes, s'accroupit
et chie. Puis il repédale en direction de Katra Badami, où
il se déshabille et se lave à un robinet du rez-de-chaussée.
C'est un mercredi matin tiède. Khari Baoli s'étire
bruyamment sous le soleil d'octobre, large artère canalisée
en voie étroite par les monticules d'amandes et de figues
d'Afghanistan, les noix et les noix de cajou d'Amérique,
les munacca et les chirgozey du Cachemire. Surpris, Gopal remarque
que la plupart des boutiques, derrière leurs montagnes d'urad,
moong, gram, et autres denrées, semblent fermées,
persiennes mises. Les hommes traînent autour, assis sur des
remorques et des rickshaws, au lieu de transporter les sacs de poivre.
Un peu plus loin, à l'endroit où Khari Baoli vire
à droite pour déboucher sur Chandni Chowk, Gopal découvre
la cause de cette torpeur. Trois jeeps de la police pilent sec devant
une boutique aux persiennes à demi baissées. Dans
la semi-obscurité, derrière un essaim de mouches et
des fûts d'huile d'arachide, Gopal discerne un homme, qui
se lève brusquement, bondit dehors, se glisse à travers
le cordon policier, galope vers une ruelle, deux agents sur ses
talons. Les autres restent plantés dans la rue, où
d'autres volets s'abaissent à la hâte. L'air vibre
d'un murmure frénétique.
" MSD ! MSD ! MSD... "
Le magistrat du sous-district , campé au centre de Khari
Baoli, se tapant la main droite de son bâton, contemple un
marché aux échoppes closes. Il est venu prélever
des échantillons d'huile afin de détecter une éventuelle
toxicité. C'est sa troisième visite à Khari
Baoli. Ses deux premières sont restées sans effet,
les marchands ayant eu vent de son arrivée et ayant fermé
boutique aussitôt. Cette fois-ci il a misé sur la ruse,
pourtant ses agents ne sont pas assez rapides pour coincer qui que
ce soit.
Gopal descend de vélo et observe les policiers. A l'extrémité
de la rue, un petit groupe de boutiquiers s'est peu à peu
rassemblé en cortège. Les esprits s'échauffent
au fur et à mesure que le nombre de manifestants augmente.
D'abord profil bas, ils s'enhardissent et font quelques pas en direction
du MSD. Quelqu'un se risque à accuser le magistrat de harceler
les marchands. Qui peut faire confiance aux laboratoires de la police
? Qui peut se porter garant de l'honnêteté de ces tests
? Et même s'ils sont honnêtes, ce n'est pas la faute
des commerçants si les fûts d'huile sont contaminés.
Les commerçants ne sont pas producteurs, ils ne font qu'acheter
l'huile et la vendre. C'est à la frontière Delhi-Haryana
que les choses se passent, il faudrait inspecter les camions. En
réalité, le MSD a imaginé cette mise en scène
à seule fin d'augmenter ses revenus. Pourquoi devraient-ils
supporter ça en silence ?
La foule croît en nombre et en audace. Quelqu'un crie une
insulte. Un autre la répète. Ils avancent sur le MSD,
qu'entourent des policiers déconcertés.
" MSD, haay haay ! MSD, haay haay ! "
Gopal enfourche son vélo et traverse la foule, actionnant
son timbre pour éviter de heurter quelqu'un, heureux de ne
pas posséder une boutique. Il espère pourtant s'asseoir
un jour derrière des montagnes de piments, d'amandes, de
noix et de figues, et des sacs de blé, d'atta, maida, suji...
Il entre dans Chandni Chowk derrière la mosquée Fatehpuri,
puis fait un détour par Dudhiya Gali pour acheter du lait.
La ruelle est si étroite qu'il doit descendre de vélo
et le pousser. Il ne fait pas confiance à ses talents de
cycliste pour manuvrer entre les obstacles que constituent
les cuves métalliques de lait caillé et de paneer.
Chaque fois qu'il en effleure une de sa roue, le lait tremblote.
Comme les bourrelets d'une grosse femme, pense-t-il, mais il chasse
cette vilaine idée. Arrivé chez le laitier, il appuie
son vélo à un fût et détache ses bidons,
sous le regard impatient de Banwari Lal, à qui appartient
l'échoppe, et de Ram Bibek, propriétaire du fauteuil
de barbier installé à l'extérieur.
" Tu es en retard, dit Banwari Lal.
- C'est un mauvais jour, réplique mécaniquement Gopal.
- Ils le sont tous... "
Banwari est en train de laver ses cuves à la pompe devant
son échoppe, avant de les remplir de lait frais. Des miettes
de caillé collent aux parois, attirant un nuage de mouches
qui disparaissent chaque fois que l'écume d'eau les atteint.
Sur un signe de Banwari, Gopal remplit ses bidons et les raccroche
à son vélo. Puis il s'assoit dans le fauteuil et se
fait raser.
" Votre barbe grisonne, grommelle Ram Bibek.
- Je n'ai même pas quarante ans, rétorque Gopal.
- L'homme n'est pas vaincu par l'âge mais par les soucis du
monde. Combien d'enfants avez-vous, Gopal Bhai ? "
Gopal prend un air mélancolique. " Un seul. Un fils.
Et vous ? "
Ram Bibek émet un son, quelque chose entre le cri strident
et le sifflement. " Sept, et tous bien établis. "
Gopal se tait. Banwari a fini de laver ses cuves, remplacé
à la pompe par trois enfants qui s'aspergent à grand
tapage. Le visage renversé entre les mains de Ram Bibek,
Gopal louche pour observer les enfants - deux filles et un garçon.
Les filles sont nues, le garçon porte un pantalon qui recouvre
des fesses osseuses. Les filles ont entre cinq et six ans, il en
paraît dix, ce qui fait de lui le maître de la bande.
Il réglemente l'accès à la pompe, décide
qui actionne le bras et qui bénéficie des instants
merveilleux sous le filet d'eau. Le garçon est maigre - la
peau, presque noire, tendue sur les côtes. Ses cheveux, une
tignasse d'or terne. Il actionne bizarrement la pompe. Se servant
de sa main gauche pour abaisser le bras - appuyant de tout son poids
pour vaincre la valve rebelle - puis de la même main pour
pousser les filles sous le jet. Gopal essaie de voir ce qu'il fait
de la droite, et découvre un moignon à la place, cicatrisé
depuis longtemps.
L'intérêt de Gopal amuse Ram Bibek. " Un Bangladeshi
! " ricane-t-il.
Gopal acquiesce. Le gamin est certainement musulman, pas un hindou,
originaire du Bihar, de l'Uttar Pradesh ou du Bangladesh, pourtant
il ressemble terriblement à son propre fils, bien que Mukesh
ait seize ans, la peau plus claire et deux mains. Mais Mukesh se
comporte avec la même liberté, exerce la même
autorité tranquille sur les autres enfants. Tout cela constitue
de mauvais présages - la descente de police et du MSD, la
populace dans Khari Baoli, et maintenant l'apparition d'un gamin
musulman manchot qui lui rappelle Mukesh... Sans compter son il
gauche qui tressaute toujours. " C'est un mauvais jour ",
répète-t-il.
Ram Bibek ne répond pas. Il a fini de raser Gopal et se passe
la lame sur l'avant-bras pour en chasser la mousse. Quelques gouttes
rebondissent dans les cuves de lait.
" Faites attention, dit Gopal. Banwari ne vous laissera plus
utiliser sa pompe si vous salissez son lait.
- Mieux vaut un lait avec de la mousse qu'avec de l'eau. "
Gopal rit.
" Pas de fiktari aujourd'hui ", dit Ram Bibek.
Gopal hausse les épaules. De toute façon, il n'aime
pas la sensation de brûlure que produit l'alun. Le gamin manchot,
tout dégoulinant, court après les filles, riant et
jurant dans une langue que Gopal ne reconnaît pas. Du bengali,
pense-t-il, mais pas le bengali qu'il a entendu dans son enfance
à Sasaria, bourgade proche du Bengale. Ram Bibek propose
de lui nettoyer les oreilles, ce qu'il refuse : il préfère
le faire faire par de jeunes garçons, qui ont des petites
mains délicates. Il accroche les bidons de lait à
des anneaux métalliques derrière la selle de son vélo
et repart vers Chandni Chowk.
Il est neuf heures. La descente du MSD dans Khari Baoli n'inquiète
pas Chandni Chowk. Les boutiques ouvrent : on ôte les persiennes
; on ouvre à grand bruit les fenêtres des étages
supérieurs.
Loin à l'intérieur du quartier, à mi-chemin
entre la mosquée Fatehpuri et le Fort Rouge, un grand figuier
ploie sous le poids de pancartes et de bannières. "
Nous acceptons l'argent déchiré. " " Ne
suivez pas le troupeau. " " Massage complet du corps.
" La plus grande pancarte, accrochée à la branche
la plus épaisse, annonce : " Jamna Lal Kishori Mal -
saris et corsages ". L'arbre s'étale au-dessus d'un
temple de Hanuman, dont les portes en accordéon poussées
par le pujari s'ouvrent en grinçant au moment où passe
Gopal. Quelqu'un crie : " Il faut huiler les portes, panditji.
"
Le panditji ne tient pas compte de l'avertissement et continue.
Sur un dernier grincement, les portes sont grandes ouvertes. Gopal
tourne dans Kucha Bansilal, la venelle qui jouxte le temple, s'arrête
à côté d'une boîte de dérivation
électrique fixée au mur à une hauteur de six
pieds et qui déborde sur la ruelle. En face, une boutique,
avec sur la vitrine une enseigne identique à la pancarte
du figuier : Jamna Lal Kishori Mal - saris et corsages. Juste sous
la boîte coule le caniveau, recouvert de trois planches qui
constituent le socle d'un coffre en bois de sept pieds de large
et quatre pieds de haut, ce qui laisse un espace de deux pieds entre
le distributeur et lui.
Gopal déverrouille le coffre, soulève le couvercle
et l'arrime à la boîte. La paroi avant du coffre s'abat,
créant le compartiment qui constitue le stand. Il en sort
une échelle, l'appuie au mur, hisse son vélo, qu'il
suspend à des crochets dans la boîte, dont la Municipalité
a depuis longtemps oublié l'existence. Elle fournit un plafond
au stand : par grande chaleur, comme aujourd'hui, elle arrête
les rayons du soleil ; quand il pleut, on peut la transformer en
auvent en la prolongeant par une bâche posée sur des
bâtons. Une ampoule électrique y est suspendue, permettant
de voir la nuit. Parfois la boîte s'ouvre brusquement, révélant
un fouillis de câbles et d'interrupteurs.
Gopal dépose ses bidons de lait dans le coffre, à
côté des pots de sucre, de thé et de cardamome,
enlève ses chappals, se glisse à l'intérieur
et commence à pomper le pétrole de son réchaud
pour le thé des premiers clients.
En face, Chotu, le garçon qui ouvre la boutique tous les
matins, n'en finit pas d'épousseter l'enseigne. Jamna Lal
Kishori Mal se prolonge sur la venelle par une dalle de ciment où
les clients peuvent se déchausser, ce qui laisse un espace
de quatre pieds environ entre l'échoppe et le stand de Gopal.
Peu de monde y passe, car à partir de là, Kucha Bansilal
n'est plus bordée que de grossistes qui reçoivent
rarement leurs clients à l'intérieur. La ruelle débouche
finalement sur le parc municipal qui entoure la gare de Old Delhi.
Chotu finit de dépoussiérer l'enseigne et entreprend
de balayer le matelas posé sur le sol de la boutique. A l'extrémité
dudit matelas, à côté d'une alcôve aménagée
au milieu des casiers de bois qui garnissent le mur, est assis Seth
Sohan Lal, le propriétaire, les mains jointes, les yeux à
demi fermés, les lèvres bougeant au rythme des mots
de sa prière matinale. Chotu tourne autour de lui, donnant
de grands coups de son balai de bambou dont les tigelles parfois
piquent Sohan Lal à travers son dhoti.
" Fais attention, Chotu ", lui dit gentiment le seth.
Il ne veut pas se montrer grossier si tôt le matin, surtout
dans l'état d'esprit où il se trouve actuellement.
Il vient de laisser tomber trois gouttes d'anis dans une bouteille
d'essence de citronnelle, lotion qu'il s'est passée sur les
mains, le cou et derrière les oreilles. Elle dégage
une douce odeur qui persistera toute la journée. Il reprend
sa prière, le regard fixé sur les figurines dans l'alcôve.
Lakshmi, en argent poli, porte un corsage brodé de fils d'or.
Sa jupe de brocart d'or envahit l'alcôve. Vishnu, à
côté d'elle, vêtu d'un simple dhoti jaune, expose
un poitrail nu en cuivre étincelant. Chacun arbore une auréole
de soie filigranée. Sohan Lal aurait préféré
des figurines en plaqué or, mais il n'a pas confiance en
Chotu. Même les dieux ont besoin de protection. Il arrange
avec soin les plis de la jupe de Lakshmi, et enlève les fleurs
fanées de la veille. Il dispose autour des statuettes les
guirlandes fraîches qu'il a apportées dans un cornet
de papier, puis trempe l'annulaire dans une timbale de cuivre, asperge
Lakshmi de gangaajal, enduit d'une nouvelle couche de vermillon
la raie de ses cheveux, répand sur elle des pétales
de fleurs. Il agite une clochette d'argent et psalmodie le dernier
aarti d'une voix sans timbre.
En l'entendant, Gopal incline la tête avec respect. Le seth
est un homme remarquable, un homme influent, parvenu à la
position qu'il occupe à la suite de trente ans d'efforts.
Il s'est acquis les faveurs de Lakshmi, sans aucun doute, à
en juger par les bagues sur ses doigts boudinés, la douceur
de son kurta de soie et le flot de clients qui fréquentent
sa boutique immaculée. C'est un homme bon, un homme rangé,
avec une famille... Une sorte de sifflement interrompt la rêverie
de Gopal. Le thé a débordé. Il enlève
rapidement la casserole du réchaud, sauve ce qu'il peut,
nettoie les éclaboussures sur le polyéthylène
qui recouvre le sol de son stand. C'est un mauvais jour... Espérons
que le seth n'a pas vu l'accident, sinon il le réprimandera.
Il n'aime pas la maladresse.
Sohan Lal termine son aarti, répand quelques gouttes supplémentaires
de gangaajal sur les figurines, secoue sa main pour la faire sécher,
essuie ses doigts tachés de vermillon à un mouchoir
de soie. D'un tiroir garni de Sunmica il retire un petit flacon
dont il ôte le bouchon de bois. L'index posé sur le
goulot, il renverse le flacon, le maintient une seconde dans cette
position, le redresse, enlève le doigt, pince ses lobes d'oreille
- le droit puis le gauche - entre le pouce et l'index. Puis il se
passe de l'attar molshri sous le menton, sur les poignets et la
gorge, rebouche le flacon et le range dans le tiroir. La douce odeur
du parfum lui chatouille les narines, se mélangeant à
celle de l'anis et de la citronnelle. Il ferme les yeux, jouissant
de cette senteur, inédite dans ces proportions. Quand les
effluves de l'attar commencent à se dissiper, il ouvre les
yeux, soupire et se prépare à recevoir les clients.
Gopal renifle, mécontent. Le seth est un snob, un m'as-tu-vu.
Avant de parvenir jusqu'à Gopal, l'odeur de l'attar se charge
de celle de l'égout. Cette âcreté persistera
toute la journée, formant un désagréable amalgame
avec la cardamome et les clous de girofle qu'il met dans son thé.
Gopal est pauvre, il ne peut se payer de l'attar, pourtant quand
Lakshmi abaissera sur lui son regard bienveillant...
Il se passe quelque chose à l'entrée de la ruelle.
Un homme fonce vers lui, très agité. C'est Ibrahim
Mian, qui hurle son nom, bras à la dérive, barbe tremblante,
dents jaunes protubérantes dans une bouche perpétuellement
ouverte.
" Gopal Bhai ! "
Gopal le regarde avec consternation. Il sait qu'il doit lui offrir
du thé, mais ne pas faire payer la première tasse
de la journée est de mauvais augure.
" Tout est fini ! halète Ibrahim. Ferme ton stand !
Ils l'ont tuée. "
Gopal est fâché. Le seth déteste l'agitation
incongrue dans le kucha.
" Il va y avoir des ennuis. Ils ont tué la salope. Même
un Premier ministre doit payer pour ses péchés. "
En face, Sohan Lal reste bouche bée, la main en suspens,
qu'il s'apprêtait à porter à son nez pour une
nouvelle bouffée d'attar. " Qui vous l'a dit ? "
souffle-t-il.
Ibrahim le regarde d'un air soupçonneux, puis se remet à
parler à Gopal, sans plus s'occuper du seth mais sachant
qu'il l'écoute. " Tout le monde le sait. C'est dans
tout le marché.
- En êtes-vous sûr ? demande Sohan Lal froidement.
- C'est à la télévision. Il y a plein de monde
devant le All India Institute. C'est là qu'ils l'ont transportée.
La garce... Ferme ton stand, Gopal Bhai. Filons d'ici ! "
Gopal ne bouge pas. " Pourquoi ?
- Je viens de te le dire, s'énerve Ibrahim. Il va y avoir
des ennuis, des tueries...
- Pourquoi voudrait-on me tuer ? "
En face, Solan Lal insiste, choisissant ses mots avec soin. "
Comment est-elle morte ?
- On lui a tiré dessus dans sa résidence. Seize balles.
Ses propres gardes. Deux sikhs. Déjà qu'on peut pas
faire confiance à un sardar, alors quand ils sont deux !
"
Sohan Lal serre ses mains l'une contre l'autre, ferme les yeux une
seconde, puis attrape le téléphone et compose frénétiquement
un numéro.
" Ils ont déjà tout fermé, chuchote Ibrahim.
Toutes les boutiques de Ballimaran, Chawri Bazar, Khari Baoli, Nai
Sarak...
- Et ta boutique de chaussures ?
- Sharief Mirza y est toujours, grogne Ibrahim méprisant.
Je lui ai dit : "Même les chiens ont quitté Ballimaran.
Qui viendra acheter tes chaussures ? - Je suis le propriétaire,
qu'il m'a répondu, pas un employé. Mon grand-père
n'a pas bougé d'ici pendant toute la Partition. Ce n'est
pas une Indira Gandhi qui me fera fermer."
- Le pauvre homme.
- C'est ce que je lui ai dit ! "Vu que je ne suis pas le propriétaire,
lui ai-je dit, je dois sauver ma vie avant la boutique !" Et
j'ai quitté Ballimaran.
- Mais le reste de Chandni Chowk...
- Tout le monde rentre chez soi ! Prends ton vélo et pars
! "
Tremblant, Gopal commence à ranger le réchaud et les
pots. Ibrahim remarque la casserole dans laquelle il reste encore
un peu de thé. " Une tasse de chai d'abord ? "
suggère-t-il.
Gopal cherche dans la boîte de dérivation, en sort
un verre. Ibrahim fait la grimace, exposant ses dents jaunes. Quand
il parle, c'est d'un ton menaçant autant qu'implorant. "
Je pourrais peut-être boire dans une tasse aujourd'hui ? Maintenant
il n'y a plus de différence entre un hindou et un musulman.
On est tous ligués contre les sardars. "
Gopal secoue la tête, remplit le verre d'Ibrahim et le lui
tend. Il ne peut donner une tasse à un musulman et risquer
de perdre son boulot - Sohan Lal le surveille. Ibrahim accepte le
verre de mauvaise grâce et boit à petites gorgées.
" Pourquoi voudrait-on me faire du mal ? répète
Gopal. Je ne suis pas un homme politique. "
Ibrahim réfléchit à la question. " Ton
fils en est un ", dit-il avec aigreur.
Gopal ne répond pas. L'accusation le blesse. Ibrahim vide
son verre, le range à sa place, dans la boîte, veut
s'en aller. " Je ne paierai pas aujourd'hui ", dit-il.
Déclaration inutile, puisque Ibrahim ne paie jamais. Ce qui
n'empêche pas Gopal de demander " Pourquoi ? " comme
d'habitude.
Ibrahim hausse les épaules. Sous-entendant que la réponse
est évidente. Gopal se lève, enfile ses chappals,
abaisse le couvercle et verrouille son coffre. Ibrahim se glisse
à ses côtés, couvrant de son odeur coriace la
senteur de l'attar molshri.
" Je suis content qu'ils l'aient tuée, dit-il méchamment.
C'était une putain qui a châtré nos hommes et
fait violer nos femmes. Il fallait que quelqu'un la tue...
- Je ne suis pas un homme politique, Ibrahim Mian. J'espère
qu'elle n'a pas eu trop mal.
- Tu ne comprends pas, Gopal Bhai, parce que tu n'es pas musulman.
- Mais ce sont des sardars qui l'ont tuée !
- Ça ne fait pas de différence. Musulmans, sardars,
hindous, tout le monde la haïssait. Mais les sardars vont avoir
des problèmes.
- C'est un mauvais jour, soupire Gopal.
- Ce n'est pas prudent de marcher dans Chandni Chowk ", dit
Ibrahim.
Gopal tremble, pensant à son fils Mukesh.
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