Premiers chapitres
Sujit Saraf
Le trône du paon

Sujit Saraf est né dans le Bihar, en Inde, en 1969. Il suit des études à Darjeeling puis à Delhi, où il obtient un diplôme d'ingénieur à l'Institut Indien de Technologie. Il écrit ensuite sa thèse à la prestigieuse université de Berkeley, en Californie. Chercheur scientifique à la NASA pendant quelques années, puis enseignant à l'IIT de Delhi, il est actuellement installé à Palo Alto, en Californie où il mène des travaux de recherche sur les missions spatiales et le contrôle des satellites. Parallèlement à ses activités scientifiques, Sujit Saraf est directeur artistique d'une compagnie de théâtre et de cinéma, Naatak, près de San Francisco. Le trône du paon est son premier roman.



opal Pandey se réveille avec un tic dans l'œil gauche et un juron sur la langue, présage d'une mauvaise journée. Huit heures passées au cadran lumineux de sa vieille montre. Il se redresse lentement, s'adosse aux sacs de curcuma, se rallonge en soupirant. L'obscurité règne à l'abri des sacs, mais il sait que le soleil est déjà haut dans le ciel.
" Debout et attrape le voleur, Gopal Bhai ! " braille Hameed.
Gopal ferme les deux yeux et rêve. Il est assis jambes croisées dans son échoppe et les clients s'étirent en une file ininterrompue d'un bout à l'autre de Chandni Chowk, attendant timidement leur tour, tasse à la main et pièces de monnaie tintant dans la poche de leur kurta. " Il y a beaucoup d'échoppes dans Chandni Chowk, disent-ils, mais nous voulons le chai de Gopal Pandey. "
" Attrape le voleur, Gopal Bhai ! Il vient de filer avec un sac. "
Gopal ouvre l'œil qui tressaute.
" Encore un sac ! Sethji va te virer aujourd'hui. "
Gopal s'assoit, si brusquement que le sang déserte son cerveau. Hameed est là, accroupi à côté des sacs, ses yeux étincellent même dans le noir.
" C'est un mauvais jour, soupire Gopal.
- Ils le sont tous, dit Hameed, sentencieux.
- Où est le voleur ? "
Sans répondre, Hameed glousse et disparaît par l'échelle. Gopal rampe vers l'extrémité de la pièce en longeant le mur, d'une bouche d'aération à l'autre. Il y a trois mois, Seth Sushil Jain a fait accrocher devant chacune d'elles une pièce de tissu. Des rideaux, ont-ils dit tous, rendront le kholi plus confortable. Dans le même temps, on y transportait des coffres en fer, d'où s'échappe l'odeur caractéristique de l'assa-fœtida. Gopal déteste ces coffres. Empilés contre les bouches d'aération, ils lui confisquent la lumière, et il se cogne à leurs coins tranchants. Mais quelle idée de mettre dans la même pièce du curcuma et de l'assa-fœtida, qui se détruisent l'un l'autre, le seth a-t-il l'intention d'abîmer tout son stock ? Gopal atteint l'extrémité du kholi, où d'une ouverture rectangulaire dans le sol émerge le haut de l'échelle. Il descend, aveuglé par la soudaine lumière qui ruisselle à travers les grillages du troisième étage. Arrivé au bas de l'échelle, il chausse ses chappals, arrange son dhoti autour de la taille, se caresse les dents de la langue, s'éclaircit la gorge, met ses lunettes et prend l'escalier. Au rez-de-chaussée, il se heurte de nouveau à Hameed. " Il n'y a pas de voleur ", grommelle-t-il.
Hameed rit et grimpe l'escalier en portant un sac, qu'il frotte au passage contre Gopal, le couvrant d'une légère couche de curcuma. Gopal sort et sent le regard de Seth Sushil Jain fixé sur lui. Il est déjà en retard. Il ne veut pas se laisser entraîner dans une discussion sur les voleurs, les cambriolages et le nombre d'heures qu'il a consacrées au sommeil au lieu de monter la garde. Il tire nerveusement sur son dhoti, passe devant le seth en mimant l'homme pressé.
Sushil Jain possède tout Katra Badami, une ancienne résidence noble dont le troisième et dernier étage a été transformé en entrepôt à épices. Le deuxième étage abrite les bureaux du commerce de gros, et le rez-de-chaussée plus d'une trentaine d'échoppes qui elles-mêmes se divisent en compartiments empilés les uns au-dessus des autres. Sushil Jain se tient dans un de ces box, sa propre échoppe n'étant qu'une simple façade, camouflant les revenus munificents qu'il tire de la location des autres box. Dans le passage qui longe le katra - avant de déboucher sur le marché surpeuplé de Khari Baoli - s'entassent les sacs de sucre de canne et de palme, de sakoti, biznor, modi, douralla, simbhauli, etc. Gopal se faufile, évitant les carrioles chargées de sacs de cannelle et les hommes qui éternuent, émerge dans Khari Baoli, prend son vélo cadenassé au poteau du poste de police.
Il s'éloigne, emprunte une ruelle qui passe derrière le vieux bureau de poste où, il y a de cela plusieurs années, la Municipalité avait installé des cabinets d'aisances. A présent on y entasse du blé qui pourrit et des graines de lin infestées de rats, mais la pompe à eau fonctionne toujours. Gopal prend le bidon accroché à son vélo, le remplit à la pompe, remonte son dhoti, gagne en douce le terrain herbu derrière les murs des toilettes, s'accroupit et chie. Puis il repédale en direction de Katra Badami, où il se déshabille et se lave à un robinet du rez-de-chaussée.
C'est un mercredi matin tiède. Khari Baoli s'étire bruyamment sous le soleil d'octobre, large artère canalisée en voie étroite par les monticules d'amandes et de figues d'Afghanistan, les noix et les noix de cajou d'Amérique, les munacca et les chirgozey du Cachemire. Surpris, Gopal remarque que la plupart des boutiques, derrière leurs montagnes d'urad, moong, gram, et autres denrées, semblent fermées, persiennes mises. Les hommes traînent autour, assis sur des remorques et des rickshaws, au lieu de transporter les sacs de poivre. Un peu plus loin, à l'endroit où Khari Baoli vire à droite pour déboucher sur Chandni Chowk, Gopal découvre la cause de cette torpeur. Trois jeeps de la police pilent sec devant une boutique aux persiennes à demi baissées. Dans la semi-obscurité, derrière un essaim de mouches et des fûts d'huile d'arachide, Gopal discerne un homme, qui se lève brusquement, bondit dehors, se glisse à travers le cordon policier, galope vers une ruelle, deux agents sur ses talons. Les autres restent plantés dans la rue, où d'autres volets s'abaissent à la hâte. L'air vibre d'un murmure frénétique.
" MSD ! MSD ! MSD... "
Le magistrat du sous-district , campé au centre de Khari Baoli, se tapant la main droite de son bâton, contemple un marché aux échoppes closes. Il est venu prélever des échantillons d'huile afin de détecter une éventuelle toxicité. C'est sa troisième visite à Khari Baoli. Ses deux premières sont restées sans effet, les marchands ayant eu vent de son arrivée et ayant fermé boutique aussitôt. Cette fois-ci il a misé sur la ruse, pourtant ses agents ne sont pas assez rapides pour coincer qui que ce soit.
Gopal descend de vélo et observe les policiers. A l'extrémité de la rue, un petit groupe de boutiquiers s'est peu à peu rassemblé en cortège. Les esprits s'échauffent au fur et à mesure que le nombre de manifestants augmente. D'abord profil bas, ils s'enhardissent et font quelques pas en direction du MSD. Quelqu'un se risque à accuser le magistrat de harceler les marchands. Qui peut faire confiance aux laboratoires de la police ? Qui peut se porter garant de l'honnêteté de ces tests ? Et même s'ils sont honnêtes, ce n'est pas la faute des commerçants si les fûts d'huile sont contaminés. Les commerçants ne sont pas producteurs, ils ne font qu'acheter l'huile et la vendre. C'est à la frontière Delhi-Haryana que les choses se passent, il faudrait inspecter les camions. En réalité, le MSD a imaginé cette mise en scène à seule fin d'augmenter ses revenus. Pourquoi devraient-ils supporter ça en silence ?
La foule croît en nombre et en audace. Quelqu'un crie une insulte. Un autre la répète. Ils avancent sur le MSD, qu'entourent des policiers déconcertés.
" MSD, haay haay ! MSD, haay haay ! "
Gopal enfourche son vélo et traverse la foule, actionnant son timbre pour éviter de heurter quelqu'un, heureux de ne pas posséder une boutique. Il espère pourtant s'asseoir un jour derrière des montagnes de piments, d'amandes, de noix et de figues, et des sacs de blé, d'atta, maida, suji... Il entre dans Chandni Chowk derrière la mosquée Fatehpuri, puis fait un détour par Dudhiya Gali pour acheter du lait. La ruelle est si étroite qu'il doit descendre de vélo et le pousser. Il ne fait pas confiance à ses talents de cycliste pour manœuvrer entre les obstacles que constituent les cuves métalliques de lait caillé et de paneer. Chaque fois qu'il en effleure une de sa roue, le lait tremblote. Comme les bourrelets d'une grosse femme, pense-t-il, mais il chasse cette vilaine idée. Arrivé chez le laitier, il appuie son vélo à un fût et détache ses bidons, sous le regard impatient de Banwari Lal, à qui appartient l'échoppe, et de Ram Bibek, propriétaire du fauteuil de barbier installé à l'extérieur.
" Tu es en retard, dit Banwari Lal.
- C'est un mauvais jour, réplique mécaniquement Gopal.
- Ils le sont tous... "
Banwari est en train de laver ses cuves à la pompe devant son échoppe, avant de les remplir de lait frais. Des miettes de caillé collent aux parois, attirant un nuage de mouches qui disparaissent chaque fois que l'écume d'eau les atteint. Sur un signe de Banwari, Gopal remplit ses bidons et les raccroche à son vélo. Puis il s'assoit dans le fauteuil et se fait raser.
" Votre barbe grisonne, grommelle Ram Bibek.
- Je n'ai même pas quarante ans, rétorque Gopal.
- L'homme n'est pas vaincu par l'âge mais par les soucis du monde. Combien d'enfants avez-vous, Gopal Bhai ? "
Gopal prend un air mélancolique. " Un seul. Un fils. Et vous ? "
Ram Bibek émet un son, quelque chose entre le cri strident et le sifflement. " Sept, et tous bien établis. "
Gopal se tait. Banwari a fini de laver ses cuves, remplacé à la pompe par trois enfants qui s'aspergent à grand tapage. Le visage renversé entre les mains de Ram Bibek, Gopal louche pour observer les enfants - deux filles et un garçon. Les filles sont nues, le garçon porte un pantalon qui recouvre des fesses osseuses. Les filles ont entre cinq et six ans, il en paraît dix, ce qui fait de lui le maître de la bande. Il réglemente l'accès à la pompe, décide qui actionne le bras et qui bénéficie des instants merveilleux sous le filet d'eau. Le garçon est maigre - la peau, presque noire, tendue sur les côtes. Ses cheveux, une tignasse d'or terne. Il actionne bizarrement la pompe. Se servant de sa main gauche pour abaisser le bras - appuyant de tout son poids pour vaincre la valve rebelle - puis de la même main pour pousser les filles sous le jet. Gopal essaie de voir ce qu'il fait de la droite, et découvre un moignon à la place, cicatrisé depuis longtemps.
L'intérêt de Gopal amuse Ram Bibek. " Un Bangladeshi ! " ricane-t-il.
Gopal acquiesce. Le gamin est certainement musulman, pas un hindou, originaire du Bihar, de l'Uttar Pradesh ou du Bangladesh, pourtant il ressemble terriblement à son propre fils, bien que Mukesh ait seize ans, la peau plus claire et deux mains. Mais Mukesh se comporte avec la même liberté, exerce la même autorité tranquille sur les autres enfants. Tout cela constitue de mauvais présages - la descente de police et du MSD, la populace dans Khari Baoli, et maintenant l'apparition d'un gamin musulman manchot qui lui rappelle Mukesh... Sans compter son œil gauche qui tressaute toujours. " C'est un mauvais jour ", répète-t-il.
Ram Bibek ne répond pas. Il a fini de raser Gopal et se passe la lame sur l'avant-bras pour en chasser la mousse. Quelques gouttes rebondissent dans les cuves de lait.
" Faites attention, dit Gopal. Banwari ne vous laissera plus utiliser sa pompe si vous salissez son lait.
- Mieux vaut un lait avec de la mousse qu'avec de l'eau. "
Gopal rit.
" Pas de fiktari aujourd'hui ", dit Ram Bibek.
Gopal hausse les épaules. De toute façon, il n'aime pas la sensation de brûlure que produit l'alun. Le gamin manchot, tout dégoulinant, court après les filles, riant et jurant dans une langue que Gopal ne reconnaît pas. Du bengali, pense-t-il, mais pas le bengali qu'il a entendu dans son enfance à Sasaria, bourgade proche du Bengale. Ram Bibek propose de lui nettoyer les oreilles, ce qu'il refuse : il préfère le faire faire par de jeunes garçons, qui ont des petites mains délicates. Il accroche les bidons de lait à des anneaux métalliques derrière la selle de son vélo et repart vers Chandni Chowk.
Il est neuf heures. La descente du MSD dans Khari Baoli n'inquiète pas Chandni Chowk. Les boutiques ouvrent : on ôte les persiennes ; on ouvre à grand bruit les fenêtres des étages supérieurs.
Loin à l'intérieur du quartier, à mi-chemin entre la mosquée Fatehpuri et le Fort Rouge, un grand figuier ploie sous le poids de pancartes et de bannières. " Nous acceptons l'argent déchiré. " " Ne suivez pas le troupeau. " " Massage complet du corps. " La plus grande pancarte, accrochée à la branche la plus épaisse, annonce : " Jamna Lal Kishori Mal - saris et corsages ". L'arbre s'étale au-dessus d'un temple de Hanuman, dont les portes en accordéon poussées par le pujari s'ouvrent en grinçant au moment où passe Gopal. Quelqu'un crie : " Il faut huiler les portes, panditji. "
Le panditji ne tient pas compte de l'avertissement et continue. Sur un dernier grincement, les portes sont grandes ouvertes. Gopal tourne dans Kucha Bansilal, la venelle qui jouxte le temple, s'arrête à côté d'une boîte de dérivation électrique fixée au mur à une hauteur de six pieds et qui déborde sur la ruelle. En face, une boutique, avec sur la vitrine une enseigne identique à la pancarte du figuier : Jamna Lal Kishori Mal - saris et corsages. Juste sous la boîte coule le caniveau, recouvert de trois planches qui constituent le socle d'un coffre en bois de sept pieds de large et quatre pieds de haut, ce qui laisse un espace de deux pieds entre le distributeur et lui.
Gopal déverrouille le coffre, soulève le couvercle et l'arrime à la boîte. La paroi avant du coffre s'abat, créant le compartiment qui constitue le stand. Il en sort une échelle, l'appuie au mur, hisse son vélo, qu'il suspend à des crochets dans la boîte, dont la Municipalité a depuis longtemps oublié l'existence. Elle fournit un plafond au stand : par grande chaleur, comme aujourd'hui, elle arrête les rayons du soleil ; quand il pleut, on peut la transformer en auvent en la prolongeant par une bâche posée sur des bâtons. Une ampoule électrique y est suspendue, permettant de voir la nuit. Parfois la boîte s'ouvre brusquement, révélant un fouillis de câbles et d'interrupteurs.
Gopal dépose ses bidons de lait dans le coffre, à côté des pots de sucre, de thé et de cardamome, enlève ses chappals, se glisse à l'intérieur et commence à pomper le pétrole de son réchaud pour le thé des premiers clients.
En face, Chotu, le garçon qui ouvre la boutique tous les matins, n'en finit pas d'épousseter l'enseigne. Jamna Lal Kishori Mal se prolonge sur la venelle par une dalle de ciment où les clients peuvent se déchausser, ce qui laisse un espace de quatre pieds environ entre l'échoppe et le stand de Gopal. Peu de monde y passe, car à partir de là, Kucha Bansilal n'est plus bordée que de grossistes qui reçoivent rarement leurs clients à l'intérieur. La ruelle débouche finalement sur le parc municipal qui entoure la gare de Old Delhi.
Chotu finit de dépoussiérer l'enseigne et entreprend de balayer le matelas posé sur le sol de la boutique. A l'extrémité dudit matelas, à côté d'une alcôve aménagée au milieu des casiers de bois qui garnissent le mur, est assis Seth Sohan Lal, le propriétaire, les mains jointes, les yeux à demi fermés, les lèvres bougeant au rythme des mots de sa prière matinale. Chotu tourne autour de lui, donnant de grands coups de son balai de bambou dont les tigelles parfois piquent Sohan Lal à travers son dhoti.
" Fais attention, Chotu ", lui dit gentiment le seth.
Il ne veut pas se montrer grossier si tôt le matin, surtout dans l'état d'esprit où il se trouve actuellement. Il vient de laisser tomber trois gouttes d'anis dans une bouteille d'essence de citronnelle, lotion qu'il s'est passée sur les mains, le cou et derrière les oreilles. Elle dégage une douce odeur qui persistera toute la journée. Il reprend sa prière, le regard fixé sur les figurines dans l'alcôve. Lakshmi, en argent poli, porte un corsage brodé de fils d'or. Sa jupe de brocart d'or envahit l'alcôve. Vishnu, à côté d'elle, vêtu d'un simple dhoti jaune, expose un poitrail nu en cuivre étincelant. Chacun arbore une auréole de soie filigranée. Sohan Lal aurait préféré des figurines en plaqué or, mais il n'a pas confiance en Chotu. Même les dieux ont besoin de protection. Il arrange avec soin les plis de la jupe de Lakshmi, et enlève les fleurs fanées de la veille. Il dispose autour des statuettes les guirlandes fraîches qu'il a apportées dans un cornet de papier, puis trempe l'annulaire dans une timbale de cuivre, asperge Lakshmi de gangaajal, enduit d'une nouvelle couche de vermillon la raie de ses cheveux, répand sur elle des pétales de fleurs. Il agite une clochette d'argent et psalmodie le dernier aarti d'une voix sans timbre.
En l'entendant, Gopal incline la tête avec respect. Le seth est un homme remarquable, un homme influent, parvenu à la position qu'il occupe à la suite de trente ans d'efforts. Il s'est acquis les faveurs de Lakshmi, sans aucun doute, à en juger par les bagues sur ses doigts boudinés, la douceur de son kurta de soie et le flot de clients qui fréquentent sa boutique immaculée. C'est un homme bon, un homme rangé, avec une famille... Une sorte de sifflement interrompt la rêverie de Gopal. Le thé a débordé. Il enlève rapidement la casserole du réchaud, sauve ce qu'il peut, nettoie les éclaboussures sur le polyéthylène qui recouvre le sol de son stand. C'est un mauvais jour... Espérons que le seth n'a pas vu l'accident, sinon il le réprimandera. Il n'aime pas la maladresse.
Sohan Lal termine son aarti, répand quelques gouttes supplémentaires de gangaajal sur les figurines, secoue sa main pour la faire sécher, essuie ses doigts tachés de vermillon à un mouchoir de soie. D'un tiroir garni de Sunmica il retire un petit flacon dont il ôte le bouchon de bois. L'index posé sur le goulot, il renverse le flacon, le maintient une seconde dans cette position, le redresse, enlève le doigt, pince ses lobes d'oreille - le droit puis le gauche - entre le pouce et l'index. Puis il se passe de l'attar molshri sous le menton, sur les poignets et la gorge, rebouche le flacon et le range dans le tiroir. La douce odeur du parfum lui chatouille les narines, se mélangeant à celle de l'anis et de la citronnelle. Il ferme les yeux, jouissant de cette senteur, inédite dans ces proportions. Quand les effluves de l'attar commencent à se dissiper, il ouvre les yeux, soupire et se prépare à recevoir les clients.
Gopal renifle, mécontent. Le seth est un snob, un m'as-tu-vu. Avant de parvenir jusqu'à Gopal, l'odeur de l'attar se charge de celle de l'égout. Cette âcreté persistera toute la journée, formant un désagréable amalgame avec la cardamome et les clous de girofle qu'il met dans son thé. Gopal est pauvre, il ne peut se payer de l'attar, pourtant quand Lakshmi abaissera sur lui son regard bienveillant...
Il se passe quelque chose à l'entrée de la ruelle. Un homme fonce vers lui, très agité. C'est Ibrahim Mian, qui hurle son nom, bras à la dérive, barbe tremblante, dents jaunes protubérantes dans une bouche perpétuellement ouverte.
" Gopal Bhai ! "
Gopal le regarde avec consternation. Il sait qu'il doit lui offrir du thé, mais ne pas faire payer la première tasse de la journée est de mauvais augure.
" Tout est fini ! halète Ibrahim. Ferme ton stand ! Ils l'ont tuée. "
Gopal est fâché. Le seth déteste l'agitation incongrue dans le kucha.
" Il va y avoir des ennuis. Ils ont tué la salope. Même un Premier ministre doit payer pour ses péchés. "
En face, Sohan Lal reste bouche bée, la main en suspens, qu'il s'apprêtait à porter à son nez pour une nouvelle bouffée d'attar. " Qui vous l'a dit ? " souffle-t-il.
Ibrahim le regarde d'un air soupçonneux, puis se remet à parler à Gopal, sans plus s'occuper du seth mais sachant qu'il l'écoute. " Tout le monde le sait. C'est dans tout le marché.
- En êtes-vous sûr ? demande Sohan Lal froidement.
- C'est à la télévision. Il y a plein de monde devant le All India Institute. C'est là qu'ils l'ont transportée. La garce... Ferme ton stand, Gopal Bhai. Filons d'ici ! "
Gopal ne bouge pas. " Pourquoi ?
- Je viens de te le dire, s'énerve Ibrahim. Il va y avoir des ennuis, des tueries...
- Pourquoi voudrait-on me tuer ? "
En face, Solan Lal insiste, choisissant ses mots avec soin. " Comment est-elle morte ?
- On lui a tiré dessus dans sa résidence. Seize balles. Ses propres gardes. Deux sikhs. Déjà qu'on peut pas faire confiance à un sardar, alors quand ils sont deux ! "
Sohan Lal serre ses mains l'une contre l'autre, ferme les yeux une seconde, puis attrape le téléphone et compose frénétiquement un numéro.
" Ils ont déjà tout fermé, chuchote Ibrahim. Toutes les boutiques de Ballimaran, Chawri Bazar, Khari Baoli, Nai Sarak...
- Et ta boutique de chaussures ?
- Sharief Mirza y est toujours, grogne Ibrahim méprisant. Je lui ai dit : "Même les chiens ont quitté Ballimaran. Qui viendra acheter tes chaussures ? - Je suis le propriétaire, qu'il m'a répondu, pas un employé. Mon grand-père n'a pas bougé d'ici pendant toute la Partition. Ce n'est pas une Indira Gandhi qui me fera fermer."
- Le pauvre homme.
- C'est ce que je lui ai dit ! "Vu que je ne suis pas le propriétaire, lui ai-je dit, je dois sauver ma vie avant la boutique !" Et j'ai quitté Ballimaran.
- Mais le reste de Chandni Chowk...
- Tout le monde rentre chez soi ! Prends ton vélo et pars ! "
Tremblant, Gopal commence à ranger le réchaud et les pots. Ibrahim remarque la casserole dans laquelle il reste encore un peu de thé. " Une tasse de chai d'abord ? " suggère-t-il.
Gopal cherche dans la boîte de dérivation, en sort un verre. Ibrahim fait la grimace, exposant ses dents jaunes. Quand il parle, c'est d'un ton menaçant autant qu'implorant. " Je pourrais peut-être boire dans une tasse aujourd'hui ? Maintenant il n'y a plus de différence entre un hindou et un musulman. On est tous ligués contre les sardars. "
Gopal secoue la tête, remplit le verre d'Ibrahim et le lui tend. Il ne peut donner une tasse à un musulman et risquer de perdre son boulot - Sohan Lal le surveille. Ibrahim accepte le verre de mauvaise grâce et boit à petites gorgées. " Pourquoi voudrait-on me faire du mal ? répète Gopal. Je ne suis pas un homme politique. "
Ibrahim réfléchit à la question. " Ton fils en est un ", dit-il avec aigreur.
Gopal ne répond pas. L'accusation le blesse. Ibrahim vide son verre, le range à sa place, dans la boîte, veut s'en aller. " Je ne paierai pas aujourd'hui ", dit-il.
Déclaration inutile, puisque Ibrahim ne paie jamais. Ce qui n'empêche pas Gopal de demander " Pourquoi ? " comme d'habitude.
Ibrahim hausse les épaules. Sous-entendant que la réponse est évidente. Gopal se lève, enfile ses chappals, abaisse le couvercle et verrouille son coffre. Ibrahim se glisse à ses côtés, couvrant de son odeur coriace la senteur de l'attar molshri.
" Je suis content qu'ils l'aient tuée, dit-il méchamment. C'était une putain qui a châtré nos hommes et fait violer nos femmes. Il fallait que quelqu'un la tue...
- Je ne suis pas un homme politique, Ibrahim Mian. J'espère qu'elle n'a pas eu trop mal.
- Tu ne comprends pas, Gopal Bhai, parce que tu n'es pas musulman.
- Mais ce sont des sardars qui l'ont tuée !
- Ça ne fait pas de différence. Musulmans, sardars, hindous, tout le monde la haïssait. Mais les sardars vont avoir des problèmes.
- C'est un mauvais jour, soupire Gopal.
- Ce n'est pas prudent de marcher dans Chandni Chowk ", dit Ibrahim.
Gopal tremble, pensant à son fils Mukesh.




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