SHAN SA
Les quatre vies du saule
roman
Shan Sa est née à
Pékin en 1972. Après avoir
écrit dans sa langue une uvre
poétique, elle quitte en 1990
Pékin pour Paris et le chinois pour la
langue française. En 1997, Porte de la
Paix céleste (éditions du
Rocher), reçoit la bourse Goncourt du
Premier Roman.
n
l'an 1430, le bateau d'un riche commerçant
de tissus jeta l'ancre dans l'estuaire du lac de
Dongting, face au pavillon de la Lune. Pendant que
le propriétaire recevait des
négociants à bord, Chong Yang, son
fils unique, accompagné du précepteur
et de deux valets, prit un esquif et gagna la ville
de Yue Yang.
Le garçon n'avait que six ans. Il
connaissait déjà par cur
plusieurs centaines de vers anciens et venait
méditer sur les lieux
fréquentés par les poètes de
jadis.
Dans les rues, de nombreux passants se retournaient
sur la beauté de son visage et la rutilance
de son habit. Le garçon marchait sous les
regards étonnés avec l'assurance d'un
adulte.
Au pied du pavillon de la Lune, un moine
taoïste loqueteux et sans âge
l'arrêta. Chong Yang ordonna qu'on lui
fît l'aumône. Le vieillard lui
prédit des rencontres inouïes, la
célébrité, une immense
fortune. « Mais, ajouta-t-il, ce ne sont
là que songes et poussières. »
Sans prendre l'argent qu'on lui tendait, il poussa
un soupir et se dirigea vers le lac en secouant la
tête. Bientôt, le gris de sa robe se
fondit dans le scintillement des eaux, puis il
disparut comme absorbé par les flots.
Le lendemain, un dignitaire invita le père
et le fils à déjeuner. Pour faire un
cadeau à l'enfant, il fit défiler
devant ses yeux sur des plateaux recouverts de
velours des lingots d'or, des manuscrits rares, des
instruments de musique, des jouets automatiques
venus d'outre-mer. Chong Yang, agrippé
à sa chaise, baissant la tête, se
refusa à choisir un présent. On le
pressa. Un silence se fit. Le père se
força à sourire et plaisanta sur la
timidité de son fils. Mais il le gronda
à voix basse, lui disant combien sa conduite
était impertinente. Les joues de Chong Yang
se colorèrent de pourpre ; d'une voix
sourde, il répliqua que tout lui
était indifférent. Le dignitaire
considéra la réponse du garçon
comme une insulte et se fâcha. Le père
de Chong Yang se confondit en excuses. On
chuchota.
Tête basse, le garçon se leva et
sortit. On le suivit. Il se rendit près d'un
étang, où un saule pleureur caressait
la surface des eaux de son feuillage magnifique.
Dressé sur la pointe des pieds, il en coupa
deux longues branches et les serra dans ses
bras.
« Voici mon cadeau », murmura-t-il.
Intimidé par les rires, il se sauva.
Le père et le fils rentrèrent
à la maison par le fleuve Bleu. Chong Yang
ne pouvait quitter des yeux les deux branches.
Placées dans un vase de porcelaine, elles
ondulaient au gré des vagues. A peine
arrivé, il se hâta de les planter sous
sa fenêtre. Son comportement amusa toute la
maison. On lui disait qu'elles ne survivraient pas.
Le garçon semblait ne rien entendre. Il les
arrosait tous les jours et les admirait avec
passion. Les deux branches prirent racine, de
nouvelles feuilles poussèrent. En peu
d'années, elles atteignirent une belle
taille, traînant jusqu'à terre leur
chevelure épaisse.
Lors d'une tempête, les bateaux emportant les
marchandises du père de Chong Yang firent
naufrage sur le fleuve Bleu. Puis un
été froid et pluvieux fit baisser le
prix du tissu de lin dans lequel le
négociant avait investi. La famille se
ruina. Pour fuir les créanciers, elle
s'installa dans une province reculée. Le
garçon, qui avait douze ans, fut
arraché à ses saules. Il pleura.
Il avait dix-huit ans quand ses parents moururent.
Chong Yang mena une vie solitaire au flanc d'une
montagne sauvage. Le soir, il préparait
l'examen impérial, son seul espoir de sortir
de la misère. Pendant la journée,
dans un petit village, il faisait le scribe,
donnait des leçons aux enfants et gagnait
ainsi un peu d'argent.
Un jour, ayant terminé sa tâche, il
remonta chez lui. Le printemps touchait à sa
fin, les fleurs mortes jonchaient le pâle
sentier qui se perdait, en zigzaguant, dans la
forêt de bambous. Le couchant voltigeait en
papillons dorés. Le chant des oiseaux se
mêlait au jaillissement des cascades. Emu par
le paysage, Chong Yang déplora la
fugacité de la beauté et
l'inconstance du monde. Il soupira et improvisa un
poème :
« Je monte le sentier solitaire
Les derniers rayons du crépuscule fuient
versl'Ouest
en emportant la couleur pourpre de l'Univers
Les oiseaux chantent en couple dans les feuillages
sombres
Leur gaieté blesse mon cur orphelin.
»
Un bruit de trot tira Chong Yang de sa
rêverie. Il se retourna. Un adolescent,
vêtu d'une tunique verte, monté sur un
cheval persan, sauta à terre et lui adressa
un salut respectueux.
« Je m'appelle Qing Yi, dit-il. Je viens de la
province de Zhejiang. Passant tout à l'heure
par le village d'en bas, j'ai appris que quelqu'un
de mon pays habitait au flanc de cette montagne.
Alors je me suis mis à sa recherche.
L'inquiétude de ne pas pouvoir le rencontrer
m'oppressait. J'ai pensé au poème de
Jia Dao1 - " Il est dans cette montagne,
parmi les nuages épars, nul ne peut le
retrouver " - et vous voici ! »
Le doux accent de la province de Zhejiang fit
tressaillir Chong Yang. Il s'empressa de
répondre : « Déraciné
à l'âge de douze ans, jamais je n'ai
pu revoir le sol natal. Si vous daigniez venir dans
mon humble demeure, je serais heureux de vous
offrir du thé clair et d'entendre les
nouvelles de mon pays. »
L'étranger accepta l'invitation avec joie.
Il prit son cheval par la bride et suivit Chong
Yang. Après un long moment de marche, en
remontant un ruisseau, ils arrivèrent devant
une chaumière. Chong Yang entra, alluma le
fourneau et fit bouillir de l'eau. Il offrit
à son hôte du thé vert dans une
tasse en porcelaine de Jingde2, d'une
minceur presque transparente, un des rares objets
sauvés de la déconfiture
familiale.
Chong Yang se versa du thé dans un bol de
terre cuite, évoqua la province de Zhejiang
et ses paysages fameux. Il parla des rues bruyantes
où, envoûtés par le parfum des
fleurs de jasmin, les vendeurs de soupe de
raviolis, les rémouleurs, les coiffeurs, les
vitriers circulaient comme des somnambules.
Ses yeux se perdirent dans le vague. Sa famille
possédait plusieurs carrosses. Le sien
était le plus beau et roulait avec
fierté, comme s'il transportait un
octogénaire. Au printemps, les nuits de
pleine lune, on s'embarquait sur un grand bateau
peint et on dînait sur le lac de l'Ouest. Il
y avait des mets exquis et des fruits exotiques
entassés dans des assiettes de jade. Sur la
proue, un joueur tourmentait sa flûte. Les
azalées flamboyaient le long de la rive,
dans le silence, et le reflet de la lune se brisant
sous la rame fuyait dans l'eau noire comme un
serpent argenté.
Chong Yang essuya ses larmes discrètement et
demanda si l'étranger connaissait son
ancienne demeure qui se trouvait dans l'avenue
centrale de la ville.
« Bien sûr, répondit-il. Elle est
peu à peu tombée en ruine et personne
n'a voulu l'acheter. Seuls deux saules pleureurs au
feuillage touffu témoignent de la
prospérité de jadis.
- Les saules ! s'exclama Chong Yang qui les
avait oubliés depuis longtemps. Ah, mes
caprices d'enfant ! »
Ému, il se leva et alla chercher une
bouteille d'alcool de riz pour trinquer avec son
invité.
La conversation était si animée que
le temps s'estompa. L'ombre des bambous,
déplacée par le clair de lune,
rampait lentement sur les murs, entre les fissures.
Chong Yang invita son hôte à passer la
nuit et Qing Yi resta deux jours.
Au troisième matin, il annonça
à son hôte : « Je pars. Ne me
retenez pas. Je reviendrai ! »
Il sauta sur son cheval et disparut dans la
forêt.
Chong Yang attendait son retour impatiemment. Il
avait enfin trouvé un ami avec qui il
pouvait discuter arts, philosophie,
littérature. Mais Qing Yi tardait à
réapparaître et Chong Yang perdait
espoir. Trois mois plus tard, un soir, il faisait
chauffer de l'eau pour préparer du
thé, quand quelqu'un poussa la porte en
riant : « J'ai soif ! Offrez-moi une tasse de
thé clair. »
Qing Yi se mit à la table et parla à
Chong Yang comme s'il l'avait quitté la
veille. Le visage poussiéreux, le bas de sa
tunique taché de boue, il semblait avoir
traversé un pays où le fleuve tord la
terre de douleur.
Il l'abandonna trois jours plus tard, revint, pour
un nouveau départ aussi imprévisible.
Ses visites se multiplièrent. Chong Yang,
recevant les nouvelles de l'extérieur,
supportait mieux sa solitude.
Le regard de Qing Yi était
pénétrant comme celui d'un adulte,
parfois voilé d'une étrange
mélancolie. Chong Yang l'imaginait
nostalgique de reconnaissance sociale. Pour lui
permettre de prendre sa revanche, il l'incita
à passer l'examen impérial. Mais Qing
Yi répondit : « Il y a deux genres de
vie différents sur terre : l'un fait penser
à la rivière courant vers la mer,
l'autre au nuage vagabond qui n'a point de
direction. Ne me parlez plus de carrière ni
de reconnaissance sociale. Ces jougs me sont
insupportables. »
Puis, il se moqua : « Mon bonheur s'appelle
l'oisiveté :
" Ce qu'il y a dans la montagne ?
Par-delà les cols de nuages blancs...
Je ne puis qu'en jouir tout seul
Et ne saurais vous le dire3. "
»
Un soir, Chong Yang jouait de la cithare à
l'ombre des bambous. Lorsqu'il eut terminé,
Qing Yi lui demanda si cet air,
imprégné de tristesse et de regret,
ne se référait pas au poème de
Zhang Hua4 : « La belle
n'apparaît point. A qui dois-je offrir cette
source limpide, et cette rive verte,
parsemée d'orchidées sauvages ?
»
En voyant son ami rougir, l'adolescent sourit :
« A votre âge, il serait bien normal de
songer au mariage, d'avoir une femme qui s'occupe
du foyer.
- Je suis un pauvre lettré,
répondit Chong Yang. Ma maison est si vide
que le vent y circule librement. Je ne
possède rien d'autre que mon savoir. Que
puis-je offrir à une femme ? Qui daignerait
partager avec moi une chaumière aux murs nus
et mes repas médiocres ?
- J'ai montré vos poèmes
à ma sur jumelle. Elle est
séduite par votre talent. Je vais lui
parler, peut-être...
- Je vous suis reconnaissant. Mais ma
misérable situation ne me permet point
d'accepter votre proposition.
- Elle n'est pas laide. Et vous verrez que son
esprit est plus vif et son caractère plus
fougueux que les nôtres réunis.
»
Sans s'attarder avantage, Qing Yi partit.
Trois jours plus tard, Chong Yang lisait à
la clarté d'une bougie, lorsque des sons
lointains de flûtes, de biba, de luth
mêlés au trottinement des chevaux
parvinrent à ses oreilles. Il reposa son
livre et sortit.
Ombres noires et lueurs rouges montaient de la
vallée. Quelques instants plus tard,
l'adolescent, à cheval, richement
vêtu, apparut au bout du sentier, suivi de
jeunes filles, en habit de soubrettes, tenant
à la main des lanternes cramoisies. Puis,
arrivèrent quatre géants, portant sur
leur épaule un palanquin recouvert de
soierie. Un cortège de musiciens vint en
dernier, jouant des mélodies de liesse.
Qing Yi sauta de cheval et salua Chong Yang :
« Pressé par votre bonheur, je me vois
obligé de vous amener ma sur sans vous
prévenir. »
Chong Yang fut si surpris qu'il oublia de lui
rendre son salut. Sur un signe de l'adolescent, on
posa le palanquin à terre. Les soubrettes
soulevèrent la portière.
Un parfum exquis envahit les narines de Chong
Yang.
Une jeune fille, vêtue de vert
émeraude, lui fit une profonde
révérence. Son visage était
rond, sa peau claire, presque transparente. Elle
avait des grands yeux obliques qu'elle gardait
baissés. Ses cheveux ondulés
s'éparpillaient dans le dos comme le
feuillage touffu d'un saule aux reflets noirs.
Chong Yang était incapable de faire le
moindre mouvement ni prononcer un seul mot. Qing Yi
frappa trois fois dans ses mains. Une dizaine de
valets apparurent. Ils allaient déposer dans
la maison les lourdes valises qu'ils portaient sur
leur dos, lorsqu'une voix jeune mais résolue
se fit entendre : « Mon frère, je vous
ai déjà dit qu'une femme doit
partager la vie de son époux. S'il
était mendiant, elle mendierait aussi. Que
l'on retire tout cela. Je préfère
travailler de mes propres mains.
- Ne te fâche pas », lui dit Qing
Yi embarrassé. Visiblement, il avait
l'habitude de fléchir devant la
volonté de sa sur. « Excuse-moi,
j'ai encore oublié tes principes. Mais je
t'en prie, accepte cette table de marbre blanc.
»
Sur un signe qu'il fit, les porteurs
installèrent une table et trois tabourets
sous un bosquet de bambous et se retirèrent.
Tourné vers Chong Yang, l'adolescent lui dit
tout bas : « Vous voyez, entre ma sur et
moi, c'est elle qui commande ! Maintenant, à
vous de la dompter... »
Dans un éclat de rire, il monta en
selle.
« Je vous laisse. A plus tard ! »
Les soubrettes suivirent leur maître. La
musique s'éloigna et les lanternes
voltigèrent dans la forêt de bambous
comme des lucioles. Puis tombèrent le
silence et l'obscurité.
Chong Yang aurait cru rêver, s'il n'avait
trouvé Lü Yi sur le pas de la
porte.
Le lendemain, la jeune femme se leva à
l'aube. Elle nettoya la maison et prépara le
repas. Elle parlait peu, mais les anneaux de jade
attachés à sa ceinture de soie
tintaient à chacun de ses pas comme de
douces paroles. Ses vêtements, de belle
étoffe brodée, contrastaient avec le
dépouillement de l'endroit. Ses mouvements
maladroits montraient qu'elle avait toujours
été servie. Lorsque Chong Yang
cherchait à l'aider, elle faisait mine de se
fâcher et le repoussait.
Il était ébloui par ce bonheur
inattendu. L'arrivée de Lü Yi
était pour lui une goutte de miel dans une
vie qui ressemblait à du thé amer.
Elle illuminait ses journées. Elle
était un papillon qui venait se poser sur le
papier jauni de son livre.
A présent, de chaque instant jaillissait la
joie tranquille. L'automne arrivait à la
montagne. Les bambous, asséchés par
le beau temps, perdaient un peu leurs feuilles. A
l'endroit où le soleil stagnait, les mousses
brunissaient, les ruisseaux baissaient la voix, les
rochers se paraient d'une teinte rosée.
Les anciens avaient raison : misère, peines,
solitude étaient les épreuves de ceux
auxquels une grande destinée était
promise. Comblé par Lü Yi, son cadeau,
sa récompense offerte par les dieux, Chong
Yang était convaincu qu'il sortirait
bientôt de la pauvreté, que son
intelligence lui permettrait de faire
carrière.
Après les leçons, Chong Yang
remontait le sentier ombragé. Il
était si heureux qu'il ne pouvait croire
à son bonheur. Soudain inquiet, il
hâtait ses pas et pénétrait
dans la cour. Il cherchait Lü Yi des yeux. Il
l'apercevait en train de coudre. Emu, il essuyait
quelques gouttes qui perlaient sur ses joues. Il
avait peur qu'elle ne disparût comme elle
était venue !
Une fois, il trouva la maison vide. Il se
précipita dehors. Le soleil couchant
l'aveuglait, les bambous pleuraient dans le vent et
les nuages, esquifs égarés, allaient
se noyer à l'horizon.
Comment vivre sans elle ?
Qing Yi revenait voir sa sur. Chaque fois, il
la taquinait. Elle se fâchait et il se
confondait en excuses. Chong Yang comprit que ces
disputes les amusaient. En présence de son
frère, Lü Yi était moins
réservée, et ce changement tracassait
Chong Yang. Le soir, tous trois dînaient
autour de la table de marbre blanc. Ils buvaient du
vin que Qing Yi ramenait de leur pays natal.
Lü Yi jouait de la cithare pour accompagner
son frère qui chantait un poème
improvisé. Chong Yang ne la reconnaissait
plus. Ses joues s'empourpraient, ses yeux
brillaient, ses rires sonores devenaient ceux de
Qing Yi. Une fois, elle décida de faire une
balade. Qing Yi, qui obéissait à ses
moindres caprices, la fit grimper sur son cheval,
montant derrière elle pour tenir les
rênes. Chong Yang les vit s'éloigner
dans la forêt de bambous, silhouettes
jumelles.
La lune était pleine, le ciel sans nuages.
Il lui semblait qu'ils retournaient à leur
univers. Désespéré, Chong Yang
pleura sur le pas de la porte.
Un jour, le jeune homme interrogea Qing Yi sur son
origine. L'adolescent s'esquiva dans un sourire.
Depuis, une foule de questions hantait Chong Yang.
De quel milieu social venaient les jumeaux ? Leur
habit, leurs manières, leur culture
suggéraient une bonne naissance. Mais
à quelle famille de Zhejiang
appartenaient-ils ? Quelles fonctions occupait leur
père ? Qui étaient leurs
ancêtres ? Qing Yi semblait mener une vie
aisée. Comment gagnait-il de l'argent ? Que
faisait-il dans la vie ?
De temps à autre, pressée par Chong
Yang, Lü Yi, d'une voix hésitante,
presque un murmure, esquissait un tableau confus de
son enfance, et elle était plus
mystérieuse qu'un paysage dissimulé
derrière le brouillard. Le jeune homme
insistait. Elle baissait les yeux et s'obstinait
dans le silence. Pourquoi agissait-elle ainsi ?
Lü Yi devait lui faire confiance et lui dire
la vérité. Il était prêt
à partager la tragédie dont elle
souffrait en secret. Venait-elle d'une famille
ruinée ou disgraciée de la cour ?
Où vivaient ses parents ? Avaient-ils
été exilés, condamnés ?
Pourquoi, lorsque le jeune homme s'acharnait
à obtenir une réponse, un indice, des
larmes brouillaient-elles les yeux de Lü Yi,
muette, bouleversée ?
Pourquoi venait-elle vivre avec un pauvre
lettré ?
L'aimait-elle ? Qui était-il pour elle, un
refuge, une consolation, un espoir ?
Exaspéré, il décida qu'elle
lui serait à jamais une énigme, une
femme si supérieure qu'il ne pourrait jamais
la comprendre. Il eut honte de son
dénuement. Il prit ses distances avec elle
et se plongea dans les études. Mais Lü
Yi, qui ne comprenait pas son ambition, essaya de
le convaincre d'abandonner l'illusion de la gloire
et de se contenter d'une vie simple. Il s'emporta.
Elle le regarda tristement comme si elle voyait
dans sa colère un mauvais
présage.
Le lendemain, elle se mit à façonner
des paniers avec des lanières de bambous.
Elle les vendait aux habitants des villages, et
demandait à Chong Yang de cesser son
enseignement pour se consacrer aux études.
Elle devenait taciturne.
« Dis-moi la vérité : pourquoi
tiens-tu à ma misère ? Pourquoi te
sacrifies-tu pour moi ? » lui demanda un jour
Chong Yang.
Lü Yi se mordit les lèvres et ne
répondit pas. Face à ce silence,
Chong Yang, envahi d'une grande tristesse, sortit
de la maison en claquant la porte et alla soupirer
dans la forêt.
Il rentra lorsque le feu du crépuscule
s'éteignait à l'horizon. La nuit
tombait. Par la porte entrouverte, il
aperçut Lü Yi devant le fourneau. De la
marmite de fer s'échappaient une
épaisse vapeur et une bonne odeur de riz.
Assise sur un tabouret, Lü Yi tressait.
Eclairée par le feu, elle paraissait
pourtant sombre, mélancolique. Ses longs
cheveux tombaient jusqu'à terre. Elle les
releva, les noua en un chignon qu'elle fixa avec
une tige de bambou, puis retourna à sa
besogne. Mais elle était distraite. Son bras
trembla soudain. Une lanière lui avait
entaillé l'index.
En l'an 1444, Chong Yang réussit les deux
épreuves du district qui lui permirent de se
présenter au concours régional. Il
quitta Lü Yi et la montagne, marcha jusqu'au
chef-lieu de la province. L'institut d'Offrande,
entouré d'un mur fortifié, s'isolait
au sud-ouest de la ville. Une haute tour de
surveillance s'élevait en son centre. Une
centaine de cabines de bois étaient
alignées, et les lettrés,
fouillés à l'entrée
principale, devaient s'y claquemurer.
Bientôt, le gong annonça la fermeture
de la porte de l'Institut. La cabine où
Chong Yang se tenait mesurait deux mètres de
hauteur, un mètre de largeur et un
mètre et demi de profondeur. Au mois de la
huitième lune, le soleil incendiant son
mince toit recouvert de tuiles, la transformait en
fournaise. Chong Yang agitait inutilement
l'éventail de bambou que Lü Yi lui
avait fabriqué. Il s'interrompait souvent
pour essuyer sa sueur. Chacune des trois
épreuves du concours régional
exigeait trois jours et deux nuits d'isolement. Le
soir, Chong Yang s'allongeait sur sa table
d'examen. Le vrombissement des moustiques et la
lourde chaleur l'empêchaient de dormir.
Seule, la natte sur laquelle il était
couché, tressée par Lü Yi, lui
procurait un peu de fraîcheur et de repos.
Elle était lisse comme la peau d'une
femme.
La deuxième journée de la
deuxième épreuve, un orage
éclata. La pluie s'infiltra dans la cabine
à travers le toit et par la fenêtre.
La portière se tordait dans le vent. Pour
protéger le papier de riz sur lequel il
avait écrit sa dissertation, Chong Yang se
déshabilla et le couvrit de son
vêtement. Soudain des clameurs
s'élevèrent. On entendit les gardes
et les contrôleurs de cabines s'injurier. Les
latrines inondées vomissaient leurs
immondices.
Le soir, la pluie s'était affaiblie. Chong
Yang grelottait sur sa couche trempée,
épuisé, abattu. Il pensa au feu du
foyer et à Lü Yi qui travaillait
à l'éclat des flammes. Il vit son
visage et ses prunelles scintiller sous ses cils
épais. Il distingua ses mains calleuses, ses
doigts meurtris. Le cur de Chong Yang se
serra. De nouveau, il sentit renaître en lui
la rage de réussir.
On donna le résultat à la
neuvième lune, quand les canneliers
étaient en fleur. Chong Yang, reçu
cinquième, eut droit aux lingots d'argent
que les dignitaires locaux offraient aux
vainqueurs, promus mandarins d'Etat. Le jeune homme
dépensa toute sa fortune en achetant pour
Lü Yi deux rouleaux de tissu de soie de la
meilleure qualité et une paire de boucles
d'oreilles en corail. Il y avait si longtemps
qu'elle ne portait plus que des robes de coton.
Mais, à son retour, malgré ses
protestations, Lü Yi teinta les tissus de soie
en bleu foncé et lui tailla deux tuniques
neuves. Elle lui cousit aussi deux paires de
chaussures.
A la fin de l'automne, Chong Yang repartit pour
l'examen impérial. Lü Yi l'accompagna
jusqu'au pied de la montagne.
« Je reviendrai dans six mois, lui dit Chong
Yang en essuyant ses larmes. Il faut que je
réussisse. Ces pénibles travaux te
seront épargnés et nous aurons enfin
une vie agréable. »
Lü Yi baissa les yeux. Après un long
moment de silence, elle dit : « Je n'ai qu'un
seul conseil à vous donner. Vous êtes
né dans l'opulence et vous l'avez perdue.
N'oubliez pas que cette vie-ci est
éphémère. Nous ignorons si
nous pourrons nous retrouver dans la prochaine. Ni
la richesse ni la pauvreté ne doivent faire
obstacle à notre bonheur.
- Si jamais il m'arrive un malheur en
chemin... »
Chong Yang s'interrompit. Il jeta un regard aux
alentours et aperçut un vieux saule pleureur
au bord de la route. Il entraîna Lü Yi
devant l'arbre et l'obligea à se mettre
à genoux comme lui.
« Ce saule est le témoin de notre
serment, dit-il. S'il m'arrive un malheur sur la
route, si nous ne nous voyons plus dans cette vie,
nous nous retrouverons dès le début
de la vie prochaine ! Nous serons des jumeaux,
naîtrons ensemble et grandirons sans jamais
nous quitter. »
Lü Yi fronça les sourcils. Elle
n'aimait pas ces paroles de mauvais augure. Mais
Chong Yang la pressa. Elle jura aussi. Ils se
prosternèrent devant le saule.
« Lü Yi, prends soin... » La voix de
Chong Yang s'étrangla. « Attends-moi.
Je reviendrai ! »
Lü Yi se détourna pour cacher sa
douleur.
« Vous m'avez demandé pourquoi je suis
venue chez vous, dit-elle. Vous avez pris mon
silence pour de l'indifférence et vous en
avez souffert. Je ne vous ai pas répondu
parce que j'en ignore la raison. Je voulais vous
voir, entendre votre voix, vous offrir ma vie...
J'ai trop parlé... Partez maintenant. Je
vous en supplie, partez ! »
Comme Chong Yang demeurait immobile, elle tourna le
dos et s'en alla. Ses anneaux de jade tintaient et
le vent faisait bruire sa robe. Marchant de plus en
plus vite, elle semblait flotter. Bientôt sa
silhouette se confondit avec les arbres.
Pour le jeune homme, ce fut le commencement des
tourments.
Pas un jour il ne songea à abandonner cette
marche vers une gloire incertaine et à
retourner à sa chaumière. La route
menant à la capitale, poussiéreuse,
ondulait à travers les champs et les
collines. Le soleil brûlant de tous ses feux
asséchait la gorge de Chong Yang. Au-dessus
de sa tête, infini, le ciel se
déployait. Il se trouvait minuscule,
risible, se demandant pourquoi, connaissant le
bien, il allait vers le pire ; pourquoi à
chaque instant, appelé par la vie et
l'amour, il se perdait dans l'illusion qui
l'étreignait de ses bras mortels.
Les pas alourdis par les doutes, Chong Yang arriva
à la capitale deux mois plus tard, le visage
sale, hâlé, les chaussures
trouées, les vêtements en
lambeaux.
Flanquée d'une large douve, Pékin
dressait majestueusement son enceinte qui pointait
vers le ciel créneaux et drapeaux
brodés de dragons. Des hirondelles
tournoyaient au-dessus des tours où se
promenaient des archers. La foule tapageuse passait
sur le pont-levis et entrait par la porte
principale qui ressemblait à un il
béant.
Le premier concours impérial eut lieu au
mois de la deuxième lune, et on attendit
l'épanouissement des fleurs de prunier pour
annoncer le résultat. Chong Yang,
sélectionné, passa le deuxième
concours, ultime étape pour arriver au pied
de l'Empereur.
L'épreuve se déroula dans la
Cité interdite, sous l'auvent de la salle du
trône et sur les marches de marbre blanc. On
devait disserter sur un sujet tiré des
Quatre Livres5. Ce jour-là,
dixième jour de la quatrième lune,
l'Empereur Ying Zong, ravi de la douceur du temps,
festoyait. Il buvait et riait avec ses ministres
à l'intérieur de la vaste salle.
Une lune plus tard, les résultats
n'étaient toujours pas annoncés.
Chong Yang habitait une auberge à la porte
de l'Est de la Cité interdite et, comme sa
bourse était plate, il avait quitté
sa chambre et partageait une paillasse au
rez-de-chaussée avec des marchands
ambulants, des forains et des gens à
l'identité douteuse. Tous les matins, il
sortait de l'auberge, longeait le mur cramoisi des
palais impériaux, et allait jusqu'à
la porte de la Paix céleste, où les
deux colonnes sculptées de dragons, totem de
la race chinoise, s'élançaient
fièrement vers le ciel. Déçu,
rongé par l'impatience, il allait manger une
soupe de nouilles au bord de la douve puis
s'enfonçait dans les ruelles pour
rêvasser, s'interroger sur son sort et noyer
ses angoisses dans les bruits de la vie
pékinoise.
Mandarin titulaire, vainqueur des concours
successifs qui avaient brisé l'ambition
d'une dizaine de milliers de lettrés, il
recevrait une charge d'Etat et retournerait vers sa
province où il occuperait une fonction
administrative. Ces honneurs
inespérés ne pouvaient combler Chong
Yang qui visait, depuis son arrivée à
Pékin, une place à la cour.
Lors de ses promenades solitaires, le jeune homme
passait devant les palais princiers. Les portes
rouges étaient défendues par des
lions de marbre et des laquais assis sur le perron.
Un clocher, une tour, le faîte d'un pavillon
surgissaient des murs, évoquant une vie
dérobée aux yeux
plébéiens. De temps en temps, une
porte latérale s'ouvrait, des valets et des
servantes apparaissaient. Des carrosses, recouverts
de soieries chatoyantes, escortés de jeunes
seigneurs, en sortaient. Le vent soulevait le
rideau et, de loin, Chong Yang apercevait parfois
un visage, un bout de robe, une chevelure
ruisselante de pierres précieuses.
Un matin, Chong Yang se réveilla d'un
rêve étrange. Vêtu d'une tunique
vermillon, brodée d'oiseaux
farouches6, il commandait pourtant une
armée rangée au pied de la Grande
Muraille. Devant l'auberge se déroulait un
combat de coqs. On entendait des injures, des
bravos. Deux hommes se mirent à s'affronter
et un brouhaha s'éleva. Chong Yang se
souvint d'avoir dépensé sa
dernière sapèque et bu jusqu'à
l'aurore. La tête lourde, couché sur
une paillasse qui dégageait une odeur
nauséabonde, il regardait le plafond
graisseux.
Incapable de mendier argent et nourriture, il avait
faim. Le patron de l'auberge allait le jeter
à la rue. Où trouverait-il un abri,
un travail qui lui permettrait de survivre
jusqu'à la proclamation des résultats
?
Il sombrait de nouveau dans le sommeil, lorsque
quelqu'un le tira violemment de son lit. Des
soldats le prirent par le bras et le firent
s'agenouiller devant un officier. L'homme sortit de
sa longue manche un rouleau de papier et lut
à voix haute.
C'était l'édit impérial qui
ordonnait à Chong Yang de se
présenter au Palais. Stupéfait, il se
prosterna en direction de la Cité interdite.
L'officier remit le rouleau dans sa manche.
Apercevant une tunique de soie au coin de la
paillasse, il la saisit et en revêtit le
jeune homme de force. On bouscula le patron de
l'auberge et les voyageurs. Encore ivre, Chong Yang
fut incapable de marcher. On le traîna dehors
et on le mit sur un cheval. Les soldats
frappèrent les gongs pour dégager le
passage dans la foule. L'escorte
s'ébranla.
Au Palais, une dizaine de lettrés
s'étaient déjà
rassemblés, çà et là,
devant la porte de Midi. A l'arrivée de
Chong Yang, un officier des rites les regroupa et
les escorta jusqu'à la Cité
interdite. Il leur fit attendre, sur le perron de
la salle de l'Harmonie éternelle, la
levée de l'audience. Malgré son
hébétude, Chong Yang avait une vague
conscience de ce qui se passait. Il gardait la
tête baissée, fixait le bout de ses
chaussures et s'efforçait de ne pas
vomir.
Soudain, la musique éclata comme un coup de
tonnerre. On claqua trois fois le fouet rituel.
Imitant les autres lettrés, Chong Yang se
prosterna.
De l'intérieur de la salle de l'Harmonie
éternelle, une voix prononça le nom
du lauréat, répété tel
un écho interminable par les valets et les
gardes impériaux. Chong Yang crut
reconnaître son nom, mais ses oreilles
bourdonnaient, sa tête tournait. Incapable de
distinguer la réalité des illusions,
il préféra garder le silence et
demeurer immobile.
Voyant Chong Yang, qui, au lieu de se
précipiter à terre pour remercier la
grâce céleste, s'attardait, sourd et
stupéfait, dans le groupe des
lettrés, l'officier des rites
s'avança et le poussa rudement. Chong Yang
tomba à genoux. Il se fit mal, et la douleur
le réveilla de sa griserie. Il comprit alors
qu'une nouvelle vie venait de commencer.
Lorsque la cérémonie s'acheva,
conduits par l'officier des rites, les mandarins
impériaux sortirent du Palais par les portes
de la Morale éclatante, de la Prudence pure,
du Midi, de la Paix céleste. Ils franchirent
le pont de la Rivière d'or. Devant la porte
de la Longue Paix située à l'est du
Palais, un banquet avait été
préparé par le ministère des
rites et des cérémonies. On drapa les
trois premiers reçus impériaux de
soie écarlate, les couronna de chapeaux
ornés de fleurs d'or. On trinqua à la
longévité de l'Empereur et à
la gloire de l'Empire. Puis, on aida les mandarins
à monter sur leurs chevaux magnifiquement
empanachés et l'escorte les raccompagna
à leur hôtel.
Chong Yang voyait son nom s'afficher dans les
boulevards de la capitale. La foule se bousculait
sur les trottoirs pour contempler son visage.
Parfois, du haut d'un pavillon, une fenêtre
s'ouvrait. De jeunes demoiselles, à demi
cachées par le rideau de gaze, riaient, se
donnaient des coups d'éventail, lui
lançaient des illades timides.
A l'auberge, le patron, bouleversé, le
supplia de venir habiter sa maison. Il
déménagea sa famille et offrit au
jeune mandarin ses valets et ses servantes.
Soudain, la nuit tomba et le silence se fit. Chong
Yang se laissa choir dans le lit. Une profonde
mélancolie le saisit. Combien de fois
avait-il rêvé de cette vie somptueuse
! Quel bonheur apporte une telle existence ?
Serait-il différent d'un lettré
ordinaire ? Certes, il ne serait plus jamais
affamé, et ne souffrirait plus du froid qui
s'abattait parfois sur la montagne. Mais à
quel prix ? Chong Yang savait ce qui l'attendait
à la cour. La bigoterie confucéenne
prêchait l'abnégation, le sacrifice,
la dévotion à l'Etat,
l'obéissance à son seigneur. Mais,
dans les livres d'histoire, on ne lisait
qu'intrigues, luttes pour le prestige, insatiable
soif d'accroître son pouvoir.
Un rêve réalisé est un
rêve qui s'efface. Jamais Chong Yang n'avait
été aussi lucide qu'en cet instant.
Si aujourd'hui, il acceptait le jeu de la Fortune,
demain, d'innombrables autres occasions de gloire
viendraient le tenter. Cet avenir lui donnait le
vertige.
Il pensa à Lü Yi. Ce fut pour lui une
consolation. Il la vit en robe vert émeraude
tresser des lanières de bambous. Simple,
humble, elle obéissait à des valeurs
opposées à celles de ce monde-ci. Il
allait rentrer à la maison. Lü Yi
déciderait de sa vie. Si elle voulait, il
abandonnerait le chapeau du lauréat et
quitterait la capitale.
Le lendemain, Chong Yang reçut les
présents de l'Empereur : une tunique de la
cour avec ses bijoux, des lingots d'or, des
rouleaux de brocart. Revêtu de sa nouvelle
tenue, Chong Yang devait se présenter au
Palais pour remercier Sa Grâce
impériale. Elle fit l'éloge de son
talent et lui confia une fonction
élevée. Lorsque Chong Yang eut
terminé ses longues prosternations,
l'Empereur lui demanda s'il était
marié. Chong Yang hésita. Il n'avait
jamais accompli la cérémonie de
mariage avec Lü Yi. Devenu rouge, il
répondit « non ».
Commença alors le long rituel des
félicitations et des remerciements. Les
fonctionnaires venaient les uns après les
autres chez le nouveau lauréat. Ils
cherchaient à s'attirer l'amitié du
jeune mandarin que l'Empereur avait daigné
complimenter. Ils lui offraient des lingots d'or.
Avec une patience faussement amicale, ils
brossaient le tableau de la cour.
Obséquieux, ils expliquaient les partis en
conflit et lui donnaient des avertissements. Chong
Yang rendait aux mandarins leurs visites. Il se
présentait chez les ministres. Les princes
et les ducs l'invitaient aux dîners. On
parlait réforme agraire, troubles
frontaliers, mutations importantes.
Accompagné de poètes
légendaires, de courtisanes
célèbres, on s'enivrait de la musique
jouée par les plus grands maîtres, en
dégustant des fruits exotiques dont le
transport avait épuisé hommes et
chevaux.
Le onzième jour, il reçut le
proviseur impérial, octogénaire
réservé et hautain. Messager du
prince Yi Yu, le frère cadet de l'Empereur,
il proposa à Chong Yang un mariage. Le jeune
prince, dit-il, ayant maintes fois aperçu le
nouveau lauréat, pensait que la
délicatesse de ses manières et
l'harmonie de sa physionomie présageaient un
avenir hors du commun. Il avait
décidé de conseiller à
l'Empereur son frère - bien sûr avec
l'accord de Chong Yang - de lui donner la main
d'une de leurs surs. Le proviseur, qui
connaissait cette princesse de quinze ans, ajouta
qu'elle avait un cur noble et une
beauté exceptionnelle.
Les paroles du vieillard plongèrent Chong
Yang dans le trouble.
Après ces quelques jours d'observation, il
avait compris les enjeux et les réticences
de la cour. Dix ans auparavant, l'Empereur
était monté sur le trône,
âgé de neuf ans à peine.
L'impératrice grand-mère observa les
règles ancestrales qui défendait aux
femmes la politique et refusa la régence. Le
pouvoir tomba aux mains des ministres cacochymes
qui avaient fait les beaux jours du règne de
Re Zong, le grand-père de l'Empereur.
Cependant, Wang Zhen, l'eunuque des rites,
jouissait de la confiance absolue de l'Enfant
céleste. Son autorité s'accroissait
au fil des jours et, bientôt, l'Empereur
adolescent ne pouvait plus se passer de lui. Quand
moururent l'impératrice grand-mère et
les ministres régents, Wang Zhen, soutenu
par les tortionnaires de Jin Yi7,
élimina les oppositions et s'installa au
pouvoir. Le prince Yi Yu, malgré son jeune
âge, avait l'esprit vif et
éclairé. Des ministres, unis par leur
haine contre l'eunuque Wang Zhen, s'étaient
rassemblés autour de lui et le
conseillaient. Si ce prince souhaitait marier Chong
Yang à sa sur, c'était pour
l'attirer dans son clan.
Pendant trois jours, Chong Yang feignit
d'être malade et s'enferma.
Devant l'Empereur, il avait affirmé vivre
seul. En évoquant l'existence d'une femme
dans sa vie, il se contredirait. Dissimuler la
vérité au Fils du Ciel est un crime
de lèse-majesté et on lui couperait
la tête. Célibataire donc, s'il
refusait la main d'une princesse, il serait un
insolent, un ridicule, bon pour l'exil.
On l'obligeait à choisir entre deux genres
de vie : être beau-frère de
l'Empereur, connaître la magnificence,
l'ascension exaltante, mais vivre parmi les tigres,
ou retourner à la tranquillité du
bonheur conjugal.
Pourquoi Amour et Ambition étaient-ils si
exclusifs !
Les festivités du mariage durèrent
trois mois. La capitale tout entière
était en liesse. Le nouveau membre de la
famille céleste séduisit le peuple
par sa dignité, sa beauté et son air
mélancolique.
Chong Yang avait emménagé dans un
palais somptueux, préparé pour le
jeune couple. Un jardin, orné de rocaille,
de kiosques, s'étendait dans la partie
arrière de la maison, devant la chambre
conjugale.
Un soir, il se réveilla, croyant entendre
Lü Yi l'appeler par son nom. Il se leva. Le
vent faisait bruire les feuilles et lui donnait
l'impression qu'elle était là,
quelque part dans l'obscurité.
« Lü Yi... » murmura-t-il.
Les pivoines se balançaient dans la brise,
chuchotant des remontrances.
La princesse était une jeune fille
intelligente qui savait prévenir le moindre
désir de son époux. Pour dissiper sa
tristesse dont elle ignorait la cause, elle fit
construire un bateau gigantesque, et, aux jours
d'été, le couple princier descendait
le Grand Canal, dégustant des mets
délicieux au son de la flûte. Elle
dressait des grues qui dansaient au clair de lune,
animait des fêtes où chantaient les
meilleures troupes d'opéra, organisait des
concours de poésie, bâtissait des
palais dans leurs vastes terres. Pour le convaincre
de son amour, elle lui choisissait, avec un soin
amoureux et tendre, les plus belles concubines,
dont les jeux lui faisaient oublier son
chagrin.
A la cour, le nouveau lauréat
possédait la froideur grave et la
clairvoyance qui imposaient le respect. L'Empereur
l'avait chargé des réformes agraires,
mission dont il s'acquitta avec brio. Chong Yang
rehaussa ainsi le prestige du prince Yi Yu. Mais il
avait autour de lui des ennemis. L'eunuque Wang
Zhen le haïssait. D'autres enviaient sa
fortune, mais admiraient son discernement, sa
patience, sa ténacité.
Impliqué dans les intrigues, il devint
cruel. Pour se préserver, il apprit à
amadouer les uns et détruire les autres. Il
avait sauvé des milliers de paysans de la
famine, mais aussi conduit des rivaux à la
torture, à la mort. Son caractère
changea. Il se mettait souvent en colère.
Parfois, il se réfugiait dans la solitude et
soudain resurgissait le gouffre de la vie qu'il
avait connue autrefois, après la disparition
de ses parents. Le silence le réconfortait
et l'oppressait. Alors il sonnait les serviteurs :
qu'on prépare un banquet !
Généraux, mandarins, courtisanes
arrivaient, son palais se remplissait de soieries,
de parures, de visages aimables. De douces louanges
lui faisaient oublier la montagne, les bambous, sa
chaumière.
Un soir, il rêva de Lü Yi.
« Félicitations », lui dit-elle en
s'inclinant légèrement. Il la
dévora des yeux. Elle n'avait pas
changé.
« Félicitations,
répéta-t-elle, d'une voix triste.
Vous êtes au comble de la gloire. »
L'émotion avait rendu Chong Yang presque
sourd. Il n'avait pas entendu ce qu'elle venait de
lui dire. « Enfin tu es là »,
soupira-t-il.
Il se leva, s'approcha d'elle pour la prendre dans
ses bras. Elle recula d'un pas.
Chong Yang avait songé mille fois aux
premiers instants de leurs retrouvailles. Jamais il
n'aurait imaginé que voir Lü Yi
suffirait à le combler d'une telle joie. Il
en oubliait qu'il était coupable. Il lui
semblait qu'ils s'étaient quittés la
veille, et Lü Yi lui avait tant manqué
! Heureux de la retrouver, il sourit.
Son sourire la blessa, elle disparut.
« Attends Lü Yi, attends ! Ne me laisse
pas seul ! »
Chong Yang se réveilla,
déchiré. Il se dégagea des
bras d'une concubine. Le jour n'était pas
encore levé. Il se glissa hors de la
chambre, prit des lingots d'or, se fit apporter un
manteau doublé de fourrure.
Prétextant qu'il était appelé
d'urgence à la cour, il sauta sur son cheval
et refusa qu'on le suivît. Dans une dizaine
de jours, escomptait-il, il serait à la
montagne et serrerait Lü Yi dans ses bras.
Dans la rue, il se retourna pour contempler son
palais. Des lanternes ornées de dragons
éclairaient les murs pourpres et les
portails hérissés de clous de bronze.
Les pavillons et les tours, de l'autre
côté de l'enceinte, dessinaient dans
la pénombre des ombres grimaçantes.
C'était la dernière image de sa
gloire. Lorsque le soleil serait levé, les
mauvais rêves dissipés, Chong Yang,
débarrassé de sa tunique de cour,
simple voyageur, rentrerait d'une traite à
la maison.
Le jeune homme allait lancer son coursier au galop,
quand plusieurs cavaliers firent irruption en
l'interpellant par son titre. Les eunuques lui
transmirent l'ordre de l'Empereur qui l'appelait
à la cour. Les Mongols avaient franchi la
frontière chinoise et envahi la ville de Ta
Tong.
Au milieu de la septième lune, l'Empereur
leva en hâte une armée de cinq cent
mille soldats et sortit de la Grande Muraille, par
la porte Jü Yong. Sur la route, Wang Zhen, qui
avait longtemps entretenu un trafic d'armes avec
les Mongols, tyrannisait les troupes. Faute de
provisions, les soldats mouraient de faim et de
froid. Avant d'arriver à Ta Tong, l'eunuque
persuada l'Empereur de retourner à
Pékin. L'armée chinoise en
débandade fut rattrapée par la
cavalerie mongole. Trois cent mille soldats
massacrés, une cinquantaine de mandarins,
autant de généraux périrent.
L'Empereur fut capturé.
Chong Yang rassembla les survivants, fit pendre
Wang Zhen et revint, vaille que vaille, à
Pékin. A la cour, bouleversé par la
défaite, on parlait déjà de
déménager la capitale dans le sud.
Chong Yang s'opposa à cette idée.
Soutenu par les généraux, il
plaça sur le trône le prince Yi Yu,
déjouant ainsi la menace des ennemis qui
tenaient l'Empereur en otage.
Au mois de la dixième lune, les Mongols
assiégèrent Pékin.
Décontenancés par la
résistance de la capitale, les barbares,
plutôt pilleurs que conquérants, se
retirèrent. Au retour dans les steppes, ils
relâchèrent leurs otages. Ying Zong,
revenu à Pékin, fut emprisonné
dans la Cité interdite par son frère
cadet, qui voulait préserver sa
couronne.
La guerre accrut le prestige de Chong Yang.
Désigné premier conseiller
impérial et grand maréchal par le
nouvel Empereur, il tenait la cour sous son
autorité si solidement qu'il ne craignait
plus personne. Même le Fils du Ciel n'osait
prendre une décision sans le consulter. Le
peuple le vénérait comme le sauveur
de la Chine. Il se déplaçait à
grand tapage : fanfares, bannières, escortes
et crieurs dégageaient les rues en
proclamant son titre. Son destin, mince ruisseau au
départ, était devenu un fleuve
torrentiel, constamment en crue. On venait implorer
clémence et protection. Ses directives
étaient suivies scrupuleusement. On
observait gestes et regards, on devinait ses
intentions et on les prévenait pour mieux le
servir. D'autres, ne pouvant l'atteindre,
cherchaient à corrompre ses domestiques,
redoutés comme des seigneurs.
Chong Yang venait d'avoir trente ans. Il voyait
s'étendre son pouvoir et sa richesse avec
ivresse et mélancolie. Sa grandeur le
flattait et l'inquiétait. Craignant
l'assassinat, il redoubla ses gardes et fit
goûter ses plats. Superstitieux, il
pratiquait toutes les religions. Pour attirer la
faveur des dieux, il fit construire dans les
environs de Pékin un temple taoïste,
une pagode tibétaine, un couvent bouddhiste,
et ordonna qu'en son nom on y priât. Avant le
siège de Pékin, il avait songé
à se détourner des honneurs pour se
retirer à la montagne, aujourd'hui, devenu
maître de l'Empire, soucieux de sa gloire
comme de celle de son propre foyer, il
renonçait à sa retraite.
Cependant, l'image de Lü Yi le poursuivait.
C'était le seul regret de cet homme presque
comblé. Gavé de mets raffinés,
il rêvait pourtant de sa cuisine frugale.
Entouré de beautés
célèbres, il regrettait qu'aucune
d'elles ne lui fût comparable. Il avait
besoin d'une femme comme Lü Yi, toute douceur,
pudeur et innocence. Les yeux baissés, elle
saurait le consoler. Ses sourires auraient
illuminé sa vie comme des rayons de
soleil.
Le remords de Chong Yang était si violent
qu'il voyait dans sa hantise une punition des
dieux. Effrayé, il imposa à la
princesse, son épouse, sa décision de
prendre une nouvelle concubine et envoya à
la montagne une troupe de soldats, valets,
servantes, musiciens. Il écrivit une lettre
à Lü Yi, dans laquelle il lui racontait
sa vie depuis son départ et expliquait sa
responsabilité à la cour. Il
implorait son pardon pour son silence et la priait
de venir à la capitale.
Après avoir mis la patience et l'espoir de
Chong Yang à rude épreuve, la
délégation s'en revint. L'intendant
qui la conduisait rendit à son maître
les rouleaux de brocart, les cassettes de perles et
les joyaux destinés à Lü Yi. Il
lui remit une lettre. Chong Yang reconnut son
écriture.
Lü Yi le remerciait pour ses présents.
Habituée à une vie rustique,
disait-elle, elle n'avait pas besoin de cette
abondance. Les années de séparation
n'avaient en rien altéré ses
sentiments. Elle vivait de ses souvenirs, heureuse
d'être entourée des objets qui lui
avaient appartenu. Son frère était
venu la chercher, mais elle avait refusé de
le suivre. Vouée corps et âme à
un homme, elle se considérait comme l'ombre
attachée à sa lumière. A la
cour, elle deviendrait son esclave, son jouet. Dans
sa montagne elle pourrait l'aimer et être
aimée de lui dans la vérité.
Puissance et richesse n'étaient que songes.
Elle attendrait son retour, s'il le fallait,
jusqu'à la fin de ses jours.
La lettre de Lü Yi désespéra
Chong Yang. Fou de rage, il bannit son intendant et
dépêcha son secrétaire
privé, suivi d'une escorte peu nombreuse et
sobrement vêtue, pour porter son message
à Lü Yi. Il la suppliait de venir vivre
auprès de lui. Pour elle, il bâtirait
une colline dans la campagne de Pékin, y
planterait une forêt de bambous, où,
à l'écart du monde, elle vivrait dans
le silence.
Le secrétaire parti, Chong Yang
recommença à souffrir d'impatience et
d'angoisse. C'était avec un plaisir sombre
qu'il revoyait en pensée la montagne, vaste
univers devenu confus et lointain. Il se rappelait
l'odeur du bambou mêlée à celle
de la cuisine, le bruissement du vent, le
goût du thé âpre, le
ruissellement des sources, de l'existence
enfuie.
Mais comment retourner à sa vie
antérieure ?
Un soir, Lü Yi lui apparut en rêve,
amaigrie. Ses yeux étaient cernés et
ses cheveux ternes.
Elle avait poussé un soupir. Après
avoir examiné longuement Chong Yang, elle
l'avait imploré d'une voix faible de revenir
à elle.
En entendant ces mots, Chong Yang sentit ses
entrailles se déchirer. Il voulut lui parler
de ses tristesses, lui dire combien elle lui
manquait. Il était prêt à lui
avouer que sa vie de dignitaire était
devenue une prison.
Mais étranglé par l'orgueil, il garda
le silence.
Lü Yi le fixa de ses yeux devenus encore plus
noirs. Soudain, effrayée par une image
à elle seule visible, elle couvrit son
visage de ses mains et s'éloigna dans
l'obscurité. Chong Yang, la voyant
disparaître, cria son nom pour la retenir.
Elle ne répondit pas. Il entendit le
tintement des anneaux de jade et la nostalgie du
bonheur d'hier s'empara de lui. Secoué de
sanglots, il se réveilla.
Le second cortège revenu, on remit à
Chong Yang une nouvelle lettre. Lü Yi lui
prêchait la sagesse. Elle lui conseillait de
se retirer aussitôt de la cour comme si elle
y voyait un danger imminent.
Chong Yang se fâcha. Pourquoi l'attente,
pourquoi l'obstination ? Il croyait connaître
la réponse.
Elle avait décidé de défier
son inconstance par sa fidélité, sa
vanité par son humilité.
Personne, excepté elle, n'avait osé
le contredire, lui désobéir. Chong
Yang finit par se révolter contre celle qui
le hantait, le jugeait, et méprisait sa
puissance. Il rappela son secrétaire
privé et lui fit porter à Lü Yi
une lettre vierge, signe de rupture, et des lingots
d'or.
Une nuit, alors qu'il était seul sur la
véranda, une femme vêtue d'une robe
vert émeraude lui apparut au milieu d'une
sombre étendue de pivoines. Il sursauta,
croyant rêver. Mais elle se mit à
parler. Sa voix était claire et distincte
malgré le bruissement des fleurs.
« Pourquoi ne me laissez-vous pas attendre ?
l'interrogea Lü Yi. Pourquoi m'ôtez-vous
l'espoir ? »
Elle s'interrompit pour reprendre son souffle. Son
visage était pâle. Chong Yang remarqua
qu'elle s'était habillée comme la
première fois, lorsqu'elle était
venue à lui en palanquin. Ses cheveux, ayant
retrouvé leur éclat, luisaient dans
la nuit. Elle était légèrement
maquillée et son visage rayonnait. Sa robe
de soie doublée laissait voir, au niveau du
col, une seconde robe turquoise. Elles
étaient attachées par une agrafe
d'émeraude et une ceinture tressée de
fils d'or. Cinq anneaux, noués par le
même ruban, y étaient suspendus. Le
premier avait la couleur des feuilles d'automne, le
deuxième celle des flammes, et le dernier
était cramoisi comme le sang.
« Vous m'ordonnez de rompre, dit-elle,
désespérée. Je vous
obéis ! Adieu, Chong Yang. Vous m'avez
donné la vie, vous m'avez soignée
avec tendresse. Vous m'avez inspiré un
sentiment si fort que je suis incapable de lui
donner un nom. Vous m'avez mal comprise. Je ne vous
méprise pas. J'ai seulement cherché
à m'élever jusqu'à vous.
Maintenant, puisque je ne peux plus vous suivre, je
vous rends ma vie ! »
Chong Yang voulut lui parler, mais elle
détourna le visage. Un vent violent traversa
le jardin et fit onduler sa robe. A la
clarté de la lune, il vit ses pieds
s'enfoncer dans la terre ; ses cheveux
s'éparpillèrent dans l'air et se
transformèrent en branches sveltes. Ses
yeux, sa bouche, son nez se fondirent dans une
écorce écailleuse qui couvrait peu
à peu sa peau.
Lü Yi avait disparu. A sa place, un saule
pleureur agitait ses branches, bruissant comme si
la jeune femme parlait encore. Etonné, Chong
Yang n'eut pas le temps de prononcer un mot. Les
feuilles du saule se mirent à jaunir, se
détachèrent de la branche,
tourbillonnèrent dans le vent avant de
passer par-dessus le mur. En un instant, l'arbre se
dessécha, et il ne resta plus qu'un tronc
vide de toute sève.
Qing Yi, que Chong Yang n'avait pas vu depuis
longtemps, apparut à l'entrée du
jardin. Il se précipita vers le saule
pleureur, le serra dans ses bras et le baigna de
ses larmes.
Puis, il se retourna vers Chong Yang qui
l'observait, stupéfait. Il lui dit : «
Nous ne sommes pas des humains, mais les deux
saules que vous avez plantés sous votre
fenêtre. Lorsque nous étions enfants,
ma sur fit le serment de récompenser
votre bienfait. Maintenant, le destin nous oblige
à vous quitter. »
Il s'inclina devant Chong Yang et disparut dans
l'obscurité.
Chong Yang se réveilla soudain, et son
regard parcourut le jardin. Il n'y trouva rien
d'inhabituel. Les pivoines, bercées par le
vent de la nuit, murmuraient comme si quelqu'un
parlait tout bas.
Le messager que Chong Yang avait envoyé
à la montagne arriva à Pékin.
Il lui rendit les lingots d'or.
Des conflits éclatèrent à la
frontière. Chong Yang prit son sceau de
grand maréchal et quitta Pékin. On
l'avertit du risque de s'absenter de la cour. Mais
Chong Yang s'ennuyait à la capitale. Il
souffrait d'un étrange abattement que seule
la guerre, croyait-il, pouvait guérir.
Au-delà de la Grande Muraille, dans le pays
des barbares, le vent faisait rouler des pierres
grosses comme la roue des chars. Au hennissement
des coursiers répondaient en écho le
son rauque des cornets, le claquement des drapeaux,
le cliquetis des fers. La tension, l'angoisse et
l'orgueil étaient si exaltés que
Chong Yang y trouvait une
sérénité nouvelle.
Au milieu de la sixième lune
tombèrent d'épais flocons de neige,
pareils à des plumes d'oie. Après les
batailles, la blancheur du sol était
bafouée par des cadavres d'hommes et de
chevaux, par des herbes teintées de
sang.
L'Empereur lui envoya une dépêche. Il
agonisait. Chong Yang regagna la capitale d'un
trait. A la porte du Palais, il fut
arrêté par les gardes
impériaux.
Quelques ministres, profitant de l'absence de Chong
Yang et de l'agonie de Yi Yu, avaient fait
encercler le Palais par l'armée.
Après le coup d'Etat qui l'avait
libéré et la mort de Yi Yu, Ying Zong
reprit sa couronne et condamna Chong Yang à
la peine capitale. Un an plus tard, sa peine fut
commuée à cause de son mariage avec
une princesse impériale et on l'exila
à la Falaise du monde.
La route traversait sa ville natale. On emprunta
l'avenue principale. Attirée par le bruit
des gongs et de la chaîne de fer que Chong
Yang traînait aux pieds, la foule se
rassemblait sur les trottoirs et s'amusait à
voir un criminel passer. Chong Yang aperçut
sa maison qu'il n'avait plus revue depuis
l'âge de douze ans. Il supplia les gardes de
le laisser entrer, leur offrant les quelques
sapèques qu'il portait sur lui.
Les volets étaient tombés, les
mauvaises herbes avaient poussé sur le toit
de cette demeure jadis somptueuse. On avait
démoli le mur, extirpé les
incrustations de marbre, abattu les colonnes,
détaché les châssis de porte en
bois précieux. Les pillards avaient tout
enlevé, tout volé. Il ne restait rien
de son enfance.
Devant les fenêtres de sa chambre, couvertes
de poussière et de toiles d'araignée,
se dressaient les troncs pourris de deux saules
pleureurs. Chong Yang revit la scène de sa
séparation avec Lü Yi : il
l'entraînait tendrement sous le plus vieux
des arbres ; ils juraient de se retrouver
dès le début d'une prochaine vie,
unis comme frère et sur.
Pourtant, devant lui, Chong Yang n'avait que les
ténèbres.
1. Jia Dao (779-843) : poète de la dynastie
Tang.
2. Sous la dynastie Ming, le bourg de Jingde
était réputé pour ses
manufactures de porcelaine.
3. Poème de Tao Hong King (452-536), ermite
ayant consacré sa vie à l'alchimie et
aux sciences occultes afin d'obtenir
l'immortalité.
4. Zhang Hua (232-300) : poète de la
dynastie Jin.
5. Ces quatre livres sont L'Entretien avec
Confucius, Meng Zi, Le Juste
Milieu, La Connaissance immanente.
6. Sous la dynastie Ming, les fonctionnaires d'Etat
se divisaient en neuf catégories. Les robes
de couleur vermillon et brodées d'images
d'oiseaux étaient réservées
aux mandarins de la première à la
quatrième catégorie, tandis que les
généraux d'armée portaient la
robe brodée d'images de fauves.
7. Jin Yi, « les gardes aux tuniques de
brocart », un ministère
spécifique à la dynastie Ming
(1368-1644). Sa fonction consistait à
veiller sur la sécurité de l'Empereur
et de l'Etat. Il jouissait d'une totale autonomie
vis-à-vis du ministère de
l'Intérieur et du ministère de la
Justice.
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