Premiers chapitres
Jacques Rigaud
Vivre à propos


Ancien directeur du cabinet de Jacques Duhamel, ministre des affaires culturelles de Pompidou, ancien PDG de RTL et président de l'Association des centres culturels de rencontre, Jacques Rigaud est l'auteur de plusieurs essais comme La Culture pour vivre (Gallimard, 1975), Libre culture (Gallimard, 1990), l'Exception culturelle (Grasset, 1995) Les Deniers du rêve (2001), et de récits plus littéraires et autobiographiques comme Le Bénéfice de l'âge (Grasset, 1993), Un Balcon sur le temps (Grasset, 1999) dont le présent ouvrage est le prolongement.
CHAPITRE PREMIER

Vivre à propos


orsque, à l'âge de quinze ans, en classe de première, j'entendis notre professeur de lettres inaugurer tout à trac son enseignement par la lecture de quelques pages des Essais, je me sentis d'emblée, les découvrant, en familiarité avec Montaigne, comme avec un vieil oncle tour à tour jovial et bougon, qui en sait long sur la vie, à la fois blasé et armé de fortes convictions. Pour marquer le coup, Monsieur Chagnon nous fit apprendre par cœur l'avertissement " Au lecteur " qui est gravé dans ma mémoire.
Je n'ai cessé de fréquenter l'auteur du " livre de bonne foi ", à petites doses ou intensément. Celui-là qui osait parler de soi, " sans contention ni artifice ", me parlait en vérité de moi. Depuis plus d'un demi-siècle, à tous les âges de la vie, Montaigne m'a révélé à moi-même. Je possède sept éditions de son œuvre, pas moins. J'aime passer de l'une à l'autre ; la langue y est originale ou modernisée , l'appareil critique, fort divers. Je butine comme il sied, la lecture de Montaigne ne se concevant pas sans fantaisie. Il ne pose jamais au maître qui assénerait sa façon de voir, en invoquant une autorité supérieure dont il se prétendrait l'interprète qualifié. " Je n'ai point l'autorité d'être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui " (Livre I chapitre 26). C'est en affichant tranquillement sa subjectivité qu'il est révolutionnaire : " On me fait haïr les choses vraisemblables quand on me les plante comme infaillibles " (L III c 11). Après lui, Pascal et Descartes, Spinoza ou encore Leibniz oseront aussi penser par eux-mêmes et fonderont leur magistère, non sur l'Ecriture, l'Eglise ou quelque Sorbonne, mais sur l'autorité que ces aventuriers de l'esprit tiraient d'une recherche solitaire, à mains nues, héroïque pour tout dire.

Montaigne m'est cher pour une autre raison. Nous autres, gens d'Aquitaine, tirons gloire des " trois M " que nous avons donnés à la littérature française : Montaigne, Montesquieu et Mauriac. Certes, la Bretagne a autant de titres à se réclamer de Chateaubriand, de Renan et de Segalen, et la Normandie de Corneille, Maupassant et Flaubert. Ou encore le Val de Loire de Rabelais, de Ronsard et de Balzac ; mais hormis le lieu de naissance, peu d'éléments rapprochent ces auteurs. Il en va autrement chez nous. C'est du moins ce que nous prétendons. Dans La Raison de l'autre, Jean Lacouture a relevé ce que ces trois écrivains, à tant d'égards dissemblables, ont en partage : l'humanisme, l'ouverture au monde, le sens de la cité et du bien commun, une souveraine liberté d'esprit qui brave les préjugés de leur temps ou de leur classe, mais aussi un attachement viscéral de propriétaire à une terre, " la terre que j'ai sous les pieds " à laquelle Montesquieu se réfère souvent. Quand on est chez eux, à Saint-Michel, à La Brède ou à Malagar, on comprend que chacun de ces lieux ait pu inspirer toute une œuvre. Si voyageurs que furent Montaigne, Montesquieu et dans une moindre mesure Mauriac, la fidélité aux racines nourrit leurs écrits et les imprègne d'une saveur qui est pour nous autres, gens de là-bas, inimitable. Certes, nous comptons aussi, aux marges de la province, Brantôme, Fénelon, Francis Jammes, mais ce sont de moindres seigneurs entre lesquels, au demeurant, on serait bien en peine de trouver des traits communs, tandis que nos " trois M ", eux, il nous plaît de les associer dans une même dévotion.

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