JACQUES
RIGAUD
Un balcon sur le temps
Jacques Rigaud a
passé vingt ans au Conseil d'État,
puis a dirigé le cabinet de Jacques
Duhamel, ministre de la Culture. Il est
aujourd'hui PDG de RTL. Il est aussi l'auteur de
plusieurs livres, dont Le
Bénéfice de l'âge
(Grasset, 1993) et L'Exception culturelle
(Grasset, 1997).
CHAPITRE PREMIER
Une chartreuse en Guyenne
Quand
je m'y suis mis quelquefois à
considérer les diverses agitations des
hommes et les périls et les peines où
ils s'exposent dans la cour, dans la guerre,
d'où naissent tant de querelles, de
passions, d'entreprises hardies et souvent
mauvaises
, j'ai dit souvent que tout le
malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est
de ne savoir pas demeurer en repos dans une
chambre
De là vient que les hommes aiment tant le
bruit et le remuement. De là vient que la
prison est un supplice si horrible. De là
vient que le plaisir de la solitude est une chose
incompréhensible
Blaise Pascal, Pensées.
C'est à la nuit tombée que je suis
arrivé au Bois-la-Belle, en ce début
d'automne. Appliquant à la lettre un
protocole minutieusement élaboré
avant de quitter Paris, j'ai commencé par
faire le tour des pièces de cette chartreuse
de Guyenne pour vérifier que je n'en avais
oublié aucun détail depuis ma visite,
au printemps, avec l'agent immobilier. J'ai
déchargé ma voiture, suspendu des
costumes et posé quelques cartons de livres
devant la bibliothèque. J'ai avalé
distraitement le repas froid laissé par la
gardienne, suivant les instructions données
par téléphone quelques jours avant.
J'ai ensuite allumé le feu que j'avais fait
préparer et rêvé longuement, un
verre d'armagnac à la main, devant les
bûches de chêne dont le
crépitement et le souffle léger
soulignaient le silence ambiant plus qu'ils ne le
troublaient.
J'ai toujours aimé m'installer ; même
dans une chambre d'hôtel où je ne dois
passer que quelques heures de sommeil, je prends
possession des lieux pour marquer mon territoire et
tracer comme un réseau d'habitudes qui ne
seront pas. Manie du confort, besoin de se rassurer
? je ne sais. Casanier de tempérament,
nomade par nécessité, tout projet de
voyage m'excite d'emblée ; et au dernier
moment, je me reproche d'avoir accepté une
invitation qui m'éloigne de mes foyers. De
là vient peut-être ce constant souci
d'ancrage. Il n'est qu'un jeu. Je n'en suis pas
dupe, mais il m'amuse toujours.
Ce soir-là en Guyenne, l'affaire
était autrement sérieuse. C'est qu'il
était question d'un séjour de longue
durée et d'un genre bien particulier. Avec
la sourde inquiétude que l'on éprouve
en entrant en possession d'une maison ancienne,
dont on ne sait si elle va nous adopter ou bien
nous rejeter par mille signes d'hostilité
qui ne trompent pas - parquets qui grincent, portes
qui se bloquent, volets qui claquent sans raison -,
j'ai pris mes quartiers de nuit dans la
bibliothèque. Il y a un plaisir particulier
à dormir dans « le silence que font les
livres », dont Julien Green a noté dans
son Journal la qualité singulière.
Cette pièce m'avait séduit lors de ma
première visite et j'avais deviné
qu'elle serait, le jour venu, mon lieu
d'élection. Les boiseries sombres, les
poutres du plafond, le parquet de chêne aux
larges lattes, les murs épais, les
fenêtres étroites et les portes basses
lui donnaient, en dépit de ses dimensions
assez vastes, un aspect intime, propre au
recueillement. On devait s'y sentir
protégé de la chaleur de
l'été comme des vents coupants de
l'hiver. La présence d'un divan confortable,
recouvert de velours havane, était une
raison supplémentaire de m'y établir,
même si j'avais trouvé bien du charme
à la grande chambre, de l'autre
côté du hall d'entrée, si
claire et gaie avec ses tissus anciens, son parquet
blond et son vaste lit tout blanc. En fonction des
circonstances et des fantaisies dont j'étais
résolu à agrémenter
l'austérité de mon séjour, je
n'excluais d'ailleurs pas d'utiliser à
l'occasion cette chambre.
Le sommeil, ce soir-là, a tardé
à venir. Les draps humides m'ont fait
regretter de ne pas avoir sous la main un «
moine », comme on dit ici. C'est un double
arceau de bois que l'on place entre les draps qu'il
gonfle comme le ferait le corps d'un
ecclésiastique ventru, d'où son nom.
On dépose sur la plaque de fer qui en forme
le centre une casserole remplie de braises ardentes
recouvertes d'une fine couche de cendres.
L'appareil étant retiré prestement au
bout d'une demi-heure, se glisser, nu de
préférence, dans le lit ainsi
réchauffé et odorant est un des plus
rares plaisirs que je connaisse depuis mes vacances
d'enfant, non loin de là, en Agenais. Cette
fois, il m'a été refusé. Mon
sang demeure cependant assez ardent pour
répandre autour de lui, en peu d'instants,
la chaleur nécessaire au repos ; mais
dès le lendemain, je me suis mis en
quête de cet ustensile, certain d'en trouver
un à l'abandon dans le grenier ou dans la
grange de cette vieille demeure ; et de fait, j'en
décrochai un, couvert de toiles
d'araignée, suspendu à une poutre du
vaste grenier.
Au réveil, de la brume enveloppait le petit
bois à l'arrière de la maison et les
allées du jardin, qui descendent,
passé les communs, jusqu'au grand portail de
pierre. L'horizon de collines, au-delà des
vignes et des champs, se dérobait à
la vue. J'ai attendu que se dissipent ces
nuées pour faire le tour de la
propriété dont, dans un premier
temps, je ne prévoyais pas de sortir, sauf
en cas d'absolue nécessité.
Auparavant, après avoir absorbé selon
ma coutume un fort café à
l'italienne, j'avais revisité la maison : la
salle à manger avec ses dalles de pierre et
sa haute cheminée mi-paysanne,
mi-seigneuriale, le salon rouge et les trois
chambres se sont vu tour à tour assigner une
fonction, compte tenu de leur lumière propre
et du rythme que je voulais imprimer à mon
existence en ce lieu : méditation,
écriture, musique, lecture et
d'éventuelles visites pour lesquelles j'ai
prévu d'emblée une chambre à
donner. Il y avait quelque superstition dans cette
décision puisque je venais en ce lieu pour y
être rigoureusement seul ; mais la frayeur
inavouée que m'inspirait ce choix trouvait
comme un réconfort dans cette disposition
prise dès mon arrivée pour l'accueil
d'un improbable visiteur.
Tel a été le début de
l'étrange aventure qui m'a conduit en ce
lieu. Une longue série de jours, tous
semblables en apparence et à chacun desquels
j'entendais, libéré de toute entrave,
donner une tonalité propre à
évacuer toute monotonie.
J'avais en effet décidé de suspendre,
pour une année entière, une vie
surchargée d'activités, tissée
de mille liens, entrecoupée de voyages,
encombrée d'obligations en tous genres. Une
de ces vies à la fois pleines et
hachées, riches de sens et
éclatées, où l'on joue cent
personnages jusqu'à oublier d'être
soi-même. Tous ces regards que les autres
portent sur moi en fonction de l'idée qu'ils
s'en font et de ce qu'ils en attendent ont fini par
composer un personnage dans lequel je peine
à me reconnaître et qu'il m'arrive,
dans mes mauvais jours, de détester. Seuls
des yeux d'enfant ou les gestes de l'amour
parviennent à réunifier un bref
instant l'être que tiraillent et morcellent
ces sollicitations contradictoires. A ce train, on
finit, si l'on n'y prend garde, par se perdre de
vue.
C'est pour me retrouver, avant d'y être
contraint par les échéances du
vieillissement et de la retraite, que j'avais
décidé cette parenthèse. Une
année de solitude, soigneusement
préparée. Un arrêt au bord du
chemin. Une pause philosophique. Non une de ces
années sabbatiques où l'on change
d'activité, s'adonnant à quelque
travail de recherche, voyage d'étude ou
mission d'intérêt
général. Une manière
résolue de rentrer en soi-même, avec
toutes les apparences d'un parfait narcissisme et
d'un monstrueux égoïsme. C'est cela,
entre autres, qui m'avait fait longtemps
hésiter mais je m'étais
décidé à assumer ce choix,
convaincu que mes raisons étaient plus
pures, plus dignes aussi, quoi qu'aient pu penser
ceux que j'ai tenus informés de mon projet,
sans trop m'étendre sur ses motifs
intimes.
Que de fois avais-je rêvé de cette
évasion quand, considérant mon emploi
du temps, je le découvrais plein comme un
uf pour des semaines, sans le moindre espace
disponible pour une improvisation, une fantaisie.
« Ah ! Que ne suis-je assis à l'ombre
des forêts », me disais-je, comme
Phèdre. Bien que mon corps soit un serviable
compagnon qui ne m'a guère manqué
plus de trois fois vingt-quatre heures en
quarante-cinq ans de vie active, j'avais parfois
souhaité d'être atteint par une de ces
maladies pas trop graves, ni trop douloureuses,
n'entraînant pas de séquelles, mais
exigeant une longue convalescence, et qui
m'eût procuré le loisir, à
supposer que m'en vînt alors le goût,
de lire tous les livres délaissés, et
d'échapper au temps toujours compté.
J'aurai été privé de cette
grâce sans doute illusoire.
Il n'est pas jusqu'au temps des vacances qui n'ait
été, presque toujours, aussi rempli
que celui du travail, avec seulement un rythme un
peu relâché ; cependant, les articles
à écrire, les conférences
à préparer, sans parler des livres en
chantier, du lourd courrier quotidien qui me suit,
des agressions du téléphone et de la
télécopie, tout cela envahissait des
jours en principe disponibles pour la
détente, la lecture, le jeu, la vie de
famille. J'ai aspiré à des
séjours lointains, à des
croisières au bout du monde qui obligent
à rompre les amarres. Des tournées de
conférences, des colloques au Japon, au
Canada ou en Amérique latine, ou de simples
voyages d'affaires en Europe que je m'arrangeais
pour prolonger un jour ou deux afin de pouvoir
visiter musées, églises et monuments,
m'avaient fait pressentir la volupté de ces
ruptures. Il fallait toutefois en payer le prix au
retour : si courtes que soient ces absences, une
semaine entière n'était pas de trop
pour résorber l'arriéré de
dossiers, rendez-vous, réunions, notes,
communications en tous genres, sans parler des
journaux et périodiques sur lesquels je ne
me suis jamais résolu à faire
l'impasse, intoxiqué de presse que je suis
depuis l'enfance, ayant appris à lire dans
les Paris-Soir, Intransigeant et Excelsior du
magasin familial.
Voyageant tout au long de l'année, je
maugrée d'avoir à défaire sans
cesse ma valise pour la refaire aussitôt ou
presque. Je ne suis donc guère, en
été, d'humeur vagabonde et je n'aime
rien tant que retrouver alors mes lieux familiers,
là surtout où l'odeur de mes pins, la
blondeur des sables au bord de l'océan et
jusqu'aux facéties des écureuils me
replongent dans une enfance qui ne m'a jamais
vraiment quitté et que je retrouve dans le
regard de mes neveux, de mes enfants et des petits
qui les suivent.
Il y a des sorts pires que le mien et je ne songe
pas une seconde à me plaindre. Sans
même parler de la détresse des
sans-emploi de tous âges, tant de gens
s'ennuient pendant la vie active et plus encore
dans le temps qui suit, qu'il serait inconvenant de
me lamenter à propos d'une existence que
j'ai choisie et organisée comme elle l'est.
Beaucoup de mes servitudes, au demeurant, sont
volontaires. Rien ne me contraignait à
ajouter à des charges professionnelles
déjà lourdes des engagements
multiples qui absorbent mon temps libre, au
détriment de la vie de famille, des instants
que l'on doit à ses amis et aussi, pourquoi
le cacher ?, de la vie spirituelle.
En outre, je suis ainsi fait que je veille à
être, dans la mesure du possible, disponible
pour tous ceux, anciens élèves,
collaborateurs des époques
antérieures, amis et leur descendance, gens
du milieu culturel ou de l'audiovisuel, qui
attendent de moi aide ou conseil. Je me dis que
c'est un devoir pour ceux qui occupent une
position, comme on dit, d'être d'une certaine
manière au service des autres. J'ai
conscience, ce faisant, de manquer trop souvent aux
êtres qui me sont chers au profit d'autres
qui ne me sont rien, et dont je n'attends
même pas un signe de gratitude, accueillant
celui-là, quand il vient, comme une
récompense inattendue.
Que de fois ceux qui accaparaient ainsi mon temps,
en toute bonne conscience, m'ont exprimé
ingénument leur étonnement que je
parvienne ainsi à mener de front tant
d'activités
Que répondre ? Que
je sais travailler vite, dormir peu et bien,
m'astreindre à une discipline de fer ? Ce
serait les encourager à être encore
plus importuns, voire à refiler à
d'autres la bonne adresse
Bien que
protégé des fâcheux par un
secrétariat vigilant, je ne parviens pas
toujours à leur échapper. Mes
brusqueries, mon laconisme, des façons
parfois expéditives peuvent les surprendre,
mais ils me les passent avec cette sorte
d'indulgence que l'on a pour ceux que l'on juge,
à tort ou à raison, importants. De
tous mes fardeaux, le plus pesant est
peut-être celui-là, qui me fait tour
à tour confesseur, assistant social, avocat
conseil, orienteur ou protecteur. La mobilisation
qu'il requiert finit par occuper tous les
interstices d'un temps programmé, chassant
de ma vie toute vraie disponibilité,
c'est-à-dire en fin de compte la
liberté. Cependant, enserré dans tant
de réseaux et considéré comme
plus influent que je ne suis, je ne suis pas
parvenu jusqu'ici à m'exonérer de ce
que je regarde comme un devoir d'état.
Plus que naguère en effet, je perçois
dans le temps où nous sommes, et pas
seulement chez les plus jeunes, un intense besoin
d'écoute et de considération. Ce
temps accordé, cette attention offerte,
même s'il ne s'ensuit aucune
conséquence concrète, maints exemples
me prouvent qu'ils ne sont pas vains. Une remarque
improvisée, une question posée, un
conseil ou une mise en garde de bon sens,
inspirée par l'expérience, voire le
simple fait d'écouter peuvent apporter au
visiteur plus qu'on ne croit. Nombreux sont ceux
qui me l'ont dit après coup, contribuant
ainsi à ma persévérance dans
ce qui n'est ni un sacerdoce, ni un exercice
philanthropique, et pas davantage une cure de bonne
conscience, mais tout simplement un service.
Au-delà de la petite satisfaction de
vanité qu'engendre, il faut bien l'avouer,
le fait d'être ainsi sollicité, cette
disponibilité me procure une sorte de
profit, assurément non escompté mais
bienvenu. Quand je considère un certain
nombre de personnages de mon espèce, je suis
en effet frappé par leur dureté,
apparente du moins, et par leur isolement. J'en
connais dont toute décision semble le fruit
d'un froid calcul ; on dirait qu'ils ne parlent, ne
reçoivent, et même ne golfent ou ne
dînent en ville qu'en fonction de
l'intérêt direct et
vérifié de ces minutes dont chacune
est gérée comme un investissement. Il
en est peut-être parmi eux qui dissimulent
par pudeur un véritable altruisme et qui,
à l'insu de tous, font le bien autrement
qu'en signant des chèques ; mais hormis ces
quelques-uns, combien d'autres sont des Harpagon du
calendrier et de l'horloge. S'affranchir si peu que
ce soit de cette rigueur utilitaire, accueillir des
visiteurs dont on n'attend rien d'autre qu'une
perte de temps, toujours difficile à
compenser, ce n'est pas seulement être
attentif aux problèmes de ses semblables,
c'est préserver en soi-même une part
d'humanité. Il n'en coûte pas
seulement du temps. S'il ne s'agit que d'un coup de
piston, d'un service banal à rendre, d'une
recommandation à donner, l'affaire est vite
réglée, et aussitôt
oubliée ; mais dans bien des cas, en
présence d'une vraie détresse, d'un
individu désemparé, d'une situation
sans issue, on imagine mal la dépense
d'énergie mentale et même affective
dans laquelle on se trouve engagé, pour peu
que l'on accepte d'apporter une aide ou seulement
d'accorder une écoute. On y est d'autant
plus porté que l'interlocuteur s'exprime
avec dignité, sans chercher à
émouvoir. J'ai plus d'une fois
été bouleversé par de
semblables rencontres, par ce qu'elles avaient de
poignant, hanté que j'étais par la
crainte de décevoir ou la rage de me sentir
impuissant. Il est ainsi des drames ou des
angoisses dont je n'ai été que
témoin et qui m'obsèdent comme des
remords, faute d'avoir pu les résoudre ou en
atténuer les conséquences.
Le propre d'une existence aussi organisée
est que le faisceau de responsabilités et de
charges qui la compose devient peu à peu
indénouable. Ce sont d'ailleurs les
engagements les plus libres qui sont les plus
malaisés à rompre. Lorsque l'on est
jugé indispensable par ceux qui vous ont
confié une mission, il n'est d'autre issue
que de poursuivre ce que l'on fait sans se poser
plus de questions qu'un buf sous le joug.
C'est mon sort, jusqu'à nouvel ordre. J'ai
du moins assez d'énergie pour refuser
désormais tout nouvel engagement. Encore
m'arrive-t-il parfois de céder à des
propositions à première vue anodines
dont je mesure tardivement les sujétions,
après les avoir acceptées par
légèreté, par politesse et
parfois par vanité. Je me sens tenu de
poursuivre là où je suis
engagé, souvent depuis vingt ans ou plus,
tant il est vrai que rien d'important dans la vie
ne s'obtient que dans la durée et par
l'obstination.
La conséquence de ces activités
multiples et de ces engagements entrecroisés
est que l'on ne se voit plus vivre et que l'on fait
tout trop vite. Si organisé que l'on soit,
et habitué à passer d'un sujet
à l'autre, de la préparation d'un
conseil d'administration à celle d'un cours,
d'une conférence ou d'un article, d'une
réunion budgétaire à un
colloque sur le patrimoine, d'une audience
ministérielle à la visite d'un
artiste en quête de mécénat, on
finit par s'épuiser dans ces changements
perpétuels de registre, même si l'on
se dit pour se consoler qu'ils fouettent la
cervelle et prémunissent contre toute
sclérose. Quand je me suis vu, à
plusieurs reprises, noter sur le programme de
concerts auxquels j'assistais pourtant avec plaisir
toute une série de choses à faire
dans les jours suivants, j'ai compris qu'il y avait
danger.
Je nourrissais depuis des années le fantasme
de suspendre ces innombrables activités, ce
« remuement » dont parle Pascal, faute de
pouvoir y mettre un terme avant longtemps. C'est
sans doute parce que j'ai une perception aiguë
du temps, et de la durée, que l'idée
m'est alors venue de tout arrêter pendant un
an, pour réapprendre à vivre en
cassant net tous ces automatismes qui font de nous
des machines à vivre plus que des
êtres vivants. Ne plus consommer la
durée, mais la savourer. Ne plus courir
après le temps, mais le capter comme on
recueille entre ses mains l'eau fraîche d'un
torrent. Revenir à soi, comme l'on dit de
quelqu'un qui, évanoui, reprend
connaissance. Rentrer en soi-même pour
vérifier que ce n'est pas le vide que l'on y
trouve, mais une conscience en éveil, une
vie intérieure à l'abri du tumulte
que fait le monde et peut-être, qui sait ?
une pensée.
J'aurais pu songer à bien des
manières classiques d'opérer cette
parenthèse : une retraite dans un
monastère ou dans quelque kibboutz ou
ashram, un tour du monde ou encore un séjour
prolongé dans une des villes que j'aime,
Rome, Londres ou Barcelone. J'ai, par acquit de
conscience, étudié ces
hypothèses mais pour les écarter
promptement, voulant par-dessus tout une solitude
et une liberté absolues, sans aucune
contrainte extérieure, afin d'opérer
ce retour sur moi-même à l'abri de
tout regard et de tout bruit. Je crois être
le contraire d'un misanthrope et je n'entendais pas
fuir le genre humain ; mais j'avais besoin
d'être pour un temps à l'écart
de tout et de tous. L'aventure ne pouvait
être qu'intérieure, comme un voyage au
bout de soi.
L'épreuve à laquelle j'entendais me
soumettre me paraissait assez rude pour ne pouvoir
l'imaginer ailleurs que dans cette Aquitaine
où j'ai mes racines ; je devais toutefois
exclure les lieux familiers qui m'auraient
donné du vague à l'âme dans les
moments difficiles d'une expérience aussi
austère. Il me fallait donc un lieu nouveau
et sans mémoire, mais dans la région
qui m'est chère entre toutes. L'inconnu,
c'est en moi que je voulais le trouver, non dans
les autres ou au-dehors.
C'est ainsi que j'ai jeté mon dévolu
sur cette chartreuse, comme on appelle en Guyenne
certaines maisons de maître,
édifiées au xviie ou au xviiie
siècle et parfois, comme celle-ci, sur des
fondations plus anciennes.
Généralement de plain-pied, elles ont
des façades longues et basses, que viennent
souvent lécher des vignes. Ni anciennes
fermes, ni châteaux ou manoirs, ce sont, avec
la sobre élégance qu'implique le
terme, des demeures. C'est dans l'une d'elles que
j'ai choisi de vivre seul, une année durant.
Il me fallait une maison toute meublée, en
état de marche comme l'était
justement celle-ci, afin de pouvoir entrer sans
préambule ni embarras dans le cur
même de l'exercice auquel j'entendais me
consacrer. A peine quelques aménagements
s'imposaient-ils mais sans urgence, que je
confierais le moment venu aux corps d'état
compétents, étant l'homme le moins
bricoleur qui soit au monde.
Tout, au Bois-la-Belle, était propre
à me séduire. Les toits
mansardés aux tuiles couleur de bon pain
d'autrefois, l'ample grange à la charpente
majestueuse, les cheminées imposantes,
l'escalier extérieur à double
révolution, les murs épais, les
dalles de pierre du vestibule, les proportions des
pièces, leur distribution, leur allure, tout
marquait l'authenticité, jusqu'à un
aimable négligé, çà et
là, que des restaurations
prétentieuses ont souvent le tort de ne pas
préserver.
Un seul élément m'avait fait
hésiter. Contrairement à la plupart
de ces propriétés, celle-ci n'offrait
pas une vue remarquable. Il y avait bien sûr
un horizon de collines, mais aucun panorama sur une
vallée, pas de vue sur une rivière,
ni de terrasse dominant des vignes, comme il s'en
trouve à foison dans ce pays béni des
dieux. La modeste maison de village
héritée de mes aïeux, en
Agenais, offre au regard un paysage
incomparablement plus varié et riant, avec
la rivière se faufilant entre les arbres au
bas d'une prairie pentue où s'accrochent les
vaches du voisin, la peupleraie au-delà de
laquelle apparaissent les tours
médiévales du château de
Roquepiquet, les bois et les collines proches
où se voit encore l'assise d'anciens moulins
et, tout au loin, sur leurs tertres, les villages
de Tombebeuf et de Montastruc qui rosissent au
soleil couchant. Rien de tel ici : l'environnement
immédiat de la maison était certes
plaisant, avec le petit bois à
l'arrière de la pelouse, du
côté du salon, et la cour semée
de graviers et encadrée par les communs, du
côté de l'entrée ; mais sans
être à proprement parler
encaissée, la propriété ne se
signalait guère au regard et il fallait
avoir le nez dessus pour la découvrir.
Même de la route voisine, la chartreuse ne se
voyait pas et il fallait emprunter l'allée
de platanes, contourner la maison du gardien et
parvenir, après un tournant dans un chemin
de buis taillé, jusqu'à la cour, pour
en apprécier l'harmonie.
Mon hésitation, bien que réelle, ne
fut pas de longue durée. Je ne cherchais pas
un lieu de vacances où il fait bon
s'attarder le soir sur une terrasse avec des amis
en contemplant la lumière changeante du
crépuscule, ou un séjour impliquant
des jeux d'enfant, des garden-parties et de grandes
tablées sous une treille. Il s'agissait
d'être seul, à l'écart du
monde. Le confort austère et l'aspect un peu
replié, presque secret de l'ensemble,
convenaient à mon dessein et je passai sur
un inconvénient auquel je savais que je
demeurerais sensible mais qui faisait partie du
jeu.
Restait à imaginer la suite,
c'est-à-dire l'emploi de ce temps soudain
libéré. Je me voyais d'abord saisi
par une sorte de vertige, semblable à celle
du pauvre devant un tas d'or. A ceci près
que le temps n'est par lui-même rien. Un
vide. Une béance, non un trésor
palpable que l'on peut saisir à pleines
mains. Ce temps devant soi, déroulé
comme une perspective se perdant à
l'horizon, sera-t-il le temps de l'attente, de
l'ennui, une fascination devant une sorte de
néant que masquait jusque-là une
vaine agitation, ou à l'inverse une aire de
liberté à aménager de
façon souveraine ? Il est aisé de
faire des projets quand on ne peut les
réaliser, à l'égal de
rêves éveillés. Ces livres
qu'on a tant désiré pouvoir lire ou
relire, ces musiques convoitées que la
pression du quotidien rendait inaccessibles, est-on
sûr que, la situation devenant soudain
propice, on en ait vraiment envie ?
J'étais résolu à m'imposer,
dans l'usage de mon temps, une discipline propre
à empêcher que cette
disponibilité tourne à un vagabondage
de la pensée. J'ai toujours
été frappé, dans les
récits de prisonniers, qu'à
l'intérieur même des contraintes de la
condition carcérale, les plus forts
s'imposent un rythme et toute sorte d'obligations
physiques et mentales indispensables à la
préservation de la dignité humaine,
faute desquels l'être se défait comme
une gerbe déliée. Ici, je
n'envisageais pas seulement une ordonnance de la
vie courante mais l'organisation d'une
ascèse de la liberté.
Voilà mes dispositions d'esprit au
début de ce séjour. Caprice de
privilégié ou démon de midi
d'un laborieux sur le retour, je ne sais. On
imagine qu'il n'a pas été simple
d'organiser cette longue pause, qu'il s'agisse de
la vie familiale ou de la vie professionnelle, et
de l'annoncer de façon plausible à
tous ceux qui étaient accoutumés
à ma présence. J'y étais
parvenu sans trop de peine, indifférent aux
commentaires de ceux que cette décision
insolite avait intrigués. J'en sais qui
bâtirent des romans et m'attribuèrent,
qui une dépression, qui des aventures
sentimentales, voire des ennuis judiciaires,
presque banals par les temps qui courent. Seuls
quelques-uns, âmes simples, amis
fidèles, comprirent mon dessein. C'est en
pensant à ceux-là que j'ai
composé, chemin faisant, le récit de
cette expérience, dont j'étais
incapable de deviner, en l'inaugurant, où
elle me mènerait. Je pressentais seulement
que le « plaisir de la solitude » dont
parle Pascal est bien, au début en tout cas,
une chose incompréhensible, même pour
celui qui a choisi de s'y adonner. Heureux si la
méditation que voici parvient à
affermir ma marche et à imprimer une trace,
si légère soit-elle, sur la
poussière des jours.
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