Photo: ©Jung

Premiers chapitres

JACQUES RIGAUD
Un balcon sur le temps
Jacques Rigaud a passé vingt ans au Conseil d'État, puis a dirigé le cabinet de Jacques Duhamel, ministre de la Culture. Il est aujourd'hui PDG de RTL. Il est aussi l'auteur de plusieurs livres, dont Le Bénéfice de l'âge (Grasset, 1993) et L'Exception culturelle (Grasset, 1997).

CHAPITRE PREMIER
Une chartreuse en Guyenne

QQuand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises…, j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre…

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement. De là vient que la prison est un supplice si horrible. De là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible…
Blaise Pascal, Pensées.
 
  
C'est à la nuit tombée que je suis arrivé au Bois-la-Belle, en ce début d'automne. Appliquant à la lettre un protocole minutieusement élaboré avant de quitter Paris, j'ai commencé par faire le tour des pièces de cette chartreuse de Guyenne pour vérifier que je n'en avais oublié aucun détail depuis ma visite, au printemps, avec l'agent immobilier. J'ai déchargé ma voiture, suspendu des costumes et posé quelques cartons de livres devant la bibliothèque. J'ai avalé distraitement le repas froid laissé par la gardienne, suivant les instructions données par téléphone quelques jours avant. J'ai ensuite allumé le feu que j'avais fait préparer et rêvé longuement, un verre d'armagnac à la main, devant les bûches de chêne dont le crépitement et le souffle léger soulignaient le silence ambiant plus qu'ils ne le troublaient.
J'ai toujours aimé m'installer ; même dans une chambre d'hôtel où je ne dois passer que quelques heures de sommeil, je prends possession des lieux pour marquer mon territoire et tracer comme un réseau d'habitudes qui ne seront pas. Manie du confort, besoin de se rassurer ? je ne sais. Casanier de tempérament, nomade par nécessité, tout projet de voyage m'excite d'emblée ; et au dernier moment, je me reproche d'avoir accepté une invitation qui m'éloigne de mes foyers. De là vient peut-être ce constant souci d'ancrage. Il n'est qu'un jeu. Je n'en suis pas dupe, mais il m'amuse toujours.
Ce soir-là en Guyenne, l'affaire était autrement sérieuse. C'est qu'il était question d'un séjour de longue durée et d'un genre bien particulier. Avec la sourde inquiétude que l'on éprouve en entrant en possession d'une maison ancienne, dont on ne sait si elle va nous adopter ou bien nous rejeter par mille signes d'hostilité qui ne trompent pas - parquets qui grincent, portes qui se bloquent, volets qui claquent sans raison -, j'ai pris mes quartiers de nuit dans la bibliothèque. Il y a un plaisir particulier à dormir dans « le silence que font les livres », dont Julien Green a noté dans son Journal la qualité singulière. Cette pièce m'avait séduit lors de ma première visite et j'avais deviné qu'elle serait, le jour venu, mon lieu d'élection. Les boiseries sombres, les poutres du plafond, le parquet de chêne aux larges lattes, les murs épais, les fenêtres étroites et les portes basses lui donnaient, en dépit de ses dimensions assez vastes, un aspect intime, propre au recueillement. On devait s'y sentir protégé de la chaleur de l'été comme des vents coupants de l'hiver. La présence d'un divan confortable, recouvert de velours havane, était une raison supplémentaire de m'y établir, même si j'avais trouvé bien du charme à la grande chambre, de l'autre côté du hall d'entrée, si claire et gaie avec ses tissus anciens, son parquet blond et son vaste lit tout blanc. En fonction des circonstances et des fantaisies dont j'étais résolu à agrémenter l'austérité de mon séjour, je n'excluais d'ailleurs pas d'utiliser à l'occasion cette chambre.
Le sommeil, ce soir-là, a tardé à venir. Les draps humides m'ont fait regretter de ne pas avoir sous la main un « moine », comme on dit ici. C'est un double arceau de bois que l'on place entre les draps qu'il gonfle comme le ferait le corps d'un ecclésiastique ventru, d'où son nom. On dépose sur la plaque de fer qui en forme le centre une casserole remplie de braises ardentes recouvertes d'une fine couche de cendres. L'appareil étant retiré prestement au bout d'une demi-heure, se glisser, nu de préférence, dans le lit ainsi réchauffé et odorant est un des plus rares plaisirs que je connaisse depuis mes vacances d'enfant, non loin de là, en Agenais. Cette fois, il m'a été refusé. Mon sang demeure cependant assez ardent pour répandre autour de lui, en peu d'instants, la chaleur nécessaire au repos ; mais dès le lendemain, je me suis mis en quête de cet ustensile, certain d'en trouver un à l'abandon dans le grenier ou dans la grange de cette vieille demeure ; et de fait, j'en décrochai un, couvert de toiles d'araignée, suspendu à une poutre du vaste grenier.
Au réveil, de la brume enveloppait le petit bois à l'arrière de la maison et les allées du jardin, qui descendent, passé les communs, jusqu'au grand portail de pierre. L'horizon de collines, au-delà des vignes et des champs, se dérobait à la vue. J'ai attendu que se dissipent ces nuées pour faire le tour de la propriété dont, dans un premier temps, je ne prévoyais pas de sortir, sauf en cas d'absolue nécessité. Auparavant, après avoir absorbé selon ma coutume un fort café à l'italienne, j'avais revisité la maison : la salle à manger avec ses dalles de pierre et sa haute cheminée mi-paysanne, mi-seigneuriale, le salon rouge et les trois chambres se sont vu tour à tour assigner une fonction, compte tenu de leur lumière propre et du rythme que je voulais imprimer à mon existence en ce lieu : méditation, écriture, musique, lecture et d'éventuelles visites pour lesquelles j'ai prévu d'emblée une chambre à donner. Il y avait quelque superstition dans cette décision puisque je venais en ce lieu pour y être rigoureusement seul ; mais la frayeur inavouée que m'inspirait ce choix trouvait comme un réconfort dans cette disposition prise dès mon arrivée pour l'accueil d'un improbable visiteur.
 
Tel a été le début de l'étrange aventure qui m'a conduit en ce lieu. Une longue série de jours, tous semblables en apparence et à chacun desquels j'entendais, libéré de toute entrave, donner une tonalité propre à évacuer toute monotonie.
J'avais en effet décidé de suspendre, pour une année entière, une vie surchargée d'activités, tissée de mille liens, entrecoupée de voyages, encombrée d'obligations en tous genres. Une de ces vies à la fois pleines et hachées, riches de sens et éclatées, où l'on joue cent personnages jusqu'à oublier d'être soi-même. Tous ces regards que les autres portent sur moi en fonction de l'idée qu'ils s'en font et de ce qu'ils en attendent ont fini par composer un personnage dans lequel je peine à me reconnaître et qu'il m'arrive, dans mes mauvais jours, de détester. Seuls des yeux d'enfant ou les gestes de l'amour parviennent à réunifier un bref instant l'être que tiraillent et morcellent ces sollicitations contradictoires. A ce train, on finit, si l'on n'y prend garde, par se perdre de vue.
C'est pour me retrouver, avant d'y être contraint par les échéances du vieillissement et de la retraite, que j'avais décidé cette parenthèse. Une année de solitude, soigneusement préparée. Un arrêt au bord du chemin. Une pause philosophique. Non une de ces années sabbatiques où l'on change d'activité, s'adonnant à quelque travail de recherche, voyage d'étude ou mission d'intérêt général. Une manière résolue de rentrer en soi-même, avec toutes les apparences d'un parfait narcissisme et d'un monstrueux égoïsme. C'est cela, entre autres, qui m'avait fait longtemps hésiter mais je m'étais décidé à assumer ce choix, convaincu que mes raisons étaient plus pures, plus dignes aussi, quoi qu'aient pu penser ceux que j'ai tenus informés de mon projet, sans trop m'étendre sur ses motifs intimes.
Que de fois avais-je rêvé de cette évasion quand, considérant mon emploi du temps, je le découvrais plein comme un œuf pour des semaines, sans le moindre espace disponible pour une improvisation, une fantaisie. « Ah ! Que ne suis-je assis à l'ombre des forêts », me disais-je, comme Phèdre. Bien que mon corps soit un serviable compagnon qui ne m'a guère manqué plus de trois fois vingt-quatre heures en quarante-cinq ans de vie active, j'avais parfois souhaité d'être atteint par une de ces maladies pas trop graves, ni trop douloureuses, n'entraînant pas de séquelles, mais exigeant une longue convalescence, et qui m'eût procuré le loisir, à supposer que m'en vînt alors le goût, de lire tous les livres délaissés, et d'échapper au temps toujours compté. J'aurai été privé de cette grâce sans doute illusoire.
Il n'est pas jusqu'au temps des vacances qui n'ait été, presque toujours, aussi rempli que celui du travail, avec seulement un rythme un peu relâché ; cependant, les articles à écrire, les conférences à préparer, sans parler des livres en chantier, du lourd courrier quotidien qui me suit, des agressions du téléphone et de la télécopie, tout cela envahissait des jours en principe disponibles pour la détente, la lecture, le jeu, la vie de famille. J'ai aspiré à des séjours lointains, à des croisières au bout du monde qui obligent à rompre les amarres. Des tournées de conférences, des colloques au Japon, au Canada ou en Amérique latine, ou de simples voyages d'affaires en Europe que je m'arrangeais pour prolonger un jour ou deux afin de pouvoir visiter musées, églises et monuments, m'avaient fait pressentir la volupté de ces ruptures. Il fallait toutefois en payer le prix au retour : si courtes que soient ces absences, une semaine entière n'était pas de trop pour résorber l'arriéré de dossiers, rendez-vous, réunions, notes, communications en tous genres, sans parler des journaux et périodiques sur lesquels je ne me suis jamais résolu à faire l'impasse, intoxiqué de presse que je suis depuis l'enfance, ayant appris à lire dans les Paris-Soir, Intransigeant et Excelsior du magasin familial.
Voyageant tout au long de l'année, je maugrée d'avoir à défaire sans cesse ma valise pour la refaire aussitôt ou presque. Je ne suis donc guère, en été, d'humeur vagabonde et je n'aime rien tant que retrouver alors mes lieux familiers, là surtout où l'odeur de mes pins, la blondeur des sables au bord de l'océan et jusqu'aux facéties des écureuils me replongent dans une enfance qui ne m'a jamais vraiment quitté et que je retrouve dans le regard de mes neveux, de mes enfants et des petits qui les suivent.
Il y a des sorts pires que le mien et je ne songe pas une seconde à me plaindre. Sans même parler de la détresse des sans-emploi de tous âges, tant de gens s'ennuient pendant la vie active et plus encore dans le temps qui suit, qu'il serait inconvenant de me lamenter à propos d'une existence que j'ai choisie et organisée comme elle l'est. Beaucoup de mes servitudes, au demeurant, sont volontaires. Rien ne me contraignait à ajouter à des charges professionnelles déjà lourdes des engagements multiples qui absorbent mon temps libre, au détriment de la vie de famille, des instants que l'on doit à ses amis et aussi, pourquoi le cacher ?, de la vie spirituelle.
En outre, je suis ainsi fait que je veille à être, dans la mesure du possible, disponible pour tous ceux, anciens élèves, collaborateurs des époques antérieures, amis et leur descendance, gens du milieu culturel ou de l'audiovisuel, qui attendent de moi aide ou conseil. Je me dis que c'est un devoir pour ceux qui occupent une position, comme on dit, d'être d'une certaine manière au service des autres. J'ai conscience, ce faisant, de manquer trop souvent aux êtres qui me sont chers au profit d'autres qui ne me sont rien, et dont je n'attends même pas un signe de gratitude, accueillant celui-là, quand il vient, comme une récompense inattendue.
Que de fois ceux qui accaparaient ainsi mon temps, en toute bonne conscience, m'ont exprimé ingénument leur étonnement que je parvienne ainsi à mener de front tant d'activités… Que répondre ? Que je sais travailler vite, dormir peu et bien, m'astreindre à une discipline de fer ? Ce serait les encourager à être encore plus importuns, voire à refiler à d'autres la bonne adresse… Bien que protégé des fâcheux par un secrétariat vigilant, je ne parviens pas toujours à leur échapper. Mes brusqueries, mon laconisme, des façons parfois expéditives peuvent les surprendre, mais ils me les passent avec cette sorte d'indulgence que l'on a pour ceux que l'on juge, à tort ou à raison, importants. De tous mes fardeaux, le plus pesant est peut-être celui-là, qui me fait tour à tour confesseur, assistant social, avocat conseil, orienteur ou protecteur. La mobilisation qu'il requiert finit par occuper tous les interstices d'un temps programmé, chassant de ma vie toute vraie disponibilité, c'est-à-dire en fin de compte la liberté. Cependant, enserré dans tant de réseaux et considéré comme plus influent que je ne suis, je ne suis pas parvenu jusqu'ici à m'exonérer de ce que je regarde comme un devoir d'état.
Plus que naguère en effet, je perçois dans le temps où nous sommes, et pas seulement chez les plus jeunes, un intense besoin d'écoute et de considération. Ce temps accordé, cette attention offerte, même s'il ne s'ensuit aucune conséquence concrète, maints exemples me prouvent qu'ils ne sont pas vains. Une remarque improvisée, une question posée, un conseil ou une mise en garde de bon sens, inspirée par l'expérience, voire le simple fait d'écouter peuvent apporter au visiteur plus qu'on ne croit. Nombreux sont ceux qui me l'ont dit après coup, contribuant ainsi à ma persévérance dans ce qui n'est ni un sacerdoce, ni un exercice philanthropique, et pas davantage une cure de bonne conscience, mais tout simplement un service. Au-delà de la petite satisfaction de vanité qu'engendre, il faut bien l'avouer, le fait d'être ainsi sollicité, cette disponibilité me procure une sorte de profit, assurément non escompté mais bienvenu. Quand je considère un certain nombre de personnages de mon espèce, je suis en effet frappé par leur dureté, apparente du moins, et par leur isolement. J'en connais dont toute décision semble le fruit d'un froid calcul ; on dirait qu'ils ne parlent, ne reçoivent, et même ne golfent ou ne dînent en ville qu'en fonction de l'intérêt direct et vérifié de ces minutes dont chacune est gérée comme un investissement. Il en est peut-être parmi eux qui dissimulent par pudeur un véritable altruisme et qui, à l'insu de tous, font le bien autrement qu'en signant des chèques ; mais hormis ces quelques-uns, combien d'autres sont des Harpagon du calendrier et de l'horloge. S'affranchir si peu que ce soit de cette rigueur utilitaire, accueillir des visiteurs dont on n'attend rien d'autre qu'une perte de temps, toujours difficile à compenser, ce n'est pas seulement être attentif aux problèmes de ses semblables, c'est préserver en soi-même une part d'humanité. Il n'en coûte pas seulement du temps. S'il ne s'agit que d'un coup de piston, d'un service banal à rendre, d'une recommandation à donner, l'affaire est vite réglée, et aussitôt oubliée ; mais dans bien des cas, en présence d'une vraie détresse, d'un individu désemparé, d'une situation sans issue, on imagine mal la dépense d'énergie mentale et même affective dans laquelle on se trouve engagé, pour peu que l'on accepte d'apporter une aide ou seulement d'accorder une écoute. On y est d'autant plus porté que l'interlocuteur s'exprime avec dignité, sans chercher à émouvoir. J'ai plus d'une fois été bouleversé par de semblables rencontres, par ce qu'elles avaient de poignant, hanté que j'étais par la crainte de décevoir ou la rage de me sentir impuissant. Il est ainsi des drames ou des angoisses dont je n'ai été que témoin et qui m'obsèdent comme des remords, faute d'avoir pu les résoudre ou en atténuer les conséquences.
Le propre d'une existence aussi organisée est que le faisceau de responsabilités et de charges qui la compose devient peu à peu indénouable. Ce sont d'ailleurs les engagements les plus libres qui sont les plus malaisés à rompre. Lorsque l'on est jugé indispensable par ceux qui vous ont confié une mission, il n'est d'autre issue que de poursuivre ce que l'on fait sans se poser plus de questions qu'un bœuf sous le joug. C'est mon sort, jusqu'à nouvel ordre. J'ai du moins assez d'énergie pour refuser désormais tout nouvel engagement. Encore m'arrive-t-il parfois de céder à des propositions à première vue anodines dont je mesure tardivement les sujétions, après les avoir acceptées par légèreté, par politesse et parfois par vanité. Je me sens tenu de poursuivre là où je suis engagé, souvent depuis vingt ans ou plus, tant il est vrai que rien d'important dans la vie ne s'obtient que dans la durée et par l'obstination.
La conséquence de ces activités multiples et de ces engagements entrecroisés est que l'on ne se voit plus vivre et que l'on fait tout trop vite. Si organisé que l'on soit, et habitué à passer d'un sujet à l'autre, de la préparation d'un conseil d'administration à celle d'un cours, d'une conférence ou d'un article, d'une réunion budgétaire à un colloque sur le patrimoine, d'une audience ministérielle à la visite d'un artiste en quête de mécénat, on finit par s'épuiser dans ces changements perpétuels de registre, même si l'on se dit pour se consoler qu'ils fouettent la cervelle et prémunissent contre toute sclérose. Quand je me suis vu, à plusieurs reprises, noter sur le programme de concerts auxquels j'assistais pourtant avec plaisir toute une série de choses à faire dans les jours suivants, j'ai compris qu'il y avait danger.
Je nourrissais depuis des années le fantasme de suspendre ces innombrables activités, ce « remuement » dont parle Pascal, faute de pouvoir y mettre un terme avant longtemps. C'est sans doute parce que j'ai une perception aiguë du temps, et de la durée, que l'idée m'est alors venue de tout arrêter pendant un an, pour réapprendre à vivre en cassant net tous ces automatismes qui font de nous des machines à vivre plus que des êtres vivants. Ne plus consommer la durée, mais la savourer. Ne plus courir après le temps, mais le capter comme on recueille entre ses mains l'eau fraîche d'un torrent. Revenir à soi, comme l'on dit de quelqu'un qui, évanoui, reprend connaissance. Rentrer en soi-même pour vérifier que ce n'est pas le vide que l'on y trouve, mais une conscience en éveil, une vie intérieure à l'abri du tumulte que fait le monde et peut-être, qui sait ? une pensée.
J'aurais pu songer à bien des manières classiques d'opérer cette parenthèse : une retraite dans un monastère ou dans quelque kibboutz ou ashram, un tour du monde ou encore un séjour prolongé dans une des villes que j'aime, Rome, Londres ou Barcelone. J'ai, par acquit de conscience, étudié ces hypothèses mais pour les écarter promptement, voulant par-dessus tout une solitude et une liberté absolues, sans aucune contrainte extérieure, afin d'opérer ce retour sur moi-même à l'abri de tout regard et de tout bruit. Je crois être le contraire d'un misanthrope et je n'entendais pas fuir le genre humain ; mais j'avais besoin d'être pour un temps à l'écart de tout et de tous. L'aventure ne pouvait être qu'intérieure, comme un voyage au bout de soi.
L'épreuve à laquelle j'entendais me soumettre me paraissait assez rude pour ne pouvoir l'imaginer ailleurs que dans cette Aquitaine où j'ai mes racines ; je devais toutefois exclure les lieux familiers qui m'auraient donné du vague à l'âme dans les moments difficiles d'une expérience aussi austère. Il me fallait donc un lieu nouveau et sans mémoire, mais dans la région qui m'est chère entre toutes. L'inconnu, c'est en moi que je voulais le trouver, non dans les autres ou au-dehors.
C'est ainsi que j'ai jeté mon dévolu sur cette chartreuse, comme on appelle en Guyenne certaines maisons de maître, édifiées au xviie ou au xviiie siècle et parfois, comme celle-ci, sur des fondations plus anciennes. Généralement de plain-pied, elles ont des façades longues et basses, que viennent souvent lécher des vignes. Ni anciennes fermes, ni châteaux ou manoirs, ce sont, avec la sobre élégance qu'implique le terme, des demeures. C'est dans l'une d'elles que j'ai choisi de vivre seul, une année durant. Il me fallait une maison toute meublée, en état de marche comme l'était justement celle-ci, afin de pouvoir entrer sans préambule ni embarras dans le cœur même de l'exercice auquel j'entendais me consacrer. A peine quelques aménagements s'imposaient-ils mais sans urgence, que je confierais le moment venu aux corps d'état compétents, étant l'homme le moins bricoleur qui soit au monde.
Tout, au Bois-la-Belle, était propre à me séduire. Les toits mansardés aux tuiles couleur de bon pain d'autrefois, l'ample grange à la charpente majestueuse, les cheminées imposantes, l'escalier extérieur à double révolution, les murs épais, les dalles de pierre du vestibule, les proportions des pièces, leur distribution, leur allure, tout marquait l'authenticité, jusqu'à un aimable négligé, çà et là, que des restaurations prétentieuses ont souvent le tort de ne pas préserver.
Un seul élément m'avait fait hésiter. Contrairement à la plupart de ces propriétés, celle-ci n'offrait pas une vue remarquable. Il y avait bien sûr un horizon de collines, mais aucun panorama sur une vallée, pas de vue sur une rivière, ni de terrasse dominant des vignes, comme il s'en trouve à foison dans ce pays béni des dieux. La modeste maison de village héritée de mes aïeux, en Agenais, offre au regard un paysage incomparablement plus varié et riant, avec la rivière se faufilant entre les arbres au bas d'une prairie pentue où s'accrochent les vaches du voisin, la peupleraie au-delà de laquelle apparaissent les tours médiévales du château de Roquepiquet, les bois et les collines proches où se voit encore l'assise d'anciens moulins et, tout au loin, sur leurs tertres, les villages de Tombebeuf et de Montastruc qui rosissent au soleil couchant. Rien de tel ici : l'environnement immédiat de la maison était certes plaisant, avec le petit bois à l'arrière de la pelouse, du côté du salon, et la cour semée de graviers et encadrée par les communs, du côté de l'entrée ; mais sans être à proprement parler encaissée, la propriété ne se signalait guère au regard et il fallait avoir le nez dessus pour la découvrir. Même de la route voisine, la chartreuse ne se voyait pas et il fallait emprunter l'allée de platanes, contourner la maison du gardien et parvenir, après un tournant dans un chemin de buis taillé, jusqu'à la cour, pour en apprécier l'harmonie.
Mon hésitation, bien que réelle, ne fut pas de longue durée. Je ne cherchais pas un lieu de vacances où il fait bon s'attarder le soir sur une terrasse avec des amis en contemplant la lumière changeante du crépuscule, ou un séjour impliquant des jeux d'enfant, des garden-parties et de grandes tablées sous une treille. Il s'agissait d'être seul, à l'écart du monde. Le confort austère et l'aspect un peu replié, presque secret de l'ensemble, convenaient à mon dessein et je passai sur un inconvénient auquel je savais que je demeurerais sensible mais qui faisait partie du jeu.
Restait à imaginer la suite, c'est-à-dire l'emploi de ce temps soudain libéré. Je me voyais d'abord saisi par une sorte de vertige, semblable à celle du pauvre devant un tas d'or. A ceci près que le temps n'est par lui-même rien. Un vide. Une béance, non un trésor palpable que l'on peut saisir à pleines mains. Ce temps devant soi, déroulé comme une perspective se perdant à l'horizon, sera-t-il le temps de l'attente, de l'ennui, une fascination devant une sorte de néant que masquait jusque-là une vaine agitation, ou à l'inverse une aire de liberté à aménager de façon souveraine ? Il est aisé de faire des projets quand on ne peut les réaliser, à l'égal de rêves éveillés. Ces livres qu'on a tant désiré pouvoir lire ou relire, ces musiques convoitées que la pression du quotidien rendait inaccessibles, est-on sûr que, la situation devenant soudain propice, on en ait vraiment envie ?
J'étais résolu à m'imposer, dans l'usage de mon temps, une discipline propre à empêcher que cette disponibilité tourne à un vagabondage de la pensée. J'ai toujours été frappé, dans les récits de prisonniers, qu'à l'intérieur même des contraintes de la condition carcérale, les plus forts s'imposent un rythme et toute sorte d'obligations physiques et mentales indispensables à la préservation de la dignité humaine, faute desquels l'être se défait comme une gerbe déliée. Ici, je n'envisageais pas seulement une ordonnance de la vie courante mais l'organisation d'une ascèse de la liberté.
Voilà mes dispositions d'esprit au début de ce séjour. Caprice de privilégié ou démon de midi d'un laborieux sur le retour, je ne sais. On imagine qu'il n'a pas été simple d'organiser cette longue pause, qu'il s'agisse de la vie familiale ou de la vie professionnelle, et de l'annoncer de façon plausible à tous ceux qui étaient accoutumés à ma présence. J'y étais parvenu sans trop de peine, indifférent aux commentaires de ceux que cette décision insolite avait intrigués. J'en sais qui bâtirent des romans et m'attribuèrent, qui une dépression, qui des aventures sentimentales, voire des ennuis judiciaires, presque banals par les temps qui courent. Seuls quelques-uns, âmes simples, amis fidèles, comprirent mon dessein. C'est en pensant à ceux-là que j'ai composé, chemin faisant, le récit de cette expérience, dont j'étais incapable de deviner, en l'inaugurant, où elle me mènerait. Je pressentais seulement que le « plaisir de la solitude » dont parle Pascal est bien, au début en tout cas, une chose incompréhensible, même pour celui qui a choisi de s'y adonner. Heureux si la méditation que voici parvient à affermir ma marche et à imprimer une trace, si légère soit-elle, sur la poussière des jours.
 

Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18