Premiers chapitres

AGNES RENAUT
QU'AS-TU FAIT DE TA SOEUR ?
roman
Agnès Renaut vit en région parisienne, elle est titulaire d'un DEA de Lettres Modernes et a déjà publié une nouvelle dans la revue Encres vagabondes. C'est son premier roman.

 

1
Les cris

epuis ce matin, les cris de Man s'envolent de tous les côtés. On dirait un oiseau fou. Man a peur : elle n'a jamais poussé des cris pareils.
J'écoute ce qui vient maintenant dans sa voix : il y a une sorte de gémissement, c'est le même quand elle a mal au ventre. Elle se tourne vers moi : Zon ! Je m'approche et je lui fais un sourire, un sourire comme jamais et je guette ce qu'elle va dire. Elle me regarde, avec de la colère dans les yeux : qu'as-tu fait de ta sœur ? Je la laisse crier.
Personne ne regarde encore du côté de la tonnelle. C'est une sorte de cage posée au fond du jardin, sans aucune fleur ni feuillage, de sorte qu'on y voit à travers. Par terre, un gros tas de branches et des choses plantées par moi, on n'y fait pas attention, ce sont des plantes que j'ai ramassées et apportées là, les autres appellent cela des mauvaises herbes. Avant, il y avait des clématites, et la tonnelle ressemblait à une caverne violette, remplie d'ombre magique. Mais personne n'en a pris soin, les branches entortillées sont devenues sèches, se sont décollées des armatures qui prennent la rouille, puis sont tombées. Cela cache mon endroit secret.
À travers la cage, plus loin derrière, on aperçoit le morceau de terrain qui appartient au voisin : c'est quelqu'un qu'on ne voit jamais, ses volets sont toujours fermés. Entre notre jardin et le sien, le grillage est tombé contre la tonnelle, depuis si longtemps déjà que l'herbe haute étouffe les croisillons. Quand je joue à sauter par-dessus, pour m'aventurer sur le terrain d'à côté, Man lance des appels aigus, elle crie que je donne de mauvaises idées à ma petite sœur, que Zette pourrait avoir envie de faire pareil, comme si c'était possible. Zette ne veut jamais. Sauf si je la force. N'importe, Man déteste me voir aller de ce côté-là, elle dit qu'il est interdit d'aller sur ce terrain, qu'il appartient à quelqu'un, même si c'est abandonné.
Moi, je sais qu'il est là, le voisin invisible. La preuve, quelquefois ses volets grincent et il y a comme un reflet, à l'intérieur. Je suis sûre qu'en ce moment même, le voisin regarde tout ce qui se passe. Il ne dit jamais rien, et aujourd'hui moins encore.
Depuis ce matin que Man crie, on dirait que les volets sont morts, le grincement s'est tu. Le voisin ne respire plus.
Pour passer le temps, je me roule dans l'herbe en écrasant les mottes de terre dans un sens puis dans l'autre. Les cailloux me font mal au dos. Cela n'a pas d'importance, cela fait moins mal que d'attendre la suite de la journée. Un coup, je bascule vers la rue et je vois qu'elle est encore déserte, malgré les cris de Man, on est tellement habitué à entendre crier ici, quand ce n'est pas Zette, c'est Man, les gens ont autre chose à faire, et puis un coup, je bascule vers la tonnelle, et là, je m'arrête un instant, je regarde à travers, jusqu'aux volets morts de la maison d'à côté. Chut, dit le voisin invisible, ce n'est pas encore le moment.
Man s'avance vers moi, elle tient son ventre à deux mains. Je me relève. Mon vêtement est sale. Elle lève une main, comme pour me frapper. Mais non, Man ne fait jamais cela. C'est avec les mots qu'elle fait mal, elle les lance sans y penser. Aujourd'hui, cela m'est égal. Elle dit : Zon, dis-moi où est ta sœur. J'ai envie de le lui dire, mais je n'ose pas. Ce n'est pas encore le moment. Elle ne me croirait pas. Je lui fais encore ce sourire, un sourire comme jamais, pour attirer son attention. Ses yeux flottent, elle ne me voit pas, elle voit seulement quelque chose qu'elle ne comprend pas. Elle se tourne de côté, vers le terrain du voisin, vers les volets fermés. Elle fronce les sourcils, ses yeux deviennent noirs, elle dit : tu l'as entraînée par là, qu'as-tu fait de Zette ? Je me gratte le dos, des petits cailloux s'y sont enfoncés. Je regarde avec elle.
Pour Man, il faut s'attendre à tout d'un voisin qui ne se fait jamais voir et laisse sa maison à l'abandon. Une maison qui a un air de vieux, des buissons gris pleins de griffes poussent tout autour, à ne pas franchir sous peine, selon Man, qu'il arrive quelque chose. Et ce grillage, appuyé sur la tonnelle jusqu'à s'effondrer par terre, la tourmente chaque fois qu'elle m'y voit courir, chaque fois surtout que je tente d'y entraîner la petite sœur. Zette peut courir tant de dangers, d'après Man, moi je peux tout supporter.
Quand j'ai l'idée de vouloir jouer avec Zette, Man se met dans tous ses états, elle imagine mille choses qui peuvent arriver à la petite sœur mais pas à moi, allez savoir pourquoi. Zette doit attirer le malheur. Donc, à cause de Zette, Man interdit beaucoup de choses. C'est très rare d'arriver à désobéir.
Plusieurs fois, j'ai essayé de donner l'idée à Zette de me suivre : viens voir si le loup y est pas. Pour l'obliger à jouer avec moi, comme une vraie petite sœur. Chaque fois, elle se met à pleurer. Man la prend dans ses bras en disant que je suis trop dure avec elle. Une ou deux fois, quand Man a le dos tourné, je fais les gros yeux et là, Zette se laisse tirer vers le jardin, elle écoute mes histoires de n'importe quoi. Et puis, elle s'arrête, elle secoue sa main pour la retirer de la mienne. Elle devient toute raide, ses pieds cognent le gravier, elle fait la moue, ses yeux disent non. Elle est là devant moi, elle met sa tête en arrière et ouvre grand sa bouche et, très vite, elle commence à crier. La voilà qui fait encore le sale bébé, qui veut attirer l'attention de Man. Alors, j'ai envie de la battre. Elle est pourtant assez grande pour jouer avec moi. Ce n'est pas une vraie petite sœur. Je lève la main mais je me retiens de la battre. Elle serait trop contente, Zette, d'avoir encore plus à se plaindre. Mais elle crie si fort qu'elle m'oblige alors à crier aussi, à la traiter de bonne à rien, à la renvoyer dans les jupes de Man qui arrive en courant, l'attrape et me chasse d'un grand geste comme si j'étais une voleuse. Laisse-la, dit-elle, tu ne vois donc pas. Personne ne comprend mon idée, si seulement on pouvait jouer, se sauver et revenir en riant à mourir de rire. Elle ne veut pas. Elle ne veut jamais. Man emporte Zette avec elle jusqu'au canapé, elle l'installe au creux, elle se penche sur elle et lui dit en me tournant le dos : ne la regarde pas, elle est vilaine, viens là ma petite chérie.
Je ne sais pas si Zette me regarde, elle a des yeux qui disent non à tout ce qui est devant elle. Dans les histoires qu'on raconte aux enfants, on parle des petites sœurs ou des petits frères comme d'une chose merveilleuse. Je ne comprends pas : celle-ci est affreuse, elle ne fait qu'accaparer Man qui n'a plus jamais de temps pour moi, pas même pour me regarder.
Si Zette a l'air de s'écarter un peu, jamais pour longtemps, l'occupation principale de Man est de la ramener à toute force vers elle. Chaque fois, c'est Zette qu'elle prend contre elle, comme si elle revenait de loin. À ce moment-là, je ne vois que le dos de Man et des morceaux de Zette coincés sous ses bras. Alors, j'ai envie de dire quelque chose de terrible mais je ne trouve pas. Je ne connais pas les mots pour dire ce qu'elle me fait, Man, quand elle prend Zette et pas moi, chaque fois pour toujours. Je sais seulement de quoi je suis capable, dans ces cas-là. De toute façon, cela fait longtemps que je n'ai plus essayé de jouer avec Zette. Elle ne quitte plus les bras de Man.
Moi, il faut que je sois là pour faire ce que les mains de Man, toujours occupées avec Zette, ne peuvent plus faire. Elle dit, plusieurs fois par jour : aide-moi, Zon, aide-moi. Je fais ce qu'elle me dit de faire. Le plus souvent possible, je me sauve, Zette l'occupe bien trop pour qu'elle puisse me retenir.
Enfin, voilà qui est fini, depuis ce matin. Man cherche Zette partout, comme d'habitude, mais cette fois, elle ne la trouvera pas. Sauf si je lui dis. Mais j'ai un peu peur de lui dire. Le voisin invisible ne serait pas d'accord. Pas encore.
En ce moment même, pendant que j'enlève les petits cailloux de mes manches, Man me regarde. Dans ses yeux, il y a quelque chose qui tremble avec une sorte de pluie, elle dit : où est ta petite sœur, parle-moi, Zon, je t'en supplie, je sais comme tu aimes ta petite sœur, tu ne veux pas qu'il lui arrive du mal, aide-moi, Zon, aide-moi. Je regarde tranquillement vers la tonnelle. Et puis, je souris à Man qui baisse la tête et retourne d'un seul coup vers la maison, on dirait que ses ailes sont cassées.
Cette petite sœur-là, je sais qu'elle ne m'aime pas. Ses yeux sont pleins de nuit, elle ne regarde jamais rien, sauf pour dire non. On dirait qu'elle élimine tout ce qui passe à sa portée. Quand quelque chose ne lui plaît pas, elle boude pendant des heures, et même pendant des jours. Tout ce qu'on peut faire pour forcer un sourire, une parole au moins, pour attirer son attention, pour la distraire, ne sert à rien. Elle est fermée comme une boîte pleine de mauvaise humeur et ses yeux foncent jusqu'à faire peur. Dans ces cas-là, Man remue dans tous les sens, elle me houspille et me rejette vers le jardin, plus loin encore si c'est possible en m'envoyant faire n'importe quelle course, et lorsque je reviens, il y a quatre yeux fixés sur moi, qui disent : c'est ta faute.
Souvent, quand je vois le visage de Zette dur comme un caillou, je me mets en colère. Elle est tellement inerte que je laisse sortir les cris que je renferme depuis des heures ou des jours. Je crie alors sur elle et Man aussitôt crie sur moi. Elle console la petite sœur et me dit que je suis méchante, qu'en tant qu'aînée je dois donner le bon exemple.
Moi, je crois que ma petite sœur déteste tout le monde et moi en particulier. C'est à cause de Man. Si elle ne s'occupait pas tant de ma petite sœur, si elle n'était pas comme une barrière entre elle et moi, je pourrais jouer avec elle, comme le font les autres avec les enfants nés après eux. Quelquefois, je crois aussi que c'est la faute de Zette. Dès qu'elle est née, elle a pris les bras de Man. Depuis, elle occupe Man tout entière et tout le temps, il n'y a plus aucune place possible pour moi. Man ne peut plus faire autre chose que s'occuper d'elle. Si elle pouvait mordre Man et, moi, me cracher à des milliers de kilomètres, elle le ferait. Elle a des dents qui font peur. Man se laisse manger. Man dit : c'est ma dernière-née. Elle dit : aide-moi, Zon, aide-moi. Je crois qu'elle veut que je l'aide à supporter cela.
Ce matin, j'ai fait ce qu'il fallait. D'un seul coup, je me sens fatiguée. Depuis que Zette a disparu, les heures sont longues à passer. Man retourne la maison sens dessus dessous. Elle déplace tout pour voir où Zette s'est cachée pour jouer mais Zette ne joue jamais et Man oublie cela, c'est pourtant élémentaire. D'où je suis, dans le jardin, près de la tonnelle, je vois par les fenêtres les mouvements de Man et j'entends tout le bruit qu'elle fait. Elle ne crie presque plus, juste un cri d'oiseau de temps en temps.
C'est une question d'habitude : Man ne supporte pas que Zette soit hors de sa portée. Elle dit toujours : elle est si petite, si fragile. Pourtant, Zette n'est plus un bébé, elle sait marcher depuis longtemps, manger toute seule si on la laisse faire, parler quand elle veut quelque chose, elle sait même être mauvaise. Elle devrait être à l'école, cela lui apprendrait. Man ne voit rien de tout cela. Pour elle, Zette ne peut pas grandir et moi, je suis grande depuis toujours. C'est simple, elle ne voit que mes mains que je lui prête pour l'aider. Cet ordre-là ne doit pas changer. Par exemple, quand Zette la repousse pour lui faire mal, ou quand moi je m'éloigne vers le terrain du voisin invisible, on l'entend répéter : attention, attention. Je n'écoute pas les recommandations de Man. Ma petite sœur, elle, les a écoutées. Jusqu'à ce jour.
Ce matin, je ne sais pas pourquoi, Zette a bien voulu jouer avec moi. Il faut dire que j'avais une très bonne idée. Je crois surtout que, ce matin, Zette a commencé à grandir : cela fait peur mais cela devient intéressant de faire une farce à Man, histoire de voir ce qui va se passer. Et puis, c'est l'occasion d'attirer l'attention de Man, plus encore que d'habitude. Seulement, Zette n'est pas très maligne : pour une fois, c'est moi qui attire l'attention de Man.
La voici, Man, qui vient s'appuyer à une fenêtre. Elle me regarde. Ses doigts font des griffes blanches sur le bord du ciment. Elle me fixe d'un air si malheureux que j'ai envie de courir dans ses bras. Mais dès qu'elle me voit bouger, elle se retire et la voilà qui recommence à claquer les portes, à bousculer les chaises, elle appelle : Zette ! C'est la première fois que Man a envie de punir Zette, elle pleure et elle dit : attends que je t'attrape ! Et l'instant d'après, elle gémit : oh ma petite chérie, ne me fais pas cela, viens, ce n'est rien, reviens. Et puis elle recommence : montre-toi, sinon, sinon…
Et cela dure. Il faut le temps que Man se calme et que je puisse lui dire. Dans cet état, elle ne peut pas entendre que tout cela est bien, qu'il le fallait. Ce n'est pas le moment de lui dire, je sens les volets morts du voisin invisible qui me fixent dans le dos et qui m'interdisent de parler pour l'instant. Elle n'est pas prête, je suis sûre qu'une voix vient de le dire, derrière moi. Mais j'ai peur de ne pas savoir quand lui dire, c'est comme dans les films : on sait comment est la fin mais on ne sait pas comment cela va se faire. Je croyais que ce serait plus facile.
Je m'allonge sur l'herbe qui pique et le gravier recommence à faire mal. Je renverse ma tête en arrière, le ciel d'un seul coup se retourne au-dessus de moi : maintenant, le monde est à l'envers.
Je ne sais pas combien de temps cela dure. La lumière du ciel fait encore plus mal que les cailloux dans le dos. L'envers du monde est impossible à regarder. On dirait du métal qui va couper la vue. Des trous blancs me percent les yeux.
Soudain, les jambes de Man traversent le ciel et passent au-dessus de moi comme des ciseaux. J'ai cru qu'elle allait me couper en deux. Elle est derrière ma tête et, sous ses jambes, je vois la maison avec des taches rouges. Elle crie : toi, tu dois savoir, dis-le-moi. Je me redresse sur un coude, ma tête tourne, je cherche ce qu'il faut dire. Elle n'attend pas.
En deux coups de ciseaux, la voilà qui part vers le fond du jardin. Je la regarde aller jusqu'au grillage, elle se retourne, elle revient, elle fonce vers la maison avec un grondement que je ne comprends pas. Elle relève ses ailes cassées, elle ne sait plus où sont ses bras. Elle revient encore vers moi et je me ramasse pour éviter ses jambes qui ne savent plus où se jeter. À aller et venir entre la maison et le jardin, elle a l'air d'un oiseau qui explose en mille morceaux. À chaque passage, elle me jette un coup d'œil, un œil rond, fixe, et je souris à m'en faire mal à la figure, pour qu'elle me voie.
Aujourd'hui, il n'y a plus de raison pour qu'elle ne me voie pas, c'est pourquoi je fais un sourire comme jamais. L'espace d'une seconde, cela accroche son regard mais elle n'y répond pas. Je me renverse vers le ciel. Man déchire l'envers du monde.
La seule chose qu'elle voit, c'est que je ne l'aide pas, pour une fois.
 



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