MARIE
REDONNET
JEAN GENET, LE POETE
TRAVESTI essai
Marie Redonnet est auteur de romans
(Forever Valley, 1987, Minuit,
Nevermore, 1994, POL, Splendid
Hôtel, 1996, Minuit), de
théâtre (Mobie Diq, 1989,
Minuit, Tir et Lir, 1991, Minuit, Le
Cirque Pandor, 1994, POL), et d'essais
(Villa Rosa, 1996, Flohic, sur
l'uvre de Matisse).
1
Celui par qui le scandale arrive
LE VOLEUR ET LA PRISON
942 :
Genet va avoir 32 ans. Il n'a encore rien
publié. Il est emprisonné à la
Santé pour huit mois, suite à un
flagrant délit de vol de livres à la
librairie Stock. Depuis le mois de septembre 1937,
il en est à sa onzième condamnation
pour vol. Parmi ces vols : une douzaine de
mouchoirs à la Samaritaine, quatre
bouteilles d'apéritif à un cafetier
de Brest, une chemise et un coupon de soie aux
Magasins du Louvre, un coupon de drap au Bazar de
l'Hôtel de Ville, un coupon d'étoffe
à un tailleur, etc.
Certes, il affirme avec obstination son
identité de voleur. Le vol prouve sa
singularité et son asocialité. Mais
en même temps, il affirme qu'il ne peut
être voleur que dans la nullité et le
ratage. Comme son héros Mignon, il pourrait
se dire « voleur de rien, voleur de
livres, de cordes des cloches, de crinières
et de queues de chevaux, de vélos, de chiens
de luxe ». Loin de l'enrichir et de le
glorifier, ses vols minables ne cessent de le
reconduire en prison.
Parce que ses vols sont de petits vols, ses
incarcérations ne sont jamais longues. Mais
à force de les répéter, il se
met en danger. « (...) je suis mûr
pour la Relègue »,
c'est-à-dire la condamnation à
perpétuité comme récidiviste.
Ne serait-ce pas ce risque majeur qu'il
cherche ? Il se serait tendu un piège
pour être acculé à trouver
comment sortir du piège. S'il ne veut pas
finir sa vie en prison, il lui faut trouver comment
en sortir. Il ne serait entré en prison que
pour en sortir. Cette sortie est donc un enjeu
majeur.
L'épisode de la prison yougoslave,
raconté dans Notre-Dame-des-Fleurs,
révèle d'emblée que c'est
ce ratage que Genet a recherché en volant.
Dans la cellule où le narrateur est
enfermé avec d'autres détenus, trois
tziganes ont organisé une école de
pickpockets. Il s'agit de vider les poches d'un
détenu endormi, puis de les remplir à
nouveau, sans réveiller le dormeur. Quand
vient son tour d'agir, le narrateur
s'évanouit, ratant superbement son
épreuve initiatique. Exclu de la
communauté des voleurs qui rient de lui, il
n'est plus pour eux qu'un misérable pou.
Devenu étranger au monde des voleurs auquel
pourtant il prétend appartenir, le narrateur
trouve sa véritable place. Soudain, il voit
ce qui n'était pas visible avant son
évanouissement. Avec une
« lucidité
extraordinaire », il comprend
« le système » :
« je vis clairement (...) ce
qu'étaient cette chambre et ces hommes, quel
rôle ils jouaient : or,
c'était un tout premier rôle dans la
marche du monde. Ce rôle était
l'origine du monde et à l'origine du
monde ».
Le voleur raté, unique possesseur de cette
si singulière richesse - sa lucidité
extraordinaire - s'affirme comme le
véritable ennemi de la
société. « J'ai voulu
m'opposer à elle, mais elle m'avait
déjà condamné, punissant moins
le voleur en fait, que l'irréductible ennemi
dont elle redoutait l'esprit
solitaire ».
Là où le simple voleur ne fait que
transgresser l'ordre social, sans le remettre en
question, le voleur raté, par son ratage,
devient « la conscience du
vol » et subvertit cet ordre hors duquel
solitairement il a trouvé sa place. Ainsi
peut-il le voir tel qu'on ne peut jamais le voir.
Sa lucidité hors du commun devient l'arme
grâce à laquelle il pourra trouver
comment sortir du piège de la prison
où il s'est enfermé.
Au voleur raté, la prison est
l'expérience nécessaire. Il lui faut
être reconnu coupable par la
société et condamné. Il lui
faut aller plus loin encore, jusqu'à
être menacé de la condamnation
à vie, pour prendre en main le procès
et en faire sa grande affaire. En devenant
poète, il s'accuse lui-même dans sa
langue et demande la condamnation de sa race. Le
procès se transforme et se retourne.
S'accuser dans sa langue, c'est accuser sa langue
qui est la langue de son ennemi. C'est porter le
procès contre son ennemi afin de le gagner
pour sortir de prison.
Comme il le dit dans une lettre à Ann Bloch,
une amie allemande, datée de septembre 37,
la prison est pour lui une expérience
salutaire, un refuge propice à une
expérience initiatrice, d'ordre
poétique. Il s'agit de s'isoler et de se
replier sur soi pour sortir de soi et voir le
monde, « avec plus d'objectivité,
de passivité, d'indifférence, donc de
poésie (...) Mes murs sont
transparents ».
En le confrontant à l'horreur de
l'humiliation et de la déchéance, la
prison le révèle à
lui-même. La prison était en lui avant
que la société ne l'y enferme.
« Je crois que cette vie je la portais en
moi jusqu'alors secrète et qu'il me suffit
d'être mis à son contact pour qu'elle
me soit, de l'extérieur,
révélée dans sa
réalité. »
Parce que la prison était déjà
en lui à son insu, il se met à
l'aimer comme son vice. Il s'abandonne
voluptueusement aux odeurs de merde et d'urine de
sa cellule. C'est alors que remontent les
souvenirs. La prison lui rappelle les cabinets de
la maison d'ardoises où enfant il se
réfugiait pour rêver, avec
l'impression de s'enfoncer « lentement,
comme en un sommeil ou en un lac ou un sein
maternel ou un inceste aussi, au centre spirituel
de la terre ». Dans la prison, il
retrouve les puissances nocturnes du rêve,
enracinées dans l'enfance. Il se rebranche
sur sa part vitale comme s'il retrouvait un sein
nourricier. La prison lui devient maternelle et
féconde.
Au fur et à mesure que se rapproche le
moment miraculeux de l'écriture, Genet se
spécialise et devient voleur de livres. Il
les vole, les lit, puis les revend dans la
boîte de bouquiniste dont il s'occupe entre
deux séjours en prison. Auprès de ses
clients amateurs de livres rares, il se fait une
réputation de voyou lettré et dandy.
Il commence à se faire des relations
littéraires et compose sa nouvelle image de
voleur poète. Le 5 décembre 40,
le journal Aujourd'hui rapporte la
déclaration provocatrice d'un certain Jean
Genet au juge d'instruction chargé de
l'interroger après un flagrant délit
à la librairie Joseph Gibert. Il s'amuse
à parodier son personnage, pour mieux
tourner en ridicule son adversaire.
N'eussé-je pas été
voleur, je serais ignare, toutes les
beautés de la littérature me
seraient étrangères, car c'est
pour apprendre l'A. B. C. que j'ai
dérobé mon premier volume. Un
second a suivi, puis un troisième. J'ai,
ainsi, pris goût aux nourritures
spirituelles (...) Au début, je revendais
les livres après en avoir humé la
substantifique moelle, mais j'en ai eu
bientôt un amer repentir. C'est pourquoi,
après avoir pris connaissance des volumes
que je me trouve dans la triste obligation
d'emprunter, je les dépose
discrètement dans les étalages ou
dans les boîtes des bouquinistes. Je
m'éloigne ensuite sur la pointe des
pieds, le cur réchauffé
d'avoir fait incognito une bonne action. Car la
discrétion, messieurs, a toujours
présidé à tous les actes de
ma vie.
Le vol de livres devient une mise en
scène. Il s'agit de rendre publics ses vols,
de « les publier », jusqu'au
moment où, en mai 43, après le
flagrant délit du vol des Fêtes
galantes de Verlaine, le voleur poète,
défendu par Cocteau qui voit en lui le
nouveau Rimbaud, peut enfin être reconnu
publiquement comme un écrivain de
génie que la société
désormais n'a plus le droit de condamner
à vie. En 1949, le Président de la
République le gracie.
Voler des livres pour les revendre, avant de
commencer à écrire ses propres
livres, est déjà un acte symbolique
qui met en jeu la poésie comme acte
délictueux et subversif. En prison, Genet a
lu, peu de temps avant de commencer à
écrire, A l'ombre des jeunes filles en
fleurs, qu'il avait volé chez un
libraire. Cette lecture est pour lui une
illumination. Comme un voleur du merveilleux texte
proustien, il va écrire
Notre-Dame-des-Fleurs.
La réminiscence des cabinets de la maison
d'ardoises, provoquée par l'odeur de merde
de sa cellule de prison, est la reprise parodique
du petit pavillon proustien sentant bon l'iris
où le narrateur aime à se
réfugier, et l'inceste dont il est question
est aussi celui avec le merveilleux corps proustien
de la Recherche.
En passant à un tout autre genre de vol, le
poète Jean Genet se libère de son
identité passée. En changeant de
« plume » pour sortir de prison
(la pince-monseigneur devient le porte-plume), le
voleur se métamorphose en poète. Le
vol, comme acte poétique fondateur, devient
la beauté, c'est-à-dire la
poésie.
En devenant poète à partir du vol
miraculeux du texte proustien, le voleur
raté devient Jean Genet le voleur, au sens
poétique que Genet donne à ce mot.
Dans sa main, il a son arme : sa nouvelle
plume. En devenant poète, Genet vole
à l'ennemi ses mots pour les
réinventer en leur donnant un sens nouveau.
Le voleur genettien n'en a pas fini de courir
après son image. « Jeune voleur,
sois toujours porté par la rêverie qui
fait de toi l'être resplendissant à
qui tu voudrais ressembler ! »
LE TRAITRE ET LA FRANCE
« Ecrire, c'est le dernier recours qu'on
a quand on a trahi. » En devenant
poète pour sortir de prison, Genet trahit le
voleur raté qu'il fut. Et il trahit le monde
des voleurs qui fut le sien.
L'évanouissement du narrateur dans la prison
yougoslave contient déjà les germes
de la trahison. Il est devenu un étranger
parmi les voleurs qu'il voit dans leur cruelle
nudité. La trahison est la seule issue
vivante et créatrice. « Il fallait
que je trahisse le vol qui est une action
singulière au profit d'une opération
plus universelle qui est la
poésie. »
Le poète est un traître et la
poésie est trahison. Quel sens faut-il
donner à ces mots ? Genet trahit les
voleurs en devenant poète. Mais c'est pour
devenir, par la poésie, le voleur. La
trahison de la poésie porte en elle
l'accomplissement poétique du voleur, sa
recréation à un niveau
supérieur. Elle est la plus haute conscience
du vol.
En trahissant le monde des voleurs, Genet ne
rejoint pas le camp de l'ennemi. Au contraire, il
devient, en poète, le véritable
ennemi de la société et de sa morale
du Bien. La trahison, dans son sens
poétique, est créatrice d'une
nouvelle éthique. Avec le vol et
l'homosexualité, la trahison est l'une des
trois vertus théologales de la
légende dont Genet poétiquement
réinvente le sens.
La poésie de Genet n'est pas une
poésie de la transgression, qui glorifierait
le plus grand mal comme valeur inversée du
plus grand bien. C'est une poésie de la
subversion qui trahit le sens des mots au nom d'une
nouvelle éthique. Elle est création
d'un autre sens, en perpétuel devenir,
qu'aucun dictionnaire ne pourrait définir ni
capturer. C'est en ce sens, le plus secret, qu'elle
est scandaleuse. La guerre contre l'ennemi a lieu
dans la langue.
Genet date de Noël 39 sa naissance à
l'écriture, quand il envoie une carte
postale à une amie allemande résidant
en Tchécoslovaquie. Au lieu de lui souhaiter
conventionnellement un joyeux Noël, il lui
parle avec émotion du grenu de la carte
postale qui l'a beaucoup touché et de la
neige que cela lui évoque. « J'ai
commencé à écrire à
partir de là. Je crois que c'est le
déclic. C'est le déclic
enregistrable. »
Tout se passe comme si inconsciemment il avait
attendu que l'Europe et la France basculent dans la
catastrophe pour commencer à écrire.
Le 3 septembre 39, la France a
déclaré la guerre à
l'Allemagne qui vient d'envahir la Pologne. Genet,
qui a vu lors de son récent voyage à
travers l'Europe de juin 36 à juillet 37 ce
qui est en train de se préparer, sait que
l'inéluctable a commencé.
Il lui faut ce gouffre ouvert par l'Histoire pour
oser affronter son propre gouffre, et la menace
imminente de la catastrophe pour se lancer tout
seul, du fond de sa prison, dans une aventure
poétique de rédemption. Il associe
symboliquement sa naissance à
l'écriture à Noël, jour de
naissance du Christ. Les Evangiles, comme texte
référentiel, sont présents
dès le début.
Il faut pourtant attendre 42 pour que Genet, avec
Le Condamné à mort et
Notre-Dame-des-Fleurs, commence vraiment son
uvre. Pendant ces trois années,
l'Allemagne triomphante a conquis l'Europe et
occupé la France. Gouvernée par le
régime de Vichy, la France vit dans la peur,
la honte, la trahison. Par milliers, les ouvriers
français partent travailler en Allemagne
nazie, tandis que les wagons de Juifs depuis mars
42 quittent Paris pour Auschwitz. Le
16 juillet 42 a eu lieu la rafle du Vel d'hiv.
Genet dit la joie qu'il a ressentie devant cette
humiliation de la France, comme si elle venait par
les Allemands d'être châtiée
d'un crime. « Le fait que l'armée
française, ce qu'il y avait de plus
prestigieux au monde il y a trente ans, ait
capitulé devant les troupes d'un caporal
autrichien, eh bien ça m'a ravi (...) je ne
pouvais qu'adorer celui qui avait mis en uvre
l'humiliation de la France. »
Il lui faut connaître la joie de cette
vengeance pour tenter à son tour, en
commençant son uvre, de se venger du
mal que la France lui a fait. Le désir de
vengeance et la quête d'une rédemption
sont à l'origine de l'aventure de la
poésie comme trahison.
Genet ne peut avoir ressenti une telle joie de voir
la France humiliée que parce qu'il lui est
lié passionnellement et qu'il la hait
d'amour, au point que ce qui lui arrive de si grave
ait réussi à lui faire enfin
commencer son uvre.
Un souvenir d'enfance raconte comment il fut exclu
de cette France mythique dont
« l'éclat me nimbait ».
L'anecdote, hautement symbolique, se passe à
l'école d'Alligny-en-Morvan. L'instituteur a
demandé à chaque élève,
comme sujet de rédaction, de décrire
sa maison. Trouvant que la copie de Genet est la
plus réussie, il la lit à toute la
classe. Par jalousie et cruauté enfantine,
les élèves se moquent de Genet et
l'accusent d'avoir menti. Ce ne peut pas être
sa maison qu'il a décrite puisqu'il n'est
qu'un enfant trouvé, prêté par
l'Assistance publique à sa famille adoptive.
« Et alors il y a eu un tel vide, un tel
abaissement. J'étais immédiatement
tellement étranger, oh ! le mot n'est
pas fort, haïr la France, c'est rien, il
faudrait plus que haïr, plus que vomir la
France. »
Le verdict est tombé par la bouche des
enfants comme un couperet de guillotine. L'enfant
trouvé n'appartient pas à la France.
Il est pour toujours sans famille, sans maison et
sans patrie. La France, comme la mère
inconnue dont elle a pris la place, est
traîtresse. Il sait désormais que son
image mythique n'est qu'un simulacre.
En 49, dans L'Enfant criminel,
censuré à la radio, Genet attaque
l'hypocrisie de la France qui s'horrifie des crimes
nazis pour mieux cacher ses propres crimes.
« Personne ne s'est avisé que
depuis toujours, dans les bagnes d'enfants, dans
les prisons de France, des tortionnaires
martyrisaient des enfants et des
hommes. »
En commençant symboliquement son uvre
en prison, quand la France traîtresse est
à son tour humiliée et
martyrisée, c'est à ces
enfants-là (dont il fut) que Genet le
traître donne voix. C'est leur voix muette
qui par la sienne parle, pour crier leur haine de
cette France qui les a exclus au lieu de leur
donner, à eux qui en avaient tant besoin,
amour et protection.
En trahissant par la poésie la France
traîtresse, Genet n'obéit pas à
la loi du talion. La trahison du poète n'est
pas du même ordre que la trahison de la
France. Sa vengeance invente une nouvelle loi, qui
est celle de la poésie, créatrice
d'une trahison supérieure. C'est une
aventure éthique pour sortir de l'abjection
et de la honte.
une même complicité noue
les uvres écrites en prison ou dans
les asiles (Sade et Artaud se rejoignent dans la
même nécessité de trouver en
eux-mêmes ce qui, pense-t-on, doit les
conduire à la gloire,
c'est-à-dire, malgré les murs, les
fossés, les geôliers et la
magistrature, dans la lumière, dans les
consciences non asservies) ces uvres ne se
rencontrent pas dans ce qu'on nomme encore la
déchéance : se cherchant
elles-mêmes à partir de cette
déchéance exigée par la
répression sociale, elles se
découvrent des points communs dans
l'audace de leur entreprise, dans la vigueur et
la justesse de leurs idées et de leurs
visions.
La France n'est pas seulement pour lui cette
maison symbolique dont pour toujours il est exclu.
C'est aussi la langue. Si dès l'école
primaire, il a pu réussir, lui l'enfant
trouvé, à écrire la meilleure
rédaction, c'est déjà la
preuve qu'il possède cette langue comme un
bien qui lui est propre et qu'il sait, mieux que
les autres, s'en servir parce que c'est son seul
bien, jusqu'à raconter une fausse histoire
où la maison qui ne lui appartient pas peut
devenir sa vraie maison. Par la langue qu'il fait
sienne, Genet l'étranger appartient à
la France qui l'exclut et il a le pouvoir
poétique de créer une
réalité qui conteste et nie celle qui
existe.
Un autre souvenir évoque son lien d'amour
à la langue française. Genet,
enfermé à Mettray, en lisant par
hasard les sonnets de Ronsard, est tombé
amoureux de la langue française.
« Et j'ai été
ébloui. Il fallait être entendu de
Ronsard. » Ronsard devient le premier
intercesseur qui lui donne accès à la
poésie, grâce à laquelle il
pourra se servir de sa langue à des fins de
création. Ainsi l'étranger, s'il
réussit comme Ronsard à devenir
poète, pourra-t-il appartenir à cette
France qui l'a rejeté.
La révélation de cette lecture a
décidé de toute sa vie. Pour
toujours, il est étranger et ennemi de cette
France haïe, mais pour toujours aussi il lui
est lié amoureusement par la langue si belle
dont il fait sa langue de poète. Glorifier
la France par une poésie qui l'attaque et la
met à nu, telle est la paradoxale et
scandaleuse tâche de Genet poète. La
trahison du poète est un acte d'amour. La
trahison est invention d'un nouvel amour, condition
de la nouvelle éthique.
Comme A la Recherche du temps perdu a
miraculeusement surgi de la guerre de 14 et de la
France victorieuse, l'uvre de Genet va surgir
de la Deuxième Guerre mondiale. Mais cette
fois la France est occupée par l'ennemi et
c'est un humilié plein de haine contre la
France traîtresse qui l'a banni qui tente la
grande aventure de la poésie. S'il vole
à la France sa plus belle langue, c'est en
traître, pour l'accuser. Le rapport amoureux
à la langue se double d'une guerre
menée contre l'ennemi dans sa langue.
« Avant de dire des choses si
singulières, si particulières, je ne
pouvais les dire que dans un langage connu de la
classe dominante, il fallait que ceux que j'appelle
«mes tortionnaires» m'entendent. Donc il
fallait les agresser dans leur
langue. »
Le narrateur du Journal du voleur, pour qui
la trahison est l'une des trois vertus
théologales, se demande pourquoi, alors
qu'il parcourait entre 36 et 37 l'Europe
gangrenée par la montée du nazisme,
il a éprouvé la
nécessité de revenir en France
où il allait se faire arrêter comme
déserteur de l'armée
française. De la même façon, au
lieu de passer à l'ennemi, le narrateur de
Pompes funèbres qui chante les
miliciens et les nazis écrit un livre de
deuil à la mémoire de son amant le
résistant Jean Decarnin.
Le narrateur du Journal du voleur donne deux
raisons à son retour en France. La
première est qu'il ne pouvait absolument pas
adhérer au nazisme parce que c'était
la légalisation du mal. Or, s'il a choisi le
mal, ce n'est pas par amour du mal, mais par
rébellion solitaire contre l'injustice de la
société et son hypocrite morale du
bien. Quand le Pouvoir et l'Ordre se mettent
à cautionner le mal en l'incarnant, celui
qui fait le mal est du côté du
Pouvoir. « C'est un peuple de voleurs,
sentais-je en moi-même. Si je vole ici je
n'accomplis aucune action singulière et qui
puisse me réaliser mieux :
j'obéis à l'ordre habituel. Je ne le
détruis pas. Je ne commets pas le mal, je ne
dérange rien. Le scandale est impossible. Je
vole à vide. »
Rebelle solitaire et irréductible, le
narrateur est autant l'ennemi de
l'hitlérisme montant que de la
société française et de son
hypocrite morale du bien. Ne pouvant rallier ni un
camp ni un autre, il trahit le voleur pour devenir
poète.
Il rentre en France pour une deuxième
raison. A l'étranger, quand il vole, il ne
peut pas s'empêcher de penser en
français. Il se sent alors plus
Français que voleur. Seulement en France,
parce qu'il pense dans la même langue que le
volé, il peut devenir en même temps
qu'un voleur un étranger dans son propre
pays. Seul le voleur qui est en même temps un
étranger peut trahir le voleur pour devenir
poète. « Voleur dans mon pays,
pour le devenir et me justifier de l'être
utilisant la langue des volés - qui sont
moi-même à cause de l'importance du
langage - c'était à cette
qualité de voleur donner la chance
d'être unique. Je devenais
étranger. »
Le poète fait entendre dans la langue de
l'ennemi la langue étrangère du
voleur. En trahissant sa trahison,
c'est-à-dire en revenant en France, Genet le
poète invente une trahison
supérieure, qui a lieu dans la langue. Il
est rentré en France « par un
souci de profondeur », « pour
creuser, forer une masse de langage où
[s]a pensée fût à son
aise » et « [s']accuser
dans sa langue ». En décidant de
s'accuser dans sa langue, il décide en
même temps de se délivrer de
l'accusation que la société
française a portée contre lui en
accusant à son tour la France, non pas en
juge, mais en poète.
LE PÉDÉRASTE ET L'AUTRE
JOUISSANCE
Parmi les trois vertus théologales de la
légende, la pédérastie est
incontestablement la plus provocatrice.
Après Gide et Proust, cette fois en se
chargeant de tout le scandale, Genet ose mettre
à nu son homosexualité et se risquer
en s'exhibant. La pédérastie est une
déclaration de guerre à la
société et à la
Création tout entière. « La
pédérastie est mal. Si elle est
assumée totalement, l'inversion comporte,
logiquement, la notion de stérilité.
L'homosexuel refuse la femme... »
« Son premier crime fut de refuser la vie
et de bannir la Femme. »
Non seulement le pédéraste, par sa
déviance sexuelle, choisit de vivre en marge
de la morale sociale, mais en refusant de
perpétuer la vie il se met volontairement du
côté du mal et de la mort. Et ce choix
du mal devient la condition même de sa
jouissance. Une telle définition de la
pédérastie entre scandaleusement en
résonance avec cette monstrueuse
époque où triomphent le mal et la
mort.
Mais le narrateur n'ouvre grandes les portes du
bordel que pour en dérégler les lois.
Poussé à la limite, mis hors de ses
gonds, l'érotisme genettien fait vaciller
les catégories.
Ce n'est pas seulement le crime qui fait jouir le
narrateur, c'est aussi le châtiment
suprême que le crime appelle. La plus haute
image érotique est le condamné
à mort et la plus grande jouissance est
provoquée par le fantasme de la
décollation.
De la même façon, le scénario
sadomasochiste devient un scénario
réversible. Le narrateur, que l'on croyait
un pédéraste passif violé par
les mâles aux verges puissantes comme des
machines à supplice, se révèle
être, avec son amant Jean Decarnin, le
bourreau jouissant de sadiser sa victime.
Mais Genet va plus loin encore. Le narrateur bande
pour le condamné à mort parce que
celui-ci a la verge la plus puissante et qu'il est
mâle entre tous les mâles. Or que se
passe-t-il soudain ? Le plus mâle se
révèle secrètement femme et se
transforme en fleur. La verge se creuse et devient
un vagin. Comment s'y reconnaître ?
Ce n'est plus le crime qui le fait jouir, mais la
trahison. Le narrateur ne se masturbe plus avec les
photos des plus beaux criminels. Il jouit de les
trahir. « Cette poursuite des
traîtres et de la trahison n'était que
l'une des formes de l'érotisme. »
Querelle trahit lui-même son propre mythe en
refusant le châtiment suprême. A la
place de ce châtiment, il va se faire enculer
par Nono, le patron du bordel. Au lieu d'être
un supplice, la sodomie devient un plaisir et
échappe au scénario classique
bourreau-victime pour devenir un libre jeu
érotique. En baisant ensuite le policier
Mario et en le faisant jouir, Querelle se
délivre de l'emprise de la Loi et
échappe à tous les scénarios
pervers contrôlés par le patron et la
patronne du bordel, sous protection de la
Police.
Dans Journal du voleur, ce n'est même
plus la trahison du criminel qui fait jouir le
narrateur. Le criminel est remplacé par le
Mac, dérisoire et caricaturale copie du
criminel. Le narrateur jouit de l'abjection du Mac.
Loin de diminuer leur pouvoir érotique, les
défauts des macs (physiques autant que
moraux) l'accroissent. Le narrateur peut aussi bien
jouir de sa frustration de ne jamais
posséder Stilitano, qu'en inversion jouir de
l'anéantissement de lui-même dans le
coït avec Armand la brute.
A force de dérégler et
détraquer ses machines désirantes, le
narrateur finit par les enrayer. Le bordel se
désérotise. La vraie jouissance du
narrateur nous racontant toutes ces histoires de
bordel est celle de son humour, qui tourne en
dérision ses objets de désirs et
décolle de ses fantasmes les plus pervers.
« Je me sentais perdu et absurdement
léger. »
Ainsi le narrateur du Journal du voleur
peut-il dire que le carnet où il
écrit l'adresse de tous les voleurs de
France, qu'il est sûr de pouvoir aller
trouver quand il se sent seul, a « la
même autorité qu'un sexe ».
Le narrateur du Miracle de la rose a
déjà connu une expérience
identique. En devenant voleur, tenant entre ses
mains la pince-monseigneur, baptisée
« la plume », il se
libère de l'emprise du bordel et s'ouvre
à une nouvelle vision du monde.
Genet a mis le feu à son propre bordel. Mais
ce n'est pas pour rentrer dans la voie droite. Il
ne renie pas la pédérastie qui le
fonde comme incurablement rebelle et
étranger à l'ordre du monde. Il veut
la recréer, poétiquement autre.
Querelle une fois encore montre la voie.
Après avoir été au bout de son
expérience initiatique de libération,
il ose s'abandonner à une nouvelle
jouissance. Dans les bras si féminins du
lieutenant Seblon, il se laisse aller, le temps de
la jouissance, à un devenir-femme
voluptueux. La nouvelle jouissance, au-delà
de la perversion, est transsexuelle.
C'est cette même jouissance transsexuelle que
le narrateur, à la fin de Pompes
funèbres, après avoir fait son
douloureux travail de deuil, découvre au
fond de sa mémoire, quand lui revient le
souvenir de son premier coït avec Jean
Decarnin. Ce n'est plus la queue qui est
glorifiée, mais l'anus nommé
« il de Gabès ».
Quand sa queue pénètre Jean, seule
compte l'exploration merveilleuse de l'il de
Gabès qui contient le trésor de la
nouvelle jouissance. Tout fond et s'amollit et il
ne voit plus que l'il de Gabès de Jean
« s'orner de fleurs, de feuillages,
devenir une charmille très fraîche
où tout entier je pénétrais en
rampant pour m'endormir sur la mousse, dans
l'ombre, y mourir ».
Il a fait le saut dans le vide. Il est passé
à l'autre jouissance. Cette nouvelle
jouissance, en faisant exploser le bordel, ouvre au
dehors, à la nature vivante. Celui qui a
connu cette jouissance et le chemin initiatique qui
y conduit voit autrement. « Il est banal
de dire : «ces yeux ont vu la mort en
face». Pourtant de tels yeux existent et les
hommes qui les possèdent, au sortir de la
rencontre effrayante, conservent dans leur regard
une dureté ou un éclat
inhabituel. »
La plus merveilleuse subversion érotique de
la légende est aussi la plus scandaleuse. Le
coït entre le nazi Erik Seiler et le milicien
Riton, ces deux monstres de l'Histoire, crée
cette nouvelle jouissance transsexuelle,
au-delà de la plus sombre perversion. Cette
nouvelle jouissance, juste avant leur mort,
transfigure et sauve les deux monstres. Alors a
lieu l'opération miraculeuse : des
roses blanches s'échappent du membre d'Erik
dans l'il de Gabès de Riton,
envahissant et embaumant tout son corps
jusqu'à sa poitrine.
A la fin de la légende, le narrateur est
seul, hors du palais des glaces, hors du bordel. Il
n'a plus besoin de ses amants. C'est la langue que
le poète fait jouir afin qu'elle produise
ses images fabuleuses. La jouissance transsexuelle
est la jouissance de la poésie. La
subversion de la perversion, c'est la poésie
en acte.
(...)
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