Photo : F Doury

Premiers chapitres
Pascal Quignard
Les ombres errantes, Dernier Royaume I
Prix Goncourt 2002
Sur le jadis, Dernier Royaume II
Abîmes, Dernier Royaume III

Collection littéraire dirigée par Martine Saada

Pascal Quignard est né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France). Il a écrit notamment Le salon du Wurtemberg, Le sexe et l’effroi, Rhétorique spéculative, La haine de la musique, Vie secrète, Terrasse à Rome.
« Il y a vingt ans j’ai composé les huit tomes des Petits Traités. Ils sont parus aux éditions Maeght.
Dernier royaume est un ensemble de volumes beaucoup plus étendu et étrange.
Ni argumentation philosophique, ni petits essais érudits et épars, ni narration romanesque, en moi, peu à peu, tous les genres sont tombés.
 

Les ombres errantes
Dernier royaume I


CHAPITRE PREMIER

e chant du coq, l’aube, les chiens qui aboient, la clarté qui se répand, l’homme qui se lève, la nature, le temps, le rêve, la lucidité, tout est féroce.
Je ne puis toucher la couverture colorée de certains livres sans que remonte en moi une sensation de douleur.
Un corps préférait leur lecture à moi-même. Une jeune Allemande s’occupa de moi jusqu’à l’âge de deux ans. Le fait qu’elle lût à mes côtés m’ôtait à la joie de me trouver près d’elle. Parce qu’il me semblait alors qu’elle ne se trouvait pas à mes côtés. Elle n’était pas là. Elle était déjà partie.
Elle était ailleurs.
Lisant, elle séjournait dans un autre royaume.
Ma gorge se serre soudain, évoquant ces heures où je ne parlais pas encore. Elles masquent un autre monde qui se dérobera toujours à ma quête. Une espèce de sanglot sec faisait suffoquer le haut du corps.
Je ne déglutis plus.
Je ne souffris plus qu’une fourchette ou une cuil­ler s’approchent de mes lèvres.
L’attraction qu’exercent sur moi les livres est d’une nature qui restera toute ma vie plus mystérieuse et plus impérieuse qu’elle peut le sembler à d’autres lecteurs. Vite, vite, je repose le vieux livre coloré là où je l’ai pris. Je me détourne de l’étal du libraire. Je ne puis plus parler. Comme alors. Je ne m’y risque pas. Je presse le pas sur le trottoir. Je m’éloigne dans l’ombre de la ville où je me fonds.

*


Un morceau de la pomme originaire est resté coincé au centre de ma gorge.

*


Vieux livres Garnier bilingues latin-français devenus duveteux à force d’usage, d’âge, de soleil, de poussière.
J’ai lu dans l’un de ces vieux livres des éditions Garnier que l’empereur Tibère exigeait – pour ranger les rouleaux d’images pornographiques dont il faisait collection – des cylindres entièrement jaunes et dépourvus de titulus afin que rien ne trahît la curiosité qui l’obsédait.
Il errait dans l’empire qu’il fuyait.
Empereur honni, loup, détestant les villes, qui ne voulait pas de l’empire, qui tua Dieu, qui fuit Rome elle-même.
Il préféra vivre au plus haut de Capri, dans l’ombre de la roche qui surplombait la mer.

*


Vivre caché – late – disait Lucrèce.
Larvatus, disait Descartes.

*


Il se trouva qu’en 1618 le chevalier Le Cerf, alors qu’il sortait à peu près de l’enfance, s’engagea comme volontaire dans les troupes royales avec le dessein de voyager partout dans le monde.
Il alla rejoindre Guillaume le Taciturne au siège de Breda.
Il y resta treize mois.
Ils devinrent quatre amis. C’étaient quatre compagnons de chambrée. Dans l’ordre d’enrôlement : Monsieur de Jaume, René Des Cartes, Nathan Le Cerf, Isaac Beeckman. Lors de la journée des barricades du 27 août 1648 le chevalier Des Cartes précipita son départ de Paris de sorte qu’il ne put rencontrer ni Le Cerf, qui se faisait surnommer Abraham, ni Jacques Esprit. Il sauta sur son cheval. Arrivé à Leyde, il dit qu’il ne retournerait jamais en France. Le 31 mars 1649 le chevalier Des Cartes écrivit à Chanut : « J’ai sujet de croire qu’ils veulent de nouveau ma venue en France seulement pour me montrer comme si j’étais une panthère. » Il confesse qu’il s’est pris de regret pour la petite maison près de l’église au bord du canal de l’ouest (in den Westerheerckstraet). Ce fut cette année-là qu’il renonça aux complaisances sexuelles de Frantsinge. Mais on ne peut déduire d’une vie qui devient entièrement cachée qu’elle est plus innocente.


Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18