Premiers chapitres
Serge Portelli
Le sarkozysme sans Sarkozy

Serge Portelli, vice-président au Tribunal de Paris, président de la 12e Chambre correctionnelle, a été conseiller auprès du Président de l'Assemblée nationale en 2001-2002. Maître de conférences à l'Institut d'études politiques puis enseignant à l'Ecole de psychologie pratique de Paris, il est l'auteur de nombreux essais, notamment Le Droit des victimes (Dalloz, 2003), Traité de démagogie appliquée (Michalon, 2006), Ruptures (Internet puis L'Harmattan, 2007), Récidivistes (Grasset, 2008).


Chapitre I
L'idéologie
Idéologie ?

'élection de Nicolas Sarkozy en mai 2007 a été saluée comme une victoire, voire un triomphe " idéologique ". Mais la victoire a été davantage analysée que l'idéologie. Beaucoup pensent même qu'il n'y a pas grand-chose à observer, au-delà de l'issue du scrutin, qu'un pouvoir bringuebalant et présomptueux qui ne pourra jamais prétendre atteindre le monde des idées ou de la pensée politique. Il faut se méfier du mépris et de ses jugements rapides. Il suffirait de se laisser convaincre par cette revendication inlassable d'un pragmatisme absolu. Nous pourrions ainsi facilement croire que nous sommes en présence d'un annuaire des bonnes idées du jour, d'un catalogue moderne de solutions constamment adaptées à notre temps, sans aucun dessein d'ensemble. De plus, sans faire injure au représentant actuel du sarkozysme, son absence de toute envergure intellectuelle, la pauvreté de ses écrits propres (" plumes " mises à part) font que le mot idéologie semble flotter comme un vêtement trop large. Lorsqu'il tente une vision légèrement prospective de son action, à l'occasion de ses vœux le 31 décembre 2007, évoquant une politique de " civilisation " inspirée d'une courte conversation avec Edgar Morin, le soufflé retombe aussitôt dans un silence poli, des quolibets inévitables et un oubli bienvenu. Le temps ne paraît pas plaider davantage en faveur de notre président : les épreuves survenant, les embardées politiques, les renoncements, les adaptations, font que la ligne directrice d'un quelconque système est difficile à percevoir.
De toute façon, nous dit-on, les idéologies sont mortes. Emmanuel Todd, parlant d'ailleurs de la droite comme de la gauche, diagnostique, comme tant d'autres, un " vide idéologique ". Mais les idéologies ne meurent pas. Elles se transforment ou se succèdent. Dans ces périodes de changement ou de mutation, ou simplement lorsque l'idéologie n'a pas encore trouvé son maître, son prophète, quand son église n'a pas encore recruté ses chantres, les observateurs peuvent croire un temps à sa disparition. Les difficultés de l'observation ne signifient pas que son champ s'est épuisé. Pas plus que de constater, par exemple, que la religion catholique décline, notamment dans sa pratique, ne permet d'en déduire la mort des religions, encore moins celle des idéologies en général.
Pour ce qui nous intéresse, retenons que la forme des idéologies surtout change. Le temps n'est plus, en effet, des vastes doctrines articulées avec soin, fondées sur une œuvre maîtresse, un livre-bible, et qui s'appuient sur un immense parti en ordre de bataille, une bureaucratie gigantesque. Oui, le marxisme a vécu, même s'il en reste, et pour longtemps, de multiples traces fossiles. Mais toutes les idéologies n'ont pas son architecture colossale. Toutes ne vivent pas aussi longtemps, n'agonisent pas si péniblement.
Lorsque les modes de diffusion de la pensée, ou de communication, prennent une place aussi importante que de nos jours, la naissance, la diffusion d'une idéologie - et sa mort - ne suivent plus le même chemin. Elles sont moins solennelles, surtout moins évidentes, au point qu'on peut les croire inexistantes. Ce serait oublier que leur persistance répond à un besoin d'organisation des sociétés mais aussi à un besoin de croyance, de cohérence et de sécurité des hommes eux-mêmes. La part intellectuelle des idéologies d'aujourd'hui peut être plus faible qu'auparavant. La composante émotionnelle plus forte. Les messages sont à la fois plus grossiers - sous forme de mots, de gestes, d'attitudes, de slogans - et plus subtils - utilisant en permanence la machine médiatique et le discours subliminal. Le sarkozysme fait partie de ce nouvel âge des idéologies.
L'idéologie sarkozyste par défaut : l'idéologie c'est l'autre
Les principes figés, la pensée arrêtée, l'idéologie déclinée proposition après proposition, c'est évidemment toujours l'autre. Le sarkozysme dénonce avec constance la " pensée unique " - l'expression bien sûr n'est pas de lui et a été utilisée auparavant pour tout autre chose. Il vise, semble-t-il, une sorte d'humanisme dévoyé et pleurnichard conduisant à voir en chaque individu le produit de son passé, les influences de la société, de l'histoire… bref, du monde qui l'entoure, plutôt que l'individu dans sa pureté, maître de soi et de son sort. La pensée unique, selon Nicolas Sarkozy, serait surtout une façon de penser " excessivement " l'homme, de chercher à le comprendre à toutes forces : un apitoiement inutile dans une société où seuls les actes ont une signification, où le temps est compté et décompté, où l'argent est roi et où le décideur est un homme pressé.
L'apostrophe la plus méprisante du sarkozysme, et peut-être la plus révélatrice de sa conception des libertés, est celle de " droits-de-l'hommiste ". Une expression venue, comme tant d'autres, de l'extrême droite. Elle a pour cible tous ceux qui critiquent les projets de réforme trop répressifs. Ou qui fustigent les contacts de plus en plus étroits entre la France et certains pays autoritaires voire dictatoriaux courtisés pour des raisons économiques ou géopolitiques. Le droits-de-l'hommiste ne pense qu'aux libertés alors que seules les réalités d'un monde brutal, impitoyable et d'une économie mondialisée devraient dicter notre conduite. Ce souci des libertés est non seulement tourné en dérision mais taxé d'hypocrisie. Seul le réalisme économique et politique est légitime. " Tous les droits-de-l'hommistes de la création passent porte de Saint-Ouen en disant "Mon Dieu, les pauvres !" puis s'en vont dîner en ville ", dit Nicolas Sarkozy (24 octobre 2002).
La dénonciation sans relâche de Mai 68 est un autre fer de lance idéologique du sarkozysme. Là encore, il emprunte sans hésiter davantage à la droite extrême qu'à la droite classique. Il faut " liquider cet héritage ", scandait Nicolas Sarkozy le 29 avril 2007, au Palais Omnisports de Bercy. " Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral. " Il vaut mieux des valeurs sûres, des distinctions claires qui ont toujours fait leurs preuves : " le bien et le mal, le vrai et le faux, le beau et le laid. " Il ne s'agit pas seulement de prôner, à rebours, l'individualisme, la volonté de réussite, l'inégalité naturelle des hommes, la primauté de l'effort et du travail. Passer Mai 68 à la trappe, c'est, en matière de liberté, privilégier coûte que coûte la tradition, l'ordre, la fermeté, la répression sans faille face au désordre. L'esprit de tolérance devient un signe de décadence, une tendance délétère, à laquelle s'oppose fièrement la revendication d'une tolérance zéro et la disparition définitive du laxisme.
Dénoncer l'idéologie de l'autre, c'est aussi dénoncer les intellectuels. Une fois de plus, référence est faite à l'extrême droite ou plus exactement au mouvement populiste. L'une des plus fortes caractéristiques du populisme, l'un de ses atouts majeurs, est sa vision totalement réductrice du monde. A peuple simple, logique simple. Peu de couleurs. Pas de demi-teintes. Le raisonnement populiste est par essence manichéen. L'introspection, la remise en cause personnelle, le sentiment de culpabilité ne sont pas de mise. Le nouveau populo-sarkozysme ne veut pas s'embarrasser des subtilités de l'intelligentsia, empêtrée dans ses concepts fumeux et ses mots compliqués. Pour autant il ne se coupe pas totalement du monde intellectuel, loin de là. Paradoxalement il y cherche toujours des alliés. Lorsque Alain Finkielkraut, dans un entretien au quotidien Haaretz en date du 17 novembre 2005, déclarait que la crise des banlieues était " une révolte à caractère ethnico-religieux ", affirmait que " la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane " et soutenait que " l'antiracisme sera au XXIe siècle ce qu'a été le communisme au XXe siècle ", il n'avait pas de plus fidèle supporter que Nicolas Sarkozy. " M. Alain Finkielkraut, proclamait celui-ci le 4 décembre 2005, est un intellectuel qui fait honneur à l'intelligence française et s'il y a tant de personnes qui le critiquent, c'est peut-être parce qu'il dit des choses justes… Lui ne se croit pas obligé de défendre cette pensée unique qui n'a eu comme seul résultat que de porter le Front national à 24 %. Voilà le seul résultat de tous ces bien-pensants qui vivent dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint?Germain, et qui s'étonnent que la France leur ressemble si peu. "
Agir plutôt que penser : dans sa fascination de l'action, le sarkozysme véhicule une dénonciation de toutes les idéologies. Là est peut-être le pire des dangers. Car cette attitude attaque la pensée elle-même. Le temps est fait pour travailler. Travailler plus et penser moins. Cesser de bâtir des systèmes qui ne servent à rien. Nicolas Sarkozy le revendique haut et fort. " Le "sarkozysme", dit-il, n'existe pas comme doctrine ni peut-être sur le plan des idées : je ne suis pas un théoricien, je ne suis pas un idéologue, oh ! je ne suis pas un intellectuel : je suis quelqu'un de concret " (TF1, 20 juin 2007). Mais c'est son ministre des Finances, Christine Lagarde, qui le formule de la façon la plus franche qui soit. Devant l'Assemblée nationale en juillet 2007, lors du vote de la loi TEPA, elle s'exclame : " Cessons d'opposer les riches et les pauvres comme si la société était irrémédiablement divisée en deux clans. Cette loi est destinée à tous ceux qui travaillent, quels que soient leurs revenus. Que de détours pour dire une chose au fond si simple : il faut que le travail paye. Mais c'est une vieille habitude nationale : la France est un pays qui pense. Il n'y a guère une idéologie dont nous n'avons fait la théorie. Nous possédons dans nos bibliothèques de quoi discuter pour les siècles à venir. C'est pourquoi j'aimerais vous dire : assez pensé maintenant, retroussons nos manches. "

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