Jean-Marc Parisis
Reiser
Biographie
Nouvelle édition
Jean-Marc Parisis, né en 1962, est l’auteur chez Grasset
de trois romans : La Mélancolie des fast foods (1987),
Le Lycée des artistes (1992, Prix de la Vocation) et Depuis
toute la vie (2000).
Une nouvelle édition ?
eiser,
Jean-Marc Reiser, est mort d’un cancer le 5 novembre 1983, à l’âge
de 42 ans. Quelques jours plus tard, Hara-Kiri titrait :
« Reiser va mieux, il est allé au cimetière à pied ». Il faut croire
qu’il n’a jamais trouvé le cimetière, qu’il s’est satellisé dans
l’une des folles machines qu’il crayonnait quand la terre lui pesait.
Reiser plane aujourd’hui dans l’air du temps. Il avait à peu près
tout prévu, tout dessiné.
Pour reprendre une symétrie qu’il affectionnait, Reiser survit dans
ce qu’il se fait de pire et de plus beau aujourd’hui.
Le pire : la saga du cul surdupliquée à la télé, dans les romans,
les canards, la vidéo. Les très riches heures du baisodrome médiatique
et des maisons de passe psy. Reiser a exalté le cul, l’a mis en
abyme comme personne. Dès la fin des années 60, il en faisait un
jeu. Dans les années 70, ce fut un feu de joie. Au début des années
80, il souffla sur ses dernières braises. Qu’on rouvre Phantasmes,
Fous d’Amour et toutes ces drôles de tripes. Reiser a représenté
le sexe pour ce qu’il est : intime, vulgaire, ironique, dément,
grotesque, sans lendemain. Des forêts de poils, des lacs de foutre,
des collines de seins avec, au fond, de gentils animaux qui s’emboîtent.
Le sexe est un chromo. Le sexe est un cirque. Le sexe est infantile.
Aussi les adultes font ça salement. Ils bavent, hurlent, giclent,
croûtent, s’écartèlent, attrapent d’immondes maladies. En crevant
la peau du cul, Reiser a baisé à sa manière — posthume — le merchandising
de la pornographie. Quand les affairistes du cul ont investi le
secteur des loisirs au début des années 90, ils n’ont fait que repiquer
ses plans dessinés. Reiser avait déjà épuisé les poses, étripé les
ruts, colorisé à mort la bonne bourre, ridiculisé les plus crades
vidéos amateurs, enfoncé les portes des boîtes échangistes. Il avait
tout nettoyé. Les affairistes du cul durent alors surenchérir atrocement,
tenter des records de distension anale, romancer la viande des jeunes
filles en fleurs, expérimenter des médicaments qui fassent bander.
Mais c’était trop tard et plus drôle du tout, c’était juste une
façon d’entretenir la névrose généralisée, de faire banquer la masse
à jouir citoyenne. Reiser a vidé la baise de son sens et nous a
jeté au visage son néant.
Le plus beau, maintenant : les copines, les battues, les salopes,
les magnifiques, les vieilles, les gentilles, les mères, les filles,
les violées, les fruitées, les souillons, nos amies les femmes.
Reiser, orphelin de père et fils de bonniche, s’est excessivement
penché sur les femmes. Ce voyeur social n’avait pas la religion
des femmes, mais leurs ressorts, leur mécanique le passionnaient.
Ils les a surlignées, épaulées, quand elles luttaient pour leurs
droits. Il les a montées en croupe pour sonoriser leurs orgasmes.
Il les a fait crier et c’était un cri de guerre. Reiser a compris
très tôt, très vite, très seul, que les femmes marcheraient sur
les bites et sur l’Occident, que la Troisième Guerre mondiale serait
clitoridienne, que le xxie siècle serait féminin ou ne
serait rien. Dans Vive les Femmes !, les Copines ou Jeanine,
les femmes ne font jamais semblant de comprendre les hommes, de
pactiser. A quoi bon ? C’est le malentendu ouvert, le pourrissement
intégral. Au début elles se prennent des beignes en tablier de cuisine.
A la fin elles sèment la géhenne en robe à pois et collent la main
au cul des mecs dénoyautés. Reiser a sonné le tocsin du masculin,
chanté l’autocastration, l’onanisme du taré contemporain. Gros Dégueulasse
n’est pas mort, il a troqué son slip kangourou pour un boxer Calvin
Klein. Il s’est réincarné en bobo dans un monde vibromassant, discursif,
sentimental, machinique, hédoniste, un monde où la loi et les livres
s’écrivent au rouge à lèvres, où l’on materne tout le monde. Reiser
ou la mort lente de l’homme, du père, du soldat, du prêtre, tous
dégagés dans ses dessins. Pourquoi pas ? L’homme est anachronique,
il faudra trouver autre chose, un troisième type chromosomique.
Reiser avait quant à lui réglé la question : il ressemblait à un
ange qui avait la nausée.
Il est parti sans s’effacer. Pour autant on n’en fera pas un modèle.
L’humour et même une certaine grâce ne vaccinent contre rien. On
ne peut pas vingt ans durant dessiner la sanie, la connerie, le
sordide, sans en être menacé d’infection, par capillarité ou réverbération.
Reiser ne se voyait pas finir dessinateur d’humour, il connaissait
les accointances du genre avec le Mal. L’humour finit toujours par
bouffonner et justifier la catastrophe. L’humour est collabo. Plus
les temps sont tristes plus l’on rit de tout, c’est clair aujourd’hui.
Reiser voulait s’extirper du dessin d’humour, travailler à la représentation
d’un monde plus libre, où le Bien aurait circulé plus vite. Dessiner
un miroir solaire, une maison de verre, plutôt qu’une cité. On aura
quand même l’impudence de rêver, alors que le cancer n’est pas vaincu,
à ce qu’il aurait retenu aujourd’hui de notre foireuse actualité,
comment il aurait les banlieues, les capotes, les portables (des
godemichés ?), les Jospin, les cocos, les Loana, les vaches folles,
les Bové, les Sarkozy, les tournantes, les bagnoles, les Zizou,
les télés, les e-mails, les Le Pen, les stocks de cul retraités,
notre époque formidable. Comme il avait l’œil pur, on aurait bien
rigolé, avant de s’inquiéter.
Pour l’heure, on s’en fout un peu. Évoquons furtivement autre chose,
de plus mystérieux, d’éternel. Dans l’œuvre et la vie de Reiser
s’active un charme transcendant, maléfique. Un don de plaire poinçonné
par la mort, plus troublant que le génie ou la puissance. Reiser
a inventé un trait et hanté des vies dans un même mouvement. Par
ce double jeu, de cristallisation, de dissolution, il a échappé
à tous en étant follement aimé.
J’ai vu des femmes pleurer en évoquant sa mémoire et la mémoire
des rêves qu’elles font encore de lui.
J’ai vu des hommes se taire, étrangler le silence, le regard perdu
à retrouver sa trace électrique.
Reiser a autant souffert de la vie qu’il l’a enchantée. Il a dessiné
et colonisé notre imaginaire.
D’où la biographie, d’où cette nouvelle édition. Avec lui, c’était
toujours une nouvelle édition.
J.-M. P.
Décembre 2002.
|