Premiers chapitres

ON'OKUNDJI OKAVU EKANGA
Les entrailles du porc-épic
Une nouvelle éthique pour l'Afrique

 

On' Okundji Okavu Ekanga a fait des études de philosophie et de philologie. Il est prêtre dans une paroisse de l'ouest de la France quand il n'enseigne pas dans une école qu'il a créée dans son pays natal, le Zaïre.

 

I

Science et dogmes culturels

our mieux comprendre les enjeux de ma recherche, il est nécessaire de souligner quelques dates et circonstances.
Mon choix du Congo-Zaïre n'est pas que méthodologique. On ne parle de l'Afrique rationnellement qu'à partir d'un temps et d'un espace. En effet, le continent est immense, son histoire en apparence identique mais toujours différente. En outre, situé au centre, le Congo-Zaïre est un point névralgique dans le destin géographique, politique et économique du continent. A son propos, Frantz Fanon disait : « L'Afrique a la forme d'un revolver dont la gâchette est cachée au Zaïre. » L'embouchure du Congo découverte, le célèbre royaume Kongo s'est trouvé, du jour au lendemain, métamorphosé par l'ouverture au Portugal, c'est-à-dire à l'Occident. Moins pour leur chance que pour leur malheur éternel, les sujets congolais sont propulsés dans un monde où la science et la technologie n'ont plus besoin d'avocats.
Néanmoins, pour logique qu'il soit, le choix paraît surtout affectif. Le Congo, c'est mon pays et le tetela, ma langue maternelle, est parlé par plus ou moins un million d'habitants vivant au centre du pays. L'un et l'autre structurent ma pensée et ponctuent mon existence. La quasi-totalité de proverbes et fables qui soutiennent ma réflexion proviennent de cette culture.
Au Congo-Zaïre, Diego Cao˜ sujet portugais, à la recherche de la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance, débarque l'année 1482. Progressant le long des côtes africaines, il découvre le pays. C'est l'aube des temps portugais.
Sept ans plus tard, 1489, l'ambassade congolaise est reçue officiellement à la cour de Lisbonne. Les ambassadeurs restent quelques mois au Portugal, le temps nécessaire pour apprendre la langue et la doctrine. Le 19 décembre 1490, ils sont baptisés. Devenus hommes et fils de Dieu, ils retournent au Congo avec cinq missionnaires. La mission a commencé. Mission, on le sait, fondée sur le principe de la tabula rasa : tout démolir. Le roi Nzinga, roi du royaume Kongo, reçut les missionnaires et leurs cadeaux. A sa mort, son fils Nzinga Mbemba, intelligent, lisant et écrivant le portugais et le latin, sera baptisé sous le nom d'Affonso. Excellent chrétien, il entretiendra une correspondance diplomatique avec Lisbonne et Rome.
Ces rapports, cependant, ne tarderont pas à s'effriter. Les querelles des missionnaires, le mauvais vouloir des agents civils développant à outrance la traite des Noirs vont gêner les efforts du roi chrétien en faveur de la christianisation de son peuple. Les Portugais se comportant en vandales en pays ami, le roi du Kongo écrira :
« Vous ne pouvez pas mesurer la dimension de tort qui nous est fait, car les commerçants (portugais) mentionnés plus haut capturent chaque jour nos sujets : des fils du Pays et des fils de notre noblesse, de nos vassaux, de nos parents... Ils prennent avec eux des voleurs et des hommes sans scrupules car ils voudraient de préférence posséder tout ce qui serait à posséder dans notre Royaume... Ils les capturent et les vendent ensuite. Leur corruption et leur indiscipline sont telles, Votre Majesté, que notre pays est en train de se dépeupler à toute allure...
Pour empêcher ces pratiques, nous ne nécessitons de votre Royaume que des prêtres et des maîtres qui vont enseigner dans des écoles et nous ne voulons pas d'autres marchandises que du vin et de la farine pour le Saint Sacrement : c'est pourquoi nous prions Votre Majesté de nous aider dans cette affaire et de nous prêter assistance, en donnant l'ordre à vos agents de ne pas envoyer de commerçants ni de marchandises ici, car notre volonté est qu'il ne doit exister dans ces royaumes (au Kongo) ni commerce, ni marché d'esclaves.»
La demande ne sera pas exaucée alors que Henri, fils d'Affonso, après avoir étudié dix ans au Portugal, sera envoyé en ambassade à Rome, reçu par le pape Léon X et nommé évêque en 1513.
La traite sera bénie comme une œuvre « évangélisatrice », c'est-à-dire « civilisatrice ». Tout se justifiait. Les croisades livrées au XVe siècle contre les Maures, les Sarrasins, les « gentils »... Les théoriciens de la couleur noire, signe de servitude, d'infamie héréditaire, de malédiction ou d'un perpétuel esclavage, ne tarissaient pas d'arguments.
Mon objectif, dans ce chapitre, est de démonter quelques supercheries, idées et préjugés qu'une certaine histoire a consacrés sous forme de dogme.
Systématiquement, le Sénégalais Cheikh Anta Diop, le Congolais Théophile Obenga ou encore le Burkinabé Joseph Ki-Zerbo ont essayé, chacun à leur façon, de prouver que l'histoire a souvent été falsifiée. Au sujet de la situation coloniale dans l'île de Saint-Dominique (Haïti), le député Barnave prenait ainsi la parole au cours d'une « séance de l'Assemblée nationale française » tenue le 23 septembre 1791 : « C'est dans cette opinion - que l'infériorité du nègre est inscrite dans la couleur de sa peau - qu'est le maintien du régime des colonies, et la base de leur tranquillité. Du moment que le nègre pourra croire qu'il est l'égal du blanc... il devient impossible de calculer l'effet de ce changement d'opinion. Il faut donc se convaincre qu'il n'y a plus de tranquillité, d'existence dans les colonies si vous attentez à ces moyens d'opinions aux préjugés qui sont les seules sauvegardes de cette existence. »
Cette société dichotomique, Georges Balandier la décrit de façon saisissante : « La domination imposée par une minorité étrangère (racialement) et culturellement différente, au nom d'une supériorité raciale ou éthique et culturelle dogmatiquement affirmée, à une majorité autochtone matériellement inférieure ; la mise en rapport de civilisations hétérogènes : une civilisation à machinisme, à économie puissante, à rythme rapide et d'origine chrétienne s'impose à des civilisations sans techniques complexes, à économie retardée, à rythme lent et radicalement «non chrétiennes». »
La paix que l'Occident voudra instaurer en Afrique au XIXe siècle sera justement dictée par l'idéologie de la paix et de l'ordre sur le modèle occidental.
L'essentiel de leur doctrine fonctionne selon un schéma dualiste : d'un côté, ceux qui avaient tous les droits, possédaient la science, les valeurs et la religion... bref des hommes ; et de l'autre, les autres... Les pseudo-justifications et la litanie de stéréotypes n'étaient invoquées que pour maintenir la distance, nécessaire et sécurisante, entre les deux sociétés. De fait, il n'y avait qu'une société face à un champ d'intérêts. A ce propos, Jules Ferry dissipe toutes les ambiguïtés.
En affirmant que la politique coloniale était un moyen d'échapper aux conséquences de la défaite de 1870, il distingue dans son discours deux formes de colonisation. Celle qui offre un asile et du travail, à un surcroît de population des pays pauvres ou à une population exubérante. Mais il y a une autre forme de colonisation, c'est celle adoptée par les peuples qui ont ou bien un superflu de capitaux ou bien un excédent de produits. Et c'est là la forme moderne, actuelle...
Prononcé devant la Chambre des députés le 28 juillet 1885, ce parlementaire résume fort bien un certain état d'esprit de l'époque. Au travers du programme de la colonisation - mieux, de l'autre « baptême » occidental -, il s'agissait moins de s'occuper des autres que de soi. Il était impératif de renflouer les intérêts des métropoles.
Les idées de Jules Ferry résonneront longtemps et feront des adeptes. Un demi-siècle plus tard, Albert Sarraut deviendra l'un des théoriciens patentés de l'exploitation de richesses naturelles des pays coloniaux. La moralité de Sarraut apparaît sans équivoque. Là où se trouvent les « dépôts », où sont concentrés les « réservoirs » il n'y a que l'inculture, l'ignorance et l'incapacité.
Le respect du bien d'autrui constitue donc un manquement aux yeux de Sarraut. Le sens de ce « commerce » devient tout à fait dans l'ordre des choses, « normal » et même conseillé. L'Afrique est une « nature ». L'Occident doit pouvoir jouir de ses richesses. Et nulle appropriation, fût-elle millénaire, ne peut invoquer la prescription contre le droit de l'univers d'utiliser les ressources offertes en tous lieux par la nature à la satisfaction légitime des besoins humains.
La justification de la colonisation à renfort d'arguments économiques est bien proche de ceux empruntés à l'ordre et à la nécessité politiques. Quel est le pouvoir qui ne se réjouirait pas de trouver un continent pour exiler les leaders des mouvements ouvriers , ou des débouchés pour ses multitudes de chômeurs ? Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre entre le riche et le pauvre. La conquête d'un pays de race inférieure par une race supérieure qui s'y établit pour la gouverner n'a rien de choquant .
Dans la notion de race, il existe des paliers, de différents niveaux, de valeur d'homme . Ces préjugés autour des races dites inférieures ou abâtardies ne seront jamais véritablement contestés. Bien au contraire, ils resteront têtus et affecteront d'autres domaines comme ceux de la science, de l'éthique, du droit...
Bien mieux l'idéologie coloniale n'a cessé de se servir de thèmes à caractère scientifique : la spécificité des fonctions sociales respectives des Européens et des Africains, l'impossibilité pour ceux-ci d'exploiter les ressources naturelles de leur pays, l'absence d'histoire et de civilisation africaines, l'inexistence en Afrique noire de construction politique, etc. Deux hypothèses sous-tendent cette vision : la première confond le biologique et le culturel, la seconde ne craint pas d'affirmer une hiérarchie entre les hommes sur les plans culturel, biologique, intellectuel...
Les travaux de Darwin  seront, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, des références scientifiques pour l'idéologie coloniale. Peu à peu, l'interprétation de la Bible par les pasteurs, les prêtres, mais aussi les scientifiques, les théologiens et les philosophes ont abondé dans le même sens. En 1853, Joseph Arthur comte de Gobineau affirme que « les différentes races du genre humain sont congénitalement inégales par le talent, la valeur, l'aptitude à engendrer la civilisation, et ne changent leurs caractères innés que par effet de croisements avec des races étrangères. Le génie de la race ne dépend que fort peu du climat, du milieu, du temps . » Aussi, l'homme de science va-t-il déduire qu'il est absurde de prétendre tous les hommes soient doués d'une même aptitude à la perfection. Seules les races blanches sont créatrices de l'état civilisé.
Six ans plus tard, Charles Darwin publie l'Origine des espèces par voie de sélection naturelle. Belle occasion pour un certain nombre de théoriciens. S'appuyant sur cette œuvre, ils iront jusqu'à faire naître le « darwinisme politique ».
Avant Darwin, certains philanthropes, notamment des religieux, avaient pu considérer les gens de couleur comme « hommes et frères » et comme tels susceptibles, après un court temps d'éducation convenable, de devenir à tout point de vue identiques aux autres. Darwin a démontré que les variations raciales résistent à l'éducation, et aussi anciennes que le monde tendent plutôt à la divergence qu'à l'assimilation .
Le Noir n'est pas, et ne sera jamais semblable aux autres. L'éducation n'y change rien. Les idées de Gobineau sur l'infériorité biologique psychique et intellectuelle du Noir par rapport à la « race caucasienne » seront utilisées jusqu'à une époque récente . Aux yeux de Gobineau le Noir est un être mutilé, incapable à lui seul de créer la civilisation. Il ne jouit ni de l'autonomie, ni de l'indépendance. « Le nègre possède au plus haut degré la faculté sensuelle sans laquelle il n'y a pas d'art ; et d'autre part, l'absence des aptitudes intellectuelles le rend complètement impropre à la culture de l'art, même à l'appréciation de ce que cette noble application de l'intelligence des humains peut produire d'élevé. Pour mettre ses facultés en valeur, il faut qu'il s'allie avec une race différemment douée . »
Le Noir est, de plus, une somme de contradictions. Inférieur, il doit faire appel à une complémentarité rassurante. Ici, se trouve la lointaine justification des paternalismes de tous genres.
Le professeur Porot, homme de science, n'affirmait-il pas que « le primitivisme n'est pas un manque de maturité, un arrêt marqué dans le développement du psychisme intellectuel. Il est une condition sociale parvenue au terme de ses évolutions, il est adapté de façon logique à une vie différente de la nôtre  ».
Carothers, expert de l'OMS, quant à lui, déclare en 1954 : « L'Africain utilise très peu ses lobes frontaux. Toutes les particularités de la psychiatrie africaine peuvent être rapportées à une paresse frontale . «
G. A. Heuse, grand psychologue, écrivait : « Nous considérons comme acquis le fait que certaines aptitudes - mémoire, attention, abstraction -, qui entrent dans le concept euraméricain d'intelligence globale, sont moins développées en moyenne chez le Noir que chez le Blanc. C'est un phénomène différentiel qui a certainement un fondement génétique, anatomo-physiologique . »
Le mythe était ancré. L'idéologie raciste se consolide. Elle devient acquise, irrécusable. Est-il étonnant que, cinq ans après les indépendances africaines, un congressiste, au cours d'une séance savante, pouvait encore déclarer : « L'Africain apparaîtra donc comme essentiellement empirique. Ses structures sociales, culturelles vécues n'apparaîtront jamais comme le fruit d'une élaboration conceptuelle, fruit du travail d'un cerveau humain, d'un individu qui devrait réfléchir particulièrement à tout cela, qui aurait fait une construction . »
Si l'on considère que le Noir est un homme, il ne peut l'être à part entière. Tout se jauge en termes de supériorité et d'infériorité, de médiocrité et d'excellence, de vide et de plein, de manque et de plénitude. Comment pouvait-il en être autrement ? Dieu a maudit le Noir. Il naît handicapé et esclave. La science, mais aussi l'histoire, viennent le confirmer. Salomon peut le jurer : « La race africaine a contre elle un fait d'importance, il n'y a pas de preuve qu'elle ait jamais rien fait pour figurer dans l'histoire du monde . »
Plus concret, Meredith Townsend va surenchérir : « Aucune des races noires d'Afrique ou de Mélanésie n'a pu démontrer son aptitude à développer son état de civilisation à l'époque historique. Jamais elles n'ont livré de conquérants franchissant les limites de leur habitat, jamais elles n'ont exercé d'influence sur des peuples non noirs. Elles n'ont jamais bâti de cités de pierres, n'ont jamais construit un bateau, n'ont jamais crÉ de littérature ni fondé de foi religieuse . »
On sait aujourd'hui que cette litanie de négations était fondée au mieux sur l'ignorance, et le plus souvent sur l'idéologie raciste. Il a fallu savoir falsifier l'histoire pour affirmer qu'un peuple longtemps familier de l'océan Indien n'avait jamais construit un bateau. Appel, s'il en faut, à une certaine éthique de décence et d'humilité dont il sera abondamment question tout au long de ce livre. Hegel, en 1830, dans son Cours sur la philosophie de l'histoire, écrivait : L'Afrique n'est pas une partie historique du monde. Elle n'a pas de mouvements historiques en elle. C'est-à-dire que sa partie septentrionale appartient au monde européen ou asiatique ; ce que nous entendons précisément par l'Afrique est l'esprit ahistorique, l'esprit non développé, encore enveloppé dans des conditions de naturel et qui doit être présenté ici seulement comme seuil de l'histoire du monde.
L'Afrique en général, explique-t-il, est le pays dans lequel prédomine le principe de l'indocilité. L'Africain est resté au stade de la conscience sensible, d'où son incapacité absolue d'évoluer. Il manifeste physiquement une grande force musculaire qui le rend apte au travail, et témoigne d'un esprit débonnaire mais, en même temps, d'une féroce insensibilité. L'Afrique est le pays de la concentration, l'Europe celui de l'unité spirituelle, du passage de cette liberté sans mesure à la réalisation particulière, à la maîtrise acquise sur la démesure, à l'élévation du particulier à l'animal et la rentrée de l'esprit en soi. De toute évidence, Hegel ne voyait pas d'autres issues à l'Afrique que celle de se rattacher à l'Europe. Là, et là seulement, elle deviendrait « intéressante ». Elle aurait alors une histoire, par procuration. Là, elle rentrerait dans la civilisation en étant sevrée de sa barbarie et de sa sauvagerie. Là, elle sortirait de son enfance. Le philosophe allemand a enseigné : « Etant donné cette configuration naturelle, les Européens n'ont pu acquérir que peu de connaissances sur l'intérieur de l'Afrique. En revanche, des peuples en sont sortis qui se sont montrés si barbares et sauvages que toute possibilité de nouer des relations avec eux était exclue. » Hegel décrira même ces hordes de nègres ayant pénétré en Abyssinie dont le comportement reflétait l'inhumanité la plus irréfléchie et la brutalité la plus grande. Bien plus, ce que nous appelons Religion, Etat, Loi, Dieu, explicite le philosophe, n'existe pas pour eux. Les missionnaires et leurs abondants écrits le confirment. Le nègre n'a aucune culture, sauf ceux qui se sont rapprochés de l'islam.
Le nègre, c'est l'homme dans son immédiateté, c'est l'homme naturel dans toute sa barbarie, et dans toute son absence de discipline. Pour le comprendre, Hegel propose à l'Européen d'abandonner toutes ses façons de voir, de ne penser ni à un Dieu spirituel, ni à une loi morale, ni au respect, ni à un quelconque sentiment de moralité.
Cette histoire, ou plutôt ces histoires ont une longue tradition. Hegel ne s'appuie pas que sur des missionnaires. Hérodote lui-même lui confirme : « En Afrique, tous les hommes sont des magiciens. » Il n'y a pas d'intuition d'un Dieu. A l'image de son continent, Hegel se dit rationaliste. C'est ce rationalisme, s'il en est un, que doit combattre l'Afrique aujourd'hui sur tous les terrains du savoir et de l'existence. Je me rappelle Patrice Lumumba : « L'histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l'histoire qu'on enseigne aux Nations unies, Washington, Paris ou Bruxelles, mais celle qu'on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L'Afrique écrira sa propre histoire. » Nous y sommes. Depuis, des énergies et des intelligences ne se ménagent plus pour traquer les mensonges officiels ou académiques et démonter des histoires validées pour le besoin des causes non historiques.
Mais sans doute, diraient d'aucuns, « tout cela, c'est du passé ! »... Pas tant. Hegel est mort en 1831. Le siècle passé. Mais en 1957 Pierre Gaxotte peut encore, sans sourciller, écrire, et cela dans la non moins célèbre Revue de Paris : « Ces peuples - on sait lesquels - n'ont rien donné à l'humanité et il faut que quelque chose en eux les en ait empêchés. Ils n'ont rien produit, ni Euclide, ni Aristote, ni Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. Leurs épopées n'ont été chantées par aucun Homère. Ils reçoivent tout en échange de rien. Si leurs prétentions sont infinies, leur actif est nul . »
Le Noir est un demi-singe. Maudit de Dieu, confirmé par la science, on le sait, il n'est bon à rien ; il n'a jamais rien fait d'important sur terre. Ni créateur de culture, ni bâtisseur de civilisation, primitif, archaïque et comme tel, incapable d'évolutions... Cette floraison d'auteurs allaient se réfugier derrière l'implacable autorité du sang, de la nature et même de la Providence ! En ce sens, Bailey répétera : « Le sang parle. La race blanche doit dominer. Les peuples teutons sont purs. Le nègre est inférieur et le restera. L'homme blanc le plus bas sera toujours plus que l'homme noir le plus élevé. Tout cela est la preuve des desseins de la Providence . »
Dépité, Kum'a Ndumbe III, historien et germaniste camerounais, explose : « Le pire, c'est que souvent le tout était servi sous emballage scientifique, si cet emballage ne s'avérait pas porteur d'une force percutante, les lois de la nature remplaçaient les théorèmes, et au-delà de la nature, on convoquait la Providence, la Volonté de l'Etre Suprême. Comment veux-tu que des gens qui, pendant deux à trois siècles, ont entendu la même litanie de leurs enseignants, de leurs hommes d'Eglise, réagissent autrement en me voyant ? Comment peuvent-ils me considérer spontanément comme un être tout à fait comme eux, capable de grandeur et de médiocrité, un être à leur mesure ? Et même, celui qui a fait tout un chemin héroïque pour se débarrasser de ces sottises, n'est-il pas parfois victime de son subconscient qui met au défi son analyse intellectuelle et sa conviction personnelle ? J'ai entendu un Noir dire un jour que même le Noir qui épousera une Blanche s'entendra traiter par celle-ci, un jour ou l'autre, de sale nègre  ! »
Quand ce n'est pas Dieu, c'est la nature elle-même qui se charge de démanteler les prétentions des nègres et autres philanthropes : « Le nègre n'attend et n'exige pas d'égalité, mais plutôt que la race supérieure, reconnue capable et digne dans tous ses représentants, prenne la place de dominateur . » L'Allemand Karl Peters énonce : « Le nègre est de nature esclave sans phrase. Le maître lui est aussi nécessaire que l'eau au poisson . »
Aussi devient-il superflu de souligner à la fois la supériorité et les prérogatives de l'Européen . Le Noir, s'il n'est pas tout à fait animal, ne sera jamais tout à fait homme. Hitler, l'homme blanc qui matérialisa le racisme avec des moyens techniques hautement sophistiqués et qui osa les appliquer contre d'autres Blancs, ce qui fut, Kum'a le dit en passant, son crime principal, faisait une synthèse et évoquait le « demi-singe » en parlant du Noir. L'homme est donc blanc. Le non-Blanc n'est pas tout à fait un homme, et si le Noir se situe entre l'homme et l'animal, c'est qu'il doit servir l'homme, le Blanc, afin que la Volonté du Seigneur soit faite. Amen. Ainsi soit-il. Dieu n'a-t-il pas depuis les origines maudit les Noirs ? « Maudit soit Cham (ancêtre du peuple noir), qu'il soit l'esclave de ses frères . » Ou encore : « Vous achèterez des esclaves chez les païens. Ils seront votre propriété, vous pourrez les asservir à tout jamais et les laisser en héritage à vos enfants . »
Lorsqu'en 1772, le révérend Thompson rédige son pamphlet Comment le commerce des esclaves noirs à la Côte d'Afrique s'avère conforme aux principes de l'Humanité et aux lois de la religion révélée, la cause était déjà entendue. Aussi A. H. Stevens va-t-il pouvoir affirmer le 21 mars 1861 à Savannah, en Géorgie : « Le Noir, par nature ou par effet de la malédiction de Canaan, est particulièrement justiciable de la condition qui est la sienne dans notre système... Ceci est en vérité conforme à la Volonté du Créateur. Il ne nous appartient pas de nous interroger sur la Sagesse de Ses desseins, ni de l'interroger. C'est en toute connaissance de cause qu'il fait des races différentes les unes des autres comme il a fait telle étoile différente de telle autre dans la Gloire. »
Mais l'homme de Dieu laissait planer le doute sur une question fondamentale de son ministère apostolique : le baptême. Que devient un Noir lorsqu'il est baptisé ? Question délicate à propos de laquelle l'évêque de Londres avait déjà, en 1727, engagé son autorité : « Le Christianisme ou le choix de l'Evangile n'entraîne pas la moindre altération de la propriété civique, ou de l'un des devoirs qui sont propres aux relations civiques ; mais à tous égards, il maintient la personne exactement dans la même situation qu'il l'a trouvée. La liberté que le Christianisme confère est une libération de l'esclave du péché de Satan, et de la domination des convoitises, passions, désirs désordonnés des hommes ; quant à la condition extérieure, le fait d'être baptisé et devenir chrétien ne la change aucunement : elle demeure ce qu'elle était auparavant, esclave ou libre . »
L'enseignement du successeur des apôtres lève toute équivoque et fait voler en éclats, par le fait même, les dernières illusions de ceux d'entre les Noirs qui espéraient, grâce au baptême, échapper à leur humiliante condition. Le Noir demeure inexorablement esclave.
Telle est la représentation vulgarisée par « l'histoire », la science et l'enseignement au sujet de l'homme noir. Chroniques d'exclusions et de traumatismes que nous récapitulons dans ce triple axiome résumé par Bimwenyi : le Noir n'a pas d'intelligence ; le Noir n'a pas d'âme ; le Noir n'est pas un homme. C'est précisément ce que le théologien congolais nomme fort justement la réduction épistémologique, la réduction théologique et la réduction ontologique, sinon axiologique.
Lorsque les historiens et philosophes ou les ethnologues additionnent faits et gestes, arguments et preuves pour faire accréditer ces thèses nihilistes, ils sont plutôt préoccupés de souligner, a contrario, au sein du peuple blanc, la présence de toutes les vertus qui font défaut chez les Noirs.
L'un des axiomes saillants de la perception du Noir est qu'il est un être « sans intelligence », affirmation tenace qui concerne essentiellement la « matière grise » des nègres : «  Le nègre est sauvage et barbare, explique Dubarry, capable de toutes les turpitudes et, malheureusement, Dieu sait pourquoi, il semble être condamné dans son pays d'origine à la sauvagerie, à la barbarie à perpétuité. Trois semaines de labeur par an lui suffisent pour assurer sa provision de riz, de maïs, etc. S'il travaillait pendant six mois, il ferait de sa patrie un paradis. Mais le manque de toute idée de progrès, de toute morale ne lui permet pas de se rendre compte de la valeur incalculable, de la puissance infinie du travail, et ses seules lois sont ses passions brutales, ses appétits féroces, les caprices de son imagination déréglée. Il vit au jour le jour à l'aventure, insoucieux du lendemain. Son goût peu délicat lui permet de s'accommoder de la nourriture que lui donne le hasard . »
Tel est le Noir. Sans intelligence, sans morale, il ajoute la paresse à sa sauvagerie. Le professeur Steven Rose, biologiste au Royaume-Uni, s'engage : « Certains peuples sont intrinsèquement supérieurs à d'autres par leur intelligence, leur civilisation ou par des attributs sociaux bien définis . »
Il semble même au biologiste que, dès son origine, cette technique de classification des individus en fonction du niveau d'intelligence déterminé par un potentiel génétique fut utilisée pour justifier la structure socio-économique et la politique de discrimination raciale des peuples impérialistes. Car, en effet, des tests d'intelligence, des calculs laborieux scientifiques sont souvent prédéterminés, ou déterminés par d'autres facteurs. Affirmer que le Noir ne connaît rien revient à déclarer son incapacité à prétendre à la moindre science, à faire preuve d'une quelconque technique. Cette réduction, le professeur Bimwenyi l'a justement nommée « épistémologique ». Elle résume toutes les tentatives dont le but était de ravaler le Noir au rang de singe, ou, pire encore, de siège, de meuble, le caractérisant par une débilité intellectuelle déroutante, insensible à la contradiction de ses propos.
Les langues de ces peuples ne peuvent être intelligibles. Aussi le discours colonial notamment va-t-il observer un double dogme. D'abord, « les colonisés ont tout à gagner à apprendre notre langue, qui les introduira à la civilisation, au monde moderne », ensuite « les langues indigènes seraient incapables de véhiculer des notions modernes, des concepts scientifiques, incapables d'être des langues d'enseignement, de culture ou de recherche  ».
Il est d'ailleurs éloquent de constater avec quelle dérision les Africains eux-mêmes accueillent, aujourd'hui, l'idée de promotion des langues autres que le français, l'espagnol, l'anglais ou l'allemand dans les écoles. Dans plusieurs écoles au Congo-Zaïre, où le français est de rigueur, sous peine de renvoi, où l'échec en anglais est synonyme de redoublement, où l'espagnol impose le respect, les élèves sont souvent incapables de lire ou d'écrire correctement le tetela, le lingala, le swahili, le kikongo ou encore le tshiluba.
Il n'y a pas de doute que c'est là l'un des héritages de la colonisation le plus ancré dans les mentalités. D'un côté, les langues, de l'autre, les idiomes, les dialectes.
De tels jugements de valeur deviendront par le temps, et pour d'aucuns, des évidences. Elles réunissent une somme d'impostures épistémologiques ressassant l'infériorité génétique et les déficiences intellectuelles des nègres.
Dépourvu d'intelligence, de cette faculté qui permet à l'être humain de comprendre, de connaître, le Noir se trouve être également privé d'âme. Il ne peut donc ni avoir le sens du beau, du sublime, ni pénétrer les arcanes de la théologie, science de Dieu. Cette question a été au centre des préoccupations des missionnaires. Le Noir, infidèle ou païen, au XVe siècle, était capturé ou acheté pour être conduit au Portugal. Là, le baptême puis la doctrine l'attendaient. Ce « sacrement » et cet endoctrinement devaient l'aider à renier son passé, sa culture. Du point de vue économique, cette « traite » se révélait être une affaire rentable. Etant donné que l'esclave n'avait pas d'âme, le commerce commencé avec la Renaissance se poursuivait tranquillement.
Il ne peut connaître le Christ. Il est sauvage et barbare. Il est donc nécessaire que le Blanc le fasse sortir de cet état et l'amène à la civilisation. Francis Garnier, marin français, défenseur de la politique d'implantation en Indochine, pourra dire : « La France, cette nation généreuse dont l'opinion régit l'Europe civilisée et dont les idées ont conquis le monde, a reçu de la Providence une plus haute mission, celle de l'émancipation, de l'appel à la liberté des races et des peuples encore esclaves de l'ignorance et du despotisme . »
La mission est donc divine. Evangéliser sera une urgence et un impératif. Une évangélisation, qui va ressembler tout le long à une croisade parce qu'elle en est même un acte de civilisation. Est-il étonnant, s'exclame Bimwenyi, que le Christ qui sillonnera les savanes africaines soit un Christ casqué, un véritable « conquistador » ? Négrier ou colonial, sa mission sera moins de ramener au « Père céleste » que d'éduquer et de civiliser, c'est-à-dire d'européaniser, ou plus précisément de « portugaliser ». C'était le baptême. C'était aussi le but de la doctrine. C'était la civilisation !
Sans intelligence, sans âme, le Noir peut-il être un être humain ? La question ne se pose plus. Si le Blanc est un homme, le Noir ne peut l'être. L'humanité est un monopole. Elle ne peut se partager. Le Noir n'est tout simplement pas un homme, du moins pas à la manière du Blanc. C. Carroll intitule un chapitre de son livre : « Preuves bibliques et scientifiques de ce que le Noir n'appartient pas à la famille humaine  ». Deux ans plus tard, le même auteur éprouve la nécessité de préciser sa pensée : « Tout indique, conclut-il, que la bête des champs qui tenta Eve était une négresse qui tenait lieu à Eve de femme de chambre. » Belle découverte scientifique !
Tandis qu'à l'adresse de ceux qui seraient encore teintés de scepticisme : « Toutes les enquêtes scientifiques montraient l'évidence de la constitution proprement simiesque du nègre . »
Cette négation opère un glissement de la couleur de la peau à la qualification ontologique du Noir. Dans une circulaire d'un ministre de l'Ancien Régime, le professeur Kesteloot découvre : « il faut que les gens de couleur... croient que l'infériorité de leur situation est due essentiellement à la couleur de leur peau. Vous devez tout mettre en œuvre pour le leur persuader  ».
Goethe, le plus illustre des écrivains allemands, n'avait-il pas écrit : « Il faut déjà mener une vie agitée et bruyante pour supporter des singes, des perroquets et des nègres  » ? Même famille, même genre.
Le Noir a néanmoins sa place : dans la loge de perroquet et de singe. Le drame est au-delà de la simple honte que procure la couleur de la peau. C'est tout l'être qui s'annule. Frantz Fanon, amer, résumera : « Pour le Noir, il n'y a qu'un destin. Et, il est blanc . »
« Je me souviens d'un article de l'été 1984, explique Loude, dans le Progrès de Lyon, intitulé » Pommades blanches et noirs desseins«, à propos d'un trafic hautement dangereux de produits pharmaceutiques vendus à des fins de dépigmentation... S'arracher sa couleur, se peler la peau, truquer sa nature, dénoncent la violence du poison inoculé, du complexe fabriqué, l'horreur d'une tare imposée. Ainsi des générations ont transmis à leurs descendants la honte du signe extérieur de l'esclavage : La peau comme marque d'un indélébile souvenir. Autre Hiroshima en Afrique, mentalités irradiées, rongées dès la naissance. Combien de fois, s'indigne l'ethnologue français, ai-je lu avec effarement cet inimaginable tableau des métissages en Haïti ; des êtres divisés, répartis en une centaine de classifications imbéciles des qualités humaines, en fonction de leur couleur, dégringolant du blanc pionnier au plus bas degré de la peau ténébreuse . »
Baldwin préfère l'autorité de sa propre expérience : « Eh bien, je suis assez vieux pour connaître une multitude de Noirs qui consacrent la plus grande partie de leur existence à s'efforcer d'être blancs . »
Hélas ! Les savons antiseptiques et bien d'autres produits de dépigmentation en provenance de l'Afrique, notamment de Lagos et de Kinshasa, représentent un commerce de plus en plus florissant dans la diaspora féminine noire de Paris, de Bruxelles ou de Londres. Et dans un tout autre domaine l'obtention d'une carte d'identité française, belge, allemande ou anglaise... devient un prétexte d'explosion immense de joie. C'est une ascension. On se réjouit d'avoir réussi à échapper à soi, à son histoire, à son identité. Cette mentalité d'auto-négation est, une fois de plus, le fruit d'un complexe né des enseignements d'une certaine histoire, des preuves d'une certaine science. En 1925, le père Charles, missiologue louvaniste, faisait état d'une thèse parue aux USA, un quart de siècle plus tôt, qu'il qualifiait d'abominable et d'absurde. Le sous-titre de la publication était sans ambiguïté : Le nègre est une brute, crÉe avec le langage articulé et des mains pour pouvoir servir son maître, l'homme blanc. L'auteur de ce livre fonde sa thèse sur la Bible et conclut qu'il faut « sous peine d'athéisme, admettre que les nègres ne sont pas des singes ; les prendre pour des hommes, essayer de les éduquer, de les élever, de les christianiser est une entreprise criminelle  ».
Le christianisme étendu en Afrique serait une entreprise criminelle. Au regard des prémisses, la thèse n'est pas excessive. Plusieurs expressions consacrent cet état d'esprit et révèlent l'opacité d'un discours toujours entaché d'idéologie. En Occident, on n'aime pas les années noires, les années-misère, les fleurs du mal sont noires, les anges sont évidemment de couleur blanche, alors que diable, nuit, mort, peste, mal, sorcellerie, sort contraire... sont drapés de noir. La liturgie solennelle ne peut être noire. La magie elle-même est noire quand elle nuit ; blanche quand elle conjure la malchance !
Ce sentiment, néanmoins, pourrait-on reconnaître avec Davidson , est moderne. En effet, les peintures du Moyen Age représentent Noirs et Blancs sans hiérarchie de dignité ni de degré de beauté. Or, depuis la Renaissance, le fantasme infecté, injecté sous-cutané, ne cesse d'augmenter.
Relever ce défi sera, en fait, une tâche aussi bien pour l'hémisphère noir que blanc. Il s'agit de démanteler ce prêt-à-porter idéologique : de même qu'on parle de la « science médiévale », de la « science humaine «, de la « science chinoise » ou « arabe », au nom de quoi s'interdirait-on de nommer « science africaine » cette façon propre au Négro-Africain d'appréhender Dieu, la nature, l'homme et les autres ?
Dès lors cet essai sera une remise en cause de la science qui prête son courant à l'idéologie du racisme et des préjugés. Michel Serres affirme : « Il n'y a de pur mythe que l'idée d'une science pure de tout mythe. » La démarche philosophique est essentiellement une entreprise de démystification, usant de la raison pour traquer la vérité.

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