ON'OKUNDJI
OKAVU EKANGA
Les entrailles du
porc-épic
Une nouvelle éthique pour
l'Afrique
On' Okundji Okavu
Ekanga a fait des études de philosophie
et de philologie. Il est prêtre dans une
paroisse de l'ouest de la France quand il
n'enseigne pas dans une école qu'il a
créée dans son pays natal, le
Zaïre.
I
Science et dogmes culturels
our
mieux comprendre les enjeux de ma recherche, il est
nécessaire de souligner quelques dates et
circonstances.
Mon choix du Congo-Zaïre n'est pas que
méthodologique. On ne parle de l'Afrique
rationnellement qu'à partir d'un temps et
d'un espace. En effet, le continent est immense,
son histoire en apparence identique mais toujours
différente. En outre, situé au
centre, le Congo-Zaïre est un point
névralgique dans le destin
géographique, politique et économique
du continent. A son propos, Frantz Fanon
disait : « L'Afrique a la forme d'un
revolver dont la gâchette est cachée
au Zaïre. » L'embouchure du Congo
découverte, le célèbre royaume
Kongo s'est trouvé, du jour au lendemain,
métamorphosé par l'ouverture au
Portugal, c'est-à-dire à l'Occident.
Moins pour leur chance que pour leur malheur
éternel, les sujets congolais sont
propulsés dans un monde où la science
et la technologie n'ont plus besoin d'avocats.
Néanmoins, pour logique qu'il soit, le choix
paraît surtout affectif. Le Congo, c'est mon
pays et le tetela, ma langue maternelle, est
parlé par plus ou moins un million
d'habitants vivant au centre du pays. L'un et
l'autre structurent ma pensée et ponctuent
mon existence. La quasi-totalité de
proverbes et fables qui soutiennent ma
réflexion proviennent de cette culture.
Au Congo-Zaïre, Diego Cao sujet
portugais, à la recherche de la route des
Indes par le cap de Bonne-Espérance,
débarque l'année 1482. Progressant le
long des côtes africaines, il découvre
le pays. C'est l'aube des temps portugais.
Sept ans plus tard, 1489, l'ambassade congolaise
est reçue officiellement à la cour de
Lisbonne. Les ambassadeurs restent quelques mois au
Portugal, le temps nécessaire pour apprendre
la langue et la doctrine. Le
19 décembre 1490, ils sont
baptisés. Devenus hommes et fils de
Dieu, ils retournent au Congo avec cinq
missionnaires. La mission a commencé.
Mission, on le sait, fondée sur le principe
de la tabula rasa : tout
démolir. Le roi Nzinga, roi du royaume
Kongo, reçut les missionnaires et leurs
cadeaux. A sa mort, son fils Nzinga Mbemba,
intelligent, lisant et écrivant le portugais
et le latin, sera baptisé sous le nom
d'Affonso. Excellent chrétien, il
entretiendra une correspondance diplomatique avec
Lisbonne et Rome.
Ces rapports, cependant, ne tarderont pas à
s'effriter. Les querelles des missionnaires, le
mauvais vouloir des agents civils
développant à outrance la traite des
Noirs vont gêner les efforts du roi
chrétien en faveur de la christianisation de
son peuple. Les Portugais se comportant en vandales
en pays ami, le roi du Kongo
écrira :
« Vous ne pouvez pas mesurer la dimension
de tort qui nous est fait, car les
commerçants (portugais) mentionnés
plus haut capturent chaque jour nos sujets :
des fils du Pays et des fils de notre noblesse, de
nos vassaux, de nos parents... Ils prennent avec
eux des voleurs et des hommes sans scrupules car
ils voudraient de préférence
posséder tout ce qui serait à
posséder dans notre Royaume... Ils les
capturent et les vendent ensuite. Leur corruption
et leur indiscipline sont telles, Votre
Majesté, que notre pays est en train de se
dépeupler à toute allure...
Pour empêcher ces pratiques, nous ne
nécessitons de votre Royaume que des
prêtres et des maîtres qui vont
enseigner dans des écoles et nous ne voulons
pas d'autres marchandises que du vin et de la
farine pour le Saint Sacrement : c'est
pourquoi nous prions Votre Majesté de nous
aider dans cette affaire et de nous prêter
assistance, en donnant l'ordre à vos agents
de ne pas envoyer de commerçants ni de
marchandises ici, car notre volonté est
qu'il ne doit exister dans ces royaumes (au Kongo)
ni commerce, ni marché d'esclaves.»
La demande ne sera pas exaucée alors que
Henri, fils d'Affonso, après avoir
étudié dix ans au Portugal, sera
envoyé en ambassade à Rome,
reçu par le pape Léon X et
nommé évêque en 1513.
La traite sera bénie comme une uvre
« évangélisatrice »,
c'est-à-dire
« civilisatrice ». Tout se
justifiait. Les croisades livrées au
XVe siècle contre les Maures, les
Sarrasins, les « gentils »...
Les théoriciens de la couleur noire, signe
de servitude, d'infamie héréditaire,
de malédiction ou d'un perpétuel
esclavage, ne tarissaient pas d'arguments.
Mon objectif, dans ce chapitre, est de
démonter quelques supercheries, idées
et préjugés qu'une certaine histoire
a consacrés sous forme de dogme.
Systématiquement, le
Sénégalais Cheikh Anta Diop, le
Congolais Théophile Obenga ou encore le
Burkinabé Joseph Ki-Zerbo ont essayé,
chacun à leur façon, de prouver que
l'histoire a souvent été
falsifiée. Au sujet de la situation
coloniale dans l'île de Saint-Dominique
(Haïti), le député Barnave
prenait ainsi la parole au cours d'une
« séance de l'Assemblée
nationale française » tenue le
23 septembre 1791 : « C'est
dans cette opinion - que
l'infériorité du nègre est
inscrite dans la couleur de sa peau - qu'est le
maintien du régime des colonies, et la base
de leur tranquillité. Du moment que le
nègre pourra croire qu'il est l'égal
du blanc... il devient impossible de calculer
l'effet de ce changement d'opinion. Il faut donc se
convaincre qu'il n'y a plus de tranquillité,
d'existence dans les colonies si vous attentez
à ces moyens d'opinions aux
préjugés qui sont les seules
sauvegardes de cette existence. »
Cette société dichotomique, Georges
Balandier la décrit de façon
saisissante : « La domination
imposée par une minorité
étrangère (racialement) et
culturellement différente, au nom d'une
supériorité raciale ou éthique
et culturelle dogmatiquement affirmée,
à une majorité autochtone
matériellement inférieure ; la
mise en rapport de civilisations
hétérogènes : une
civilisation à machinisme, à
économie puissante, à rythme rapide
et d'origine chrétienne s'impose à
des civilisations sans techniques complexes,
à économie retardée, à
rythme lent et radicalement «non
chrétiennes». »
La paix que l'Occident voudra instaurer en Afrique
au XIXe siècle sera justement dictée
par l'idéologie de la paix et de l'ordre sur
le modèle occidental.
L'essentiel de leur doctrine fonctionne selon un
schéma dualiste : d'un
côté, ceux qui avaient tous les
droits, possédaient la science, les valeurs
et la religion... bref des hommes ; et de
l'autre, les autres... Les pseudo-justifications et
la litanie de stéréotypes
n'étaient invoquées que pour
maintenir la distance, nécessaire et
sécurisante, entre les deux
sociétés. De fait, il n'y avait
qu'une société face à un champ
d'intérêts. A ce propos, Jules Ferry
dissipe toutes les ambiguïtés.
En affirmant que la politique coloniale
était un moyen d'échapper aux
conséquences de la défaite de 1870,
il distingue dans son discours deux formes de
colonisation. Celle qui offre un asile et du
travail, à un surcroît de population
des pays pauvres ou à une population
exubérante. Mais il y a une autre forme de
colonisation, c'est celle adoptée par les
peuples qui ont ou bien un superflu de capitaux ou
bien un excédent de produits. Et c'est
là la forme moderne, actuelle...
Prononcé devant la Chambre des
députés le 28 juillet 1885, ce
parlementaire résume fort bien un certain
état d'esprit de l'époque. Au travers
du programme de la colonisation - mieux, de l'autre
« baptême » occidental -,
il s'agissait moins de s'occuper des autres que de
soi. Il était impératif de renflouer
les intérêts des
métropoles.
Les idées de Jules Ferry résonneront
longtemps et feront des adeptes. Un
demi-siècle plus tard, Albert Sarraut
deviendra l'un des théoriciens
patentés de l'exploitation de richesses
naturelles des pays coloniaux. La moralité
de Sarraut apparaît sans équivoque.
Là où se trouvent les
« dépôts »,
où sont concentrés les
« réservoirs » il n'y a
que l'inculture, l'ignorance et
l'incapacité.
Le respect du bien d'autrui constitue donc un
manquement aux yeux de Sarraut. Le sens de ce
« commerce » devient tout
à fait dans l'ordre des choses,
« normal » et même
conseillé. L'Afrique est une
« nature ». L'Occident doit
pouvoir jouir de ses richesses. Et nulle
appropriation, fût-elle millénaire, ne
peut invoquer la prescription contre le droit de
l'univers d'utiliser les ressources offertes en
tous lieux par la nature à la satisfaction
légitime des besoins humains.
La justification de la colonisation à
renfort d'arguments économiques est bien
proche de ceux empruntés à l'ordre et
à la nécessité politiques.
Quel est le pouvoir qui ne se réjouirait pas
de trouver un continent pour exiler les leaders des
mouvements ouvriers , ou des
débouchés pour ses multitudes de
chômeurs ? Une nation qui ne colonise
pas est irrévocablement vouée au
socialisme, à la guerre entre le riche et le
pauvre. La conquête d'un pays de race
inférieure par une race supérieure
qui s'y établit pour la gouverner n'a rien
de choquant .
Dans la notion de race, il existe des paliers, de
différents niveaux, de valeur d'homme .
Ces préjugés autour des races dites
inférieures ou abâtardies ne seront
jamais véritablement contestés. Bien
au contraire, ils resteront têtus et
affecteront d'autres domaines comme ceux de la
science, de l'éthique, du droit...
Bien mieux l'idéologie coloniale n'a
cessé de se servir de thèmes à
caractère scientifique : la
spécificité des fonctions sociales
respectives des Européens et des Africains,
l'impossibilité pour ceux-ci d'exploiter les
ressources naturelles de leur pays, l'absence
d'histoire et de civilisation africaines,
l'inexistence en Afrique noire de construction
politique, etc. Deux hypothèses sous-tendent
cette vision : la première confond le
biologique et le culturel, la seconde ne craint pas
d'affirmer une hiérarchie entre les hommes
sur les plans culturel, biologique,
intellectuel...
Les travaux de Darwin seront, dans la
deuxième moitié du XIXe
siècle, des références
scientifiques pour l'idéologie coloniale.
Peu à peu, l'interprétation de la
Bible par les pasteurs, les prêtres, mais
aussi les scientifiques, les théologiens et
les philosophes ont abondé dans le
même sens. En 1853, Joseph Arthur comte de
Gobineau affirme que « les
différentes races du genre humain sont
congénitalement inégales par le
talent, la valeur, l'aptitude à engendrer la
civilisation, et ne changent leurs
caractères innés que par effet de
croisements avec des races
étrangères. Le génie de la
race ne dépend que fort peu du climat, du
milieu, du temps . » Aussi, l'homme
de science va-t-il déduire qu'il est absurde
de prétendre tous les hommes soient
doués d'une même aptitude à la
perfection. Seules les races blanches sont
créatrices de l'état
civilisé.
Six ans plus tard, Charles Darwin publie
l'Origine des espèces par voie de
sélection naturelle. Belle occasion pour
un certain nombre de théoriciens. S'appuyant
sur cette uvre, ils iront jusqu'à
faire naître le « darwinisme
politique ».
Avant Darwin, certains philanthropes, notamment des
religieux, avaient pu considérer les gens de
couleur comme « hommes et
frères » et comme tels
susceptibles, après un court temps
d'éducation convenable, de devenir à
tout point de vue identiques aux autres. Darwin a
démontré que les variations raciales
résistent à l'éducation, et
aussi anciennes que le monde tendent plutôt
à la divergence qu'à
l'assimilation .
Le Noir n'est pas, et ne sera jamais semblable aux
autres. L'éducation n'y change rien. Les
idées de Gobineau sur
l'infériorité biologique psychique et
intellectuelle du Noir par rapport à la
« race caucasienne » seront
utilisées jusqu'à une époque
récente . Aux yeux de Gobineau le Noir
est un être mutilé, incapable à
lui seul de créer la civilisation. Il ne
jouit ni de l'autonomie, ni de
l'indépendance. « Le nègre
possède au plus haut degré la
faculté sensuelle sans laquelle il n'y a pas
d'art ; et d'autre part, l'absence des
aptitudes intellectuelles le rend
complètement impropre à la culture de
l'art, même à l'appréciation de
ce que cette noble application de l'intelligence
des humains peut produire d'élevé.
Pour mettre ses facultés en valeur, il faut
qu'il s'allie avec une race différemment
douée . »
Le Noir est, de plus, une somme de contradictions.
Inférieur, il doit faire appel à une
complémentarité rassurante. Ici, se
trouve la lointaine justification des paternalismes
de tous genres.
Le professeur Porot, homme de science,
n'affirmait-il pas que « le primitivisme
n'est pas un manque de maturité, un
arrêt marqué dans le
développement du psychisme intellectuel. Il
est une condition sociale parvenue au terme de ses
évolutions, il est adapté de
façon logique à une vie
différente de la
nôtre ».
Carothers, expert de l'OMS, quant à lui,
déclare en 1954 :
« L'Africain utilise très peu ses
lobes frontaux. Toutes les particularités de
la psychiatrie africaine peuvent être
rapportées à une paresse
frontale . «
G. A. Heuse, grand psychologue,
écrivait : « Nous
considérons comme acquis le fait que
certaines aptitudes - mémoire, attention,
abstraction -, qui entrent dans le concept
euraméricain d'intelligence globale, sont
moins développées en moyenne chez le
Noir que chez le Blanc. C'est un
phénomène différentiel qui a
certainement un fondement génétique,
anatomo-physiologique . »
Le mythe était ancré.
L'idéologie raciste se consolide. Elle
devient acquise, irrécusable. Est-il
étonnant que, cinq ans après les
indépendances africaines, un congressiste,
au cours d'une séance savante, pouvait
encore déclarer :
« L'Africain apparaîtra donc comme
essentiellement empirique. Ses structures sociales,
culturelles vécues n'apparaîtront
jamais comme le fruit d'une élaboration
conceptuelle, fruit du travail d'un cerveau humain,
d'un individu qui devrait réfléchir
particulièrement à tout cela, qui
aurait fait une construction . »
Si l'on considère que le Noir est un homme,
il ne peut l'être à part
entière. Tout se jauge en termes de
supériorité et
d'infériorité, de
médiocrité et d'excellence, de vide
et de plein, de manque et de plénitude.
Comment pouvait-il en être autrement ?
Dieu a maudit le Noir. Il naît
handicapé et esclave. La science, mais aussi
l'histoire, viennent le confirmer. Salomon peut le
jurer : « La race africaine a contre
elle un fait d'importance, il n'y a pas de preuve
qu'elle ait jamais rien fait pour figurer dans
l'histoire du monde . »
Plus concret, Meredith Townsend va
surenchérir : « Aucune des
races noires d'Afrique ou de
Mélanésie n'a pu démontrer son
aptitude à développer son état
de civilisation à l'époque
historique. Jamais elles n'ont livré de
conquérants franchissant les limites de leur
habitat, jamais elles n'ont exercé
d'influence sur des peuples non noirs. Elles n'ont
jamais bâti de cités de pierres, n'ont
jamais construit un bateau, n'ont jamais crÉ
de littérature ni fondé de foi
religieuse . »
On sait aujourd'hui que cette litanie de
négations était fondée au
mieux sur l'ignorance, et le plus souvent sur
l'idéologie raciste. Il a fallu savoir
falsifier l'histoire pour affirmer qu'un peuple
longtemps familier de l'océan Indien n'avait
jamais construit un bateau. Appel, s'il en faut,
à une certaine éthique de
décence et d'humilité dont il sera
abondamment question tout au long de ce livre.
Hegel, en 1830, dans son Cours sur la
philosophie de l'histoire,
écrivait : L'Afrique n'est pas une
partie historique du monde. Elle n'a pas de
mouvements historiques en elle. C'est-à-dire
que sa partie septentrionale appartient au monde
européen ou asiatique ; ce que nous
entendons précisément par l'Afrique
est l'esprit ahistorique, l'esprit non
développé, encore enveloppé
dans des conditions de naturel et qui doit
être présenté ici seulement
comme seuil de l'histoire du monde.
L'Afrique en général, explique-t-il,
est le pays dans lequel prédomine le
principe de l'indocilité. L'Africain est
resté au stade de la conscience sensible,
d'où son incapacité absolue
d'évoluer. Il manifeste physiquement une
grande force musculaire qui le rend apte au
travail, et témoigne d'un esprit
débonnaire mais, en même temps, d'une
féroce insensibilité. L'Afrique est
le pays de la concentration, l'Europe celui de
l'unité spirituelle, du passage de cette
liberté sans mesure à la
réalisation particulière, à la
maîtrise acquise sur la démesure,
à l'élévation du particulier
à l'animal et la rentrée de l'esprit
en soi. De toute évidence, Hegel ne voyait
pas d'autres issues à l'Afrique que celle de
se rattacher à l'Europe. Là, et
là seulement, elle deviendrait
« intéressante ». Elle
aurait alors une histoire, par procuration.
Là, elle rentrerait dans la civilisation en
étant sevrée de sa barbarie et de sa
sauvagerie. Là, elle sortirait de son
enfance. Le philosophe allemand a
enseigné : « Etant
donné cette configuration naturelle, les
Européens n'ont pu acquérir que peu
de connaissances sur l'intérieur de
l'Afrique. En revanche, des peuples en sont sortis
qui se sont montrés si barbares et sauvages
que toute possibilité de nouer des relations
avec eux était exclue. » Hegel
décrira même ces hordes de
nègres ayant pénétré en
Abyssinie dont le comportement reflétait
l'inhumanité la plus
irréfléchie et la brutalité la
plus grande. Bien plus, ce que nous appelons
Religion, Etat, Loi, Dieu, explicite le philosophe,
n'existe pas pour eux. Les missionnaires et leurs
abondants écrits le confirment. Le
nègre n'a aucune culture, sauf ceux qui se
sont rapprochés de l'islam.
Le nègre, c'est l'homme dans son
immédiateté, c'est l'homme naturel
dans toute sa barbarie, et dans toute son absence
de discipline. Pour le comprendre, Hegel propose
à l'Européen d'abandonner toutes ses
façons de voir, de ne penser ni à un
Dieu spirituel, ni à une loi morale, ni au
respect, ni à un quelconque sentiment de
moralité.
Cette histoire, ou plutôt ces histoires ont
une longue tradition. Hegel ne s'appuie pas que sur
des missionnaires. Hérodote lui-même
lui confirme : « En Afrique, tous
les hommes sont des magiciens. » Il n'y a
pas d'intuition d'un Dieu. A l'image de son
continent, Hegel se dit rationaliste. C'est ce
rationalisme, s'il en est un, que doit combattre
l'Afrique aujourd'hui sur tous les terrains du
savoir et de l'existence. Je me rappelle Patrice
Lumumba : « L'histoire dira un jour
son mot, mais ce ne sera pas l'histoire qu'on
enseigne aux Nations unies, Washington, Paris ou
Bruxelles, mais celle qu'on enseignera dans les
pays affranchis du colonialisme et de ses
fantoches. L'Afrique écrira sa propre
histoire. » Nous y sommes. Depuis, des
énergies et des intelligences ne se
ménagent plus pour traquer les mensonges
officiels ou académiques et démonter
des histoires validées pour le besoin des
causes non historiques.
Mais sans doute, diraient d'aucuns,
« tout cela, c'est du
passé ! »... Pas tant. Hegel
est mort en 1831. Le siècle passé.
Mais en 1957 Pierre Gaxotte peut encore, sans
sourciller, écrire, et cela dans la non
moins célèbre Revue de
Paris : « Ces peuples - on sait
lesquels - n'ont rien donné à
l'humanité et il faut que quelque chose en
eux les en ait empêchés. Ils n'ont
rien produit, ni Euclide, ni Aristote, ni
Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. Leurs
épopées n'ont été
chantées par aucun Homère. Ils
reçoivent tout en échange de rien. Si
leurs prétentions sont infinies, leur actif
est nul . »
Le Noir est un demi-singe. Maudit de Dieu,
confirmé par la science, on le sait, il
n'est bon à rien ; il n'a jamais rien
fait d'important sur terre. Ni créateur de
culture, ni bâtisseur de civilisation,
primitif, archaïque et comme tel, incapable
d'évolutions... Cette floraison d'auteurs
allaient se réfugier derrière
l'implacable autorité du sang, de la nature
et même de la Providence ! En ce sens,
Bailey répétera : « Le
sang parle. La race blanche doit dominer. Les
peuples teutons sont purs. Le nègre est
inférieur et le restera. L'homme blanc le
plus bas sera toujours plus que l'homme noir
le plus élevé. Tout cela est la
preuve des desseins de la
Providence . »
Dépité, Kum'a Ndumbe III, historien
et germaniste camerounais, explose :
« Le pire, c'est que souvent le tout
était servi sous emballage scientifique, si
cet emballage ne s'avérait pas porteur d'une
force percutante, les lois de la nature
remplaçaient les théorèmes, et
au-delà de la nature, on convoquait la
Providence, la Volonté de l'Etre
Suprême. Comment veux-tu que des gens qui,
pendant deux à trois siècles, ont
entendu la même litanie de leurs enseignants,
de leurs hommes d'Eglise, réagissent
autrement en me voyant ? Comment peuvent-ils
me considérer spontanément comme un
être tout à fait comme eux, capable de
grandeur et de médiocrité, un
être à leur mesure ? Et
même, celui qui a fait tout un chemin
héroïque pour se débarrasser de
ces sottises, n'est-il pas parfois victime de son
subconscient qui met au défi son analyse
intellectuelle et sa conviction personnelle ?
J'ai entendu un Noir dire un jour que même le
Noir qui épousera une Blanche s'entendra
traiter par celle-ci, un jour ou l'autre, de sale
nègre ! »
Quand ce n'est pas Dieu, c'est la nature
elle-même qui se charge de démanteler
les prétentions des nègres et autres
philanthropes : « Le nègre
n'attend et n'exige pas d'égalité,
mais plutôt que la race supérieure,
reconnue capable et digne dans tous ses
représentants, prenne la place de
dominateur . » L'Allemand Karl
Peters énonce : « Le
nègre est de nature esclave sans phrase. Le
maître lui est aussi nécessaire que
l'eau au poisson . »
Aussi devient-il superflu de souligner à la
fois la supériorité et les
prérogatives de l'Européen . Le
Noir, s'il n'est pas tout à fait animal, ne
sera jamais tout à fait homme. Hitler,
l'homme blanc qui matérialisa le racisme
avec des moyens techniques hautement
sophistiqués et qui osa les appliquer contre
d'autres Blancs, ce qui fut, Kum'a le dit en
passant, son crime principal, faisait une
synthèse et évoquait le
« demi-singe » en parlant du
Noir. L'homme est donc blanc. Le non-Blanc n'est
pas tout à fait un homme, et si le Noir se
situe entre l'homme et l'animal, c'est qu'il doit
servir l'homme, le Blanc, afin que la
Volonté du Seigneur soit faite. Amen. Ainsi
soit-il. Dieu n'a-t-il pas depuis les origines
maudit les Noirs ? « Maudit soit
Cham (ancêtre du peuple noir), qu'il soit
l'esclave de ses frères . »
Ou encore : « Vous achèterez
des esclaves chez les païens. Ils seront votre
propriété, vous pourrez les asservir
à tout jamais et les laisser en
héritage à vos
enfants . »
Lorsqu'en 1772, le révérend Thompson
rédige son pamphlet Comment le commerce
des esclaves noirs à la Côte d'Afrique
s'avère conforme aux principes de
l'Humanité et aux lois de la religion
révélée, la cause
était déjà entendue. Aussi A.
H. Stevens va-t-il pouvoir affirmer le 21 mars
1861 à Savannah, en Géorgie :
« Le Noir, par nature ou par effet de la
malédiction de Canaan, est
particulièrement justiciable de la condition
qui est la sienne dans notre système... Ceci
est en vérité conforme à la
Volonté du Créateur. Il ne nous
appartient pas de nous interroger sur la Sagesse de
Ses desseins, ni de l'interroger. C'est en toute
connaissance de cause qu'il fait des races
différentes les unes des autres comme il a
fait telle étoile différente de telle
autre dans la Gloire. »
Mais l'homme de Dieu laissait planer le doute sur
une question fondamentale de son ministère
apostolique : le baptême. Que devient un
Noir lorsqu'il est baptisé ? Question
délicate à propos de laquelle
l'évêque de Londres avait
déjà, en 1727, engagé son
autorité : « Le Christianisme
ou le choix de l'Evangile n'entraîne pas la
moindre altération de la
propriété civique, ou de l'un des
devoirs qui sont propres aux relations
civiques ; mais à tous égards,
il maintient la personne exactement dans la
même situation qu'il l'a trouvée. La
liberté que le Christianisme confère
est une libération de l'esclave du
péché de Satan, et de la domination
des convoitises, passions, désirs
désordonnés des hommes ; quant
à la condition extérieure, le fait
d'être baptisé et devenir
chrétien ne la change aucunement : elle
demeure ce qu'elle était auparavant, esclave
ou libre . »
L'enseignement du successeur des apôtres
lève toute équivoque et fait voler en
éclats, par le fait même, les
dernières illusions de ceux d'entre les
Noirs qui espéraient, grâce au
baptême, échapper à leur
humiliante condition. Le Noir demeure
inexorablement esclave.
Telle est la représentation
vulgarisée par
« l'histoire », la science et
l'enseignement au sujet de l'homme noir. Chroniques
d'exclusions et de traumatismes que nous
récapitulons dans ce triple axiome
résumé par Bimwenyi : le Noir
n'a pas d'intelligence ; le Noir n'a pas
d'âme ; le Noir n'est pas un homme.
C'est précisément ce que le
théologien congolais nomme fort justement la
réduction épistémologique, la
réduction théologique et la
réduction ontologique, sinon
axiologique.
Lorsque les historiens et philosophes ou les
ethnologues additionnent faits et gestes, arguments
et preuves pour faire accréditer ces
thèses nihilistes, ils sont plutôt
préoccupés de souligner, a contrario,
au sein du peuple blanc, la présence de
toutes les vertus qui font défaut chez les
Noirs.
L'un des axiomes saillants de la perception du Noir
est qu'il est un être « sans
intelligence », affirmation tenace qui
concerne essentiellement la
« matière grise » des
nègres : « Le nègre
est sauvage et barbare, explique Dubarry, capable
de toutes les turpitudes et, malheureusement, Dieu
sait pourquoi, il semble être condamné
dans son pays d'origine à la sauvagerie,
à la barbarie à
perpétuité. Trois semaines de labeur
par an lui suffisent pour assurer sa provision de
riz, de maïs, etc. S'il travaillait pendant
six mois, il ferait de sa patrie un paradis. Mais
le manque de toute idée de progrès,
de toute morale ne lui permet pas de se rendre
compte de la valeur incalculable, de la puissance
infinie du travail, et ses seules lois sont ses
passions brutales, ses appétits
féroces, les caprices de son imagination
déréglée. Il vit au jour le
jour à l'aventure, insoucieux du lendemain.
Son goût peu délicat lui permet de
s'accommoder de la nourriture que lui donne le
hasard . »
Tel est le Noir. Sans intelligence, sans morale, il
ajoute la paresse à sa sauvagerie. Le
professeur Steven Rose, biologiste au Royaume-Uni,
s'engage : « Certains peuples sont
intrinsèquement supérieurs à
d'autres par leur intelligence, leur civilisation
ou par des attributs sociaux bien
définis . »
Il semble même au biologiste que, dès
son origine, cette technique de classification des
individus en fonction du niveau d'intelligence
déterminé par un potentiel
génétique fut utilisée pour
justifier la structure socio-économique et
la politique de discrimination raciale des peuples
impérialistes. Car, en effet, des tests
d'intelligence, des calculs laborieux scientifiques
sont souvent prédéterminés, ou
déterminés par d'autres facteurs.
Affirmer que le Noir ne connaît rien revient
à déclarer son incapacité
à prétendre à la moindre
science, à faire preuve d'une quelconque
technique. Cette réduction, le professeur
Bimwenyi l'a justement nommée
« épistémologique ».
Elle résume toutes les tentatives dont le
but était de ravaler le Noir au rang de
singe, ou, pire encore, de siège, de meuble,
le caractérisant par une
débilité intellectuelle
déroutante, insensible à la
contradiction de ses propos.
Les langues de ces peuples ne peuvent être
intelligibles. Aussi le discours colonial notamment
va-t-il observer un double dogme. D'abord,
« les colonisés ont tout à
gagner à apprendre notre langue, qui les
introduira à la civilisation, au monde
moderne », ensuite « les
langues indigènes seraient incapables de
véhiculer des notions modernes, des concepts
scientifiques, incapables d'être des langues
d'enseignement, de culture ou de
recherche ».
Il est d'ailleurs éloquent de constater avec
quelle dérision les Africains
eux-mêmes accueillent, aujourd'hui,
l'idée de promotion des langues autres que
le français, l'espagnol, l'anglais ou
l'allemand dans les écoles. Dans plusieurs
écoles au Congo-Zaïre, où le
français est de rigueur, sous peine de
renvoi, où l'échec en anglais est
synonyme de redoublement, où l'espagnol
impose le respect, les élèves sont
souvent incapables de lire ou d'écrire
correctement le tetela, le lingala, le swahili, le
kikongo ou encore le tshiluba.
Il n'y a pas de doute que c'est là l'un des
héritages de la colonisation le plus
ancré dans les mentalités. D'un
côté, les langues, de l'autre, les
idiomes, les dialectes.
De tels jugements de valeur deviendront par le
temps, et pour d'aucuns, des évidences.
Elles réunissent une somme d'impostures
épistémologiques ressassant
l'infériorité génétique
et les déficiences intellectuelles des
nègres.
Dépourvu d'intelligence, de cette
faculté qui permet à l'être
humain de comprendre, de connaître, le Noir
se trouve être également privé
d'âme. Il ne peut donc ni avoir le sens du
beau, du sublime, ni pénétrer les
arcanes de la théologie, science de Dieu.
Cette question a été au centre des
préoccupations des missionnaires. Le Noir,
infidèle ou païen, au
XVe siècle, était capturé
ou acheté pour être conduit au
Portugal. Là, le baptême puis la
doctrine l'attendaient. Ce
« sacrement » et cet
endoctrinement devaient l'aider à renier son
passé, sa culture. Du point de vue
économique, cette
« traite » se
révélait être une affaire
rentable. Etant donné que l'esclave n'avait
pas d'âme, le commerce commencé avec
la Renaissance se poursuivait tranquillement.
Il ne peut connaître le Christ. Il est
sauvage et barbare. Il est donc nécessaire
que le Blanc le fasse sortir de cet état et
l'amène à la civilisation. Francis
Garnier, marin français, défenseur de
la politique d'implantation en Indochine, pourra
dire : « La France, cette nation
généreuse dont l'opinion régit
l'Europe civilisée et dont les idées
ont conquis le monde, a reçu de la
Providence une plus haute mission, celle de
l'émancipation, de l'appel à la
liberté des races et des peuples encore
esclaves de l'ignorance et du
despotisme . »
La mission est donc divine. Evangéliser sera
une urgence et un impératif. Une
évangélisation, qui va ressembler
tout le long à une croisade parce qu'elle en
est même un acte de civilisation. Est-il
étonnant, s'exclame Bimwenyi, que le Christ
qui sillonnera les savanes africaines soit un
Christ casqué, un véritable
« conquistador » ?
Négrier ou colonial, sa mission sera moins
de ramener au « Père
céleste » que d'éduquer et
de civiliser, c'est-à-dire
d'européaniser, ou plus
précisément de
« portugaliser ».
C'était le baptême. C'était
aussi le but de la doctrine. C'était la
civilisation !
Sans intelligence, sans âme, le Noir peut-il
être un être humain ? La question
ne se pose plus. Si le Blanc est un homme, le Noir
ne peut l'être. L'humanité est un
monopole. Elle ne peut se partager. Le Noir n'est
tout simplement pas un homme, du moins pas à
la manière du Blanc. C. Carroll intitule un
chapitre de son livre : « Preuves
bibliques et scientifiques de ce que le Noir
n'appartient pas à la famille
humaine ». Deux ans plus tard, le
même auteur éprouve la
nécessité de préciser sa
pensée : « Tout indique,
conclut-il, que la bête des champs qui tenta
Eve était une négresse qui tenait
lieu à Eve de femme de chambre. »
Belle découverte scientifique !
Tandis qu'à l'adresse de ceux qui seraient
encore teintés de scepticisme :
« Toutes les enquêtes scientifiques
montraient l'évidence de la constitution
proprement simiesque du
nègre . »
Cette négation opère un glissement de
la couleur de la peau à la qualification
ontologique du Noir. Dans une circulaire d'un
ministre de l'Ancien Régime, le professeur
Kesteloot découvre : « il
faut que les gens de couleur... croient que
l'infériorité de leur situation est
due essentiellement à la couleur de leur
peau. Vous devez tout mettre en uvre pour le
leur persuader ».
Goethe, le plus illustre des écrivains
allemands, n'avait-il pas écrit :
« Il faut déjà mener une
vie agitée et bruyante pour supporter des
singes, des perroquets et des
nègres » ? Même
famille, même genre.
Le Noir a néanmoins sa place : dans la
loge de perroquet et de singe. Le drame est
au-delà de la simple honte que procure la
couleur de la peau. C'est tout l'être qui
s'annule. Frantz Fanon, amer,
résumera : « Pour le Noir, il
n'y a qu'un destin. Et, il est
blanc . »
« Je me souviens d'un article de
l'été 1984, explique Loude, dans le
Progrès de Lyon, intitulé
» Pommades blanches et noirs desseins«,
à propos d'un trafic hautement dangereux de
produits pharmaceutiques vendus à des fins
de dépigmentation... S'arracher sa couleur,
se peler la peau, truquer sa nature,
dénoncent la violence du poison
inoculé, du complexe fabriqué,
l'horreur d'une tare imposée. Ainsi des
générations ont transmis à
leurs descendants la honte du signe
extérieur de l'esclavage : La peau
comme marque d'un indélébile
souvenir. Autre Hiroshima en Afrique,
mentalités irradiées, rongées
dès la naissance. Combien de fois, s'indigne
l'ethnologue français, ai-je lu avec
effarement cet inimaginable tableau des
métissages en Haïti ; des
êtres divisés, répartis en une
centaine de classifications imbéciles des
qualités humaines, en fonction de leur
couleur, dégringolant du blanc pionnier au
plus bas degré de la peau
ténébreuse . »
Baldwin préfère l'autorité de
sa propre expérience : « Eh
bien, je suis assez vieux pour connaître une
multitude de Noirs qui consacrent la plus grande
partie de leur existence à s'efforcer
d'être blancs . »
Hélas ! Les savons antiseptiques et
bien d'autres produits de dépigmentation en
provenance de l'Afrique, notamment de Lagos et de
Kinshasa, représentent un commerce de plus
en plus florissant dans la diaspora féminine
noire de Paris, de Bruxelles ou de Londres. Et dans
un tout autre domaine l'obtention d'une carte
d'identité française, belge,
allemande ou anglaise... devient un prétexte
d'explosion immense de joie. C'est une ascension.
On se réjouit d'avoir réussi à
échapper à soi, à son
histoire, à son identité. Cette
mentalité d'auto-négation est, une
fois de plus, le fruit d'un complexe né des
enseignements d'une certaine histoire, des preuves
d'une certaine science. En 1925, le père
Charles, missiologue louvaniste, faisait
état d'une thèse parue aux USA, un
quart de siècle plus tôt, qu'il
qualifiait d'abominable et d'absurde. Le sous-titre
de la publication était sans
ambiguïté : Le nègre est
une brute, crÉe avec le langage
articulé et des mains pour pouvoir servir
son maître, l'homme blanc. L'auteur de ce
livre fonde sa thèse sur la Bible et conclut
qu'il faut « sous peine
d'athéisme, admettre que les nègres
ne sont pas des singes ; les prendre pour des
hommes, essayer de les éduquer, de les
élever, de les christianiser est une
entreprise criminelle ».
Le christianisme étendu en Afrique serait
une entreprise criminelle. Au regard des
prémisses, la thèse n'est pas
excessive. Plusieurs expressions consacrent cet
état d'esprit et révèlent
l'opacité d'un discours toujours
entaché d'idéologie. En Occident, on
n'aime pas les années noires, les
années-misère, les fleurs du mal sont
noires, les anges sont évidemment de couleur
blanche, alors que diable, nuit, mort, peste, mal,
sorcellerie, sort contraire... sont drapés
de noir. La liturgie solennelle ne peut être
noire. La magie elle-même est noire quand
elle nuit ; blanche quand elle conjure la
malchance !
Ce sentiment, néanmoins, pourrait-on
reconnaître avec Davidson , est moderne.
En effet, les peintures du Moyen Age
représentent Noirs et Blancs sans
hiérarchie de dignité ni de
degré de beauté. Or, depuis la
Renaissance, le fantasme infecté,
injecté sous-cutané, ne cesse
d'augmenter.
Relever ce défi sera, en fait, une
tâche aussi bien pour
l'hémisphère noir que blanc. Il
s'agit de démanteler ce
prêt-à-porter
idéologique : de même qu'on parle
de la « science
médiévale », de la
« science humaine «, de la
« science chinoise » ou
« arabe », au nom de quoi
s'interdirait-on de nommer « science
africaine » cette façon propre au
Négro-Africain d'appréhender Dieu, la
nature, l'homme et les autres ?
Dès lors cet essai sera une remise en cause
de la science qui prête son courant à
l'idéologie du racisme et des
préjugés. Michel Serres
affirme : « Il n'y a de pur mythe
que l'idée d'une science pure de tout
mythe. » La démarche philosophique
est essentiellement une entreprise de
démystification, usant de la raison pour
traquer la vérité.
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