Michel Onfray
Physiologie de Georges Palante
Pour un nietzschéisme de gauche
Essai
Cet essai sur Georges Palante est le premier livre écrit
par Michel Onfray. Il l’a publié, voici quinze ans, aux édition
Folle Avoine - qui n’existent plus - et sa réédition
s’imposait, tant s’y résume et s’y annonce toute la philosophie
de l’auteur. Qui était Georges Palante ? Peu de gens
se souviennent de ce philosophe si particulier, et rares sont ceux
qui le lisent encore - bien que ses oeuvres complètes soient
en voie de réédition. Pourtant, Palante (1862-1925)
fut un des philosophes importants du début du xxe siècle.
Louis Guilloux en avait même fait le modèle de son
héros dans Cripure (c'est-à-dire : " critique
de la raison pure "). Nietzschéen, engagé à
gauche, aristocratique et libertaire, théoricien de " l’ariste "
(concept résumant son idéal aristocratique et artiste),
Palante enseigna la philosophie et eut une existence assez misérable,
qui le mena à un suicide tragique.
La grande raison, l’autre nom du corps
ou
Comment devenir ce que l’on est ?
a
passion pour Georges Palante procède d’une communauté
de sensibilité, bien évidemment. On n’aime pas par
hasard un philosophe plutôt qu’un autre dans le panthéon
des grands noms ou des signatures obscures. J’ai été
séduit par cette figure qui, de plain-pied, m’a donné
l’impression de parler un même langage, d’évoluer dans
un même univers, de partager les mêmes références.
Ce qu’on aime en l’autre, c’est soi, toujours, ou ce qu’il nous
apprend de nous ; qu’il nous donne l’impression d’avoir écrit
des pages qu’on aurait pu signer ; qu’il formule clairement
ce qui restait obscur en nous ; qu’avec des mots il mette de
l’ordre dans le chaos qui nous travaille. Là où je
m’imagine décider du plaisir de lire un penseur, je suis
d’abord requis.
Palante m’a plu pour sa solitude, son acromégalie, un dysfonctionnement
hormonal qui le transforme en monstre aux extrémités
démesurément longues, son allure simiesque, sa douleur,
sa mélancolie ; il m’a ému par son talent à
échouer, sa détermination à rater, son ardeur
à tout mettre en œuvre, toujours, pour fabriquer de la faillite
et de l’insuccès ; il m’a touché, tout de suite,
par son refus des réputations et des mondanités, des
comédies sociales et des solutions grégaires ;
il m’a attendri en alcoolique, joueur de poker, compagnon de filles
à matelots, professeur chahuté dans un lycée
de province, correcteur des copies du bac dans un bordel ;
il m’a fait sourire en chasseur myope manquant ses cibles dans la
lande bretonne, en marcheur sur les grèves, en dormeur sur
la plage ; il m’a conquis flanqué de ses chiens bâtards
ou de sa compagne illettrée, ancienne employée de
boxon, ou en misanthrope vivant, pas bien net, au milieu de ses
livres, ses papiers, ne possédant pas même une édition
de ses ouvrages.
Il m’a plu, ému, touché, attendri, il m’a fait sourire
et conquis, certes, mais, justement pour ces raisons, il me plaît
toujours, m’émeut, me touche et m’attendrit avec le même
effet qu’au premier jour. Ce portrait me convient d’autant qu’il
est aussi celui d’un nietzschéen et montre qu’on peut se
réclamer du philosophe allemand en toute cohérence
sans être un grand blond aux yeux bleus, une brute, un fauve
dominateur et conquérant, une caricature de nietzschéen
à l’usage des médiocres. J’aime cet homme, son œuvre
et sa pensée car il illustre ce que peut signifier être
nietzschéen loin des a priori idéologiques ou
des réputations fabriquées par les incultes. Nietzsche
et Palante partent de leur souffrance, de leur corps, de leur expérience
pour échafauder une pensée qui les aide à vivre.
Etre fidèle à Nietzsche, c’est considérer l’œuvre
comme une occasion de donner un sens à la vie, à sa
vie – et vice versa.
L’héritage nietzschéen suppose une pratique paradoxale
de la raison pour critiquer la raison : le père de Zarathoustra
n’a cessé de recourir à cet instrument pour le retourner
contre lui-même... La raison contre la raison, au profit de
plus qu’elle : la Grande Raison, l’autre nom du Corps. Je crois
que nous entrons dans le siècle capable de comprendre enfin
cette idée : le Corps agit en deçà de
la raison, il la fabrique, la constitue, la construit, elle lui
prend son sang, son squelette, ses muscles et sa chair. Palante
– après Nietzsche – sait de quoi il en retourne : en
eux plus qu’en tout autre le corps dispose de l’empire. Mais n’en
va-t-il pas là de toute généalogie du tempérament
artiste ?
Passionné de raison pour mieux en découvrir la fonction,
sinon la fiction, puis en dénoncer les conséquences,
le nietzschéen n’ignore rien de cette ruse et du mécanisme
qui l’accompagne. Sa réflexion circonscrit les méandres
de ce mouvement autophage, accélère le processus de
décomposition, puis laisse place nette à une causalité
unique : la physiologie. Derrière les concepts, les
architectures idéales, les châteaux verbeux du philosophe
se cachent toujours une sensibilité, un tempérament,
un caractère essentiellement réductibles à
l’endocrinologie, la biologie, la physiologie, la médecine
et autres modalités de l’anatomie. La pensée procède
d’un corps et y retourne après avoir effectué le détour
par les mots. Voilà l’une des leçons majeures du nietzschéisme.
Etre nietzschéen suppose donc moins adhérer aux quelques
figures de style destinées aux classes terminales – le surhomme,
l’immoralisme, l’antichristianisme, Zarathoustra, la volonté
de puissance, etc... – que s’installer avec détermination
sur le chantier laissé par Nietzsche le jour où la
folie, en complice de la mort, lui interdit d’aller plus loin dans
son travail de sape et d’architecte. Le nietzschéen travaille
à une méthode critique, à une révolution
mentale, à une épiphanie éthique. Il laisse
aux autres le soin de ne pas aimer Nietzsche, coupable d’analyser
de manière impitoyable et cruelle les fictions sur lesquelles
se construit l’Europe, suffisante, dominatrice, arrogante, satisfaite
d’elle-même et de ses colifichets idéologiques. Ce
qui motive le philosophe ? la construction d’individualités
à même de résister au mouvement nihiliste du
monde. Quand Palante essaie de fabriquer cette figure pour son propre
compte, il répond à la question : comment peut-on
être nietzschéen ?
Chez ce modeste philosophe accablé par une chair douloureuse
on voit le chantier, les essais, les étais et les échafaudages,
on constate les bricolages, on repère les fragilités
et les faiblesses de l’édifice, on assiste à des tentatives,
la plupart du temps infructueuses, certes, mais riches d’enseignement.
Etre nietzschéen ne suppose pas réussir, mais essayer.
La vie de Georges Palante incarne les immenses difficultés
de cette expérimentation au quotidien. Dans la perspective
de ce combat pour vivre debout on n’est pas tenu de gagner, mais
il faut jouer.
La pensée de Nietzsche, à la manière des pharmacopées
antiques si souvent proches, invite à cette dynamique, elle
ne contraint pas à une posture arrêtée du genre
génie, héros ou saint – ces variations en forme d’idéal
du Moi sur le thème du surhumain. Dans la mesure de ses moyens,
créer un peu de l’héroïsme qu’on est à
même d’injecter dans son existence, voilà ce qui importe.
Et tant pis si l’échec menace sûrement, car la grandeur
est dans la tentative. La tension, l’effort, l’ascèse supposent
un but, un objectif, mais ils se trompent ceux qui pensent Nietzsche
et les nietzschéens en héros parvenus aux ciels inexistants :
l’héroïsme ne s’affiche pas, il se dissimule comme un
objectif dans le travail sur soi pratiqué sans relâche.
La clairière compte moins que le cheminement y conduisant.
Palante a mené sa vie dans la douleur : j’aime cette
tension, même si elle n’a pas abouti, je respecte son mouvement,
peu importe qu’il n’ait pas débouché sur la fabrication
d’un modèle, d’un archétype, d’une idée de
la raison – qui croit d’ailleurs à la possibilité
de pareilles balivernes incarnées ? Ce vieux philosophe
breton m’attendrit dans son essai pour parvenir au sommet :
il roule sans cesse un rocher menaçant qui le contraint sans
cesse au spectacle de l’éternel retour de sa volonté
trop faible. Le surhumain n’est pas un havre, mais une direction
qui organise l’existence pour en permettre l’exercice ordonné.
*
La physiologie en généalogie d’une méthode
constitue l’un des piliers de la révolution nietzschéenne.
Quelle physiologie ? celle des organes et de la chair, des
énergies et des corps, des peaux et des humeurs, un corps
intérieur, un animal machine. Mais aussi un corps pour les
autres, celui qui se montre et constitue dans, par et pour le regard
d’autrui – un corps extérieur, une fiction fragile. Ce que
je suis procède également, et pour une part importante,
de ce que les autres font de moi et de mon usage de ce qu’ils ont
fait de moi. Palante subit ce tragique dérèglement
hormonal qui allonge toutes ses extrémités et transforme
son apparence en monstre bossu à la démarche simiesque.
Expérimenté comme tel, vécu et perçu
sur ce principe, le corps fournit le matériau du tempérament,
du caractère, de la sensibilité – pour le formuler
dans l’un de ses termes de prédilection.
La quantité de vitalité d’un corps écrit le
destin d’un être. En plus ou moins grande dose, en excès
ou en défaut, manquante ou débordante, elle installe
l’identité dans une vitesse dont le reste procède :
les pensées, les avis, les positions, les théories,
les visions du monde, les concepts, les imaginations, tout. Elle
décide de la santé et de son triomphe, ou de la maladie
et de son empire ; elle veut à notre place, du moins,
elle commande là où raison, conscience, décision
et vouloir personnel comptent pour rien ou presque rien ; elle
impulse, met en mouvement, fait basculer ; elle invite à
la haute mer ou décide du retour au port ; elle dirige.
La pensée – sa qualité, sa quantité, sa présence
ou son absence – en provient. Aucun philosophe ne décide
de ses idées, elles le requièrent, l’obligent et le
veulent. Nietzsche et Palante, en sismographes avérés,
témoignent toute leur existence, livre après livre.
Chacun sur son chemin, l’un sur des cimes plus hautes, sur des versants
plus escarpés, avec des expansions relatives à leurs
tempéraments respectifs, ils expient l’animalité de
leurs géniteurs. L’impuissance de Nietzsche produit réactivement
plus de puissance que celle de Palante, probablement parce que la
blessure était aussi plus grande, plus profonde, plus large,
plus vaste... La vitalité creuse le corps, puis donne naissance
à des affects susceptibles d’être transformés
en formes – musique, romans, action, images, philosophie.
Le corps pense, pas le philosophe considéré comme
un pur esprit. Tout penseur est une chambre d’enregistrement, un
lieu pour l’écho, un creuset plus ou moins hospitalier, complice
ou résistant. A l’épicentre de la réflexion
d’un homme, si d’aventure on lui inflige le supplice de la poule
aux yeux d’or, on trouve un composé cellulaire, une machine
parcourue de flux – sanguins, respiratoires, digestifs, nerveux.
Personne ne choisit son identité, seul le philosophe sait
qu’au maximum il peut vouloir ce qui lui advient et que sa liberté
se résume d’ailleurs à cette pauvreté métaphysique :
consentir à son destin, accueillir toute épiphanie,
recueillir ce qui veut bien s’annoncer et s’énoncer. Palante
passe sa vie à transfigurer ses manques, ses impuissances
et ses faiblesses en visions du monde à même d’adoucir
sa peine. Son œuvre agit en auto-médication – comme toutes
les fictions philosophiques...
L’état psychique c’est l’état physique. Et inversement...
L’un fabrique l’autre qui, à son tour, réagit sur
ce qui l’a fait et le constitue à nouveau. Le corps est l’âme,
et l’âme le corps. Les deux termes correspondent à
deux perspectives portées sur une même réalité.
Pour Nietzsche et Palante, la maladie est la santé :
la réalité de l’une génère la théorie
de l’autre, le délabrement ici produit là une construction
compensatoire. Ces échanges de valeurs génèrent
des circulations, des ondes avec lesquelles se cristallisent des
chaos appelés à devenir des formes et des forces à
l’usage de ceux qui évitent ainsi de périr sous les
coups d’une violence trop ardente.
Après transmutations des polarités, jeux actifs et
réactifs d’énergies, la faiblesse du corps monstrueux
de Palante fabrique la force d’une œuvre avec laquelle, en boucle,
se supporte plus facilement cette faiblesse des origines. En dirigeant
la négativité sur des objets qui les transforment
en positivités – sur le principe de la sublimation freudienne
–, le philosophe affligé d’être ce qu’il est dirige
et concentre son affliction sur le monde qui lui montre comment
il est. Ce que je suis, les autres me le disent, ils me constituent
et, par cette opération de révélation, je les
envisage à mon tour en leur donnant un statut dans un monde
détestable – dont je fais la théorie.
Je suis vu à la manière d’un monstre dans la petite
ville de province que j’habite ? On me perçoit en atypique
dans le lycée où j’enseigne ? La rumeur me dépeint
sous les traits d’un marginal ? La famille me voit comme un
asocial ? L’administration me prend pour un mauvais ?
Les mondains me refusent parce que pas assez décoratif dans
leurs salons ? Les bourgeois m’évitent, je suis trop
anticonformiste pour eux ? Alors je veux être ce monstre
atypique et je deviens ce marginal asocial, pas décoratif
et anticonformiste. En même temps, je me retourne contre les
auteurs de ces jugements et récuse l’esprit de petite ville,
l’esprit administratif, l’esprit mondain, l’esprit de classe, l’esprit
grégaire et autres modalités de cet esprit dont je
fais la théorie dans un livre intitulé Combat pour
l’individu. Lire : Combat pour la réappropriation
de mon individualité.
Je suis d’une nature mélancolique, triste, suicidaire, mon
éviction des groupes, mon incapacité à appartenir
à une entité qui ne me demanderait pas de comptes
et m’accepterait comme telle demeure désespérément
impossible ; je m’expérimente à la manière
d’un atome incapable de prendre place dans une formule générale ;
je me vis au quotidien en refusé, en individu renvoyé
à sa difformité – alors je théorise le pessimisme
comme avers de la médaille individualiste, puis pose que
l’un et l’autre s’appellent, se nécessitent, se complètent.
Je cite, je convoque tous les pessimistes possibles et imaginables
dans l’histoire de l’Occident, puis j’écris Pessimisme
et individualisme. Lire : mon individualité distille
et fabrique mon pessimisme.
Je tâche de construire mon existence en solitaire, parce qu’on
m’a renvoyé à ma solitude, je me réfugie dans
l’ironie, incapable d’autre chose que de railler, je me réfugie
dans les affinités électives, je réduis le
monde immense et hostile – les autres – à mon petit monde
affectif – la tribu –, j’obéis à cette sensibilité
qui transpire de mon être, lui-même informé par
mon corps, j’opte en politique pour la position libertaire qui ne
reconnaît rien au-dessus de soi, rien qui entrave l’autonomie,
l’indépendance, puis j’écris La sensibilité
individualiste dans lequel je célèbre la vertu
socratique, la philia antique, l’individualisme et l’anarchisme,
le refus des pouvoirs, de l’autorité, de l’ordre fabriqué
par les autres, pour les autres. Lire : Plaidoyer pour ma sensibilité
individualiste.
Pas un livre, pas un texte de Palante n’échappe à
ce principe de compensation et d’écriture de soi sur le mode
renversé. Je célèbre ce que je suis, or cet
être je ne l’ai pas choisi, les autres l’ont ainsi fait. D’où
les considérations sur la lenteur psychique, l’impunité
de groupe, l’embourgeoisement du sentiment de l’honneur, l’esprit
mondain, la mentalité du révolté, l’immoralisme,
la psychologie du scandale, les relations entre nostalgie et futurisme,
la philosophie du surhomme, le bovarysme comme moderne philosophie
de l’illusion, autant de sujets d’articles à lire et entendre
comme des cris isolés, des plaintes fragmentées, des
aveux de souffrance. Ce qui philosophe en Palante ? ses impuissances,
ses faiblesses, ses fragilités. Ce qui pense ? ses douleurs,
ses blessures, ses peines, ses plaies. J’aime chez lui l’urgence
d’une théorie pour tâcher de ne pas succomber sous
le poids de la vie.
*
D’où, autre leçon nietzschéenne, autre pilier
de l’édifice théorique nouveau, la considération
de la philosophie comme une autobiographie, une confession plus
ou moins travestie de son auteur –, avec plus ou moins de talent
et de manière plus ou moins réussie. Loin des universitaires
et de leurs tropismes structuralistes qui entendent le texte pour
lui-même et abordent l’œuvre déracinée, suspendue
en l’air, dans le ciel des idées, sans tenants ni aboutissants,
à la manière d’un objet innommable et innommé,
le nietzschéen appelle aux relations, veut des connexions,
cherche des emboîtements, trouve des causalités, il
met à nu les modalités de l’irrigation – il pense
en archipel.
Une œuvre se saisit et comprend dans la seule imbrication inextricable
d’une vie quotidienne, d’une histoire personnelle traversant une
histoire générale, d’un faisceau de relations humaines
dans lesquelles circulent illusions, réalités, fantasmes,
vérités, fictions et certitudes. La vérité
d’un être gît, introuvable, dans le chaos de toutes
ces configurations qui génèrent autant de conflagrations.
La correspondance, la biographie, le journal intime, l’intérêt
porté aux aveux notoirement autobiographiques dans l’œuvre,
mais aussi les témoignages de tiers permettent la construction
d’une figure à peu près cohérente, tout cela
converge vers un point de moins en moins aveugle. Palante philosophe
se saisit dans l’ombre et la lumière de Palante au quotidien
déroulé dans un monde – le Palante mondain pour le
formuler dans une étrange collision sémantique le
concernant...
Contre Proust et pour Sainte-Beuve finissons-en avec cette schizophrénie
qui oppose le Moi qui écrit au Moi qui vit. Quel sophisme
d’imaginer une césure, une coupure entre deux modes d’accès
au même être : le philosophe d’un côté,
l’affilié à la Sécurité sociale de l’autre !
Héros de papier contre salaud au quotidien, grandeur d’un
sage en chambre et petitesse d’un homme dans la vie : cette
opposition cache des intérêts idéologiques,
elle suppose qu’on peut et doit considérer l’œuvre comme
un objet séparé de son auteur constitué en
entité autonome qui donne alors le prétexte d’envisager
la pensée comme un pur exercice de style, gratuit – inexistentiel
si l’on me permet le néologisme.
La théorie du double Moi dispense le philosophe de cohérence,
elle le libère de toute conséquence. Si l’on avalise
les deux mondes séparés, on peut demander des comptes
à l’auteur sur son seul texte, sur son œuvre, pas sur son
efficacité à fournir un modèle praticable.
De sorte qu’on finit par bénir et porter aux nues la philosophe
qui pense en dehors de toute pratique possible. La nature invivable
d’une pensée devrait la discréditer absolument. La
viabilité exige l’expérimentation. Nietzsche y invite,
Palante également. Son Moi souffrant et son Moi écrivant
cohabitent, fondus et confondus dans une même enveloppe charnelle,
au milieu d’autres Moi, eux aussi dissous dans une essence, une
substance, une entité devenue aussi une identité.
Le Moi divisé génère une philosophie éclatée,
explosée. En pareil cas, les mots se contentent de formuler
une variété de sophistique, un genre de scolastique
autiste : du verbe sans autre destination que le verbe, des
phrases pour la satisfaction béate, sotte et stérile
d’une joute, d’un jeu. Or le ramassage des Moi divers structure
un Je subjectif qui fournit toutefois une voie d’accès à
l’universel. En émule de Montaigne – un modèle pour
lui –, Nietzsche sait que les considérations autobiographiques
ouvrent la voie à des généralités métaphysiques,
que l’anecdote d’un corps qui souffre, s’épanche et se confie
conduit sûrement à des vérités collectives.
Le Moi des Essais ne se résume pas à celui
de Michel de Montaigne, ni à sa subjectivité traversée
par une époque, un milieu, des témoins. Il fournit
aussi le portrait, maniériste, certes, daté bien sûr,
mais par-delà l’histoire et la géographie, d’un homme
qui fait sincèrement le projet de se peindre et d’aboutir
à une peinture fidèle de l’humaine condition. Le nietzschéisme
illustre cette hypothèse d’une physiologie élargie
par l’autobiographie, éclairée par une biographie,
puis transformée en théorie.
*
De la même manière qu’on trouve des tenants de l’art
pour l’art, il existe également des défenseurs de
la philosophie pour la philosophie – et non pour autre chose qu’elle-même :
vivre, ne pas mourir sans avoir résisté, construire
sa vie, fabriquer son existence, entre autres projets. Le troisième
pilier de l’édifice nietzschéen suppose cette évidence :
la philosophie se pratique autrement qu’en dilettante, en esthète,
en danseur mondain, car elle est une question de vie et de mort
– elle permet de survivre et de ne pas mourir sous le poids d’un
réel insupportable. La sensibilité du philosophe coïncide
avec celle de l’écorché. Sa protection contre les
assauts du monde appelle une pratique de la réflexion, un
tissage entre le réel et l’imaginaire, ses propres désirs
et la réalité, le monde et la représentation
qu’on s’en fait. La vie philosophique se bat contre la mort et l’entropie.
Dans les termes sartriens de la psychanalyse existentielle, le projet
originaire d’un être s’enracine dans une nécessité
transformée par lui en effet de sa liberté pour ne
pas mourir d’avoir à la subir. Ce qu’il est, contraint par
le destin, l’individu prétend le vouloir et le choisir, et
ce afin d’éviter la souffrance de se voir et savoir déterminé
par la nécessité. Le projet originaire de Palante
consiste à transfigurer la monstruosité infligée
par la nature et révélée par le regard des
autres en un destin choisi et voulu par lui. Je me choisis en marge
pour ne pas subir la marginalisation décrétée
par une société qui a déjà pratiqué
l’éviction, au plus tôt – et ce choix s’effectue au
plus vite, dès l’adolescence, quand la difformité
surgit au monde, donc à soi-même. Pas question, dans
ce cas de figure, de pratiquer la philosophie en fonctionnaire ou
en starlette, il en va d’une survie métaphysique de soi et
de sa solidification ontologique. Palante a le choix : mourir
au monde ou vivre dans un univers qu’il poursuit de sa vindicte.
Sa thèse – aux deux sens du terme : son travail universitaire
et son option philosophique majeure – s’enracine dans cette évidence
physiologique, biologique, existentielle, autobiographique :
l’antinomie entre l’individu et la société.
Philosopher devient alors un acte qui permet de sauver sa peau,
du moins de l’épargner au maximum, de l’exposer le moins
dangereusement possible. La blessure originelle causée par
le destin s’expérimente en blessure infligée à
soi-même : avec soi, avec les autres, avec le monde Palante
fourbit ses armes et construit des échecs. Ses amours mercenaires,
ses élèves débranchés, ses passions
suicidaires, ses conduites masochistes, ses ardeurs procédurières,
ses écritures dispersées, ses projets caractériels
portent efficacement de l’eau à son moulin : obtenir
de la déconsidération, gagner de la détestation,
récolter des camouflets, accumuler des dettes... Le peu de
liberté dont il dispose, il la projette dans des entreprises
qui le fâchent avec le monde, les autres, sinon lui-même.
Marqué par le destin qui le charge d’une croix impossible
à porter, révélé par le regard des autres
qu’il ramasse et concentre dans la Société, ce coupable
idéal, clairement identifiable et doué d’une visibilité
conceptuelle évidente, Palante tisse patiemment les fils
avec lesquels il se fabrique un filet dans lequel il s’emmêle :
je suis bien ce que vous me dites, mais, pour me donner l’illusion
de l’être moins, je décide que je veux l’être,
par suite, je le suis, au-delà de toute espérance.
Chez Térence – puis chez Baudelaire, plus tard –, pareil
animal se nomme Héautontimorouménos... Bourreau
et victime, marteau et enclume, écorcheur et écorché,
les autres noms du Moi qui souffre et du Moi qui écrit.
La vie réelle se supporte plus facilement avec le détour
par la vie philosophique. On écrit pour ne pas mourir d’être
ce que l’on est – et pour vivre avec. La construction d’une existence
avec des matériaux philosophiques dispense de se contenter
d’une vie étroite soumise au régime de la répétition.
L’identité, la signature, le nom propre naissent de ces trajets
entre les mots et les faits, le verbe et le geste. Pour se protéger
du monde, cruel et impitoyable, Georges Palante se construit une
tour d’ivoire branlante avec force concepts, doctrines, citations
et références : un château de papier vaguement
efficace pourtant si l’on désire du sens plutôt que
de l’insensé, de la forme au lieu de l’informe, de l’ordre
pour en finir avec le chaos. L’acromégale oublie son corps
de malade lorsqu’il le met au service de l’écriture et lui
demande d’agir en creuset de cet oubli de lui-même destiné
à provoquer un retour sur soi à meilleurs frais. Les
livres et l’œuvre s’intercalent entre le soi trivial et le soi philosophique
pour tâcher de les concilier ou réconcilier.
L’écriture philosophique suppose qu’avec de l’énergie
qui, sinon, met le corps en péril, on élabore des
productions intellectuelles utiles
pour réaliser l’injonction de Pindare, réactivée
par Nietzsche qui lui a donné sa popularité :
" Deviens ce que tu es. " Palante a consacré sa
vie à obéir à son destin, comme chacun de nous,
prisonnier de lui-même, contraint à dérouler
le fil de son existence en découvrant au jour le jour ce
que le quotidien lui apprend. Certes, il s’est rebellé, il
a regimbé, refusé, il s’est fâché, a
bougonné, s’est mis en colère, a sombré, est
revenu à la surface, il a nié, rechigné, et
ses livres témoignent de la constance de son opposition,
de sa constance et de la permanence. Puis il a fini par assister
à l’achèvement de son trajet en témoin épuisé
et en acteur fatigué. En individu singulier – et en synthèse
de l’universel...
La liberté existe, certes, mais pour le plus grand nombre,
elle se réduit à l’obéissance à la nécessité,
elle consiste à donner son aval à ce qui, de toute
façon, inflige sa loi et ne demande pas la permission. Etre
libre, c’est accepter ce que la puissance exige en nous – leçon
nietzschéenne, une fois de plus. Si cette force demande réparation,
si elle veut compensation, si elle souhaite résolution, si
elle génère transfiguration ou sublimation, le plus
sage consiste à ne pas se rebeller, à assister en
témoin impuissant à ce que ces jeux d’énergies
en collision décident pour nous. Etre, c’est être passif
en se donnant l’illusion de l’activité.
Au départ, une physiologie écrit une histoire ;
ensuite, cette narration converge vers la production d’une vie plus
ou moins philosophique ; enfin, elle se jette dans le néant,
à la manière d’un fleuve dans la
mer. Palante a suivi ce trajet se donnant, quand cela était
possible, l’illusion d’être un peu l’acteur de lui-même.
La mort sanctifie cette dynamique, elle défait le corps et
fait un destin en l’abolissant. Palante met fin à son existence
dans la solitude qui était son lot depuis le début.
En provenance du cosmos, détaché de lui, mal dégrossi,
imparfait, tordu, douloureux et souffrant, il est reparti vers ce
néant où il repose en paix – enfin le repos, enfin
l’anéantissement de la torture. Sa vie montre, comme celle
de Nietzsche, qu’on se contente de se débattre assez vainement
contre ce que le réel nous inflige. Le réel et la
nature, le monde, les autres, qui, eux aussi, obéissent aveuglément
à une même loi. Mais elle prouve aussi que toute la
grandeur d’un homme consiste en cette résistance rebelle
et romantique, parce que vaine et désespérée.
Collisions de fragments dépourvus de sens, chocs entre les
monades inconscientes, brisures et fractures sans cesse recommencées,
toute vie se résume à ce chaos de forces. Au milieu
de ce champ de bataille, quelques voix, parfois, se font entendre,
fébriles, fragiles, presque inaudibles. Celle du philosophe-artiste
qui parle un peu plus haut, un peu plus clair, un peu plus net,
certes. Mais à quoi bon cet un peu plus dans un univers
qui, de toute façon, ignore ces écarts, tellement
insignifiants ? Du moins, avant le triomphe du néant,
Palante n’a pas souffert sans tâcher de faire quelque chose
de sa souffrance, en humain prisonnier de sa condition. Ce quelque
chose que j’aime interroger sans relâche pour tâcher
de trouver un peu de sens à mon existence et, ainsi, d’y
mettre un peu d’ordre – en attendant moi aussi les retrouvailles
avec l’ombre et la nuit.
Janvier 2002
|