Michel
Onfray
L'archipel des comètes
Journal hédoniste, tome
3
journal
Michel Onfray publie son onzième
livre chez Grasset. Depuis son prix
Médicis de l'essai (pour La sculpture
de soi), ses livres ont rencontré une
audience nouvelle (entre autres : Politique
du rebelle, Théorie du corps
amoureux).
1
CONSTRUIRE UNE DIVERSION FABULEUSE
Lettre à Philippe Lejeune
sur le roman autobiographique
ous
me demandez à quoi ressemble ce roman
autobiographique auquel je fais
référence dans Théorie du
corps amoureux, car vous estimez ce concept
inapproprié en vertu du fait qu'un roman et
une autobiographie, s'ils existent nettement comme
des genres séparés, se marient en
revanche de la même manière que la
carpe et le lapin... " J'imagine simplement,
dites-vous, que pour vous le roman est une valeur
et que dans votre enthousiasme vous décorez
du nom de roman cette attitude exemplaire
[mettre en perspective sa vie et sa
pensée] comme vous lui donneriez la
Légion d'honneur... " Vous vous doutez que
je ne peux consentir à votre
hypothèse appuyée sur une pure et
simple définition de dictionnaire, qui plus
est étroite et stricte, des termes roman
et autobiographie. Or on doit parfois
faire violence aux dictionnaires, notamment quand
l'histoire donne tort aux notices ou quand on se
propose d'élargir et de préciser des
significations - péché mignon
des philosophes comme vous le savez...
Ainsi pour la date de naissance du roman que
Larousse, Bescherelle, Littré et Robert, qui
tous se citent et se pillent, placent à
l'époque du roman courtois. Avant ? Pas de
roman, proclame la vulgate. Pas de roman,
m'écrivez-vous, " mot d'ailleurs
anachronique pour l'Antiquité ". Alors que
faire du Satiricon de Pétrone ?
Où placer Les Métamorphoses
d'Apulée ? Comment classer Les Aventures
de Chéréas et Callirphoé
de Chariton d'Aphrodise ou Les Ethiopiques
d'Héliodore ? Dans quelle rubrique
rangez-vous Daphnis et Chloé de
Longus, ou Les Aventures de Leucippe et de
Clitophon d'Achille Tatius ? Pas romancier
Philostrate, l'auteur de la Vie d'Apollonios de
Tyane ? Pas un roman l'Histoire
véritable de Lucien ? Tous pourtant ont
été retenus par Pierre Grimal
lui-même quand il a présenté,
traduit, annoté et préparé
l'édition de ces livres pour le volume de
Pléiade dont le titre est... Romans grecs
et latins. Sa bibliographie signale en
plusieurs langues les ouvrages théoriques
consacrés aux romans hellénistiques
et latins.
Si le mot roman peut se dater - xiie
siècle, 1135 pour être précis
-, la chose que le nom qualifie
préexiste au terme. Le roman courtois, s'il
semble être le premier roman français,
n'en demeure pas moins une création tardive
en regard de la dizaine de siècles qui
précède l'Eric et Enide de
Chrétien de Troyes du roman de Chariton
d'Aphrodise ou du Ramayana indien de
Valkimi. Quel mot utiliser pour tous ces
récits en prose qui racontent des histoires
inventées où l'imagination joue un
rôle de premier plan avec des héros,
des péripéties, des voyages, de
l'amour, des sentiments, des anecdotes, des
rebonds, des intrigues ? Sinon celui qu'on utilise
pour qualifier les uvres de Balzac ou Zola ?
Le temps qui passe imprime ses formes au roman
comme il se pratique à tel ou tel moment de
l'histoire, mais de Longus aux romanciers qui
précèdent le Nouveau Roman, la forme
perdure. Alain Robbe-Grillet tente un assassinat en
1963 avec Pour un nouveau roman mais
ressuscite le cadavre puis retrouve sans sourciller
le giron classique en 1988 avec Angélique
ou l'enchantement. Depuis, nonobstant les
discours sur la mort du roman et malgré
l'impéritie carabinée de nombre
d'individus installés dans la posture du
romancier, le genre existe toujours, bien
vivace.
Par ailleurs, on associe toujours le roman à
l'affabulation, au mensonge, à l'invention
et à l'imagination, il magnifie la
prééminence de l'imaginaire sur le
réel, mieux, il pose pour réel le
monde issu des fantasmes et du délire, de
l'hypothèse et de la licence intellectuelle
ou mentale. Avec lui, grâce à lui, la
fable et le merveilleux passent avant le trivial.
D'où cette idée, la vôtre je
pense, qu'un roman fictif paraît un
pléonasme quand un roman autobiographique
semble un oxymore. Je tiens qu'un roman peut
être vrai et pas fictif (voyez
L'Année de l'éveil de Charles
Juliet), et une autobiographie fausse et imaginaire
(considérez Le Miroir des limbes de
Malraux). Que les registres ne sont pas aussi
distincts qu'on ne puisse parler d'un roman
autobiographique. Car un roman comprend plus de
vérité qu'on ne le pense et une
autobiographie plus de mensonge qu'on ne
l'imagine.
Même remarque avec la question des origines
de l'autobiographie, de sa date de naissance
conventionnellement enseignée -
notamment par vous dans Le Pacte
autobiographique - et de l'apparition
effective du genre. Là encore il s'agit de
se défaire des lieux communs et d'en appeler
à l'érudition libre pour ne pas
consentir aux seules versions données dans
les universités, centres de recherche,
dictionnaires et encyclopédies, à
savoir : début du xixe siècle,
Angleterre, 1809 précisément, chez
Southey. Je vous sais même tenant
personnellement d'une généalogie
enracinée dans les Confessions de
Rousseau (1781-1788), ce qui de fait renvoie les
Essais de Montaigne (1560-1595), mais aussi
le livre d'Augustin (400) ad patres, ou dans
un genre annexe qui serait franchement distinct
- du genre confession et autobiographie
spirituelle.
Or, je ne vois pas qu'on parle, dans les milieux
autorisés de la question autobiographique,
de celui qui, à mes yeux (et jusqu'à
découverte d'une date antérieure
à celle-ci), invente l'autobiographie
moderne, à savoir Libanios qui écrit
en 374 après Jésus-Christ - il
est âgé d'une soixantaine
d'années - une Vie de Libanios le
sophiste ou sur sa propre fortune. On trouve
dans cet ouvrage les ingrédients du genre
autobiographique tel qu'il se pratique encore
aujourd'hui et tel que vous le définissez
vous-même dans L'Autobiographie en
France : " récit introspectif en prose
que quelqu'un fait de sa propre existence, quand il
met l'accent principal sur sa vie individuelle, en
particulier sur l'histoire de sa
personnalité ". En effet, Libanios
écrit à la première personne
et annonce dans un avertissement au lecteur qu'il
propose le " récit des
événements passés et
présents de [sa] vie ". Suivent des
considérations sur l'origine
géographique et les détails de sa
parentèle, ses études, ses voyages,
sa formation, ses universités ; ici il
raconte une commotion occasionnée par la
chute de la foudre, là il disserte sur les
événements politiques du temps. La
grande histoire et la petite se tissent et la
narration du particulier permet d'aborder le
continent de l'universel : la rivalité avec
les hommes en vue de son époque, une forte
attaque de goutte, une tentative d'assassinat sur
sa personne, la mort de ses amis, de ses ennemis,
de ses élèves, tout fournit le
prétexte à l'élaboration d'une
sagesse singulière.
L'épais ouvrage de Libanios ne reste pas
sans postérité. Bien
évidemment, le livre célèbre
d'Augustin suit chronologiquement de peu, mais on
dispose également du volume d'Ethérie
- ou plus sûrement d'Egérie
-, une femme languedocienne ou galicienne
qui vivait à la fin ive siècle ou au
début du ve, on ne sait exactement. Elle
raconte ses pérégrinations dans le
bassin méditerranéen en un Journal
de voyage généalogique de ce que
Pierre Nora, Jacques Le Goff et quelques autres
appellent l'ego-histoire. Cette uvre,
malheureusement fragmentaire, renseigne puissamment
sur les rites chrétiens orientaux du moment.
L'ensemble se propose sous le signe d'une franche
écriture à la première
personne. Pas plus que Libanios, je n'ai vu le nom
de cette femme cité quand, chez les
spécialistes, le débat roule sur
l'origine de l'autobiographie. Je persiste à
penser que l'Antiquité a tout inventé
et que nous nous contentons de retrouver, à
la manière des archéologues. Comment
aurait-elle pu négliger le genre
autobiographique ?
Sur ce sujet - l'autobiographie, et
notamment dans sa modalité philosophique,
qui m'intéresse tout particulièrement
-, nous vivons dans l'ombre menaçante
de quelques figures hautement sacrées. Ainsi
des pages qui ouvrent les Essais de
Montaigne et invitent le lecteur à entendre
la déclaration faite par l'auteur : il
revendique la vérité,
l'honnêteté, il déclare sa
bonne foi, son désintérêt, sa
volonté modeste et discrète
d'écrire pour les siens, ses proches et sa
famille, il écarte tout reproche d'orgueil
d'auteur obsédé par sa
réputation ou sa postérité ;
ainsi des lignes qui précèdent le vif
du sujet dans les Confessions de Rousseau et
prennent le liseur à témoin : en
toute simplicité, l'ouvrage propose la
vérité avec laquelle le philosophe se
présentera devant Dieu le jour du Jugement
dernier - debout sur ses ergots, le Genevois
en appelle à l'éternité et
brandit un sauf-conduit pour le paradis ; ainsi des
paragraphes d'Ecce homo où Nietzsche
annonce à son improbable lecteur du moment
qu'il se peint nu, cru, à vif, qu'il raconte
père et mère, sur et
ancêtres, lignage et
hérédité, corps et âme
avec une absolue volonté de
vérité, de
sincérité.
Qui croira que ces trois livres majeurs de
l'histoire de la philosophie occidentale
entretiennent un rapport plus intime avec la
vérité qu'A la recherche du temps
perdu, Mort à crédit ou
Belle du Seigneur - ces trois
chefs-d'uvre romanesques du xxe siècle
eux aussi redevables du combat pour l'introspection
? Marcel Proust, Céline et Albert Cohen en
disent autant sur eux que Montaigne, Rousseau et
Nietzsche. Autrement, certes, différemment,
bien sûr, mais au moins sans avoir pris la
peine de jurer qu'ils ne diraient que la
vérité, toute la
vérité, rien que la
vérité, avant d'aller se parjurer.
Dans l'histoire des idées et de la
littérature, autobiographies fictives et
romans vrais se partagent la tâche et jouent
avec la vérité comme l'enfant
d'Héraclite lançant ses osselets.
Où donc se niche la vérité
d'un auteur ? Où se dissimule la
vérité d'Augustin : ici, dans les
Confessions lyriques, ou là, dans La
Cité de Dieu théologique ?
Où se dit plus et mieux la
vérité du philosophe Descartes : dans
ses mémoires perdus ou dans le fameux et
désormais célèbre Discours
de la méthode ? Et chez Kant, dans les
pages du Conflit des facultés
où il théorise ses ronflements, sa
façon de respirer et son corps
hypocondriaque, ou dans l'analytique du sublime de
la Critique de la faculté de juger ?
Où se cache la vérité de Maine
de Biran : dans les considérations
météorologiques, climatologiques et
médicales du Journal intime, ou dans
les passages théoriques sur le moi, le fait
de conscience ou les conditions de l'infini
repérables dans l'Essai sur les
fondements de la psychologie et sur ses rapports
avec l'étude de la nature ? Et la
vérité de Kierkegaard :
dissimulée dans l'un des vingt tomes du
Journal ou dans les analyses de Crainte
et tremblement ? Et Sartre, est-il plus vrai
dans Les Mots ou dans la Critique de la
raison dialectique ? Dans l'uvre
autobiographique, dans le journal, les
mémoires, les confessions, les confidences,
les lettres ou dans les gros ouvrages
théoriques où l'on tâche
toujours de dissimuler l'origine personnelle et
intime des constructions
théorétiques, l'injection de
véracité et de fiction est la
même. Seules les proportions changent
- et l'habileté à
réaliser les mélanges. On choisira
entre romans vrais et romans autobiographiques,
fictions véridiques et autobiographies
travesties, d'aucuns parleraient de fausses
confidences, d'autres de mensonge romanesque et de
vérité romantique.
L'autobiographie n'existe que pour conjurer la
biographie, elle a sa raison d'être dans la
construction d'une diversion fabuleuse
destinée à détourner
l'intérêt ou la curiosité des
lecteurs - voici du moins mon
hypothèse. Elle suppose une vraisemblance
installée dans la lumière crue pour
mieux laisser dans l'ombre une vérité
impossible ou difficile à regarder en face :
car on ne peut tout dire ; mieux, on ne doit pas
tout dire, à moins de se réjouir
d'avoir à manier la plume comme un rasoir
pour trancher la gorge de ceux qui passent à
notre portée. L'écriture d'un texte
autobiographique suppose le désir de
sculpter sa propre statue selon ses désirs
et ses fantasmes sans laisser le soin à
quiconque d'effectuer ce travail à notre
place. Conjurer la biographie, la rendre
impossible, difficile, la compliquer, voilà
le dessein sourd et secret de tout amateur de
confidences littéraires : on montre pour
mieux cacher. Raconter bruyamment permet de taire
tranquillement. Braquer la clarté du
scialytique sur un endroit lavé par la
lumière permet de créer autant
d'ombre qu'on voudra, ou que nécessaire,
à côté, dans la zone
choisie. Plus on inonde de luminosité ici,
mieux on noie dans l'obscurité là.
Quiconque a raconté son histoire a d'abord
exacerbé une volonté de s'approprier
ce qui lui échappe et de masquer ce qui le
travaille viscéralement.
Laissons de côté l'auteur malveillant,
décidé à cacher,
déterminé à fausser le jeu,
à travestir
délibérément. Oublions l'homme
que mène le dessein de passer sous silence
sciemment une vérité connue de lui.
Cet individu ne m'intéresse pas. Et retenons
l'involontaire, l'insu, l'inconscient, l'individu
conduit par une force qui l'égare et le
trompe. Car on ne peut plus, depuis Freud, aborder
le roman ni l'autobiographie comme des genres purs,
séparés, imperméables : les
eaux de l'un coulent dans les rigoles de l'autre,
le sang du premier roule dans les veines du second.
Les deux registres se nourrissent pareillement
d'oublis, de lapsus, d'actes manqués,
d'erreurs, de bégaiements et autres
symptômes d'une évidente et permanente
psychopathologie de la vie quotidienne.
Les souvenirs-écrans dissimulent
l'essentiel, le cardinal, le
généalogique : derrière le
miroir se trament de plus rudes enjeux que devant,
par-delà le tain se jouent les scènes
primitives, les tragédies, les
monstruosités qui donnent naissance à
l'écriture - roman ou autobiographie,
romans fictifs ou vrais, autobiographies fautives
ou véridiques, romans autobiographiques ou
autobiographies romanesques, peu importe...
Là où crépite la
lumière se prépare un meurtre, un
crime presque parfait, mais à
côté. Tout ce qui se dit ou
s'écrit cache d'abord, masque, refoule, et
exprime secondairement. Quand ici un auteur
écrit, là il étouffe un
cri.
On sait, depuis Freud, quelle méfiance
redoublée il faut activer devant ce qui se
cache, s'oublie et disparaît de la
mémoire, réapparaît parfois,
mais travesti, lisible dans un rêve ou
perceptible dans un mot introuvable, en
déséquilibre sur le bout de la
langue. Le mobilier de l'inconscient souffre
d'incroyables brutalités : torsions,
étirements, tiraillements, combustions,
glaciations, réductions, expansions,
liquéfactions. De perpétuelles
métamorphoses surgissent après le
travail maintenant connu et décrit des
condensations et déplacements. Que vaut la
mémoire dans ce théâtre de
transmutations ? Qu'en est-il de la
vérité ? De l'erreur ? De la
certitude ? De la bonne foi ? Plus rien de ce
vocabulaire n'a cours sur le continent vaste du jeu
avec le " je ". L'autobiographie et le roman s'y
nourrissent, puis se cristallisent dans des formes
dissemblables et apparaissent dans des modes
distincts.
Si dans mes livres j'ai raconté mon enfance
normande, ma proximité avec la nature, mes
premiers émois sensuels et sexuels, si j'ai
mis en scène, même ironiquement, le
ventre maternel et ma vie intra-utérine, si
j'ai écrit sur mon père, son corps,
si j'ai décrit ma mère et sa
généalogie familiale fantasmatique
puis réelle, si j'ai relaté mes
universités, mon vieux maître
plotinien, si j'ai disséqué mon
infarctus, mes douleurs, mon hospitalisation, mon
sentiment devant la mort attendue, si j'ai
rapporté mon expérience en usine, si
j'ai pris le soin de consigner sur le papier des
voyages, des souvenirs, des rencontres, si l'on
sait le nom de mes amis et l'affection que je leur
porte, si l'on peut suivre l'histoire de mes
sentiments et de mes émotions le temps
passant, si j'écris le dépliage
mental de fragments de mon quotidien dans un
journal hédoniste, si chacun de mes livres
s'ouvre par un texte autobiographique
destiné à présenter au lecteur
les raisons existentielles de la pensée
théorique que je propose ensuite, c'est
évidemment pour mieux cacher.
L'histoire montrée vaut moins que l'histoire
cachée - et que je conserverai
cachée. Plus je parle, moins je dis ; plus
je raconte le racontable, mieux je dissimule
l'indicible qui doit le demeurer. L'autobiographie
protège ce que l'on doit maintenir sous le
boisseau, puis sous la cendre, coûte que
coûte. Le bruit fabriqué par mes soins
en un lieu autorise une diversion qui permet
ailleurs le silence auquel je tiens plus que tout.
Et ce bruit n'est pas volontaire, il suppose une
généalogie inconsciente, une
impulsion aveugle, une force brutale et un
précurseur sombre. L'autobiographie surnage,
en partie émergée de l'iceberg. Mais
sous l'eau se jouent des combats titanesques entre
des courants monstrueux.
Roman autobiographique, donc. Je précise que
cette notion procède chez moi d'un
décalque et d'une démarque du Freud
qui parle d'un roman familial. Ma
référence ironique vaut comme une
révérence théorique.
Très tôt - en 1897, dans une
lettre à Fliess - le philosophe
viennois propose ce concept pour
caractériser le processus par lequel le
sujet, la plupart du temps un enfant, modifie
imaginairement ses liens avec ses parents pour
conjurer en lui la puissance d'un désir
dipien. Certes, cette expression suppose une
vérité des parents, mais celle-ci
renvoie à des évidences : on a un
père pasteur ou délinquant, une
mère sainte ou prostituée,
objectivement, et l'on fait du pasteur un
délinquant ou de la sainte une
prostituée, et vice versa. Cette torsion du
réel, cette distorsion du fait
avéré trahit, chez le sujet
habité par cette furie, une angoisse devant
l'abîme ouvert sous ses pieds par les risques
incestueux. On travestit pour éviter de
succomber à la tentation, on fabrique une
illusion salvatrice afin de ne pas se trouver
englouti dans une réalité effective.
Le roman familial s'écrit dans la logique
d'une autobiographie fictive afin de
réaliser une histoire vraie en
économisant les dégâts
potentiels.
Mon roman autobiographique, du moins celui dont je
parle dans les dernières pages de la
Théorie du corps amoureux,
nécessite ce mouvement perpétuel
entre la vie et l'uvre, entre vie
rêvée et vie réelle, entre
l'uvre exposée et l'uvre
fermée, l'exotérique
revendiqué et l'ésotérique
pratiqué. Il suppose les registres de la
fiction et de la vérité
mélangés. Les composantes
fantasmatiques et les faits constatables se
solidifient sur le principe des alliages. On
tâche de vivre ce que l'on enseigne, on
essaie d'être à la hauteur de ce que
l'on écrit, on se propose de mettre en
perspective l'existentiel du quotidien et
l'écriture de l'exception, on tente la
coïncidence entre la théorie et la
pratique, mais quel que soit le degré
d'intimité et de rapprochement entre ces
deux continents perpétuellement en
mouvement, chacun croupit dans le roman
autobiographique. On aspire à l'excellence,
on réalise le possible.
J'avance cette idée que toute autobiographie
suppose le roman écrit pour l'accueillir
comme dans un écrin, car je sais qu'il
n'existe pas de vérité absolue sur un
être. Les tentatives sartriennes de
psychanalyse existentielle me passionnent. Pourtant
- est-ce la raison de l'inachèvement
du Flaubert ? peut-être en partie...
-, aussi loin qu'on aille, parvienne ou
remonte, on achoppe sur un noyau dur
d'obscurité. Pour quelles raisons ce projet
originaire qui induit toute une existence,
plutôt qu'un autre ? Pourquoi la
liberté, posée comme un article de
foi ou un postulat de la raison pure pratique (en
quoi Sartre reste kantien...), élirait-elle
plutôt ce projet qu'un autre, son contraire
par exemple ? Rien ne permet de résoudre ce
problème. Si l'on opte pour la
nécessité intégrale et le
déterminisme absolu, la liberté
n'existe pas - c'est impensable ; si l'on
croit à la toute-puissance de la
liberté, pourquoi tel déterminisme en
lieu et place de tel autre ? Dans ses deux termes,
l'alternative condamne à l'abîme.
Théorie des motifs, logique des
préférables, projet originaire, tout
ceci suppose de la métaphysique quand on
fracasse tout bonnement son intelligence sur
l'irréductible primitif : le corps, sa
matière, la chair, la mémoire de
toutes ces puissances. Rien ne peut rendre compte
absolument de l'objectivité d'un être.
Jean Genet n'apparaît pas plus, pas moins non
plus, dans Saint Genet, comédien et
martyr que dans Notre-Dame-des-Fleurs,
dans sa correspondance ou dans les livres critiques
qui lui sont consacrés. La biographie tout
autant que l'autobiographie triomphent en moindres
maux. Reste le roman autobiographique comme
cache-misère de notre impuissance à
dire le vrai sur les êtres et les objets, le
réel et le monde.
Seules existent sur un être des perspectives
et la possibilité de les croiser. Tout un
chacun, quand il raconte son enfance sans intention
de travestir ou de mentir, produit un discours
apparenté au roman : une histoire avec des
personnages secondaires et un personnage principal,
des péripéties, des anecdotes, des
odyssées, des voyages initiatiques et des
expériences mises en verbe, le tout
organisé dans un violent mouvement de
spirale autour de ce point aveugle sur lequel
s'enroule l'individu se racontant. Littré
donne une définition du roman intime qui me
plaît : " un roman où l'on peint
l'intérieur d'une âme, les
pensées, les mobiles ", etc.
Qui nierait, dans cet esprit et selon toutes les
considérations préalables, que les
Pensées pour moi-même ne
procèdent pas du roman autobiographique
- à savoir d'une construction de soi
apparentée à une reconstruction de
soi, d'une tentative pour faire coexister des
fragments épars, des morceaux
dispersés par l'existence, des éclats
multiples, d'un essai de donner une forme, une
force et une cohérence à ce qui, a
priori, s'expérimente sur le mode de
l'énergie violente et brutale, de la pulsion
aveugle et dangereuse, de l'instinct fébrile
et dévastateur ? Et si le stoïcisme de
l'empereur procédait d'un genre
d'auto-analyse qui use du verbe, du mot, de
l'écriture comme d'une occasion de
thérapie ? Si toute tentative pour
philosopher et écrire de la philosophie
s'apparentait à une volonté de
conjurer le malaise et le désordre en soi,
de produire du sens et de l'ordre, de la paix et de
la cohérence, maladroitement certes, mais du
moins sûrement ? Ecrire pour tâcher de
structurer son inconscient comme un langage : on ne
sort pas de ce mirage, fasciné par lui et
hanté par le roman autobiographique ou le
théâtre biographique. Puis on meurt
assoiffé au bord de la vérité
comme auprès d'un point d'eau auquel on a
cru, et qui n'existe pas.
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