MICHEL
ONFRAY
THEORIE DU CORPS
AMOUREUX Pour une érotique solaire
(essai)
Michel Onfray publie son dixième
livre chez Grasset. Depuis son prix
Médicis-essai (pour La sculpture de
soi), ses livres ont rencontré une
audience nouvelle. Ce livre s'inscrit dans la
logique de la Politique du rebelle.
Chapitre premier
DU MANQUE
« On a enseigné à
mépriser les tout premiers instincts de la
vie ; on a imaginé par le mensonge
l'existence d'une " âme ", d'un " esprit "
pour ruiner le corps ; dans les conditions
premières de la vie, dans la
sexualité, on a enseigné à
voir quelque chose d'impur. »
Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis un
destin, § 7
ÉPIPHANIE DU CARRELET
PHILOSOPHIQUE
ous
ma lampe de bureau, dans une assiette de porcelaine
blanche liserée de rouge, se prélasse
un carrelet, amorphe et gluant. Le temps d'une
méditation brève, déjà
les senteurs marines et iodées laissent
place à un fumet à égale
distance de la cuisson et du boucanage. Tiendrai-je
la distance ? J'ai décidé de
délaisser les livres et la
bibliothèque pour demander à celui
que Linné nomme affectueusement
Pleuronectes platessa ce que la philosophie
occidentale veut bien nous dire sur l'amour, le
désir, le plaisir depuis qu'un philosophe
grec, amateur de cavernes plus que de bords
côtiers, s'est mis en tête de comparer
les hommes aux limandes, aux poissons plats, voire
aux huîtres. Car j'aime convoquer le
bestiaire aquatique et marin pour exprimer en
raccourci ce que de longs discours, parfois, ne
parviennent pas à transmettre. Du carrelet,
donc, pour tâcher de percer le mystère
du désir des hommes.
L'étymologie, un peu confuse chez
Littré, mais jamais en reste dans pareil
cas, en appelle au carré. Or, le poisson que
j'avise ne me semble pas aussi long que large et je
vois moins un carreau dans mon carrelet qu'un
losange aux angles polis par un démiurge
patient. Un genre de lame élégante
profilée dans une soufflerie, la feuille
d'un unique pliage aérodynamique et
glissant, la forme idéale pour un trajet
facilement tracé dans les eaux froides des
mers où plies, barbues, targeurs, limandes
et autres soles velues se faufilent en temps
normal. J'imagine mal que, parfois, en
d'étranges pays, on traite leur peau en cuir
d'ornement comme celle des crocodiles ou des
serpents.
L'ondulation fibreuse des nageoires dorsales et
ventrales copie le mouvement des algues ou des
chevelures peignées par la vague, l'onde ou
le courant. Dans l'assiette, elles commencent
à figer, puis à se recouvrir d'une
pellicule gluante, grasse, collante. Il s'agit
maintenant de philosopher rapidement, le temps
presse. La ligne de flottaison, discrète,
dessine elle aussi une arabesque douce, une flexion
élégante qui épargne la
nageoire pelvienne. Là où les petits
points juxtaposés de ce joli trait se
perdent, à la hauteur des ouïes, des
excroissances prennent le relais, alors ce genre de
verrues cartilagineuses ouvrage un étrange
crâne. Ici se termine la bête marine et
commence l'animal philosophique. Car le poisson
plat mélange la face et le profil,
impossibles l'un et l'autre à distinguer
nettement tant qu'on le dévisage.
Si je regarde les yeux, disposés sur
l'animal pour une perception binoculaire, alors
j'oublie les lèvres, charnues, lippues,
presque humaines, car les deux globes garnissent un
poisson lisible horizontalement quand la bouche
orne, en toute logique anatomique, un animal
vertical. Dans un profil où passe
l'expression un peu primitive de Dora Maar
déstructurée par Picasso, l'il
paraît planté au sommet d'un occiput
imaginaire. A sa base naît la ligne dorsale
où se fichent les premières aiguilles
de la nageoire. Je songe au capuchon d'un cobra qui
m'avait fasciné dans un bouge
égyptien. La peau luit toujours sous les
watts accumulés.
Comment nage cet animal dont la physiologie
hésite entre l'horizontalité et la
verticalité, ou plutôt combine les
deux registres ? Quelle aubaine qu'une physiologie
poissonneuse démontre la cohabitation de
deux plans ontologiques - immanence et
transcendance - dans une même forme ! Une
face de profil, et vice versa. Un visage
travaillé par la pulsion cubiste, un corps
engendré par les facéties d'un dieu
fatigué, négligent ou joueur.
Côté pile je sens sous la pulpe de mes
doigts une peau rêche et rugueuse quand la
colle suintant des écailles et des
architectures cartilagineuses ne la lubrifie
pas.
L'étymologie de la limande témoigne
que d'aucuns, poètes en diable, avaient
imaginé la possibilité de limer en
utilisant des outils fabriqués avec ce cuir
singulier. Dominantes brunes, avec variations
grises, marron, les couleurs singent la terre et le
sable. Au lieu d'écailles, des milliers de
petites figures polygonales s'agencent en maillage
presque invisible et recouvrent la chair avec un
genre de filet microscopique. Sur l'ensemble du
volume, l'aléatoire d'un pinceau
démiurgique a laissé tomber des
taches orangées, une sorte de minium dont la
couleur se durcit au fur et à mesure de
l'exposition au regard philosophique. Chaque ocelle
pointé semble l'avoir été en
goutte à goutte afin de configurer un peu de
lumière sur une peau trop sombre. J'imagine
un vêtement construit par les
millénaires pour dissimuler l'animal au
regard des prédateurs quand il repose,
ventre au sable, sur le fond de la mer, confondu
aux variations chromatiques de son
environnement.
Côté face, la nature semble avoir
oublié l'animal qui paraît nu,
dénudé, albinos et aveugle : une
forme de poisson classique, une carpe par exemple,
mais sans il, avec un museau toujours
ourlé de lèvres épaisses - et
la formidable absence de regard, la chair
insistante en lieu et place du trou manquant.
Même ligne de flottaison, même nageoire
pelvienne, même ouïe, même
agencement des formes que l'autre
côté. Dans ce sujet singulier, les
contradictions entre l'il et la bouche, entre
le regard d'un poisson plat, normalement
dirigé, et la gueule en coin,
déformée, ces contradictions
retiennent l'attention. Au final, on imagine assez
volontiers le visage de ce poisson fabriqué
entre le pouce et l'index d'un Dieu s'essayant
à modeler et n'obtenant qu'une gueule
cassée susceptible de mettre en émoi
le philosophe, penché sur l'assiette,
poursuivant sa leçon d'anatomie et disposant
des premières conclusions légistes.
Poisson maigre...
Je comprends qu'Aristophane, dans Le Banquet
de Platon, recoure au carrelet pour figurer la
condition humaine depuis que les dieux ont
placé le destin des hommes sous les signes
du désespoir, de la punition et du
châtiment. Regardez la figure
écrasée du poisson plat,
retournez-le, observez son ventre blanc et la peau
brune de son dos, hésitez sur son allure et
sa locomotion, imaginez l'ajout côté
pile de la même partie d'un autre poisson
plat, deux faces pour une bête nouvelle,
reconstituée, complète,
achevée : le carrelet fascine par cet
inachèvement qu'Aristophane met en
perspective avec la nature humaine
considérée sous l'angle de la
différence sexuelle. Là où le
poisson enseigne la monstruosité,
l'hésitation divine ou le jeu des dieux, les
hommes convaincus par le platonisme doivent
entendre leur handicap, ce qui les entrave et
souligne leur destin d'animaux incomplets.
Aristophane, l'homme des calembours, des jeux de
mots, des plaisanteries, du rire et du grotesque,
prend la parole dans le trop fameux banquet pour
enseigner la misère de l'homme sexué.
Il y formule une théorie du désir qui
empoisonne encore l'Occident depuis qu'il l'a
professée entre deux hoquets restés
célèbres, ce fameux soir de beuverie
philosophique entré dans les annales de
l'histoire des idées. Je crois et crains que
le discours de cette figure du théâtre
grec augure l'ensemble des propositions faites
depuis plus de vingt-cinq siècles sur la
naissance du désir, sa nature, sa forme, ses
odyssées diverses et multiples. Platoniciens
et philosophes alexandrins, mais aussi Pères
de l'Eglise, prêtres en tous genres et
théoriciens de la Renaissance, tenants de
l'amour courtois et romanciers des cycles
chevaleresques, pétrarquistes et
troubadours, tous ces idéalistes,
spiritualistes et autres dualistes professent une
théorie du désir compris comme
manque, douleur et damnation. Elle triomphe jusque
dans les bouffonneries lacaniennes, talmudiques ou
déconstructives en laissant derrière
elle les traces d'une pensée
obsédée par la Loi - et dont j'aspire
à voir la fin.
Revenons au carrelet. Comment Aristophane
procède-t-il ? Pour répondre à
cette question, lisons, ou relisons, avec attention
son discours dédié à l'amour
dans le dialogue éponyme et attardons-nous
sur ces pages fondatrices de la malheureuse
érotique occidentale classique. Outre le
désir défini comme manque,
l'uvre de Platon, quels qu'en soient ses
porte-parole et leur diversité, produit un
certain nombre d'idées-forces à
partir desquelles s'organise la vision dominante de
l'amour : l'androgyne présenté comme
un modèle, le couple proposé telle
une forme idéale destinée à
cette puissance libidinale, un dualisme promoteur
de l'âme et négateur du corps,
voilà les pierres angulaires de
l'édifice que, pour notre plus grand
désagrément, nous habitons
toujours.
Quand vient son tour de parler, Aristophane propose
son hypothèse sur l'origine du désir
et raconte le mythe de l'androgyne, canonique dans
l'histoire de la pensée. Que cette
idée soit de Platon ou de l'interlocuteur,
peu m'importe ici. Je retiens que cette histoire
généalogique fonde le lieu commun du
désir défini comme manque. Deux
millénaires s'échafaudent lourdement
sur cette conception fautive. Outre le
mélange de considérations
astrologiques où la Lune, la Terre et le
Soleil permettent de disserter sur le mixte, le
féminin et le masculin, Aristophane
décrit un étrange animal en forme de
boule dont le dos et les flancs forment un cercle.
L'observateur habile remarque quatre mains, quatre
jambes et un cou rond, puis deux visages semblables
pour une seule et même tête. Sur cette
face se dessinent quatre oreilles. Le carrelet
pointe son museau et ses lèvres
épaisses.
Le mouvement de la bestiole à deux dos
s'effectue en ligne droite. Pour les besoins d'une
locomotion plus rapide - les monstres et les
androgynes connaissent l'impatience et
détestent la lenteur -, les huit membres
coordonnés structurent une boule qui roule
et tourne sur elle-même. Va pour la roulade.
Sexe double, également, pour ces animaux
comblés : certains se composent de deux
moitiés masculines, d'autres de deux
morceaux féminins, alors que certains
relèvent d'un composé de mâle
et de femelle. Bisexualité,
hétérosexualité et
homosexualité se trouvent de la sorte
légitimées sur un même plan de
lecture, sans aucune discrimination, sans aucune
hiérarchie. Avec ces machines
sexuées, on dispose bien évidemment
de formes plus élaborées que les nez
marchant tout seuls, si l'on peut dire, ou les
bras, les sexes, les yeux sautillant à la
surface d'une terre fraîchement
créée dans le monde d'un
Empédocle qui expérimente des
débuts difficiles.
Côté tempérament et
caractère, la bête primitive manifeste
force, vigueur et orgueil. Tous les dieux, sans
exception, détestent ces vertus
singulières. Sans conteste, ils
préfèrent la modestie,
l'obéissance et la soumission de leurs
créatures. La totalité des fautes
originelles monothéistes procèdent
d'une volonté de savoir, d'un désir
d'autonomie intellectuelle et de libre connaissance
qui déplaît fortement aux
divinités désireuses de
sujétion. L'androgyne primitif, il fallait
s'y attendre, défie les dieux et propose de
s'y mesurer. Erreur fatale, chacun chez soi,
professent les créatures célestes.
Zeus, qui ne plaisante pas, décide de
châtier l'animal impudent et le sectionne par
la moitié pour amoindrir sa force, son
énergie, sa volonté. Deux fois moins
arrogantes, les moitiés présentent
deux fois moins de danger, ainsi, les puissances
suprêmes subiront deux fois moins de
contestation.
Aidé dans sa boucherie par Apollon
transformé en sicaire, Zeus demande à
son aide de retourner le visage et la moitié
du cou de l'animal mutilé face à la
coupure afin que la créature nouvelle ait
sans cesse sous le regard le spectacle de son
sectionnement et que, de ce fait, elle devienne
modeste. Les dieux chérissent toujours la
modestie de leur cheptel. La fermeture de cette
immense plaie nécessite une sorte de
nud gordien, une pliure d'un genre
particulier : le nombril témoigne des traces
antiques de cette chirurgie démiurgique. Un
travail de lissage permet enfin aux bourreaux
d'effacer les plis. Subsiste alors cet unique
omphalos mythique.
Comment donc, à la suite de cette plastique
ontologique, se déploie le destin de ces
créatures amputées ? Dans la
quête, la recherche éperdue et
fatigante de la moitié perdue. Chaque
morceau, désireux de la totalité
abolie, demande et veut la partie pour
réaliser le tout. Constatant que les
moitiés épuisent leur énergie
et consacrent la totalité de leur temps
à chercher la vaine réalisation de
l'accouplement, les dieux désespèrent
de voir ces fragments délaisser toute autre
activité. L'humanité
périclite, puis périt.
Avènement de la tragédie
sexuée : de nouveau opérées,
les bestioles disposent finalement de leurs parties
sexuelles sur le devant de leur corps, ce qui
paraît nettement plus pratique. La copulation
remédie au dépérissement de
l'humanité. Les moitiés
engagées dans une danse libidinale copulent,
se rassasient, et peuvent alors envisager l'action.
Donc, au commencement triomphe le chaos ; puis vint
un désordre moins grand ; suivi d'un
semblant d'ordre : l'ordre sexué, et avec
lui le considérable problème de la
différence sexuelle. De l'androgyne heureux
et insouciant aux créatures mutilées
en quête de sens, l'humanité assiste
au spectacle de son destin en raccourci, mais
toujours sous les auspices de la
tragédie.
Premier lieu commun généré par
l'histoire platonicienne d'Aristophane : le
désir est manque . Première
idée à détruire quand on se
propose le renversement du platonisme sur la
question des relations sexuées - car le
désir est excès , j'y arriverai
en même temps que les poissons masturbateurs
chers à Diogène un peu plus loin. La
généalogie idéaliste du
désir suppose la définition de
l'amour comme recherche de la complétude
originaire. Absence à conjurer, vide
à combler, métaphysique du trou
à boucher, dirait Sartre dans le langage
délicat de son ontologie
phénoménologique. Le désir
suppose la béance, la plaie, la
cavité, le creux. Je me retiens pour ne pas
demander à la physiologie justifications et
raisons des usages de cette image habituelle chez
les tenants de l'option idéaliste. Et me
souviens d'un fragment d'Empédocle
entretenant des gazons fendus d'Aphrodite
.
Depuis Aristophane jusqu'à Lacan - qui a
redoré le blason de l'androgyne platonicien
dans ses séminaires, on s'en souvient -, le
désir passe pour l'énergie de la
reconquête de l'unité primitive, la
force motrice des restaurations de l'entité
première. Il vaut électricité
impulsant la lumière amoureuse. Les hommes
trompent leurs femmes ? Les épouses
désirent d'autres partenaires que leurs
maris ? Le monde vit d'énergies sexuelles
croisées ? Le réel se structure de
puissances génésiques monstrueuses ?
Aristophane donne la solution de l'énigme :
chacun cherche sa chacune - ou son chacun -, subit
la nécessité libidinale aveugle,
essaie, ne trouve pas, cherche encore,
échoue toujours et subit
perpétuellement la réitération
d'un désir vécu sur le mode de la
souffrance, de la douleur, de la punition pour une
hypothétique faute, pourtant jamais commise.
Dès lors, culpabilité, maladie et
désir se jouent de conserve et se pensent
conjoints - et ce depuis plus de vingt
siècles.
Un dur désir enseigne la soumission des
hommes à un destin plus fort qu'eux.
L'énergie qui travaille le corps taraude et
creuse, fouille et vide. Dans l'hypothèse
platonicienne, cette uvre du négatif
se compense par la positivité d'une
fatalité : tribades, homosexuels,
lesbiennes, mais aussi, même si le texte ne
le dit pas, toute forme de sexualité
possible et imaginable, trouvent leur raison
d'être dans le couple primitif et
généalogique. On aspire à ce
que l'on fut, sans espoir d'autre chose,
différemment, sans l'étincelle d'une
possibilité d'échapper à son
déterminisme de crucifié. De sorte
que le désir se lit et décline sur le
mode de la nécessité
désespérante. Naturellement,
fondamentalement et essentiellement, il fabrique
l'individu selon ses forces et ses puissances, ses
lois et ses normes. L'objet du désir
révèle le sujet
indéfectiblement lié à la
minéralité et à
l'animalité de son statut. Chacun devient
celui qu'il est déjà. Leçons
des tragiques grecs, leçon pindarique,
leçon des ténèbres.
Consentir à la lecture du désir comme
nécessité n'empêche pas
l'optimisme platonicien. Car imaginer possible la
restauration de l'unité primitive induit un
formidable espoir - sur lequel se brisent et
échouent pourtant, de fait, les rêves
de deux mille ans de naïveté
occidentale. Aristophane est coupable d'associer
désir et manque parce que sa lecture
implique une définition de l'amour comme
quête alors qu'il n'y a rien à
trouver . Dévots de son enseignement,
les sujets se perdent dans le désir d'un
objet introuvable parce que inexistant,
fantasmagorique, mythique. Parce que fictive, la
moitié perdue ne se retrouve jamais. En
escompter le succès aujourd'hui
équivaut indiscutablement à
désespérer demain. Or
l'humanité dans sa presque totalité,
aveuglée, s'investit dans ces vaines
recherches avec l'énergie des
condamnés. Peine perdue. Entendre le
désir à la manière du convive
de Socrate permet d'envisager la possibilité
de combler, trouver, remplir et conjurer. Voire de
ne plus jamais ressembler à un carrelet, la
figure écrasée, hésitant entre
monstruosité et incomplétude.
Deuxième lieu commun
généré par le discours du
comédien hoquetant : le désir
s'apaise dans l'unité primitive
reconstituée, le couple en fournit
théoriquement la forme . Autre sottise
coûteuse, autre bêtise dangereuse. Exit
le carrelet avec sa physionomie peu amène,
voire repoussante ou hideuse, la sphère
prend le relais et fournit l'alternative
conceptuelle, le modèle et l'image. Fin du
passé dominé par les moitiés
malheureuses, errantes et soupirantes ;
avènement d'une boule dont l'autisme propose
sur le terrain ontologique l'équivalent du
rôle de cette forme dans le domaine de la
géométrie : l'analogon de la
perfection. Le poisson plat contribue à
donner du désir une définition
coupable et dangereuse, pourvoyeuse d'illusions et
de fantasmes millénaires ; la sphère
ajoute au malentendu en invitant la plupart
à sacrifier à la folie des
métaphores trompeuses.
L'amoureux veut l'alliage, écrit Platon, et
le philosophe d'enchaîner sur le recours
à Héphaïstos, le grand forgeron,
le maître du feu transformateur de la
diversité des métaux en
unicité formelle. Quand il préside
à la facture des âmes cosmiques,
humaines et végétatives, le
démiurge use des attributs du maître
des forges et se plaît à faire
naître une troisième matière
à partir de deux autres, premières et
primitives. Les substances divisibles, fissibles,
séparables deviennent sous son vouloir
indivisibles, atomiques, au sens
étymologique. Le dieu fabrique le monde sur
le modèle sphérique, de même
pour la tête de l'homme, sphère elle
aussi, posée sur l'éminence du cou,
à la manière d'une gemme
précieuse présentée sur un
coussin destiné à la mettre en
évidence. Dans son ouvrage, le forgeron
géniteur des alliages et domesticateur des
coulées veut une sphère armillaire.
Déjà, à son atelier, il forge,
mélange, mais coupe, sépare, courbe
en cercle, fait se rejoindre les morceaux, les
fragments, il unit savamment les
extrémités.
L'amour forge les âmes, trempe les
caractères et fabrique des alliages aux
propriétés extraordinaires. Loin du
carrelet difforme, à peine fini,
ébauché, semblant sortir de la main
d'un créateur malhabile ou s'essayant, la
sphère fournit le modèle de la
perfection, l'archétype de la forme
autosuffisante, complète, achevée. De
la même manière que dans son
Banquet il recycle les androgynes orphiques
ou présocratiques, Platon réactive le
même monde théorique pour expliquer le
couple et la nécessité de la fusion.
Afin d'en finir avec le Multiple
éparpillé, réel, trop
réel, il célèbre l'Un
réconcilié, retrouvé,
idéal. Le désir s'égaille,
éclate, découvre
l'incomplétude et l'imperfection ; l'amour
dépasse le désir, puis autorise les
retrouvailles, la complétude et la
perfection. Machine de guerre imparable :
après la faute et la section, le rachat et
la fusion. Le christianisme saura s'en
souvenir.
Qu'est-ce qu'un androgyne reconstitué ? A
quoi ressemble l'individualité lors de la
reformulation de l'animal primitif ?
L'hermaphrodite vaut négation et extinction
de la sexualité puisqu'il suppose les deux
sexes coexistant, cohabitant dans une forme unique.
Cessant d'être travaillé par le
manque, le monstre connaît la
béatitude sotte et niaise des sujets
désertés par le désir :
l'impuissant, le frigide, le vieillard, le mort.
Quant au couple, avec la sphère pour
emblème, il lui reste à
expérimenter au quotidien le destin de
l'autiste, refermé sur lui-même,
prisonnier de sa nature, contraint à tourner
en rond sur soi, à multiplier les
répétitions onanistes et les
réitérations solipsistes de l'animal
en cage. Le couple invente la giration
répétitive du derviche tourneur. Et
interdit tout autre mouvement que les rotations sur
place.
Considérer la sphère comme
modèle du couple instruit la plupart des
névroses que l'Occident génère
en matière d'amour, de sexualité ou
de relation sexuée. Car quêter une
perfection substantiellement inexistante, viser un
leurre, conduit sûrement au
désenchantement, à la
désillusion, lorsque cessent les
enchantements factices du début et les
illusions pénibles de la suite. Quand
Empédocle parle du divin, il lui donne la
forme d'une sphère, de même
Parménide. La divinité parfaite est
ronde avant de s'éparpiller dans la
pluralité des poussières du monde.
Dans les fragments consacrés à ce
sujet, le philosophe d'Agrigente enseigne que la
sphère « commande alentour à la
solitude ». Peut-on mieux souligner son empire
intégral, sa puissance élargie
au-delà du monde sensible, connu ? Comment
signifier d'une autre manière la
vérité formelle destinée
à fournir un archétype
épistémologique, puis éthique
?
Perfection de l'Etre, béatitude et joie de
l'unité réalisée, conjuration
du réel multiple, fragmenté,
éclaté, divers,
célébration d'un monde idéal,
inengendré, incorruptible, immobile,
parfait, la sphère offre un modèle
théorique inaccessible, donc
générateur de frustrations, de
douleurs. Trop élevé, l'idéal
produit le découragement, l'abattement au
lieu de l'invite excitante et motivante. En faisant
du couple et de la reconstitution de l'unité
primordiale le projet de toute entreprise
amoureuse, Platon installe la relation
sexuée sur un terrain où, à
l'évidence, l'absolu ne peut tenir ses
promesses. L'aspiration à la perfection
génère plus d'impuissance que de
satisfaction, la volonté de pureté
procure plus de frustration que
d'épanouissement.
Les orphiques, eux aussi, à la
manière de tel ou tel philosophe
présocratique, formulent l'idéal
amoureux en sollicitant l'androgyne primitif et le
modèle sphérique. Non loin de
l'uf dur coupé avec un fil de crin,
ils proposent l'animal à la double paire
d'yeux susceptible d'ouvrir un champ maximal aux
têtes plurielles, aux deux sexes, mâle
et femelles, fort opportunément
placés au haut des fesses, disent les
fragments... Les Babyloniens déjà,
puis les Védas célébraient cet
idéal fortement inspiré du religieux,
du sacré et du mythologique. Les fantasmes
de l'uf cosmique primordial orphique, de
l'androgyne présocratique, de la
sphère platonicienne, puis du couple
occidental, procèdent du même principe
nostalgique. Ils supposent un passé perdu,
défini sur le modèle du paradis, et
une douleur associée à cette
perte.
Seules les logiques de décadence entendent
le passé comme le moment idéal d'un
âge d'or, le présent telle une
occasion de dépasser l'âge de fer dans
le dessein de retrouver, pour les
réactualiser, les racines, les sources, les
origines. Il n'existe pas de forme primitive
idéale passée, certes ; ni de
possibilité de recouvrer un temps parfait -
d'ailleurs purement factice. Le couple et la
sphère vivent en modèle, en formes
pures qui induisent plus de malentendus et de
peines que de sens et de joies dans la conception
de la plupart en matière de rapport entre
les sexes. Viser la fusion, c'est vouloir la
confusion, la perte d'identité, le
renoncement à soi au profit d'une figure
aliénante et cannibale.
Le baiser et toutes les autres variations sur le
thème de la pénétration du
corps de l'autre enseignent le désir
d'incorporation, au sens étymologique, la
fin de deux instances au profit d'une puissance
tierce - qui, bientôt, se cristallise dans
l'annonce de l'apparition du désir d'enfant.
L'embras sement montre, en acte, et de fait, la
volonté d'aliénation et de
disparition de soi dans une force supérieure
dont la structuration suppose la digestion des
singularités propres. Réaliser la
sphère dans une existence transforme toute
subjectivité en déchet de la
consommation amoureuse.
Je me réjouis, compulsant mes dictionnaires
d'étymologie, d'apprendre que le
désir procède des astres. Ainsi, nous
ne sommes pas loin de la sphère et du ciel
habité de planètes magnifiques et
poétiques. Cesser de contempler
l'étoile , enseignent les étymons
: de et sidere, autant dire rompre
avec le céleste, le divin, l'intelligible,
l'univers des idées pures, celui où
dansent Saturne et Vénus, Mars et Jupiter,
la mélancolie et l'amour, la guerre et la
puissance. Qui désire baisse le regard,
renonce à la Voie lactée, à
l'azur sidérant et enracine son vouloir dans
la terre, les choses de la vie, le détail du
réel, la pure immanence. D'aucuns, j'y
reviendrai avec les pourceaux épicuriens,
célèbrent fort opportunément
l'animal au groin toujours en terre, le regard
incapable de fixer les étoiles.
Désirer suppose moins quêter une
unité perdue que se soucier de la Terre, se
détourner du firmament. Loin des
Pléiades, et autres constellations qui
absorbent le corps et restituent une âme
éperdue d'absolu, le désir oblige
à renouer heureusement avec les
divinités chtoniennes.
Ma généalogie du désir laisse
donc loin derrière Aristophane et son
carrelet pour leur préférer la
compagnie de qui renonce au ciel et
préfère les joies terrestres,
concrètes. Platon prévoit cette
antinomie radicale entre les rêveurs de ciels
et les amateurs de glèbe, les poètes
de l'idéal et les artistes de la
matière. L'ensemble de la pensée
occidentale s'organise sur cette alternative qui
oblige à un choix tranché : la
transcendance et la passion verticale ou
l'immanence et l'enthousiasme horizontal, ailleurs
ou ici-bas, en compagnie des anges ou en
présence des hommes. Un dialogue platonicien
- Le Sophiste en l'occurrence - permet
à un Etranger de discuter avec
Théétète et d'opposer ces deux
figures irréconciliables : les Amis des
Formes et les Fils de la Terre . Les
premiers illustrent la tradition idéaliste,
dualiste et spiritualiste, les seconds, l'option
matérialiste, moniste et atomistique. Les
uns croient à ce qu'ils ne voient pas, les
autres sacrifient exclusivement à ce qui
leur apparaît. L'hypothèse contre la
perception, la foi contre le savoir. En tenir pour
l'idée ou la matière détermine
une conception de l'amour, du désir, de la
sexualité, de la libido, de ses usages, et
du rapport entre les sexes. Il existe
incontestablement une tradition matérialiste
qui résout l'ensemble des problèmes
afférents à ces questions. Le
libertinage en formule théoriquement le
corpus.
Troisième lieu commun
généré par l'idéologie
platonicienne : il existe deux amours, l'un,
défendable, indexé sur la logique du
cur et des sentiments, de l'âme et des
vertus, l'autre, indéfendable, soumis aux
principes du corps seul, privé de son
étincelle spirituelle, amputé du
morceau divin, entièrement dévolu
à la matière . D'une part, la
divinité sollicitée en l'homme ;
d'autre part, son animalité, sa pure
bestialité. Après le carrelet pour
dire le désir comme manque, la sphère
pour exprimer son dépassement par la
complétude incarnée dans le couple,
il me faut à présent disserter sur
l'huître - toujours platonicienne - afin
d'examiner les conséquences néfastes
du vieux préjugé dualiste qui oppose
irréductiblement le corps et l'âme, la
chair et l'esprit, diront les chrétiens.
De l'huître, donc. Socrate l'enseigne
à Phèdre dans le dialogue du
même nom : nous sommes enchaînés
à notre corps exactement dans la même
dépendance que l'huître à sa
coquille. Faut-il concevoir l'âme comme une
gélatine verdâtre, aussi grasse
qu'elle, gros animal réductible au tube
digestif et à ses seules variations ?
Doit-on comprendre que l'esprit procède de
la glaire inconsistante, tremblante, nageant dans
un genre de liquide amniotique salé ? Et que
le corps vaut coquille aux aspérités
parasitées de vers, de coquillages
minuscules, d'algues et de vase ? Que la
matière charnelle est rustique,
épaisse, rugueuse ? Flaccidité
spirituelle et rudesse matérielle, âme
comestible et corps jetable...
Ostrea enseigne le double registre :
l'extérieur répugnant et
l'intérieur où se cachent le
délice gastronomique, voire
l'hypothétique perle que Pline disait
procéder de l'union de l'eau et du feu, plus
particulièrement de la mer et de
l'éclair, sinon d'une goutte de rosée
céleste et du contact rugueux avec la
coquille. Ici le contenant négligeable,
là le contenu vénérable. Les
hommes semblent frustes, au premier abord, parce
qu'ils apparaissent à autrui sur le mode
exclusif du corps, de la chair, de la
matière. Mais leur richesse est
intérieure : dans la nacre gît le
principe divin, déposé par le
démiurge : l'âme. Le jeu de mots grec
qui recourt à l'homophonie
soma/sèma enseigne traditionnellement
la parenté et la proximité du corps
et du tombeau. La métaphore
récurrente chez Platon hante
également toute la tradition
idéaliste et dualiste. Et nous vivons
encore, deux millénaires plus tard, sous ces
auspices sinistres, prisonniers des leçons
de l'huître. L'âme subit la punition de
devoir s'incarner dans un corps, d'y vivre, d'y
demeurer comme dans une prison, en paiement de
fautes pourtant jamais commises.
Quelles sont les conséquences des positions
ostréicoles platoniciennes ? Dramatiques,
catastrophiques. Ce que j'appelle la théorie
des deux amours dont l'un s'offre en modèle,
l'autre en repoussoir. Pausanias en donne le
détail : il existe une issue très
convenable au désir et une autre fort
déplorable. Pour ce faire, il suffit
d'opposer deux Aphrodites, dont l'une, ancienne,
est dite céleste et l'autre terrestre et
populaire. Du côté de l'Aphrodite
vulgaire, la sexualité s'exprime de
façon animale. Soit la libido des coquilles
- si je poursuis dans la métaphore. A la
manière des chiens accouplés, des
mammifères appariés selon l'ordre
naturel, les dévots de cet amour soulignent
par trop leur animalité aux yeux du
philosophe dévoué aux causes
intelligibles et fâché avec le monde
sensible.
En revanche, l'Aphrodite céleste autorise
l'exercice spirituel de haute volée
intellectuelle, conceptuelle et
cérébrale. Loin du corps trivial, des
désirs sommaires, des plaisirs
disqualifiants, des parentés bestiales,
l'amateur de cette exception amoureuse divinise
l'Idée d'amour et purifie son corps en
oubliant sa part matérielle dès qu'il
envisage la procession et désire les
Idées pures. Soit la libido de
l'huître en tant que telle,
précieusement conservée dans sa
nacre. A la façon des hommes
dévoués au sacré, à
l'absolu, au divin, à la transcendance, les
amoureux selon cette Aphrodite négligent
leur corporéité en s'appuyant sur
leur seule dimension spirituelle. Le souci de
l'âme sauve l'homme de la damnation d'avoir
à subir une chair.
Pour stigmatiser le destin des hommes soumis
à cette pulsion impérieuse -
réaliser l'unité primitive -, Platon
recourt au mythe de l'attelage ailé, version
équine de la métaphore
ostréicole. L'âme peut se dire comme
un bige attelé d'un cheval blanc et d'un
coursier noir. On ne s'étonne pas que des
plumes parent l'âme et permettent de la
conduire toujours plus haut vers les
sommités célestes où
s'épanouissent les Formes pures et
incorruptibles, incréées, immortelles
et éternelles. D'où la
nécessité d'être pourvu de
pennes et de rémiges : la béatitude
se paie d'un pareil prix. Le christianisme s'en
souviendra qui emplume les habitants de la
Jérusalem céleste, Trônes,
Chérubins et autres Séraphins. A
défaut de rectrices et d'empennage, la chute
menace et avec elle le risque majeur de se
retrouver sur terre, à la manière
d'Icare, Gros-Jean comme devant.
Les dieux, bien évidemment, ignorent ces
problèmes : leurs attelages pourvus
d'animaux dociles et parfaits les conduisent sans
difficulté en gravissant allégrement
la voûte porteuse du ciel. Dans cette
géographie de l'éther, on trouve des
essences, des choses en soi, la
vérité, la science, la pensée,
la justice, la sagesse, en fait, l'habituel beau
monde philosophique. Lorsque les chevaux conduisent
les dieux dans cet empyrée, ils disposent de
nectar et d'ambroisie abondamment distribués
dans leurs abreuvoirs et mangeoires. En revanche,
les âmes triviales connaissent les plus
grandes difficultés. Abîmées,
déplumées, soumises à
l'opinion, à l'illusion, à l'erreur,
elles végètent à des
années-lumière de la contemplation de
l'Etre.
Dans l'attelage, le bon cheval est blanc,
évidemment : droit de port, bien
découplé, haute encolure, belle ligne
de tête, naseaux frémissants, il aime
l'honneur, la modération et la
réserve ; l'autre, noir, est mauvais, mal
bâti, massif d'encolure,
disproportionné, au profil
inélégant, son il
injecté de sang trahit la bête
rétive et violente, agressive et
intraitable, rebelle et résistante. Ainsi se
montrent les âmes, douées de
potentialités positives ou négatives.
Tant qu'elles visent le haut, les essences et les
idées, elles sont défendables ; quand
elles pèsent et chutent vers le sol, la
terre, le bas, l'immanence, le réel concret,
elles deviennent encombrantes, gênantes et
détestables.
Désirer suppose ressentir en soi le
tiraillement, les deux aspirations : l'une vers les
dieux, l'autre en direction des démons. En
matière d'amour et de relation au corps de
l'autre, il en va de même. Dans la logique
platonicienne, tout ce qui attache l'individu
à la matérialité de sa chair,
tout ce qui le conduit à assister en lui aux
impulsions libidinales animales mérite
condamnation franche et nette, sans appel. En
revanche, le seul désir défendable,
le seul amour pensable, appelle l'union de
l'âme au Bien qui, dans le ciel des
Idées, sauve l'existence présente et
future. Car la réincarnation prend en compte
la nature défendable, ou non, des
désirs passés. Seule une procession
amoureuse vers l'absolu purifie le sujet de toute
salissure avec le réel. Tout autre qui se
sera condamné au mauvais amour se destine
à une réincarnation vécue sur
le mode de la punition. Porc ou âne, animal
goûtant les bouges ou remarquable par la
grandeur de son membre.
Sur le terrain de l'amour et de la relation
sexuée, l'Occident trouve ses marques avec
les théories platoniciennes du désir
comme manque, du couple comme conjuration de
l'incomplétude, du dualisme et de
l'opposition moralisatrice entre les deux amours.
Quiconque sacrifie aux délices d'un corps
matériel, parcouru de désirs et
traversé de plaisirs, joue sa vie, mais
aussi son salut, son éternité. La
seule façon de gagner son passeport pour la
vie éternelle suppose l'engagement au
côté de l'amour qu'en toute raison on
qualifiera de platonique par la suite. Amour des
idées, de l'absolu, amour de l'amour
purifié, passion pour l'idéal,
voilà qui sanctifie la cause du
désir. Tout ce qui s'attarde trop aux corps,
aux chairs, aux sens, à la sensualité
concrète se paie ontologiquement d'une
damnation, d'une punition, d'un
châtiment.
Suivre les métamorphoses du carrelet, de la
sphère, de l'huître et de l'attelage
ailé conduit à l'ébauche d'une
immense spectrographie de l'ensemble de la
pensée occidentale. Il faudrait ensuite
guetter les interférences entre les grandes
écoles de l'Antiquité
gréco-latine, montrer comment le
stoïcisme romain se platonise, sinon de quelle
manière le platonisme grec se stoïcise,
pointer le recyclage de la mythologie païenne
dans l'économie mentale du monde
chrétien, désigner les entreprises de
récupération de la lettre
philosophique pré-chrétienne au nom
de l'esprit catholique et apostolique romain,
isoler les syncrétismes théoriques
fondateurs du monothéisme, pister les
trajets arabes et nord-africains du corpus
hellénistique, bref, écrire
l'histoire de la philosophie et celle du
désir depuis Paul de Tarse et les
Pères de l'Eglise jusqu'aux récentes
mythologies psychanalytiques.
Quoi qu'il en soit, la conception de l'amour en
Occident procède du platonisme et de ses
métamorphoses dans les deux mille ans de
notre civilisation judéo-chrétienne.
La nature des relations entre les sexes aujourd'hui
suppose historiquement le triomphe d'une conception
et l'échec d'une autre : succès
intégral du platonisme, christianisé
et soutenu par l'omnipotence de l'Eglise catholique
pendant près de vingt siècles, puis
refoulement puissant de la tradition
matérialiste - aussi bien
démocritéenne, épicurienne que
cynique ou cyrénaïque,
qu'hédoniste ou eudémoniste.
Les Pères de l'Eglise, bien
évidemment, exploitent la théorie du
double amour pour célébrer sa version
positive, l'amour de Dieu et des choses divines, et
discréditer l'option humaine, sexuelle et
sexuée. Ce travail de
réécriture de la philosophie grecque
pour la faire entrer dans les cadres
chrétiens préoccupe les penseurs
pendant quatorze siècles au cours desquels
ils mettent éhontément la philosophie
au service de la théologie. De sorte qu'on
théologise la question de l'amour pour la
déplacer sur les terrains spiritualistes,
religieux, on condamne Eros au profit d'
Agapê , on fustige les corps, on les
maltraite, on les déteste, on les punit, on
les blesse et martyrise au cilice, on leur inflige
la discipline, la mortification et la
pénitence. On invente la chasteté, la
virginité et, à défaut, le
mariage, cette sinistre machine à faire des
anges.
Le platonisme enseigne théoriquement
le cruel oubli du corps, le mépris de la
chair, la célébration de l'Aphrodite
céleste, la détestation de
l'Aphrodite vulgaire, la grandeur de l'âme et
la petitesse des enveloppes charnelles ; puis
s'épanouissent pratiquement dans
notre civilisation occidentale inspirée par
ces préceptes idéalistes,
d'étranges et vénéneuses
fleurs du mal : le mariage bourgeois,
l'adultère qui l'accompagne toujours en
contrepoint, la névrose familiale et
familialiste, le mensonge et l'hypocrisie, le
travestissement et la tromperie, le
préjugé monogamique, la libido
mélancolique, la féodalisation du
sexe, la misogynie
généralisée, la prostitution
élargie, sur les trottoirs et dans les
foyers assujettis à l'impôt sur les
grandes fortunes.
Retour du refoulé violent, la
cérébralisation de l'amour, son
devenir platonique rendent paradoxalement vulgaires
les pratiques sexuées. La dureté de
l'ascétisme platonicien christianisé
engendre et génère souffrances,
douleurs, peines et frustrations en nombre.
Thérapeutes, médecins et sexologues
en témoigneraient : la misère des
chairs gouverne le monde. Le corps glorieux
porté au pinacle conduit
indéfectiblement le corps réel dans
les bouges, les bordels ou sur le divan des
psychanalystes. A défaut de réussir
les agencements hédonistes, ludiques, joyeux
et voluptueux, les deux millénaires
chrétiens n'ont produit que haine de la vie
et indexation de l'existence sur le renoncement, la
retenue, la modération, la prudence,
l'économie de soi et la suspicion
généralisée à l'endroit
d'autrui.
La mort triomphe en modèle dans les
fixités et immobilités
revendiquées : le couple, la
fidélité, la monogamie, la
paternité, la maternité,
l'hétérosexualité, et toutes
les figures sociales qui captent et emprisonnent
l'énergie sexuelle, pour l'encager, la
domestiquer, la contraindre à la
manière des bonzaïs, dans des
convulsions et des rétrécissements,
des torsions et des entraves, des contentions et
des empêchements. La religion et la
philosophie dominantes s'associent toujours -
aujourd'hui encore - pour jeter une
malédiction sur la vie. Une théorie
du libertinage suppose un athéisme
revendiqué sur le terrain amoureux classique
et traditionnel doublé d'un
matérialisme combatif. Là où
les vendeurs de cilices triomphent avec des
carrelets, des sphères et des huîtres,
le libertin s'amuse des frasques du poisson
masturbateur, du grognement des pourceaux d'Epicure
et des libertés du hérisson
célibataire.
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