|
V.S. Naipaul
Le regard de l'Inde
Né en 1932 à Trinité-et-Tobago, dans
les Caraïbes, mais descendant d'immigrés indiens, Vidiadhar
Surajprasad Naipaul est l'un des plus grands écrivains de
langue anglaise, couronné d'abord par le Booker Prize en
1971 puis par le Prix Nobel en 2001. Le regard de l'Inde, tiré
d'un ouvrage intitulé A writer's people, est inédit
en français. Il vit en Angleterre, retiré dans son
cottage du Wiltshire.
'ai pris conscience
très tôt qu'il existait différentes façons
de voir parce que je suis venu de très loin vers la métropole.
C'est peut-être aussi que je n'ai pas, à proprement
parler, de passé qui me soit accessible, de passé
que je puisse pénétrer et contempler ; et je souffre
de ce manque.
Je connais mon père et ma mère, mais je ne peux aller
au-delà. Mon ascendance est brouillée. Mon père
a perdu son père lorsqu'il était encore bébé.
Telle est l'histoire qui m'est parvenue, et tout ce qui remonte
si loin n'est qu'une histoire de famille, sujette à des enjolivures
ou à l'invention pure et simple, si bien qu'on ne saurait
s'y fier.
La mère de mon père est morte en 1941 ou 1942. Je
garde un souvenir d'elle. Elle est sur l'Eastern Main Road de Tunapuna
(à treize ou quatorze kilomètres à l'est de
Port of Spain, la capitale de Trinidad) et marche sur l'étroit
pont de planches qui enjambe le fossé au bord de la route,
en direction d'une petite maison en bois où vivent des parents
proches. Peut-être elle-même y vit-elle, je ne sais
pas. Peut-être est-ce là qu'à la fin de sa vie
suppliante elle est venue mourir. Mon père, qui n'a pas de
vraie maison, ne lui donne pas d'argent ; c'est tout juste s'il
en a assez pour lui-même. Mais il se pourrait que sa mère
ait trouvé au moins un reste de vie de famille pour lui offrir
une sorte de protection.
La maison en bois au-delà du fossé n'est pas peinte.
Le furieux soleil et les pluies bruyantes l'ont déteinte
jusqu'au gris, ou à un gris noirâtre. C'est une des
couleurs des maisons en bois dans le pays, une couleur qui s'installe
vite. Les gens n'ont pas les moyens de peindre et n'en voient pas
la nécessité.
Dans cette maison gris noirâtre gît le frère
invalide de ma grand-mère, Ranjit. Il ne quitte jamais la
chambre ombreuse qui donne sur le petit salon. Dans mon souvenir,
Ranjit est toujours étendu sur son lit, sur le côté,
dans une odeur douceâtre et moisie qui donne mal au cur,
son crachoir (toujours avec un peu d'eau, pour le rendre plus facile
à laver) sous le lit à portée de main. Il a
dû être beau avant sa maladie ou son accident ; mais
maintenant, son visage blafard et dou-loureux est profondément
ridé et ressemble à de la boue recuite ou des-séchée.
J'ai un souvenir vague des vêtements de ma grand-mère,
son orhani, son corsage, sa longue jupe, mais aucun de son visage.
Une photographie, une seule, imprécise et floue, comme si
c'était le destin de cette femme de rester inconnue, aide
un peu à s'en faire une idée, mais un peu seulement.
Elle montre, imparfaitement, une vieille femme lasse avec un grand
nez, une femme enlaidie par sa vie malheureuse. On ne distingue
aucune expression plus subtile, aucune étincelle dans les
yeux, aucun plaisir à être photographiée : cette
vieille femme fatiguée se contente de regarder.
Ce souvenir de ma grand-mère re-monte au temps où,
à l'âge de huit ou neuf ans, j'avais commencé
à tenir un journal que je rédigeais au crayon sur
un bloc-notes et où j'avais du mal à trouver sur quoi
écrire. Ce qu'il y avait de prétentieux et d'artificiel
dans cette idée de journal me met mal à l'aise encore
aujourd'hui. Sans doute étais-je allé à la
petite maison en bois grise avec Ranjit et la vieille dame pendant
les vacances. Cela faisait partie de nos habitudes, et, en tant
que diariste, je crois que j'étais sans doute trop préoccupé
par mes pensées et mes sentiments pour prendre du recul et
voir la souffrance de Ranjit et de ma grand-mère. Je n'en
aurais pas été capable, parce que personne d'autre
ne le faisait. Nous vivions, tous, dans l'idée de l'acceptation.
La pauvre vie de ma grand-mère devait simplement être
à nos yeux une de ces choses qui arrivent. La vie gâchée
de Ranjit en était une autre. Je n'ai jamais pu savoir s'il
était invalide à la suite d'une maladie ou d'un accident
de la route ; ç'aurait pu être un vaste sujet de conversation
dans la petite maison en bois, mais personne n'en parlait, de même
que, plus tard, personne ne me prévint de sa mort. Les gens
autour de moi vivaient à leur façon ; ils étaient
équipés pour la souffrance. Et je vivais à
ma façon à moi, essayant de tenir un journal, m'éver-tuant
à trouver des choses à dire sur moi-même, et
trop occupé par cette recherche pour voir les grands événe-ments
qui survenaient dans mon entourage.
Plus tard, j'ai pensé que je devrais rouvrir ce journal pour
voir s'il conte-nait autre chose sur cette époque que ce
qu'en avait conservé ma mémoire. Mais je n'ai pas
pu le retrouver. Il avait été balayé, détruit
; notre famille gardait les documents écrits, mais peut-être
ces phrases au crayon sur ce bloc-notes à rayures donnaient-elles
un air banal à ce journal d'enfant. J'étais content
qu'il n'existe plus.
Un invalide proche de la fin de sa vie dans une chambre sombre,
une vieille femme malheureuse, proche elle aussi de la fin de sa
vie, traversant le pont en planches vers la petite maison gris noirâtre
: me rappeler ce décor aurait déjà été
un ajout important à mon souvenir nu. Mais il y avait plus.
Non loin de là, presque en face, de l'autre côté
d'Eastern Main Road, se trouvait El Dorado Road, un nom donné
par dérision peut-être. La sur de ma grand-mère
habitait dans cette rue : une grande maison sur un grand terrain
derrière une haute palissade en tôle ondulée.
Son mari était un des hommes les plus riches de l'île,
fondateur d'une importante compa-gnie d'autobus dont il était
toujours un des administrateurs. Elle était asth-matique,
lourde, lente, mais continuait à fumer ; sa peau pâle
n'avait pas été ravagée par le soleil et le
labeur, et elle avait deux filles ravissantes ; dans sa grâce,
elle donnait à voir ce qu'en d'autres circonstances la mère
de mon père aurait pu devenir. Enfants, nous allions aussi
dans cette maison, mais la voyions comme séparée de
l'autre ; personne dans notre entourage ne cherchait à relier
les deux.
Mon père n'a jamais écrit ni sur l'une ni sur l'autre,
et une telle réserve, chez un écrivain, me semble
stupéfiante. Ses écrits m'ont révélé
beaucoup de choses ; mais il est aussi resté silencieux sur
beaucoup d'autres. Ce silence allait de pair avec ceux de la vie
réelle : il y avait des sujets, comme la vie malheureuse
de ma grand-mère ou l'infirmité de Ranjit, dont on
ne pouvait parler. J'étais en deuil d'un passé auquel
je n'avais pas accès ; et ainsi, à présent,
dans une famille qui comptait pourtant un écrivain, le passé
le plus récent était à son tour effacé.
Quelque cinquante ans plus tard, alors que j'étais séparé
de ces souvenirs par bien plus que le temps, je me suis de nouveau
trouvé sur l'île. Je n'y étais que pour quelques
jours, mais je ne savais comment m'occuper. Me disant que je n'avais
rien à perdre, je me lançai dans une recherche (sans
grande cohérence, à vrai dire) des maisons et des
paysages du passé. Les gares s'étaient évanouies
avec les petits trains de l'époque coloniale. Dans la cam-pagne,
les villages de huttes basses avec leurs murs en torchis et leurs
toits de chaume irréguliers étaient devenus des bourgades
semi-urbaines de brique, de tôle ondulée et de poteaux
en béton.
On m'avait dit que la grande maison d'El Dorado Road avait été
vendue aux Adventistes du Septième Jour ; mais rien de ce
que j'avais entendu ne m'avait préparé à ce
que je vis. Au-dessus des murs, la maison semblait avoir été
découpée en tranches. Le toit de tôle ondulée
avait été enlevé, complètement, comme
si les acquéreurs avaient estimé que la tôle
avait plus de valeur que la maison elle-même, ou comme s'ils
voulaient hâter le processus déjà rapide de
décomposition tropicale. A l'intérieur de la maison
ouverte, dans ce qu'on pouvait encore reconnaître comme le
salon et la véranda, des plantes grimpantes forestières
à larges feuilles en forme de cur, d'un vert strié,
étrangement décoratives, pous-saient, hautes et droites,
de monceaux de terre épars sur le sol sombre et jadis bien
ciré, cherchant la lumière entre les poutres du plafond.
On voyait que ç'avait été la maison d'un homme
riche, construite pour durer. Au bout de cinquante ans, le béton
et le bois, même celui de la charpente, étaient comme
neufs. Mais tous ceux qui auraient pu être attachés
à cette maison étaient morts ou partis au loin, vers
le Canada, les États-Unis, l'Europe, comme en une seconde
migration, et la vaste ruine se dressait là sans plus signifier
grand-chose pour personne, tel un arbre tombé dans une vieille
forêt ou un glissement de terrain sec dans une savane sauvage.
La petite maison gris noirâtre où étaient morts
ma grand-mère et son frère Ranjit ne devait pas être
très loin, peut-être à trois minutes à
pied. Il fallait descendre El Dorado Road jusqu'à la route
principale, puis tourner à gauche et traverser au bout de
vingt ou trente mètres. Mais la petite maison en bois n'avait
certainement pas survécu : à sa place, il devait y
avoir autre chose, et je ne cherchai pas à la retrouver.
*
* *
|