Premiers chapitres
Moisés Naím

Le livre noir de l'économie mondiale
Contrebandiers, trafiquants et faussaires


Moisés Naím est rédacteur en chef du magazine américain Foreign Policy, spécialisé dans l'économie, la politique internationale, et plus particulièrement la mondialisation. Détenteur d'un PhD du MIT, Naím a été ministre de l'industrie et du commerce au Venezuela en 1989, ainsi que directeur exécutif de la Banque mondiale.
CHAPITRE 1
Les guerres que nous perdons


Le célèbre ancien président des Etats-Unis, pendant huit ans l'homme le plus puissant du monde, est né dans une petite bourgade favorisée par un " excellent feng shui ". En dépit de ses origines rurales modestes, adolescent, il s'est battu pour réussir, guidé par " son admiration pour Gu Yanwu, qui préconisait de faire 10 000 kilomètres à pied et de lire 10 000 livres ". Souvent, durant sa carrière politique, il a recherché sagesse et inspiration dans les écrits du président Mao. Sur la jeune stagiaire admirative qui a failli lui coûter sa présidence, il a ceci à dire : " Elle était très grosse. "
La version chinoise de l'autobiographie de Bill Clinton, Ma vie, apparue sur le marché en juillet 2004, des mois avant sa traduction officielle, est visiblement un faux grotesque. Une sorte de baptême, conférant au Président un des plus douteux honneurs qui accompagnent la célébrité littéraire de nos jours. En Colombie, par exemple, une industrie parallèle s'est spécialisée dans la fabrication et la diffusion illégales des œuvres du grand écrivain du pays, le prix Nobel Gabriel García Márquez. En 2004, un jeu d'épreuves de Mémoire de mes putains tristes, son premier roman depuis dix ans, disparut de l'imprimerie. Quelques jours plus tard, une édition pirate circulait sur les trottoirs de Bogotá, fidèle à l'original hormis les modifications que le perfectionniste García Márquez avait apportées à la dernière minute.
Même si ces arnaques semblent dérisoires, on n'est pas loin de certains trafics aux conséquences désastreuses. Dans les mêmes marchés parallèles, on trouve non seule-ment des livres ou des DVD, mais des logiciels Microsoft ou Adobe piratés ; de faux accessoires Gucci ou Chanel et des équipements dits de marque dont la qualité très rela-tive peut provoquer des accidents ; des placebos de Viagra pour internautes naïfs et des médicaments périmés ou altérés qui ne soignent pas mais tuent. En dépit des régula-tions et des taxes, des traités et des lois, pratiquement tout ce qui a une valeur commerciale est aujourd'hui en vente sur le marché mondial - y compris des drogues illégales, des espèces en danger, un cheptel humain pour l'esclavage sexuel et les ateliers-bagnes, des cadavres et des organes humains pour la transplantation, des mitrailleuses et des lance-roquettes, des centrifugeuses et des composants pour la fabrication d'armes nucléaires.
Ce commerce est illicite. Il viole tous les principes - les lois, les règlements, les permis, les taxes, les embargos - et toutes les procédures que les nations établissent pour organiser les échanges, protéger les citoyens, augmenter les revenus et faire respecter les codes de la morale. Il comprend des achats et des ventes considérés partout comme strictement illégaux, ou qui peuvent être illégaux pour certains pays et acceptés par d'autres. Le commerce illicite perturbe gravement les échanges légitimes - ou pas. Car comme nous le verrons, il y a une immense zone grise entre les transactions légales et illégales, zone grise dont les trafiquants ont tiré grand profit.
Les circuits de commercialisation et de distribution de cette contrebande - et les organismes financiers qui gèrent les centaines de milliards de dollars qu'elle génère tous les ans - ne sont pas particulièrement secrets. Certains figu-rent même dans les guides touristiques des grandes villes du monde : l'Allée de la Soie à Pékin, Charoen Krung Road à Bangkok, Canal Street à New York. D'autres, comme la ville bazar de Dara Adam Khel, dans le nord-ouest du Pakistan, où l'on trouve des armes et de la dro-gue, ou le centre de trafic en tout genre et de blanchiment de Ciudad del Este au Paraguay, qui alimente les marchés brésilien et argentin, ne sont pas exactement des lieux de plaisance mais ils n'en sont pas moins très connus. Des usines aux Philippines ou en Chine qui fabriquent des marchandises sous licence peuvent en sous-main fournir une tout autre camelote non autorisée. Des caisses de méthamphétamines, de vidéos pirates, de lunettes militai-res d'observation de nuit voyagent souvent dans les mê-mes conteneurs sous l'appellation de semi-conducteurs, de poissons surgelés et de pamplemousses. Les revenus de la fraude se fondent avec la plus grande facilité dans le vaste flux quotidien des mouvements interbancaires et des transferts monétaires de la Western Union. Internet a non seulement favorisé la rapidité et l'efficacité de ces trafics mais élargi leurs possibilités ; il existe par exemple des sites pour la vente en ligne de prostituées de Moldavie et d'Ukraine à destination des marchés anglais, français, allemand, japonais et américain.

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