Premiers chapitres
Jean-Paul Mulot
Le prince qui voulait être jardinier
Essai

Jean-Paul Mulot est directeur délégué de la rédaction du Figaro depuis 1998. C’est un passionné de jardins, Président de l’Association des Parcs et Jardins de l’Aisne, Vice-Président de la Fondation des Parcs et Jardins de France.
 Première partie

etour  À  Belœil
J’ai quitté Trianon un samedi de l’hiver 2001 cinq minutes après neuf heures pour me rendre à Belœil. Je rêvais de ce pèlerinage depuis longtemps : je n’ai plus remis les pieds en France depuis 1787, et les armées de la Révolution m’ont chassé de mes terres du Hainaut en 1794.
Il faisait un petit froid sec. Le soleil éclairait à travers les arbres le hameau de Marie-Antoinette dont je n’eus pas le cœur de détailler les changements (la reine était une véritable amie, elle eut la bonté de suivre les conseils que je lui donnai pour le jardin, du temps qu’il était doux de vivre). Quelques rares vieilles gens peuplaient les rues de Versailles, le nez à la lune, les yeux baissés : Necker lui-même avait l’air moins important.
Je ne reconnus point le chemin. Mon chauffeur gagna Paris par l’autoroute, s’engagea sur le périphérique puis choisit une autre autoroute. Je m’étais accoutumé à ces choses et ces mots par mes vidéocassettes, mais le paysage passait mon imagination et paralysait la critique. Je n’avais pas eu le temps de m’y faire, le train de Vienne ayant roulé de nuit. A la gare de l’Est, je m’étais jeté dans une voiture de place pour éviter d’attendre. Le chauffeur, un gros homme au teint d’aubergine que rehaussait une perruque blond vénitien, adressa un sourire à ses collègues en m’ouvrant la portière. Sans doute espérait-il de mon habit à la française quelque libéralité particulière.
— German? Coming from Berlin? Francfort?
J’avais la langue encore gênée des efforts que j’avais faits pour acheter un billet en allemand. Je répondis :
— Nein, Wien.
— Ah, Austria, Haider, Wienerschnitzel!
Je ne me souciai pas d’engager la conversation à propos de noms que j’ignorais, car, au sortir du tombeau, je ne me suis renseigné, hormis les grands événements de l’histoire, que sur le progrès des arts, de la littérature, des sciences et des jardins. Mais il fallait l’empêcher de parler dans son sabir :
— Vous pouvez parler français, mon brave, c’est ma langue maternelle.
— Ah, vous êtes d’où?
— C’est bien difficile à vous expliquer, mon ami, le pays où je suis né a pris un autre nom.
— C’est l’ancienne U.R.S.S.?
— Pas tout à fait. Si vous le voulez, nous en reparlerons plus tard.
Il me jeta un regard de soumission comique en touchant sa casquette :
— Comme vous voudrez, mon prince.
Et nous avons roulé.
Cet homme aimait apparemment la musique. Il pressa un bouton. Un homme chantait en anglais. On le présenta : «Lou Reed, le prince du Velvet Underground, et son dernier album, très kinky sex, Ecstasy». C’était donc cela la radio :
— Ecoutez-moi ce Dolby, mon prince. Y a pas à dire, France Culture, c’est quelque chose.
Je tâchai de rassembler mes esprits pour sécréter ne serait-ce qu’un encouragement à la conversation, un rien, mais le plus joli causeur de Vienne en resta pour ses frais : je ne pouvais seulement répondre à ce brave homme. L’inconvénient d’être mort depuis trop longtemps, c’est que l’on n’a plus rien à dire aux vivants. J’ai compris que je ne saurais plus être désormais qu’un spectateur presque muet, et mon cœur en fut glacé d’effroi, sur cette banquette de cuir dont aucun carrosse n’a jamais égalé le luxe.
Le chauffeur a pris ce silence pour une rebuffade; il a haussé les épaules de fort mauvaise grâce en marmonnant quelques mots. Je ne l’ai pas cravaché. Je sais qu’il ne faut pas le faire, il faut même leur donner du vous. Cela ne me dérange pas. Il m’a toujours paru naturel de suivre les manières du temps. Nous nous sommes tus de conserve.
Nous traversions des champs immenses et blancs. Il me dit :
— Le mieux serait de sortir à Saint-Ghislain.
— Allez à votre façon.
J’ai fait deux cents fois le voyage de Paris à Bruxelles. Ce que j’aimais le mieux, c’est traverser la forêt de Senlis. J’aimais tant cette forêt que j’ai même refusé à la reine, que je voyais alors tous les jours, de dîner avec elle et lui ai préféré le bonheur de ce lieu; afin aussi de ne point manquer à onze amis (j’étais le douzième homme) auxquels j’avais promis de ne les quitter de huit jours. Sous la haute futaie de hêtres et des chênes, douze courriers porteurs de flambeaux éclairaient pour nous la nuit : ce fut d’un grand effet. Ce fut le voyage du coche, dont j’ai parlé dans mes œuvres imprimées.
Une petite guérite grise et vide, un panonceau portant la couronne d’étoiles de la Vierge, et nous avons quitté sans plus de formalités la France pour entrer dans les anciens Pays-Bas autrichiens que l’on nomme aujourd’hui Belgique. Peu après le chauffeur est sorti de l’autoroute :
— Ce n’est plus très loin.
La voiture a viré. Des panneaux de fer sur le bord de la route me rappelaient des noms connus, Estambruges, Hautrage, Saint-Ghislain. Quant aux lieux, c’est une autre affaire. Les fabriques ne ressemblaient pas à celles de nos parcs. Des blocs où s’élèvent de hautes cheminées abritent toutes sortes d’industries, dont certaines appartiennent, dit-on, au nouveau magnat de ce pays, le Baron Frère. Autre temps, autre monde. Les arbres aussi ont changé. Pour séparer les jardins de poupées qui accompagnent d’innombrables maisonnettes, on a dressé des haies de conifères qui me sont inconnus, sans doute rapportés du nouveau monde. Ces gens sont donc bien riches? Je crois plutôt que les variétés exotiques sont devenues communes aujourd’hui, comme les lilas de mon temps.
Un écriteau annonça Baudour. Là où s’élevaient jadis des bois pullule maintenant la brique. Plusieurs églises ont poussé. J’étais perdu. Je heurtai l’épaule du chauffeur :
— Pouvez-vous demander où se trouve le château du prince de Ligne?
Il se retourna :
— Pas de problème. Je dois justement acheter des journaux. On s’arrêtera à la maison de la presse.

 


* *


Quelquefois en voyage, pendant mes campagnes, en Crimée notamment, et plus tard devenu vieux à mon Kahlenberg de Vienne, je me suis attendri sur Belœil. Je l’aimais, je l’ai écrit. Mais je dois préciser : quand le doux souvenir de cette terre m’émeut, j’y inclus les environs, et surtout le rendez-vous de chasse que j’avais à Baudour, qui est à trois lieues de l’habitation principale. J’y ai passé le meilleur temps de ma vie, celui que j’étais aimé d’Angélique d’Hannetaire — Angélique de nom, de cœur et de figure : elle m’a aimé pleinement, on ne pouvait aimer mieux qu’elle n’a fait (hélas, je n’ai senti tout à fait ce bonheur que lorsque je m’y arrachai).
J’étais libre à Baudour. A Belœil, ma femme et mon intendant Van den Broucke jugeaient mes embellissements trop coûteux, élaguaient mes projets, coupaient dans mes dépenses. A Baudour, je faisais ce que je voulais. Je l’ai orné pour Angélique. J’ai laissé à l’intérieur son air mi-chevalerie mi-chasse, avec ses grandes cheminées, ses bois de cerfs extraordinaires, mais j’ai abattu les vieux pignons, reste de la barbarie médiévale, comblé les fossés, planté de la vigne et fait aménager une multitude de petites folies — jusqu’à la demeure d’un ermite mort à cent vingt-trois ans, avec le plus joli gazon du monde.
Le chauffeur a ouvert la portière. L’enseigne de la boutique indiquait : La Province. Des placards contre les murs vantaient trois gazettes. On y contait la vie tumultueuse d’un Gérard Depardieu et d’un Pascal Sevran. Il se passait aussi quelque chose de grave chez les Bourbons d’Espagne :
«Felipe et Eva : l’amour sacrifié»
Le chauffeur s’effaça. Tapi parmi des centaines de brochures multicolores, le boutiquier était assis. Il portait d’importantes lunettes d’écaille ainsi qu’un médecin de Molière.
Le chauffeur lui demanda :
— Avez-vous une brochure sur Baudour et le prince de Ligne?
— Non.
— Quelque chose sur lui, un plan, peut-être?
— Non. C’est à Belœil qu’il faut aller.
— Il n’y a rien qui reste de lui à Baudour, même pas une rue à son nom?
— Non. Tout est à Belœil.
Ce n’était pas possible. J’ai demandé moi-même :
— Et le château, où est-il?
Une femme venait d’entrer, blonde, jeune encore, assez proprement mise. Elle parlait décemment :
— Il se situait dans le parc où se trouve le groupe scolaire, en redescendant, la place avec les grands arbres. Les Allemands ont coupé des bois et saccagé les jardins pendant la Première Guerre mondiale. Il restait un bâtiment qu’on a rasé quand je n’étais pas encore née.
La mairie était fermée le samedi. Personne ne pourrait nous donner plus de renseignements. J’insistai pourtant :
— Pas d’autre souvenir des Ligne à Baudour?
La femme secoua la tête.
Le chauffeur paya ses gazettes et nous descendîmes vers ce qu’il reste du parc. Deux châtaigniers subsistent de mon époque, un beau tilleul, des hêtres, et quelques chênes que je dois avoir connus glands. A la place du château et de ses folies s’élèvent des parallélépipèdes dont je ne perçai pas d’abord la destination, des chemins d’une matière aussi dure que l’autoroute, des terrains grillagés, et parfois de l’herbe couverte de neige où nos pas s’enfonçaient.
Je regardais à travers la grande vitre l’intérieur de l’un des bâtiments, désert comme les autres. C’était une sorte de taverne.
— Vous aimez la bière, mon prince. On va s’en jeter un à Belœil. Ils ont tout : Civrey. Chimay. Orval. Trappiste. Jupiter. Leffe. Hoegarden.
Sur le mur du fond, un tableau portait les résultats de la pelote bauduroise. Le chauffeur hocha la tête :
— Les minimes se débrouillent mieux que leurs aînés, à ce qu’il paraît. Tous les Gaulois sont ainsi, les meilleurs espoirs du monde, mais en grandissant, ils se dissipent.
Je souris avec une grande politesse. Je me voyais enfant, peint par les grâces dans mon costume de hussard en velours bleu, le château de Belœil dans les lointains. Mon destin a‑t‑il vérifié la maxime du chauffeur? J’ai laissé reposer mon regard un moment sur ces tables, ces bouteilles, ces trophées. J’ai moi-même joué aux balles, à la crosse et au bricotiau, qui est une sorte de palet, avec les garçons de mon âge quand j’avais douze ou treize ans. C’était l’occasion pour moi de jurer, un gros juron que monsieur le curé m’avait dit être un blasphème. J’ai toujours été mauvais joueur et je ne conçois pas qu’on ne le montre point. Je mets de l’amour-propre aux jeux d’adresse. J’aime la compagnie de ceux qui s’y adonnent, les journées où ils se rassemblent pour s’exercer et se combattre, à l’arc, à l’arbalète. Ces assemblées, où il y avait de la bonhomie, de la gaieté, des saucisses et de la bière. Ces chasses et tout ce qui s’y passe, les calèches, les birouches, les landaus. Un genre d’esprit un peu grossier. Une certaine chaleur que je n’ai vue qu’ici.
— On rêve, mon prince? Passons à l’école maintenant. Ses bâtiments sont sous vidéosurveillance. Ne regardez pas ici. Des malappris ont écrit «fuck». Ce n’est pas grand-chose par les temps qui courent. Admirez plutôt les boules de papier mâché que les bambins ont pétries pour Noël.
Aux murs, des photos de chiens et de chats, une planisphère. La Belgique fédérale en deux couleurs, ocre et vert. L’euro expliqué aux collégiens.
Le babil de mon compagnon me lassait. En hâtant le pas vers la voiture, j’ai rencontré à ma gauche des petites serres abandonnées. Quelques sacs de terreau y gisaient. Ils venaient de Lituanie. Cela me rappela mon amie l’impératrice de Russie.
— Espérons, m’exclamai-je, que les jardins de Catherine le Grand à Tsarskoïe Selo auront connu un sort meilleur que le mien, car, en vérité, c’est comme si je n’avais jamais existé. Mon cher Baudour m’a complètement oublié.
Pour m’en assurer, je suis remonté vers le centre du bourg et j’ai visité l’église Saint-Géry avec ses deux baptistères, ses stèles et statues dans le goût gothique que je n’ai jamais prisé. Près du chœur se tient le portrait d’un seigneur mort en 1615, mais il ne s’agit pas d’un Ligne (les seules dévotions que je faisais à Baudour regardaient Vénus).
Quelques écrits étaient affichés près de l’entrée. L’un d’entre eux proclamait : Non à la guerre. Un autre commençait ainsi : Avec les pauvres contre la pauvreté. Nous refusons la fatalité du libéralisme et de la mondialisation. C’était une déclaration des évêques du Hainaut. Je n’y entends rien, mais je ne crois pas qu’il s’agisse du service de Jésus-Christ. Nos seigneurs s’occupent toujours de ce qui ne les regarde pas. Cela du moins n’a pas changé.
Le chauffeur a gagné Belœil à travers ce qui demeure des bois, d’assez grandes étendues de beaux arbres, puis la route a longé des champs et des maisons. Des objets dorés, des lampions, des pantins de toutes sortes ornaient les maisons.
Je demandai :
— Sont-ce des géants? La saison en est pourtant septembre.
Il me regarda comme si j’étais un mauvais plaisant.
— De quelle planète vous venez? C’est le Père Noël, Blanche-Neige, Pluto, c’est pour les fêtes!
Bientôt, sous l’étendue d’immenses champs gagnés sur les bois, je reconnus encore mieux la légère déclivité qui mène à Belœil. Je suis un homme des marches. Sur mon Kahlenberg à Vienne, je contemplais, des derniers plis des Alpes, la grande plaine du Danube : à Belœil les derniers vallonnements des forêts viennent mourir au seuil de la grande plaine qui mène à Petersbourg.
Sur la place du village, quelque chose enfin rappelle mon existence, mais elle ne me rappelle rien à moi, et pour cause, elle n’existait pas quand j’y étais : la statue de moi qu’a fondue en 1887 à Bruxelles la Compagnie des bronzes. Ils m’ont fait un superbe mollet.
En face, le marchand de fleurs, la maison Surquin, n’a pas manqué son enseigne : «Le Bel œillet». Cela m’a plu. J’ai toujours aimé les calembours. Je m’y suis essayé ainsi qu’à toutes formes d’esprit. Mes Lignanas, que je n’ai pas brûlées malgré la promesse que j’en avais faite, en gardent quelques traces.
— Et si on allait casser une graine? grogna le chauffeur.
Je l’ai suivi dans la rue qui mène au château, que bordaient diverses boutiques, un coiffeur, la permanence du parti socialiste. Ici non plus le marchand de gazettes n’avait aucune brochure sur Ligne.
Nous avons pénétré le café du château, à deux pas de la grille d’entrée. Rien n’y rappelle Belœil. En guise de décoration, des panonceaux vantaient les mérites d’un spectacle de transformisme et plusieurs exemplaires d’un couple de petits personnages étaient suspendus ici et là.
— Le patron doit être un fan de Laurel et Hardy, a constaté le chauffeur en attaquant son jambon d’Ardennes.
Puis d’un autre ton :
— C’était un ami à vous votre prince de Ligne? Tout le monde a l’air de s’en taper! Nul n’est prophète en son pays.
La grille était ouverte. Nous avons traversé le pont sur le canal qui borde le parc et nous nous sommes glissés dans la cour des communs. Les chevaux et les carrosses qui en occupaient de part et d’autre le rez-de-chaussée ont laissé la place à des bureaux, des salles où l’on se tient. J’ai pu m’en assurer car on a substitué des portes vitrées aux panneaux de bois plein que j’ai connus. Le corps principal, que mon descendant Louis de Ligne a reconstruit après l’incendie de 1901, a en somme moins changé.
Cependant j’étais venu voir le parc. J’hésitai à me défaire du chauffeur. Le laisser là en planton. Mais j’avais besoin d’un témoin de mes sentiments. Sans doute tremblais-je aussi de me trouver seul avec mes anciennes amours, avec moi-même. Le retour à Baudour avait été assez cruel. Ma peur avait raison. Le pire m’attendait. Quand je franchis à nouveau la grille deux heures plus tard, je n’étais plus le même fantôme.

(...)

 



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