Mahyar Monshipour
La rage d'être français Avec la collaboration de Karim Ben-Ismaïl
Né à Téhéran en 1975, champion du monde
de boxe dans la catégorie des super-coq jusqu'à son
dernier combat en 2005, Mahyar Monshipour vit aujourd'hui à
Poitiers.
Grand reporter à l'Equipe-Magazine depuis plus de dix ans,
Karim Ben-Ismaïl a suivi bon nombre de combats mythiques de
la boxe, dont ceux de M. Monshipour.
CHAPITRE 1
Tout s'effondre
ongtemps j'ai aimé répéter : " Je suis né le 16 août 1986 ", jour de mon arrivée en France. Une façon d'évacuer le passé. De dire mon attachement au présent, à ce pays aussi. J'étais bien comme ça. Dans ma petite France, à Poitiers. Ma vie était en place. Le passé, c'était réglé.
Jusqu'à ce tremblement de terre... Ce séisme qui a ravagé la ville de Bam, au sud de l'Iran. J'avais été élevé par ma tante Ashraf, à Kerman, une ville voisine. Enfant, je venais à Bam en excursion pour des sorties lumineuses. J'avais cinq ans, je croquais ces fameuses dattes Mozafati, gorgées de sucre. Je courais sur les remparts crénelés de la citadelle fortifiée. Je me rêvais chevalier. Mais, le 26 décembre 2003, jour maudit, tout a été anéanti. Douze secondes de séisme, plus de 30 000 personnes ont péri...
Sans que je puisse contrôler quoi que ce soit, de ces ruines, mon passé a ressurgi. J'avais vingt-huit ans et pas mal de certitudes. Ce matin-là, j'étais affairé à mon bureau au Conseil général de la Vienne. Je devais retrouver Anne ma femme et des amis pour déjeuner, près du Palais de justice de Poitiers. On devait organiser notre départ pour aller skier à Val-Louron dans les Pyrénées, le lendemain. Au cours du repas, de façon anodine elle me dit " au fait, il y a eu un tremblement de terre en Iran ". Elle avait capté l'info à la radio. Je ne sais même plus si elle a évoqué Bam ou parlé de la province de Kerman. Sur le coup, ça ne m'a rien fait. Là-bas les tremblements de terre sont si fréquents que j'ai imaginé quelques toits de maison effondrés. Je me souviens avoir pensé : " papa va téléphoner ". Jusque-là je m'appuyais sur lui, je sous-traitais la relation avec le pays. Je ne m'embêtais pas à appeler. Je n'avais pas le temps, soi-disant. En fait je ne voulais pas m'en occuper. J'avais coupé avec mes origines. Ma vie était en France, je ne voulais pas tomber dans l'exotisme gnangnan, m'inventer des racines superficielles.
La journée s'est donc déroulée comme si rien ne s'était passé là-bas. La nuit suivante, Anne et moi nous sommes levés à 2 heures du matin. Remplir le coffre, faire chauffer la voiture et direction le ski. J'étais invité à participer à La Pyrénéenne des As, un événementiel convivial rassemblant des sportifs de haut niveau à Peyragude. Depuis les événements du 11 septembre 2001, je n'écoute plus de musique en voiture. Je reste branché sur France Info. Sur l'autoroute cette nuit-là, les kilomètres passaient et les flashs nocturnes se succédaient.
Une tension a commencé à sourdre en moi. Sonore d'abord, je ne parvenais pas encore à visualiser la catastrophe. Nous sommes arrivés vers 7 heures et j'ai tenté de dormir un peu. Je ne mesurais pas encore. Les murs détruits, tous ces morts... Vers 13 heures, dans le bar de l'hôtel j'ai aperçu les images au journal télévisé. La conversation des clients et la fumée des cigarettes me tenaient à distance. Me préservaient en m'évitant de plonger dans le drame. Quand même, j'ai enregistré ces images de gens en détresse. Une femme se lacérait le visage. J'en étais gêné.
J'ai voulu prendre contact avec la presse. Egoïstement je l'avoue. J'étais surtout préoccupé par mon petit moi, qu'on ne vienne pas me reprocher " il y a eu un drame en Iran, t'étais où à ce moment-là ? " Je repensais à Eric, le frère d'Anne. Cinq ans auparavant il s'était blessé en jouant au tennis. Une double fracture tibia-péroné, un truc énorme nécessitant une opération le soir même et six mois de rééducation. Sur le coup nous n'avions pas mesuré l'ampleur de sa blessure. Nous étions étudiants, insouciants. J'avais ce souvenir en tête et je me disais : " Tu as loupé la convalescence de ton beau-frère, tu ne vas pas louper celle de Bam. " C'est important d'apporter son soutien aux autres.
Les heures passant, Bam se matérialisait un peu plus en moi. J'avais des flashs. Je revoyais mon grand-père Djavad, né dans cette ville justement. Puis mon cousin Mehdi, installé là-bas avec sa femme et ses enfants... Et moi j'étais en vacances à la neige. Tranquille. Je me sentais honteux. Mon corps se trouvait dans les Pyrénées mais mon esprit était en Iran. J'éprouvais un sentiment de malaise. De la peur aussi. J'essayais de m'accrocher à l'incrédulité. Dernier rempart. J'avais imaginé trois toits effondrés, je découvrais à mesure l'ampleur du désastre : 10 000, 15 000 morts, plus encore... Un séisme de 6,3 sur l'échelle de Richter. Le lendemain les estimations s'élevaient à près de 30 000 personnes disparues. Une image puérile s'est imprimée dans mon esprit. Une scène de péplum avec des esclaves frappés par un cataclysme. C'était ma façon de prendre la mesure du drame. Je me disais, comment se fait-il qu'il y ait autant de victimes ? Où sont passés ces milliers de morts ?
Sonné, le 27 décembre au matin, je me retrouve dans une réunion de ce trophée des champions face à l'organisateur. Aimable, il détaille le planning du séjour. Mais un besoin de fuir frétillait en moi. Rentrer. Pas en Iran, juste chez moi, à Poitiers. Faire le point. Tout se bousculait trop. J'ai dit à Anne : " Je ne pense pas qu'on va rester ici longtemps. " Je n'avais plus l'esprit à passer quatre jours à la neige.
Sur le coup, il était hors de question que j'aille en Iran. Trop risqué. Je n'avais pas accompli mon service militaire et ils pouvaient me garder. Pourtant il me fallait réagir. Comment employer mon énergie ? Rassembler des vêtements, amener des colis à Paris ? En France ce sont surtout des retraités qui se mobilisent pour les autres. Je me disais : " Des Français vont se bouger, tu n'as pas le droit de rester là à ne rien faire ! "
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