THEODORE
MONOD
RÉVÉRENCE À LA
VIE
Conversations avec Jean-Philippe de
Tonnac
document
Théodore Monod, né en
1902, membre de l'Académie des sciences
et professeur honoraire au Muséum
national d'histoire naturelle, a traversé
de nombreux déserts, où il
recherche le silence, des fleurs, des
météorites.
Avant-propos
es
occasions de nous émouvoir ne manquent pas
et pourtant rien ne nous a vraiment touchés.
Ni les mises en garde répétées
des hommes de science, des intellectuels, des
militants de toute conviction à propos de la
situation jugée préoccupante
où nous ont jetés nos
sociétés de consommation et de profit
- ces monstres froids que nous servons avec tant de
zèle ! - ; ni les mauvaises nouvelles dont
se délectent nos quotidiens et qui sont le
temps fort du journal de 20 heures, lorsque nous
partageons ensemble ce grand festin de souffrance
et de morts ; ni les menaces qui se rapprochent de
nos cités, de nos maisons et bientôt
de nos vies et qui nous laissent poursuivre,
imperturbables, le même sillon, la même
ornière comme les aveugles de Brueghel ; ni
même le témoignage de ceux qui ont
marché sur la terre, aventuriers d'un monde
bientôt perdu, et qui répètent
à l'envi notre devoir de protéger
cette incroyable oasis échappée des
ténèbres ; ni cette accumulation de
faits, de preuves, d'images, de livres qui ajoutent
encore et encore au poids de notre
indifférence.
Comme un manteau de plomb sur nos
épaules.
Pourquoi ne pas tendre la main, donner ce que nous
avons en excès, marcher ensemble dans la
rue, demander des comptes aux gouvernants, prendre
les armes ? Pourquoi laissons-nous faire ? Et
pourquoi l'espèce humaine
disparaîtra-t-elle demain peut-être
sans avoir quitté sa chaise, son lit, son
ordinateur alors que les Cassandres maculaient
partout l'horizon d'un noir épais, poisseux,
sans étoile ? N'y a-t-il rien à
faire et faut-il se résoudre à penser
que les Français, que les Terriens dans
l'ensemble, pour reprendre le mot de De Gaulle,
sont des veaux ? Des veaux qui
répéteraient après Hiroshima,
après Tchernobyl : « Après nous
le déluge ! »
A cette conclusion ce petit livre n'arrivera pas.
Avec une lenteur exaspérante, l'homo sapiens
s'hominise et gagne en conscience ce qu'il est
censé perdre en barbarie. Au sortir de la
nuit ancestrale, ce primate doué de raison
découvre effaré l'étendue des
dégâts qu'il a causés, la liste
des crimes dont il s'est rendu responsable, la
gravité des décisions qu'il a prises
et qui hypothèquent son avenir. Et ce
spectacle d'un jardin dévasté le
bouleverse. Qu'un traitement semblable ait
été infligé à cette
planète errante autour de son étoile
lui semble relever de la plus absolue
méprise. Comment avons-nous pu salir ainsi
l'avenir ? Comment me suis-je rendu à mon
tour complice de cela ? Et cette prise de
conscience qui intervient si tard, au moment
où nos sociétés sont
déjà otages du nucléaire pour
les dizaines de milliers d'années prochains,
appelle pourtant notre reconnaissance et nos
espoirs.
Ces entretiens posent la question de l'engagement
face aux grands périls qui, Quasimodos
échappés du cerveau d'un
créateur fou, dressent leur silhouette
maléfique sur l'horizon. Comment
s'éveille-t-on aux beautés
incomparables de ce jardin bordé de nuit ?
Comment éprouve-t-on l'urgence d'agir pour
ceux qui souffrent ? Pouvons-nous être
touchés ? Avons-nous le don des larmes ?
Théodore Monod et Jean-Philippe de
Tonnac
Au cours de ces conversations, il a
été souvent question d'un jeûne
de protestation de quatre jours auquel devait
participer Théodore Monod pour le
54e anniversaire d'Hiroshima et de
Nagasaki. Pour la dix-huitième fois, une
trentaine de personnes allaient se rassembler
à Taverny (Val-d'Oise) devant le poste de
commandement de l'armement nucléaire
français pour manifester leur refus total et
définitif de l'emploi de la bombe atomique
et pour partager la souffrance des innombrables
victimes japonaises qui, aujourd'hui encore,
meurent des séquelles du bombardement des 6
et 9 août 1945.

Un jeûne à
Taverny
Vous croyez à la vertu de l'exemple
?
Je ne voudrais pas qu'on puisse dire dans cinq
cents ans qu'il n'existait aucune forme de
protestation contre un Etat qui se glorifie de
posséder l'arme atomique. Si on a l'occasion
d'exprimer ses convictions, il ne faut pas s'en
priver.
Le souvenir d'Hiroshima et de Nagasaki
mobilise-t-il une foule considérable
?
Une trentaine de personnes chaque année. Ce
nombre peut vous paraître dérisoire
mais il n'entache en rien notre
détermination et notre plaisir à nous
retrouver tous les ans à Taverny. La bombe
atomique est la seule arme qui attaque une
population dans son devenir biologique et
physiologique. A ma connaissance, les suites du
bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki des 6 et 9
août 1945 ne sont pas encore totalement
évacuées. Il faut distinguer les
personnes qui sont mortes sur le coup et celles qui
sont mortes des suites de l'irradiation, parfois
des années plus tard. On admet que le total
des victimes s'élève à 140 000
pour Hiroshima et 80 000 pour Nagasaki.
Où puisez-vous la force de jeûner
quatre jours ? Dans l'espérance ?
Mais il faudrait être 200 000 pour faire
pression sur nos dirigeants, et pas une trentaine,
non-violents de surcroît, et parfaitement
courtois avec les militaires de Taverny !
Qui a eu l'idée de ce jeûne
?
Solange Fernex, la femme d'un médecin
alsacien. Elle a eu l'idée de créer
à Taverny, face au commandement des forces
stratégiques françaises, la Maison de
Vigilance, dans le but de surveiller les
militaires.
Qui vous a parlé de cette action
?
Il me semble me souvenir que j'ai été
contacté par les gens du MIR, le Mouvement
International de la Réconciliation, des
pacifistes d'inspiration chrétienne.
Sur 60 millions de Français, il
n'existerait donc qu'une trentaine de personnes
à se poser la question d'une
éventuelle guerre nucléaire à
l'échelle planétaire ?
Il est un fait que nous étions une trentaine
de jeûneurs il y a dix-huit ans et que nous
serons sans doute encore une trentaine cette
année. La municipalité de Taverny
nous prête sa salle des fêtes où
nous campons pendant les quatre jours que dure le
jeûne. Une fois par jour, nous nous rendons
devant la base de Bessancourt, chacun exhibant une
pancarte destinée à renseigner la
population sur le sens de notre engagement. La
mienne porte la mention : « La
préparation d'un crime est
déjà un crime. » D'un point de
vue juridique en effet, si l'on peut prouver que
vous avez participé à un assassinat,
vous avez toutes les chances d'être
inquiété. La fabrication des armes
nucléaires et les essais nucléaires
auxquels la France s'est livrée dans le
Pacifique au mépris des peuples riverains
constituent de toute évidence un crime. Au
début, nous avions poussé l'audace
jusqu'à nous rendre devant les grilles qui
bordent le mess des officiers, à Taverny.
Les militaires s'étant un peu
affolés, les surveillants ont amené
des chiens et mis en batterie une lance à
eau. Il est facile a priori d'exterminer des
non-violents ! Ce premier coup de semonce
passé, ils ont compris que nous
étions parfaitement inoffensifs et qu'ils
n'avaient aucune raison de nous craindre. Les
gendarmes viennent aujourd'hui nous pointer et nous
photographier : pas pour les
nécessités de leur enquête mais
pour enrichir leur album de famille ! Puis nous
regagnons silencieusement la salle des fêtes.
En dehors de ces marches vers la base, nous nous
réunissons plusieurs fois par jour en cercle
pour parler et pour évoquer de nouvelles
formes d'action. Pour ma part, j'aimerais qu'on
chante davantage...
Qu'aimeriez-vous chanter ?
On pourrait chanter des negro spirituals... «
Were you there when you crucified my Lord ? »,
et « We shall overcome ». Une femme est
venue une fois chanter des psaumes en
hébreu.
Les militaires de Taverny vous
reçoivent-ils ?
Le commandant de la base reçoit une
délégation de quatre ou cinq
personnes. Nous dissertons aimablement et nous nous
séparons.
C'est une manière de rituel. Comment
réagit le commandant de la base ?
Il s'en fout.
Votre action suscite-t-elle alors, d'une
manière ou d'une autre, un
intérêt ?
Les radios et les télévisions ont
souvent « couvert »
l'événement, comme on dit. Nous
recevrons cette année encore des
journalistes de la presse et de la
télévision. Mais curieusement, peu
d'entre eux s'étaient déplacés
en août 1998. Je ne vois pas pour quelle
raison...
Sans doute était-il difficile de passer
de la coupe du monde de football au
nucléaire ?
Vous croyez ?
Une chose est certaine : la France n'accueillera
pas à nouveau cette épreuve avant
longtemps.
Epreuve ! Vous ne croyez pas si bien dire.
Alors pourquoi, en dépit du soutien de la
presse, votre action reste-t-elle si mal connue
?
Il ne s'agit pas d'une question de moyens. Je vous
prie de croire que durant ces quatre jours, nous
jeûnons mais nous ne chômons pas pour
alerter les pouvoirs publics sur des
problèmes qui nous préoccupent. Nous
consacrons par exemple une bonne partie de notre
temps libre à préparer des lettres au
Président de la République, au
Premier ministre, à l'OTAN, et aux
ministères que ces questions peuvent
concerner. Ça ne sert à rien, bien
entendu, mais il faut le faire.
Vos enfants et petits-enfants vous ont-ils suivi
à Taverny ?
Je ne fais pas de propagande auprès
d'eux.
Jeûnez-vous vraiment pendant quatre jours
?
Il n'y a pas grand mérite à cela. Si
le premier jour est souvent laborieux, les autres
sont loin d'être désagréables.
Nous ne mangeons pas mais nous buvons de l'eau. A
partir d'une certaine durée dans un
jeûne, il faut avoir quelque chose dans
l'estomac. Le quatrième jour, nous rompons
le jeûne par une soupe de légumes
accompagnée de pain et de fromage. Il est un
peu dommage d'arrêter au moment où
l'organisme commence à apprécier
à ce régime.
Pourquoi avoir choisi cette forme d'engagement
?
Que proposeriez-vous ? Un joyeux pique-nique
à la campagne ? Dans un pays glouton, le
jeûne peut avoir un certain impact sur les
consciences.
La preuve que non... pourquoi pas une grande
fête, un concert, un festival...
Parce qu'il y a une petite difficulté
à vaincre, une porte étroite qui, une
fois franchie, laisse entendre votre
détermination. C'est un blason qu'on arbore
avec une certaine fierté. A Hiroshima, les
enfants ou les petits-enfants de ceux qui ont
été atteints par les radiations se
rassemblent aussi chaque année.
Peut-être que ce jeûne de trente
personnes de Taverny les console-t-il un peu dans
leur détresse... Je veux le croire. C'est
l'Amérique de Truman qui porte la
responsabilité entière de ce
désastre. Selon un mythe bien vivace, les
Américains auraient largué leurs
bombes la mort dans l'âme et obtenu ainsi la
reddition du Japon. On voudrait nous faire croire
que les bombes lâchées sur les
populations d'Hiroshima et de Nagasaki
étaient la seule et dernière chance
pour arrêter la guerre. En
réalité, le Japon avait sans doute
déjà perdu la guerre bien avant que
les Américains ne décident de
bombarder Hiroshima et Nagasaki. Avec l'occupation
d'Okinawa le 18 juin, ils tenaient certainement
déjà la victoire. Il semble qu'ils
aient seulement voulu tester ces nouvelles armes et
impressionner les Russes qui ne la
possédaient pas : et dans cette
hypothèse, le peuple japonais constituait un
merveilleux cobaye. L'un des objectifs de notre
jeûne est donc de dénoncer et de
combattre ce mythe du bombardement de la
dernière chance.
Comment avez-vous accueilli la nouvelle du
bombardement ? Où étiez-vous le 6
août 1945 ?
Sans doute à Dakar où je dirigeais
l'Institut français d'Afrique noire, l'IFAN.
Le Monde avait titré : « Une grande
révolution scientifique » ! La science
a souvent trahi les espoirs des hommes.
Participez-vous à d'autres manifestations
contre le nucléaire ?
Je me rendrai dans quelques jours à
Kaysersberg, le village natal d'Albert Schweitzer
où Solange Fernex, cette femme dont je vous
ai parlé, organise un jeûne en
mémoire de la catastrophe de Tchernobyl :
imaginez une dalle de béton à plat
sur la centrale, montant soudain dans le ciel et se
fichant dans le sol, à la verticale ! Les
militants ne manquent jamais d'enthousiasme pour
multiplier les actions et tenter de sensibiliser
leurs contemporains. Certains sont persuadés
que leurs idées pourront un jour
révolutionner le monde.
Avez-vous protesté contre la poursuite
des essais nucléaires décidée
par Jacques Chirac ?
Je vous rappelle que la France a dû renoncer
à sa base de Reggane au Sahara, et installer
en Polynésie, sur l'atoll de Mururoa, sa
nouvelle base d'essais nucléaires à
partir de mars 1966. Les tirs aériens
programmés en vue d'obtenir la
deuxième puis la troisième
génération de la force de frappe
entraînèrent les vives protestations
de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et
des pays de l'Amérique du Sud. En juin 1966,
à la fin de la première campagne
d'essais en Polynésie, je me souviens avoir
porté avec Jean Rostand un sac de postier
rempli de bulletins favorables « au
renoncement de la France aux expériences
atomiques et à l'affectation des
crédits de la force de frappe à la
construction de logements, d'hôpitaux et
d'équipements collectifs prioritaires
», à la présidence de la
République. C'était il y a plus de
trente ans !
Avez-vous fait meilleur accueil au projet du
gouvernement d'engager la France dans le «
tout-nucléaire » après la crise
pétrolière ?
Bien sûr que non. Je me suis retrouvé
avec Haroun Tazieff lors de la manifestation
organisée en 1974 à l'annonce de
l'édification à Creys-Malville du
surgénérateur «
Superphénix ». Nous avons fait
connaissance. Il se trouve que nous habitions l'un
et l'autre l'Ile Saint-Louis et que nous
étions voisins !
Si la menace est si lourde, pourquoi les
Français donnent-ils l'impression
d'être indifférents ?
Peu de gens savent où nous en sommes
exactement. Nos gouvernants s'y entendent pour
divertir le citoyen et l'empêcher de prendre
ces sujets trop au sérieux.
Télévision et cinéma sont des
écrans derrière lesquels la
réalité finit par avoir moins de
saveur et de consistance que la fiction. La
politique c'est aussi l'art d'endormir l'attention
et la vigilance des citoyens.
Vos ouvrages sont vendus à des milliers
d'exemplaires. Vos lecteurs savent très bien
de quel bois vous vous chauffez !
Il y a un élan de sympathie évident
à tel point que je passe aujourd'hui la plus
grande partie de mon temps à dicter des
réponses à des lettres qui me sont
adressées - je ne vois en effet plus assez
clair pour lire ou écrire. Mais cet
engouement soudain est excessif et je ne crois pas
qu'il corresponde à un désir de
soutenir notre action contre le lobby
nucléaire, contre les chasseurs, etc. Les
causes ne manquent évidemment pas.
Comment peut-on en même temps lutter
contre le lobby nucléaire et soutenir le
ROC, le Rassemblement des Opposants à la
Chasse, dont vous êtes même le
président ? Les gens voient-ils
l'unité de votre démarche ?
Je ne vois pas de contradiction entre le fait de
s'opposer à la chasse et celui de protester
contre l'emploi d'armes de destruction massive,
comme l'arme nucléaire... Les menaces qui
pèsent sur le monde ne cessent de
s'accroître. Les épées de
Damoclès se multiplient au-dessus de nos
têtes. Parlons simplement de la bombe
atomique. Les nations qui la possèdent
dépensent sans compter afin de la
perfectionner sans cesse. Comment en effet
réussir à tuer encore plus de gens ?
Tant que nous n'aurons pas obtenu l'interdiction
non pas des essais nucléaires mais de la
possession de la bombe, nous ne serons guère
plus avancés. Cinq pays se vantent de
l'avoir déjà, quand d'autres ne
veulent pas avouer qu'ils l'ont, comme Israël
et l'Afrique du Sud. Quant à ceux qui
rêveraient de la détenir un jour, ils
sont légion. Si ces Etats possédaient
demain cette arme, cela leur conférerait une
puissance mythique. On a calculé que l'Etat
français avait dépensé
près de 1 500 milliards de francs pour se
doter de l'arme nucléaire : de quoi
construire des logements pour tous les
Français ! 1 500 milliards de francs, c'est
donc ce que nous aura coûté la
fantaisie du grand Charles. L'énergie
nucléaire, dite pacifique, est-elle venue
par hasard ? Non, mais de la volonté de la
France d'avoir du plutonium, pour faire des bombes
atomiques. L'origine de l'énergie
nucléaire est donc impure dans son essence.
Comment les Français ont-ils pu accepter que
la France fasse, sans leur accord, le choix du
« tout-nucléaire » ? Les a-t-on
consultés ? Non bien sûr. C'est le
fait du prince.
Mais ces nombreuses associations dont vous
êtes membre ne cherchent-elles pas à
informer les Français ?
Il y a de courtes victoires qui ne font au mieux
que ralentir la marche d'un progrès aveugle.
Certaines associations refusent aujourd'hui qu'on
enfouisse les déchets nucléaires dans
les communes choisies par le gouvernement. Leur
action est ici très utile. Nous avons par
exemple réussi à sauver la Loire,
dernier fleuve sauvage d'Europe que les
responsables d'EDF souhaitaient jalonner de
barrages - de fortes quantités d'eau sont en
effet nécessaires pour refroidir les cuves
des centrales nucléaires. Le projet d'une
centrale dans l'estuaire de la Loire a même
été abandonné face aux
protestations. Ces réactions
d'hostilité ont même conduit certains
scientifiques, comme le professeur Jean-Marie Pelt,
responsable de l'Institut d'écologie
européenne de Metz, à affirmer que
« la France devrait consacrer les vingt
prochaines années à sortir du
nucléaire ». Le vent a donc
tourné pour EDF, qui doit maintenant
affronter deux difficultés incontournables.
D'abord, et quoi qu'en disent ou n'en disent pas
les journaux, la solution au problème de
l'enfouissement des déchets
nucléaires aujourd'hui stockés
à l'usine de La Hague, n'est pas encore
trouvée. Les communes concernées
refusent que l'on pratique sur leur territoire les
fameux trous pour y enfouir ces encombrants
déchets dont certains devront être
surveillés... pendant des milliers
d'années ! Mettez-vous à la place de
ces gens ! Autre problème : le
vieillissement des centrales prévues pour
durer une trentaine d'années. Or les 56
centrales françaises - 56 !, vous vous
rendez compte... -, auront toutes soufflé
demain leurs trente bougies et personne, à
EDF, ne veut nous rassurer. Seront-elles encore
utilisables sans danger ? Ou bien faut-il les
recouvrir d'une montagne de béton de 500
mètres d'altitude ? Imaginez, 56 pyramides
de béton dans le paysage français
!
Peut-être que le vrai secret des pyramides
égyptiennes, ce sont les centrales
nucléaires cachées dessous !
Ah ! Ça pourrait être beau ! Figures
géométriques savamment construites,
reflétant le soleil et magnifiquement
décorées. Et si on ne les recouvre
pas de béton, pourra-t-on les
démonter et les transporter loin des
régions habitées ? On dit que pour
démonter Superphénix, il faudra dix
années. C'est évidemment un coup
très dur pour le lobby nucléaire
français qui, depuis l'après-guerre,
est très actif, toujours apte à
mentir comme il le faut et quand il le faut. A
croire que ces ingénieurs n'ont pas
d'enfants, pas de postérité, pas de
conscience ! C'est vrai qu'ici et là montent
des protestations. Les associations se mobilisent
pour empêcher ou retarder certains projets.
Mais le jour où l'Etat décidera de
multiplier le nombre des centrales par deux,
personne ne pourra rien faire contre. Il faut
simplement souhaiter que l'information que nous
diffusons empêche les technocrates de
répandre des mensonges dans l'opinion.
La tendance de ces associations est-elle de
durcir le ton et d'engager une sorte de conflit
avec le pouvoir ?
Voyez la puissance de Goliath !
De la même façon qu'on a pu parler
d'un terrorisme de gauche, imaginez-vous un
terrorisme vert ?
Nous sommes non-violents.
Mais si la menace monte d'un cran, si l'Etat
prend une décision qui mette en
péril, selon vous, l'avenir des citoyens, la
violence ne se proposera-t-elle pas comme un ultime
recours ?
Peut-être, mais il ne faut pas imaginer ces
extrémités. Nous luttons comme nous
le pouvons, publiquement, à mains nues, sans
nous cacher.
Si les gens étaient mieux
informés, vous croyez vraiment qu'ils
réagiraient ?
Il n'est pas interdit d'espérer. Lorsqu'on
me demande de parler de l'au-delà et compte
tenu de mon âge, c'est une question qui doit
m'intéresser, je réponds que je ne
sais pas. Je n'ai donc rien le droit d'affirmer. En
revanche j'ai le droit d'espérer.
L'espérance est une fonction très
spéciale et personne ne peut me l'enlever.
J'ai donc le droit d'espérer que les hommes
prennent demain la mesure des dangers qui viennent
menacer l'espèce humaine dans son devenir. A
moins qu'ils ne choisissent de se détruire
par excès de stupidité ou
d'imprudence. L'espèce humaine
disparaîtrait comme autrefois les dinosaures
ou les ammonites ont disparu et céderait
discrètement la place au groupe suivant.
Un embrasement nucléaire n'est en aucune
façon une sortie discrète...
Si l'homme voulait détruire une des
planètes du système solaire, il le
pourrait maintenant ! Il est tout de même
maléfique, ce bonhomme ! Mais où
irait-il en cas de catastrophe nucléaire,
s'est-il seulement posé la question ? Bien
sûr que non, et chaque Etat continue à
augmenter et perfectionner son arsenal
atomique.
Comment faites-vous pour conjuguer pessimisme et
espérance ?
Le prophète Isaïe nous montre la voie
en prophétisant que « le loup habitera
avec l'agneau ». Ce n'est évidemment
pas pour demain, ni pour le prochain
millénaire, je vous l'accorde, car cette
réconciliation qui intervient entre les
hommes s'étend, chez Isaïe, à
l'ensemble des êtres vivants. Il y a
même ce fameux verset sur le lion où
il est dit qu'il mangera de la paille comme le
buf. Je sais très bien que ce n'est
pas le cas aujourd'hui. Le lion mange des
antilopes, des zèbres mais pas de la
paille.
En attendant, les Etats se bousculent pour se
doter de l'arme suprême. Même l'Inde,
la patrie de la non-violence, a succombé
à ce fantasme...
Si Gandhi n'avait pas été
brûlé, il se retournerait dans sa
tombe.
Vous avez suivi son aventure ?
Gandhi a été l'un des principaux
protagonistes de la non-violence dans ce
siècle. Son action a naturellement
influencé certains d'entre nous et
rappelé les chrétiens à
l'idéal évangélique. Je me
souviens avoir passé quelques heures dans un
car de police au côté de Lanza del
Vasto, autrement dit Shantidas, ainsi que Gandhi
l'avait surnommé. Il avait été
blessé à la tête. Nous
étions allés nous asseoir par terre
à la porte de Vincennes pour protester
contre un camp de concentration en Algérie.
Et nous avions été brutalement
poussés dans des camions... J'étais
assis entre Lanza del Vasto, le fondateur de
l'Arche, et Louis Massignon, admirable mystique.
C'est lui qui, durant la guerre d'Algérie,
nous invitait à un jeûne entre
musulmans et chrétiens. Je continue à
faire ce jeûne tous les vendredis.
Vous jeûnez comme vous respirez...
Le jeûne est légitime dans un pays
où l'habitude est de trop manger. On est
gavé. C'est une bonne hygiène pour
ceux qui peuvent le faire. C'est une
déclaration, un drapeau qu'on sort et qu'on
montre.
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