Henry de Monfreid
Le roi des abeilles
Aventurier et écrivain français né
en 1879 et mort en 1974. En 1911, il part pour Djibouti où
il fait commerce de café et de peaux. Sa connaissance géographique
de la région s'avère une source de renseignements
utile à la France durant la Première guerre mondiale.
Commence ensuite pour lui une vie de contrebandier qui lui vaut
plusieurs séjours en prison. Il se convertit à l'Islam
et prend le nom d'Abd el Haï (" esclave du vivant ").
C'est sur les conseils de Joseph Kessel qu'il publie ses aventures.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il sert les Italiens puis, capturé
par les Britanniques, est déporté au Kenya. Il rentre
en France en 1947.
PREMIÈRE PARTIE
I
Batio
uillet avait durci
la terre. La brousse épineuse aux environs d'Obock, toute
brûlée déjà de sécheresse, s'étendait
lumineuse et grise comme une cendre. Au loin tout semblait se volatiliser
en lumière dans les vibrations de l'air chaud.
Dès le milieu du jour, le kamsin impitoyable soufflait avec
rage son haleine brûlante et les montagnes de Mabla, au seuil
de l'Ethiopie, disparaissaient dans l'ocre rouge des brouillards
de sable.
En ce temps-là, je construisais mon premier navire, Ibn'
el Bahar. Aux premiers rayons du soleil levant, le marteau des charpentiers
retentissait sur le grand vaisseau vide épontillé
sur la plage et tout le village s'éveillait.
Ma fille Gisèle était alors un petit bouchon de quatre
ans, bien amusante à voir au milieu des bambins dankalis
de son âge, aussi noirs parmi les Noirs qu'elle était
blonde parmi les blondes.
Ma femme se résignait une fois encore, après trois
ans de pénible séjour, à subir l'été
tropical et je n'étais pas sans inquiétude sur l'issue
de cette nouvelle épreuve.
Que n'avais-je le moyen d'envoyer ces êtres chers pendant
quelques mois en Europe pour les soustraire à la fournaise
d'Obock, brûlante à tel point que le pénitencier
dont on voit là-bas les ruines blanches au pied de la falaise
de Ras Bir, dut lui-même naguère être abandonné.
Le soir est une délivrance, les jours, trop rares hélas,
où le kamsin veut bien apaiser sa fureur.
Alors, sur notre terrasse, dans la nuit tout de suite tombée,
nous écoutions la mer se dérouler sur le sable. Dans
la grisaille nocturne, on devine les paillotes dankalies où,
à travers les cloisons de branchages, çà et
là palpitent les reflets tremblants d'une flamme. C'est l'heure
du repas du soir ; la vie humaine s'éveille, après
l'écrasante torpeur de la journée torride. Des lambeaux
de parfums d'encens et des fumées de bois odorant passent
avec tous les bruits familiers de ces heures de trêve ; les
chevreaux bêlent et se répondent ; un enfant pleure
et le chant de la mère aussitôt l'enveloppe et l'apaise
; le muezzin clame sur le minaret la prière d'El Acha et
la voix étouffée des fidèles, au fond de la
mosquée, là-bas près de la mer, nous arrive
à chaque réponse en un bourdonnement confus et lourd
comme un soupir de lassitude.
Puis vers neuf heures peu à peu tout se tait, sauf le tambourin
obstiné du vieux cheik qui scande le rythme de ses prières,
là-bas quelque part entre les murs en ruine où il
a établi ses pénates. Ce bruit terne semble être
lui aussi une chose morte, comme tout le reste, dans cette ville
abandonnée où les pans de murs se dressent comme des
fantômes.
Alors, sous notre terrasse, une ombre se précise ; elle approche
et glisse vers le chantier ; il faut savoir qu'elle arrive pour
la deviner. Et tout à coup le choc sourd d'une chose lourde
qui vient de tomber semble l'immobiliser au milieu des matériaux
amoncelés. Aussitôt après, l'imperceptible grincement
de la porte de la cour alerte Odéni qui vient au-devant du
mystérieux visiteur.
C'est Batio.
Il arrive ainsi chaque soir, apportant une chelmana, c'est-à-dire
une membrure pour le bateau en construction. La grosse branche de
jujubier pèse, en général, de cinquante à
soixante kilos. Il est allé la couper dans la montagne et
l'a charriée jusqu'ici sur son épaule, pendant quinze
ou vingt kilomètres.
Tout cela se fait dans le mystère, clandestinement car le
jujubier est un arbre précieux dont la feuille, en cette
saison, remplace l'herbe desséchée, pour nourrir les
jeunes bêtes du troupeau. Aussi ces arbres, qui verdoient
dans le lit des torrents, sont-ils jalousement surveillés
par ceux qui ont droit d'y mener paître leur bétail.
Il y a, pour régir les pâturages, une réglementation
sévère que l'Européen a peine à imaginer
en ce pays de solitude où tout semble primitif et sauvage.
Si le maraudeur était surpris à mutiler la ramure
de ces arbres, il pourrait lui en coûter la vie, car le sens
de la propriété est un instinct d'autant plus vif
que l'homme est plus près de la nature.
Un jeune mendiant erre dans Obock, les deux mains coupées
pour avoir été surpris en flagrant délit d'une
telle rapine. Il est vrai qu'il avait aussi volé des chèvres
et tenté d'étrangler la bergère, trop vieille
à son goût pour mériter d'autres compensations
; mais ce dernier grief n'avait pas aggravé son cas.
Batio, lui, n'a peur de rien, car il est agile, plus rapide à
la course qu'un lévrier et malin comme le renard. Mais surtout
on le dit sorcier et cela le protège plus que sa force et
sa ruse.
On le surnomme Sultan Didalé (Roi des abeilles) et on dit
qu'il sait le langage des bêtes.
Il vit seul ; nul ne lui connaît de femme et il disparaît
dans la montagne en des lieux hantés où nul jamais
n'oserait aller.
Batio se plaît à vivre avec les bêtes car il
les aime ; il les caresse, et toutes, comme si elles sentaient en
lui un ami, le suivent et dressent l'oreille au son de sa voix.
On chuchote bien quelques étranges histoires... mais personne
n'ose plaisanter trop haut depuis le jour où Suliman Mohamed
fut tué d'une ruade de son âne, après avoir
tenu des propos désobligeants sur son compte.
Tous les soirs, Batio apporte ainsi une membrure. Il part avant
l'aube avec un gros fil de fer courbé, en guise de gabarit.
Il s'en va vers la montagne, dans des ravins où il sait d'avance
trouver la branche courbée à souhait. Il semble connaître
par cur tous les arbres de la brousse, car en voyant le gabarit,
à mesure que le vieil Abdallah le courbe selon la ligne traditionnelle,
il sait déjà où sera la branche semblable.
Il arrive ce soir sur notre terrasse, le torse nu, ruisselant de
sueur et, comme chaque fois, nous prononçons les mêmes
phrases consciencieusement répétées, comme
tout se répète indéfiniment dans ce bienheureux
pays où rien ne change, où tout est éternel.
Ses muscles coriaces ressemblent aux racines d'un bois dur, et quand
je touche sa large main, j'ai vraiment l'impression de palper l'écorce
rugueuse d'un vieil arbre.
Batio n'a pas encore trente ans. Comme tous les Dankalis, sa figure
est triangulaire, avec des pommettes très saillantes et des
yeux écartés. Le menton pointu lui donne un air de
faune et, quand il rit, il découvre des dents limées
en pointe dans une bouche qui peut devenir prodigieusement grande
pour dévorer.
Cet homme étrange fut élevé par une sorte de
sorcière qui vivait mystérieusement dans les montagnes
de Mabla, au fond des gorges de Sismo, dont les hautes falaises
de basalte sont gardées par les abeilles sauvages.
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