Premiers chapitres
Claude Angeli et Stéphanie Mesnier
Chirac père & fille
document


Claude Angeli, rédacteur en chef du Canard enchaîné, et Stéphanie Mesnier ont publié plusieurs livres chez Grasset, parmi lesquels Le nid de serpents (1995), et Fort Chirac (1997).
Le Président et sa conseillère ?
Un père et sa fille ?
Une enquête au cœur de l'Elysée, où la « chargée de communication » semble être devenue « co-régente » de l'entreprise France.

 

 

I

Coup de chaud à Fort-Chirac


u printemps 1999, la petite équipe élyséenne croit tenir Jospin dans sa ligne de mire. Tandis que, placé sous la surveillance d'un « espion » de la présidence, le couple Tiberi exerce un chantage sur Chirac. Mais un magistrat se permet d'imputer certains délits au chef de l'Etat...

« Pour Jospin, ce sera aussi grave que l'affaire des diamants ! Des officiers de gendarmerie qui incendient des paillotes, un préfet en prison alors qu'il entretenait d'étroites relations avec Matignon... Cette sale histoire va plomber Jospin. Ça peut traîner des mois, mais cette fois, c'est certain, il est bien atteint1. »
Au printemps 1999, alors qu'une chaleur précoce accable Paris, l'espoir refleurit à l'Elysée. Mêlant passion, calculs et paris sur l'histoire, les esprits s'échauffent. Chacun croit déjà humer le parfum corsé de la revanche, offrande inespérée, imméritée même. Qu'importe ! Pourquoi bouder son plaisir ? Plaisir décuplé par cette tendance, si fréquente en politique, à soumettre la réalité à sa volonté. Un trait de caractère fort développé chez Dominique de Villepin, secrétaire général et Grand Connétable de l'Elysée. Tandis que Claude Chirac, conseillère en communication promue manager de son père, est à peine moins enthousiaste. Et, la bonne humeur retrouvée, on juge possible de brûler les étapes :
« Pourquoi pas une élection présidentielle anticipée, en l'an 2000, avec un Jospin très affaibli ? »
En attendant ce jour béni, Claude Chirac et Villepin saisissent l'opportunité offerte par « la crise de Matignon » et préparent à la va-vite un voyage de Chirac en Corse. Leur objectif est que le Président réaffirme la primauté de l'Etat en lieu et place d'un Premier ministre défaillant, que tous deux imaginent déjà « genou à terre ».
Pareil empressement ne doit en rien surprendre. L'espoir d'en finir avec cette détestable cohabitation ne se fonde pas sur les seules affaires corses, aussi fumeuses soient-elles. A entendre la garde rapprochée de Chirac, « la guerre du Kosovo profite également au Président » : elle le ramène sur le devant de la scène, démontre l'importance de son rôle en politique étrangère et consolide sa cote de popularité dans les sondages. Alors que celle de Jospin, embourbé dans ces calamiteuses histoires de paillotes, ne peut que s'effondrer.
Le doute n'effleure personne. Chargée de soigner l'image paternelle, Claude Chirac, véritable première dame de l'Elysée, affecte une satisfaction de professionnelle. Ce retour en grâce de son champion, et ce prestige que soudain il recouvre, c'est aussi, pense-t-elle, la juste récompense de ses efforts. Moins discret et plus bretteur, Dominique de Villepin ajoute à ses prophéties électorales de nouvelles et piquantes caricatures de Jospin. Puis il dresse la liste des atouts présidentiels avant de délivrer des encouragements très militants à ses visiteurs.
Quant à Chirac, qui pourtant déteste les caméras, il savoure cette fois le plaisir d'expliquer aux « Françaises, Français » que « notre aviation » est la seconde en importance, derrière celle des Etats-Unis, à intervenir dans le ciel yougoslave.
Mais les chiffres tombent, aussi imprévus qu'une chute de neige en plein été. Les augures élyséens se seraient donc trompés : au fil des semaines, la cote de popularité du Premier ministre se maintient à un niveau plus qu'honorable, l'emballement des conseillers de Chirac retombe tel un soufflé et le projet de parachuter Chirac en Corse est abandonné dès le mois de mai.
Incrédules d'abord, contrariés ensuite, puis furieux, Villepin et Claude Chirac interrogent des experts en sondages ainsi que divers politologues. Comment expliquer ce qu'ils considèrent « injustifiable » ? Ce sera peine perdue, car l'opinion a ses raisons que la raison ignore. Et puisqu'il faut bien désigner un coupable, les deux flancs-gardes du Président incriminent une fois encore la presse, trop complaisante, selon eux, à l'égard de Jospin.
Villepin, surtout, se veut mordant à l'égard des médias « sous l'influence des gens de Matignon qui font la cour aux chefs des services politiques de plusieurs quotidiens ». Amer, il ajoute que cela lui rappelle « le temps où Balladur trônait à Matignon », avant d'affirmer que « Jospin a bradé en Corse l'autorité de l'Etat ». Toujours prompt à tailler des croupières à l'adversaire, Villepin accuse le Premier ministre d'avoir laissé des juges perquisitionner les bureaux d'un préfet de région, puis multiplié les « déclarations mensongères ». En niant, par exemple, la guerre que se livraient en Corse policiers et gendarmes ; en voulant mettre hors-jeu les premiers et valoriser les seconds ; en démentant enfin l'enquête parallèle sur le meurtre du préfet Erignac menée par la gendarmerie, sous l'autorité de son successeur, Bernard Bonnet, dont Matignon célébrait alors les mérites.
Mais peu importe que le Premier ministre échappe à ce procès ! Le guerrier Villepin n'en démord pas ; son moral reste en acier trempé : depuis la dissolution de l'Assemblée, en 1997, Chirac se retrouve plutôt seul, mais Jospin n'est pas de taille à s'opposer à lui.
Et Villepin s'en ouvre à un confident en utilisant, ce qui surprend de sa part, un épouvantable jargon d'énarque : « Jospin s'avérera incapable de transformer la virtualité de son bilan en crédit électoral ». Avant de poursuivre, plus familier et ricaneur, que « durant les trois ans qu'il lui reste avant d'affronter Chirac en 2002, le fragile Jospin a encore tout le temps de se planter ».


Chantage et paranoïa du clan Tiberi

Ces années à attendre, à patienter, avant d'aborder la grande élection, d'ailleurs précédée par des municipales et des législatives, risquent de mettre les nerfs de l'équipe élyséenne à rude épreuve.
« Avec toutes les affaires judiciaires en cours, il ne faut jurer de rien », se désole un dirigeant du RPR qui dispose, au printemps 1999, d'un visa d'entrée permanent à l'Elysée.
Une faveur qui, à la différence des Debré et consorts, ne le rend pas sourd et muet. Il n'est d'ailleurs pas le seul à donner de la voix, car l'étiquette ne paraît plus guère respectée à la cour présidentielle depuis la dissolution ratée, les régionales et les cantonales perdues, suivies d'élections européennes catastrophiques. Et sans façon, ce chiraquien désinvolte dénonce l'apathie du maître des lieux : « Chirac n'est même pas capable de se débarrasser de Tiberi ! »
Le Président mériterait-il pareil reproche, lui qui se doit de ménager son successeur à la Mairie de Paris, un sous-fifre peut-être, mais doté d'une épouse qui montre les dents dès que le fauteuil de « son Jean » est menacé ? Une épouse précieuse, Xavière, une assurance-vie autant qu'un bon soldat. Chignon mousseux retenu comme un orage sur l'arrière de la nuque, elle secoue ses boucles d'oreilles et plisse un front guerrier lorsqu'elle pense aux outrages subis par l'homme de sa vie.
Le résultat est désolant, et Chirac ne peut s'en prendre qu'à lui. Il a commis à Paris une erreur de casting, et l'écriture du scénario autant que l'improvisation des scènes lui échappent. Pour la première fois, sous la Ve République, un chef de l'Etat se trouve victime d'un chantage, et les témoins sont légion, qu'ils s'en lamentent ou s'en réjouissent.
Le lieutenant Tiberi, à qui l'inconscient Chirac a confié, en 1995, les clés de la capitale et la protection de son ancien fief, s'est métamorphosé en pittbull. A la surprise générale, il a grandi, pris du poids et, les enquêtes judiciaires aidant, sa réputation dépasse les frontières de l'Ile-de-France et amuse même à l'étranger. Doté d'un visage long et plutôt ingrat qu'anime parfois un petit rire contraint, l'homme nourrit une haine farouche à l'égard de Villepin et de Claude Chirac, preuve qu'il ne doute désormais plus de rien.
Tiberi en avait tant rêvé de ce fauteuil de maire, de cet Hôtel de Ville prestigieux, qu'il ne peut envisager la douleur d'en être chassé. Et quand on lui affirme que sa candidature en 2001 peut faire triompher la gauche, il rétorque, avec un sourire aussi fin qu'un fil de laine : « Ce que je souhaiterais, c'est que mes propres amis ne me fassent pas perdre. »
Persuadé que certains de ces faux amis voudraient lui voir endosser seul tous les péchés commis à Paris à l'encontre de la morale publique, Tiberi refuse cette condamnation à la retraite politique. Et il se réfugie dans une attitude qui confine à la paranoïa, surtout quand sa chère Xavière provoque davantage de rires que de pitié.
« Mon épouse a publiquement dit qu'elle avait pris un certain nombre de dispositions au cas où l'on voudrait l'éliminer physiquement1 », affirme-t-il sans mesurer le ridicule de pareille énormité. Imagine-t-on un « contrat » sur la tête de cette pauvre Xavière, et un tueur à gages recruté par quelque méchant dirigeant de droite ?
Dénonçant « ceux à qui profite le crime », qualifiés « d'ignobles », voire d' « anti-Corses », Tiberi ne vise que son propre camp. Perclus de douleurs et enfermé dans ses rêves, il tient le rôle médiocre du figurant omniprésent dans cette tragédie indigne de « la Ville Lumière ». Et il en incite d'autres à le rejoindre sur cette scène de faux théâtre grec. Son épouse toujours à son côté.
« Xavière Tiberi n'en finit pas de répéter qu'elle pourrait parler », s'indigne un ancien conseiller de l'Elysée, consterné de devoir admettre la réalité de pareilles menaces en présence de deux journalistes.
Le 9 avril 1999, alors que de nouvelles attaques venant du RPR le prennent pour cible, Tiberi se permet de pousser lui aussi la chanson, et en public, lors d'une conférence de presse. « Je pourrais dire des choses », grince-t-il. Et quand on lui demande aussitôt de préciser lesquelles, il répond, matois : « Vous verrez bien... »
Quelques jours plus tard, des membres de sa garde rapprochée se feront un plaisir d'enfoncer le clou et d'affirmer, en présence d'un journaliste du Canard enchaîné, qu'ils ne contestent pas l'existence d'un chantage2.
A l'Elysée, où cette nouvelle conférence de presse du maire de Paris a fait mouche, il ne s'est pas passé une semaine avant que Tiberi soit reçu en tête-à-tête par Chirac, le 17 avril. Toujours ces bonnes manières que Claude fait parfois mine d'ignorer tant elles l'insupportent. C'est un sujet que, de son côté, Villepin déteste aborder, mais ses proches l'ont souvent vu serrer les dents et admettre que « ce petit homme et ses menaces sont durs à avaler ».
Un mois après cette réception à l'Elysée, dont aussitôt l'intéressé se targue, c'est à Europe 1 qu'il vient entonner son refrain. Le 18 juin, Jean-Pierre Elkabbach, qui le reçoit, se souvient d'une précédente interview. Et du tonitruant : « Je suis intouchable ! » que Tiberi avait naguère lancé sur l'antenne avant d'ajouter, car cela ne pouvait suffire : « Mon épouse sait tout de la vie politique. 3 »
Aussi, ironie de l'histoire, en ce jour anniversaire de l'appel d'un gaulliste plus fameux que celui qu'il interroge, Elkabbach espère-t-il cette fois obtenir de son « client » matinal des réponses explicites. Ses questions sont donc d'une extrême désinvolture :
« Vous êtes, dit-il, le gardien des secrets, des combines, des dérives, peut-être, des autres... »
Et Tiberi, que la formule « gardien des combines » ne saurait vraiment choquer, en tire argument.
« Oui, j'ai une excellente mémoire... », rétorque-t-il, dans le style laconique qu'il affectionne.
La répétition étant le ressort de la farce, même dans les terrains vagues qui entourent le palais présidentiel, Tiberi et ses fidèles ne pouvaient en rester là. Quelques semaines passent, et une nouvelle saillie parvient aux oreilles élyséennes.
« Chirac peut remercier Tiberi », fait remarquer un proche du maire, au moment où celui-ci, un maigre sourire aux lèvres, quitte le cabinet du juge Halphen qui vient de le mettre en examen. Six longues heures d'interrogatoire durant lesquelles le magistrat a tenté, à plusieurs reprises mais sans succès, de lui faire admettre la responsabilité de Chirac dans les affaires tortueuses des HLM de Paris, et dans le racket opéré au bénéfice du RPR.

Chirac avait mis Tiberi sous surveillance

Le Président devait-il mépriser pareils bavardages et subir, impassible, ces tirs de semonce, ces avertissements sans frais ? Evidemment non.
Mais suffirait-il, dès lors, de se montrer amical, prévenant, d'ouvrir souvent sa porte à Jean Tiberi afin de le rassurer et de soigner ses bleus à l'âme ? De le calmer après qu'il a traité de « salaud » et d'« ordure » un conseiller de l'Elysée, Patrick Stefanini, soupçonné de trouver quelque charme à une candidature de Balladur à la Mairie de Paris4 ? Un éventuel concurrent dont Tiberi connaît les sentiments affectueux : « Je ne suis, moi, impliqué dans aucune des affaires de financement du RPR à Paris », a signifié avec hauteur l'ancien Premier ministre.
Suffirait-il enfin, pour apaiser l'inquiétante Xavière, de lui tapoter gentiment la joue ou de l'embrasser devant les caméras lors des réceptions à l'Elysée ou ailleurs ? Et d'obtenir que Bernadette y aille aussi de ces gestes affectueux ? Encore non. La « calinothérapie », à l'exemple de la thalasso, n'est qu'un pis-aller.
L'épouse du Président y a mis souvent du sien. A l'automne 1999, par exemple, lassée autant qu'excédée, elle en viendra à pratiquer le double langage. Si, le 20 octobre, au micro de France-Inter, elle réaffirme, parce qu'il le faut bien, que « Xavière Tiberi est une amie », Bernadette Chirac se montre plus diserte en privé.
« A l'allure où vont les choses, on va chercher à mouiller Jacques de toutes parts, confie-t-elle à un proche. Je vais encourager Villepin à tenir son rôle de Cerbère. J'ai eu tort d'avoir voulu l'écarter : c'est l'homme qu'il faut à l'Elysée afin d'éviter que le couple Tiberi et certains autres ne remettent les pieds ici. 5 »
Mais contrôler les allées et venues, Faubourg Saint-Honoré, ne saurait protéger indéfiniment le Président. Depuis plus d'un an, certaines dispositions ont été prises et le maire de Paris évolue sous étroite surveillance. Pour cette mission de confiance, un membre de l'équipe élyséenne avait le profil idéal : Jérôme Peyrat. Jeune chiraquien de trente-sept ans , détaché à l'Hôtel de Ville dès 1998, et nommé directeur de la communication, son rôle ne s'est jamais résumé à la mise en musique des déclarations enthousiastes de Tiberi inaugurant des pistes cyclables. Ni à redresser, à l'impossible nul n'est tenu, l'image du patron de la capitale.
Le rôle de Jérôme Peyrat est ainsi défini : rien ne doit lui échapper, et il n'est d'ailleurs pas seul à surveiller ce champ clos où s'affrontent au couteau quelques méchantes bandes d'élus cravatés. Tout mérite d'être observé et transmis à l'Elysée : l'ambiance dans l'équipe restée fidèle au maire, l'agressivité permanente du couple Tiberi, ses bavardages, le renforcement du clan qui mise sur leur départ, ceux dont le cœur balance encore... C'est la recherche de « l'information préalable », précepte essentiel en cas de conflit, mais dérisoire adaptation de « L'art de la guerre » à une cuisine municipale qui empoisonne la vie d'un Président.
Très souvent, donc, Chirac téléphone à Jérôme Peyrat afin de s'informer sur l'évolution des hommes et des choses. Et l'on peut, sans guère prendre de risques, imaginer ses questions : « Comment Tiberi se comporte-t-il ? », « Quels sont les partisans sur lesquels il peut compter ? » « Que dit Jacques Dominati ? » Premier adjoint au maire et patron du groupe Démocratie libérale au Conseil de Paris, Dominati est un homme clé, et il ne déborde pas d'estime pour le patron de l'Hôtel de Ville.
En revanche, lorsqu'il s'agit d'évaluer les chances de tel ou tel candidat de droite à la succession de ce maire embarrassant et de sa Madame Sans-Gêne6, Jérôme Peyrat n'a pas voix au chapitre. Ces projets d'avenir sont du ressort des sondages secrets commandés par l'Elysée avec l'espoir de découvrir la perle rare qui permettrait de barrer la route à la gauche et à Dominique Strauss-Kahn, que les affaires de la Mnef n'ont pas encore renvoyé dans ses foyers.
Au printemps 1999, deux occasions de lever l'hypothèque Tiberi se présentaient pourtant. La première, fournie à son corps défendant par le juge Halphen qui venait de mettre en examen le maire de Paris, le rendant ainsi plus fragile. Cela dit, une réaction vengeresse du couple Tiberi en direction de l'Elysée demeurait toujours possible.
La seconde chance offerte résultait d'un scénario tourmenté, élaboré par le petit clan chiraquien de la mairie, fort d'une bénédiction élyséenne. Une partie de l'équipe municipale pourrait entrer en rébellion, mener une sorte de grève sur le tas durant laquelle élus et fonctionnaires refuseraient la moindre directive venant de Tiberi. Puis, ces « rebelles » obtiendraient que l'Elysée et le RPR trouvent une porte de sortie honorable au mal-aimé, afin qu'il renonce à se présenter en 2001. On ne saura jamais ce qu'aurait pu donner un complot aussi délirant.
A l'automne 1999, ces projets tiennent toujours du désir inassouvi. D'autant que le couple Tiberi s'accroche et en remet une vilaine couche. Le 2 septembre, par exemple, lors de l'assemblée des maires francophones, à Québec. Dans un restaurant de la ville, le « Paris-Brest », et en présence de journalistes français, Xavière lance à son époux, dans un style brut de fonderie : « Quand je pense qu'on te fait assumer ce qu'ont fait les équipes qui t'ont précédé ! » Propos rapportés sur-le-champ à Chirac et Juppé, eux aussi en visite dans la capitale de la Belle province.
De retour à Paris, trois jours plus tard, l'inénarrable Xavière remet le couvert. Lors d'un trajet en bateau-mouche, ravie d'être entourée, elle accuse Toubon de « l'avoir jetée dans l'arène pour que l'on occulte d'autres dossiers ». Déclarations renforcées par celles de Bernard Bled, bras droit du maire qui, en véritable pousse-au-crime, s'en prend à Chirac, coupable selon lui d'avoir mal géré les finances parisiennes. Des propos que son patron approuve, voire applaudit, afin que chacun puisse en apprécier la saveur maléfique.
Et comme il ne craint pas le ridicule, Tiberi ne sursautera pas lorsque, venu à TF1 participer à l'émission de Ruth Elkrief, le 16 septembre 1999, il assistera, ému, à un entretien enregistré de sa femme. A cette occasion, Xavière a laissé ses bijoux au coffre et assure sans rire que son époux mérite d'être « béatifié ». Suggestion dont Tiberi ne devrait pas se relever, mais il s'en relèvera.
Au même moment, Chirac dispose, pour se débarrasser du couple, d'un autre atout que celui fourni par les investigations du juge Halphen. Une cascade de sondages que publient divers organes de presse ravalent Tiberi au rang du plus médiocre des candidats. A croire que l'Elysée incite les instituts à pratiquer de telles enquêtes, ce qui, on s'en doute, n'est pas le cas.
« Le Président n'est pas sorti de l'auberge », avoue, pessimiste, l'un de ses fidèles. Et l'interminable feuilleton tournera d'ailleurs à la farce, le 5 janvier 2000. Ce jour-là, venu présenter au Président les vœux de la municipalité parisienne, ainsi que l'exige la tradition, Tiberi boira du petit lait. Car Chirac en fait des tonnes, saluant la « gestion économe et rigoureuse » du maire de la capitale. Puis, dans une envolée lyrique digne d'un sous-préfet de la IVe République, le Président s'enflamme :
« Paris vit, Paris rayonne, Paris invente, Paris innove, Paris marque des points », etc.
Pour ne point sourire, certains témoins en sont réduits à se mordre les lèvres, tandis que le couple Tiberi, aux anges, ne peut imaginer qu'il s'agit peut-être là d'une sorte d'hommage posthume, d'un au-revoir émouvant avant liquidation.

Messes basses et exorcismes élyséens

Les tourments présidentiels ne se limitent pas au cas Tiberi et à la thérapeutique qu'il convient de lui appliquer. En 1999, dans quatre tribunaux de la région parisienne, cinq juges d'instruction s'intéressent, et parfois depuis plusieurs années, à de gros dossiers menaçant le RPR. Des enquêtes complexes - relatives aux « enveloppes » encaissées lors de la conclusion de multiples contrats d'entreprises -, ou très simples car elles ne concernent que des cadres et des employés salariés par la Mairie de Paris, mais travaillant en réalité au siège du parti chiraquien.
Cette fameuse affaire, dite des « emplois fictifs », un banal cas d'école pour magistrat débutant, a provoqué d'étranges messes basses au tribunal de Nanterre. Le 15 mars 1999, le procureur de la République Yves Bot, soupçonné par l'Elysée de « balladurisme aigu », affirme avec tranquillité qu'il ne protégera personne, et qu'il n'est donc pas question d'enterrer pareil dossier. La question se pose en effet : le juge Patrick Desmure vient de communiquer au parquet un document impliquant Chirac en personne, et il demande au procureur de prendre les « réquisitions » qui lui permettraient de continuer son enquête. En langage clair : de mettre en cause, pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, le chef de l'Etat.
Pourtant, six jours plus tard, sans doute après quelques insomnies et une forte migraine, le procureur Yves Bot se montre enfin raisonnable. Ses « réquisitions » interdisent au juge Desmure d'entamer des poursuites pénales contre Jacques Chirac. Pour justifier ce revirement, le haut magistrat se réfère à une institution présumée respectable : sa décision est en effet conforme à la position prise par le Conseil constitutionnel, le 22 janvier précédent, laquelle exonère le Président de toute poursuite durant son septennat.
Dans l'impossibilité de rechercher des responsabilités autres que celles d'Alain Juppé, ou de Rémy Chardon, ancien directeur du cabinet de Chirac à la Ville de Paris, au sein du même dossier7, le juge Desmure, frustré, trempe son stylo dans le fiel. Le 15 avril, il rédige une « ordonnance » dans laquelle il estime que des délits sont « susceptibles d'être imputés à M. Jacques Chirac à titre personnel8 » mais se déclarera « incompétent » pour passer à l'acte.
Avant même la transmission de cette « ordonnance » du juge Desmure, ce nouvel épisode de la chasse au Président avait été très mal vécu à l'Elysée où l'on craignait le pire, en songeant au procureur Bot. Après une volée d'épithètes malsonnantes destinées à ce haut magistrat, l'équipe élyséenne s'était mise au travail, pendant le week-end du 20 mars, afin de préparer une réaction de défense. Autour de Dominique de Villepin et de Jean-Claude Antonetti, chargé des questions de justice, deux ou trois réunions permirent la rédaction d'une note confidentielle9.
Invité, le 21 mars, au « Grand Jury RTL - Le Monde, Séguin en reçoit un exemplaire pour consommation immédiate. Lecteur critique et professant d'ordinaire assez de mépris à l'égard des « élucubrations » de Villepin, comme il s'en flatte, Séguin utilisera cependant plusieurs des formules concoctées à l'Elysée, afin de défendre Chirac sur l'antenne de RTL puis à Canal-Plus. Il en rajoutera même, affirmant qu'aucun délit ne peut être reproché au Président et que toute affirmation contraire n'est jamais qu'une « affaire de cornecul ».
Lors de l'entretien traditionnel du 14 Juillet, Chirac, lui, se montrera plus maladroit, trop sensible et mal préparé aux questions insidieuses.
« Il n'y a aucune immunité pénale pour le président de la République », répond-il d'un ton sec à Patrick Poivre d'Arvor qui l'interroge sur les affaires de la Ville de Paris.
Puis, comme le journaliste le relance avec une évidente logique : « Et pour les responsabilités d'avant ? », Chirac s'en tire fort mal.
Majestueuse, sa réplique passe assez mal l'écran : « Je trouve que votre question dérape (sic) vers une certaine insolence. »
Furieux eux aussi contre cette marque d'irrespect, Claude Chirac et Villepin se chargent alors de rappeler à divers journalistes que les affaires tortueuses de la Mnef, et les dérives financières de cette mutuelle étudiante, impliquent des proches du Premier ministre. Ils y ajoutent l'espoir que Jospin puisse un jour être atteint par les ennuis judiciaires de son ami Richard Moatti, un homme d'affaires jadis généreux à son égard.
L'équipe élyséenne laisse entendre que le tour de Jospin viendra et, à la fin octobre, l'avenir lui donnera raison avec l'affaire Strauss-Kahn. Argument auquel le Premier ministre avait répondu un an auparavant, le 8 octobre 1998 : « Je ne crois pas que les responsables politiques, compte tenu de la diversité des problèmes et des affaires, aient intérêt à s'attaquer sur ce terrain. »
A chacun sa part de tourments, et l'envie de tirer sur le camp d'en face. Le 3 octobre 1999, à l'Assemblée, lorsque Jospin se verra mis personnellement en cause, à propos de la Mnef, il montrera du doigt Chirac en lisant sur un feuillet cette phrase mûrement pesée :
« Si vous cherchez un système organisé (...) où gestion et avantages personnels ont été intimement liés pendant vingt ans, ne regardez pas de mon côté ! 10 »
La cohabitation, dite souvent « courtoise », ne l'est jamais qu'en façade.


1. Interview de Jean Tiberi, parue le 22 octobre 1999 dans Corse-matin hebdo.
2. Scène rapportée dans Le Canard daté du 28 avril 1999.
3. Le 19 mai 1998, sur la même station.
4. Insultes proférées en public, le 22 juin 1999, lors d'une remise de Légion d'honneur à l'Elysée.
5. Après la dissolution de l'Assemblée nationale, en 1997, Bernadette et Claude Chirac avaient tenté d'obtenir du Président le départ de Villepin.
6. Sur la pression de Xavière Tiberi qui le tient pour un « traître », Jérôme Peyrat sera limogé par Jean Tiberi, le 20 avril 2000. A la demande de Chirac, il sera aussitôt embauché par Michèle Alliot-Marie à un poste de confiance.
7. Sans compter trois anciens trésoriers du mouvement chiraquien, Robert Galley, Jacques Boyon, Jacques Oudin, parmi les diverses personnalités mises en examen. En novembre 1999, le juge Desmure enregistrera sans trop de surprise les dépositions de Juppé et des trésoriers successifs du RPR. Avec pour seul souci de se tirer d'un mauvais pas, ces quatre dirigeants chiraquiens nieront avoir eu connaissance d'emplois fictifs et, fort peu solidaires, ils se renverront la responsabilité de toute décision en la matière. L'un d'eux, Jacques Oudin, allant jusqu'à désigner comme responsables de ce délit le « secrétaire général » et le « président » du RPR. Soit, à cette époque, Alain Juppé et Jacques Chirac.
8. Le magistrat fait état « d'indices graves et concordants » qui permettaient de soupçonner une « prise illégale d'intérêts » et un « recel d'abus de biens sociaux » de la part de Jacques Chirac.
9. Confidentielle en principe, car L'Express et Le Monde bénéficieront de fuites relatives à son contenu.
10. Déclaration prononcée en réponse à une question du député RPR Patrick Ollier, mise au point à l'Elysée.
220. Pendant l'été 2000, la démarche élyséenne sera plus prudente, Chirac espérant que la gestion du dossier corse par Jospin « se retournera contre lui » (voir page 149).



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