Jean-Luc Marion
Le phénomène érotique
essai
Jean-Luc Marion a publié chez Grasset, en 1977, L’Idole
et la distance. Spécialiste de Descartes et de l’histoire de
la philosophie moderne, phénoménologue, Jean-Luc Marion enseigne
à l’Université Paris Sorbonne et au département de philosophie de
l’Université de Chicago.
Le silence de l’amour
a
philosophie ne dit aujourd’hui plus rien de l’amour, ou si peu.
Mieux vaut d’ailleurs ce silence, tant, quand elle se risque à en
parler, elle le maltraite ou le trahit. On douterait presque que
les philosophes l’éprouvent, si l’on ne devinait plutôt qu’ils craignent
d’en rien dire. Avec raison, car ils savent, mieux que quiconque,
que nous n’avons plus les mots pour le dire, ni les concepts pour
le penser, ni les forces pour le célébrer.
Les philosophes l’ont de fait laissé à l’abandon, destitué du concept
et finalement rejeté dans ses marges obscures et inquiètes de leur
raison suffisante — avec le refoulé, le non‑dit et l’inavouable.
Sans doute d’autres discours prétendent relever cette déshérence
et, à leur manière, y parviennent parfois. La poésie peut me dire
ce que j’expérimente sans savoir l’articuler et me libère ainsi
de mon aphasie érotique — elle ne me fera pourtant jamais comprendre
l’amour en son concept. Le roman parvient à rompre l’autisme de
mes crises amoureuses, parce qu’il les réinscrit dans une narrativité
sociable, plurielle, publique — mais il ne m’explique pas ce
qui m’arrive, réellement, à moi. La théologie, elle, sait ce dont
il s’agit; mais elle le sait trop bien pour toujours éviter de m’imposer
une interprétation si directe par la Passion, qu’elle annule mes
passions — sans prendre le temps de rendre justice à leur phénoménalité,
ni donner un sens à leur immanence. La psychanalyse peut résister
à ces hâtes et sait demeurer parmi mes vécus de conscience et surtout
d’inconscience — mais précisément pour mieux constater que
je souffre d’un défaut des mots pour les dire, voire qu’elle‑même
manque des concepts pour les penser. De ces efforts défaits, il
résulte que le tout‑venant, autrement dit tous ceux qui aiment
sans bien savoir ce que l’amour veut dire, ni ce qu’il leur veut,
ni surtout comment lui survivre — vous et moi le premier —
se croit condamné aux pires trompe‑la-faim : le sentimentalisme
en fait désespéré de la prose populaire, la pornographie frustrée de
l’industrie des idoles ou l’idéologie informe de l’épanouissement
individuel, cette asphyxie vantarde. Ainsi la philosophie se tait
et, dans ce silence, l’amour s’efface.
Une telle désertion de la question de l’amour par le concept devrait
scandaliser, d’autant plus que la philosophie tient son origine
de l’amour même et de lui seul, «ce grand dieu». Rien que son nom
l’atteste — «amour de la sagesse» (ce qui reste une
traduction juste de filosofi¢a, mal gré qu’on en ait parfois). Comment
doit‑on l’entendre? L’acception la plus reçue — il faut
rechercher la sagesse qu’on ne possède pas encore, précisément parce
qu’elle échappe — n’aboutit qu’à une banalité, un truisme.
Mais elle en masque de fait une autre, plus radicale : la philosophie
se définit comme l’«amour de la sagesse», parce qu’elle doit en
effet commencer par aimer avant de prétendre savoir. Pour parvenir
à comprendre, il faut d’abord le désirer; autrement dit, s’étonner
de ne pas comprendre (et cet étonnement aussi offre un commencement
à la sagesse); ou encore souffrir de ne pas comprendre, voire craindre
de ne pas comprendre (et cette crainte encore ouvre à la sagesse).
La philosophie ne comprend qu’à la mesure où elle aime — j’aime
comprendre, donc j’aime pour comprendre. Et non pas, comme on préférerait
le croire, je finis par comprendre assez pour me dispenser à jamais
d’aimer. Il ne va pas du tout de soi, aussi paradoxal que cela nous
paraisse aujourd’hui, que la philosophie ait d’abord et surtout
affaire avec la science, comme si le projet de savoir s’imposait
de lui‑même, sans autre médiation ni présupposé. Il se pourrait,
au contraire, que pour atteindre la vérité, il faille, dans tous
les cas, d’abord la désirer, donc l’aimer. Et l’expérience contemporaine
de l’idéologie, ce savoir qui sacrifie tout au pouvoir, nous a démontré
dans les faits que l’homme n’aime pas spontanément la vérité et
qu’il la sacrifie souvent au mensonge, pourvu que ce mensonge lui
assure la puissance. A mesure que la philosophie cesse de se comprendre
d’abord comme un amour et à partir de lui, à mesure qu’elle revendique
immédiatement un savoir et qu’elle le thésaurise, non seulement
elle contredit sa détermination originelle, mais elle fuit la vérité,
qu’elle échange contre la science des objets — ce plat de lentilles.
On sait que peu à peu, dans une évolution obstinée, puis accélérée
et irrépressible, la philosophie a fini par renoncer à son premier
nom, «amour de la sagesse», pour celui de métaphysique, aussi tard
venu (au milieu du Moyen Age) que d’emblée problématique (à l’âge
classique). Cette mutation radicale a non seulement consacré définitivement
le primat de l’étant comme l’objet universel du savoir, donc ouvert
la carrière au projet de la science et, indissolublement, à l’emprise
de la technique sur le monde, mais elle a surtout censuré l’origine
érotique de la «philo-sophie». Il se pourrait ainsi que l’oubli
de l’être masque un oubli plus radical et en résulte — l’oubli
de l’érotique de la sagesse. A l’achèvement de cette histoire, aujourd’hui
donc, après avoir ravalé l’étant au rang sans honneur d’objet et
oublié l’être en pleine retraite, la philosophie, désormais presque
silencieuse, a même perdu ce à quoi elle a sacrifié l’érotique :
son rang de science, éventuellement sa dignité de savoir. Quant
à l’amour, dont l’oubli a sans doute tout décidé, elle en a oublié
jusqu’au reniement; elle en a perdu même le désir; et — parfois
on le croirait presque — elle le hait. La philosophie n’aime
pas l’amour, qui lui rappelle son origine et sa dignité, son impuissance
et leur divorce. Elle le passe donc sous silence, quand elle ne
le hait pas franchement.
Nous poserons une hypothèse : cette haine reste encore une
haine amoureuse. Dans ce désastre amoureux de la philosophie, nous
voulons croire — et montrer — que l’on peut reconstruire
une interrogation sur l’amour. L’histoire du divorce de la philosophie
avec l’amour en elle ne mériterait‑elle pas au moins autant
d’attention et d’efforts que l’histoire de l’être et de son retrait?
Elle reste évidemment presque tout à écrire — ce que nous ne
saurions même esquisser ici. Dans l’urgence, on s’en tiendra donc
au premier inventaire des lieux : non seulement nous n’avons
plus de concept de l’amour, mais nous n’avons même plus de mot pour
le dire. «Amour»? Cela sonne comme le mot le plus prostitué — à
strictement parler le mot de la prostitution; d’ailleurs, nous en
reprenons spontanément le lexique : on le «fait» comme on fait
la guerre ou des affaires, et il ne s’agit plus que de déterminer
avec quels «partenaires», à quel prix, pour quel profit, à quel
rythme et combien de temps on le «fait». Quant à le dire, le penser
ou le célébrer — silence dans les rangs. Un silence saturé
d’une douleur, qui perce sous le bavardage politique, économique
et médical qui l’étouffe en voulant nous rassurer. Dans ce grand
cimetière érotique, l’air manque, dont les vibrations laisseraient
résonner une seule parole. Déclarer «je t’aime» sonne, dans le meilleur
des cas, comme une obscénité ou une dérision, au point que, dans
la bonne société, celle des instruits, plus personne n’ose sérieusement
proférer un tel non‑sens. Et qu’on n’espère aucun substitut
à cette banqueroute, pas le moindre assignat. Ainsi le mot de «charité»
lui‑même se retrouve, s’il est possible, encore plus à l’abandon :
on «fait» d’ailleurs aussi la charité — ou plutôt, pour lui
éviter de faire l’aumône et de se réduire à la mendicité, on lui
arrache même son nom magnifique et la recouvre de haillons supposés
plus acceptables, «fraternité», «solidarité», «action humanitaire»;
à moins qu’on ne s’amuse à la regarder jouer les élans surannés
de la «grâce», pour jouir avec nostalgie de l’«âme» qu’on n’a plus.
De l’amour (ou de la charité), nous n’avons rien à dire — et
nous n’attendrons pas le moindre secours de la philosophie telle
qu’elle va.
Pourtant, même le diagnostic de cette impuissance, il revient encore
à la philosophie de le porter. Car il n’y a qu’un simple et unique
motif, qui explique que nous ne puissions rien dire de l’amour ni
de la charité : nous n’en avons aucun concept. Sans un concept,
chaque fois que nous prononçons le mot «amour» ou dévidons des «mots
d’amour», nous ne savons littéralement plus ce que nous disons et,
de fait, nous ne disons rien. Sans un concept, nous pouvons bien
sûr éprouver violemment telle ou telle disposition érotique, mais
nous ne pouvons ni la décrire, ni la distinguer d’autres dispositions
érotiques, ni même des dispositions non érotiques, encore moins
les articuler en un acte juste et sensé. Sans un concept, nous pouvons
même nous faire d’un amour éprouvé une idée très claire, mais jamais
la moindre idée distincte — celle qui permettrait de reconnaître
quand il s’agit et quand il ne s’agit pas de lui, quels comportements
en relèvent et quels ne le concernent en rien, quelle logique les
lie nécessairement ou non, quelles possibilités s’ouvrent ou se
ferment à l’action, etc. A ce stade, multiplier les enquêtes historiques
ou les évocations littéraires (ce qu’il faudra certes entreprendre
plus tard, mais dont on s’abstiendra décidément ici) ne nous servirait
de rien, puisque nous ne saurions même pas encore ce que nous y
cherchons. Rien ne nous dispense donc de tenter de fixer, ne fût‑ce
qu’en esquisse, à grands traits et comme en bâti, un concept d’amour.
Où prendre le point de départ? Car le commencement décide toujours
de tout et, plus qu’ailleurs, le désastre érotique le rend ici dangereux.
Mais ce désastre, s’il n’offre plus aucun chemin, en garde encore
la trace. En principe, il suffirait pour la deviner, d’identifier
les décisions qui ont interdit à la philosophie de penser l’amour
en elle, puis de les inverser. Et ces décisions se repèrent assez
vite : le concept d’amour a succombé parce que la philosophie
en a simultanément récusé l’unité, la rationalité et la primauté
(et d’abord sur l’être).
D’abord, on affaiblit et compromet tout concept de l’amour, sitôt
que l’on s’autorise d’en distinguer à l’envi des acceptions divergentes,
voire irréconciliables; par exemple, en opposant d’emblée, comme
une évidence indiscutable, l’amour et la charité (e‘¢rwV et a,ga¢ph),
le désir supposé possessif et la bienveillance supposée gratuite,
l’amour rationnel (de la loi morale) et la passion irrationnelle.
Un concept sérieux de l’amour se signale en principe par son unité,
ou plutôt par sa puissance à maintenir ensemble des significations
que la pensée non érotique découpe, étire et déchire à la mesure
de ses préjugés. Tout l’effort consiste à maintenir indivise aussi
longtemps que possible l’unique tunique de l’amour. La recherche
se déploiera donc, autant que nous le pourrons, sans qu’à aucun
moment les analyses fassent choisir un pôle plutôt qu’un autre (la
différence sexuelle plutôt que l’affection filiale, l’humain plutôt
que Dieu, e‘¢rwV plutôt que a,ga¢ph). Univoque l’amour ne se dit
qu’en un sens unique.
Ensuite, un concept de l’amour doit pouvoir rendre une rationalité
à tout ce que la pensée non érotique disqualifie comme irrationnel
et ravale à la folie : certes le désir et le serment, l’abandon
et la promesse, la jouissance et sa suspension, la jalousie et le
mensonge, l’enfant et la mort, tous ces événements échappent à une
certaine définition de la rationalité — celle qui convient
aux choses du monde, objets de l’ordre et de la mesure, de leur
calcul et de leur production. Mais cette échappée belle n’implique
sûrement pas qu’ils s’exilent hors de toute rationalité; elle suggère
plutôt qu’ils relèvent d’une autre figure de la raison, d’une plus
«grande raison» — celle qui ne se restreint pas au monde des choses
ni à la production des objets, mais qui régit notre cœur, notre
individualité, notre vie et notre mort, bref ce qui nous définit
au fond dans ce qui nous concerne en dernière instance. Le concept
d’amour se distingue justement par son aptitude à penser ce que
la philosophie tient pour une folie — à donner non pas toujours
tort, mais souvent raison aux événements amoureux en tant que tels
d’après une rationalité qui procède de l’amour lui‑même. L’amour
relève d’une rationalité érotique.
Enfin un concept de l’amour doit atteindre l’expérience des phénomènes
érotiques à partir d’eux‑mêmes, sans les inscrire d’emblée
et de force dans un horizon qui leur reste étranger. Or la philosophie,
en particulier dans sa figure métaphysique, considère la question
d’être ou de n’être pas, ou bien la question qui demande ce qu’est
l’étant, à savoir ce qu’est l’ou,si¢a (l’essentialité), comme la
première et la dernière; dans cet horizon, la question de savoir
si l’on m’aime ou si j’aime ne reçoit évidemment qu’une attention
dérivée, au mieux; et l’on y présuppose que pour aimer ou se faire
aimer, il faut d’abord être. Mais la moindre expérience du phénomène
érotique atteste le contraire — je peux parfaitement aimer
ce qui n’est pas ou n’est plus, comme je peux aussi me faire aimer
par ce qui n’est plus, pas encore ou dont l’être reste indécidé;
et réciproquement, qu’un étant soit certainement ne le qualifie
pas plus pour que je l’aime ou qu’il m’aime, que l’incertitude de
son être ne me le rend érotiquement indifférent. La recherche doit
donc décrire le phénomène érotique dans son horizon propre — celui
d’un amour sans l’être.
(…)
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