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Clara Malraux
... Et pourtant j'étais libre
Clara Malraux (1897 - 1982). Née Clara Goldschmidt
dans la bourgeoisie juive d'Auteuil, elle devient traductrice et
journaliste. Elle a été l'épouse d'André
Malraux de 1923 à 1947.
La rencontre
on précédent
livre s'achevait sur un petit chant de triomphe " anthume ",
si je peux dire. A la vérité, avant de parvenir là,
il m'a fallu parcourir un long chemin " montant, sablonneux,
malaisé ". Pas facile, dans certaines circonstances,
d'être à la hauteur de soi-même. J'avoue donc
sans honte qu'après ma rencontre avec André à
Toulouse, je n'offrais pas l'image d'une héroïne : les
grands mots n'entraient pas alors dans mon monologue intérieur.
Tout bêtement, je sanglotais dans la rue Alsace-Lorraine,
de façon que je croyais discrète, mais qui devait
être visible, puisqu'un couple inconnu s'est approché
de moi avec quelques bonnes paroles. Qu'ai-je pu bafouiller tout
en essuyant mon visage sur lequel se dissolvait une crème
bon marché ? Toujours est-il que l'homme a dit à sa
compagne : " C'est une histoire de ménage. " Sur
ce, ils se sont éloignés me laissant - non sans raison
- avec mon chagrin démodé. Sans doute s'attendaient-ils
à quelque histoire mieux branchée sur l'actualité
: mort guerrière apprise depuis peu, prisonnier évadé
puis repris, ou même réfugié acculé au
suicide. S'ils avaient eu plus de patience, j'aurais pu, de tout
cela, leur donner une pincée. Après tout je venais
de voir mourir un certain homme, auprès d'un guéridon
de café, sur une place toulousaine. Mais une fois encore,
je n'ai pas eu le sens de l'à-propos.
Oui, j'aurais dû apprendre à ces êtres bienveillants
que, s'ils désiraient aider une femme atteinte par les événements
de l'époque, ils étaient tombés sinon dans
le mille - il y avait pire que mon cas, je le sais - du moins plus
près du but que mes mots ne pouvaient le faire croire. Là-dessus
je me suis remise à marcher, quelque peu relestée
de courage parce que des êtres humains m'avaient prêté
une éphémère attention, un pas après
l'autre jusqu'à la fin de la guerre, peut-être jusqu'à
la fin de la vie. " Il va falloir continuer à vivre
dignement si possible, me suis-je dit alors un peu pompeusement,
tu n'as pas le choix, la seule porte qui s'ouvre devant toi est
celle du courage. Tu repars à zéro, sans patrie, sans
argent, sans compagnon, mais il faut que ton enfant vive, que malgré
la dureté de ces temps elle devienne celle qu'elle mérite
d'être. Des hommes, des femmes vont t'aider à retrouver
le goût de la vie et une image de toi que tu puisses accepter.
Tu repars à zéro, c'est entendu, réduction
de la condition juive, rejetée par celui-là même
en qui tu as eu confiance. Allons, une bouffée d'orgueil
: la tâche est difficile donc digne de toi. "
Ce discours, je l'imagine peut-être aujourd'hui, enclose dans
mon petit deux-pièces-et-demie, avec du soleil dans le square,
une enfant dans le cur, des amis dans la vie. A Toulouse,
en 1941, l'éclairage mettait d'autres points en relief :
le danger, la solitude, la maladie de mon enfant - ce pourquoi je
me suis remise à pleurer avec le plus grand naturel.
Le petit moulin à broyer du noir pour l'avenir n'a pas fonctionné
bien longtemps ; le présent opaque s'est imposé dès
l'entrée dans ma chambre : un papier (rose ? bleu ?) posé
sur ma table : " Madame Malraux est priée de passer
à telle date (le lendemain) à telle heure au commissariat
de police. "
Ça y est, ils savent qui je suis, ils connaissent mes menues
activités, c'est la fin avant d'être le commen-cement.
Si je savais quoi faire je le ferais. Je suis à court d'idées,
à court d'imagination. J'ai déjà mon plein
d'émotion. Alors je me laisse remonter le moral par mes hôtes.
Jean et Gilberte Weiller ne pensent pas que ce soit grave. Si ce
l'était on ne me convoquerait pas, on viendrait me cueillir
sur place. Je leur parle à peine d'André : on ne peut
pas penser à tout à la fois.
Un peu plus tard je me rendrai compte que l'avantage des périodes
troubles, c'est de présenter une si grande variété
d'embêtements qu'ils se dévalorisent les uns les autres.
Le bonhomme derrière sa table n'est pas pire qu'un autre
: il a des bajoues, des cheveux mal plantés, des bras courts
au bout desquels les doigts un peu sales jouent avec une lettre.
J'ai le temps de penser qu'elle provient de l'un des types de "
Neu Begin ", de Kurt, de Gunther, de Ernst, avant qu'il me
demande si je connais un certain Claude Malraux.
- Bien sûr, c'est le demi-frère de mon mari.
Là-dessus viennent d'autres questions qui rendent plus inquiétante
encore ma rencontre avec un officiel, que j'ai tout lieu de supposer
hostile.
- Comment se trouve-t-il en Algérie ?
- Mais il est spahi, monsieur, et son régiment est en garnison
là-bas.
Ma réponse ne semble pas le satisfaire. La question est-elle
un travail d'approche vers je ne sais trop quoi ? Je me tais. Pourtant
j'aurais tant de choses à dire à ce monsieur au sujet
de Claude. D'abord, que je l'aime beaucoup, bien qu'il soit, comme
tous les Malraux, mythomane et excessif, et aussi capable du meilleur
et sûrement de l'inattendu. Soudain me revient en mémoire
un détail infime, mais l'époque est telle qu'on ne
peut savoir... Bref, mon beau-frère m'a, au cours d'une permission,
fait cadeau de l'admirable cape blanche qui doublait sa cape rouge
de spahi, comme la pulpe blanche double l'orange. Tandis qu'on perquisitionnait
chez moi à Paris, aurait-on découvert ce vêtement
militaire qui n'avait aucune raison de s'y trouver ? Tout peut être
chef d'accusation dans les temps saugrenus que nous connaissons.
Il ne fut question ni de cape, ni de désertion mais des motifs
qui poussaient Claude à me demander du travail en des termes
pouvant, paraît-il, se prêter à diverses interprétations.
Et l'interrogatoire de continuer : " Il écrit que...
Cela veut dire que... - Mais non, monsieur, ces mots doivent être
pris au sens littéral... "
Je m'aventurais car j'ignorais tout de la lettre que l'homme en
face de moi semblait connaître par cur. Sans le savoir,
j'ai dû me servir des mots de passe puisqu'au bout de deux
heures, je fus autorisée à m'en aller, la lettre serrée
par des doigts un peu tremblants.
A aucun moment au cours de cet interrogatoire on me demanda où
se trouvait mon époux : son destin, semblait-il, n'intéressait
pas les nouveaux pouvoirs. Quant à moi, je savais désormais
que ma correspon-dance était surveillée. Voici, copie
conforme, des extraits de la lettre de mon jeune beau-frère.
Le 17-12-40
Clara,
Je n'ose trop écrire, ne l'ayant jamais fait, tant pis je
suis un salaud, tout est consommé n'en parlons plus et excuse-moi.
Selon la méthode bien connue des Malraux, au moment où
tout le monde est ennuyé je me fais démobiliser et
arrive tout frais à Alger.
Tu m'avais dit connaître des gens ici, pourrais-tu me donner
leur adresse ? Peut-être pourraient-ils me trouver un travail.
La seule chose ici vraiment agréable c'est que l'on n'a pas
besoin de pardessus : il fait merveilleusement bon et beau.
Que deviens-tu ? Et Flo ?
Il a fallu que l'on me propose une place comme agent de police avec
bâton blanc, pèlerine, nourri, logé et les yeux
dans les yeux, j'ai failli crier.
Tu serais gentille de me répondre assez vite, plus on connaît
de gens plus on a de chances et pour tout avouer j'en ai besoin,
pas un mot.
Sur ce, embrasse Flo pour moi.
Je t'embrasse.
Ton Claude.
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