Premiers chapitres
Géraldine Maillet
Le monde à ses pieds


Née en 1972 en Haute-Garonne, Géraldine Maillet est l'auteur de plusieurs romans, tous publiés chez Flammarion, dont Presque top model (2007) et French Manucure (2008), qui furent des succès de librairie. Elle a également réalisé deux court-métrages.

CH1
7 octobre 2003

160 rue Fourmanova
Almaty
Kazakhstan

uslana aura le plus beau sourire d'Almaty, madame Korshunov.
- Si vous le dites, docteur…
Galina Korshunov soupire et serre fort son porte-monnaie. Des milliers d'heures de ménage, deux années de dur labeur. Le dentiste s'apprête à empocher toutes ses économies.
Iouri Kaznakov pose ses instruments et s'éponge le front.
- Dis-moi, elles sont drôlement jolies tes baskets, Ruslana. Les lacets multicolores, c'est original…
" Un arc-en-ciel aux pieds, mon ange. Quand tu n'auras pas le moral, tu regarderas tes chaussures. " Son père les avait achetées lors d'un voyage à Paris. " Tu sais, ma chérie, je n'ai jamais vu autant de merveilles. Il y a plus de lumières que d'habitants… Un jour, je te promets, on ira ensemble… " Le père de Ruslana n'était jamais sorti de Russie. Il disparaissait une fois par an pendant une semaine avec la complicité de Galina, prenait le train de nuit pour Moscou, restait des journées entières à l'aéroport international de Cheremetievo, guettait les vols en provenance de Paris, de New York, de Los Angeles, suppliait d'acheter un porte-clé de l'Arc de Triomphe ou un tee-shirt " I LOVE USA " en échange de quelques roubles et de quelques supplications… Ça marchait rarement. Mais il ne renonçait jamais. Il oubliait sa honte devant le visage de Ruslana illuminée de joie.
Iouri Kaznakov retire son masque. Sourire satisfait.
- C'est fini pour aujourd'hui, Ruslana. Le résultat sera spectaculaire. J'avoue que dans l'immédiat, c'est difficile à imaginer, mais tu peux me faire confiance.
Ruslana est allongée dans le fauteuil. Ses cheveux dépassent de la blouse et recouvrent ses genoux. Elle ne lâche pas la main de sa mère.
- Et ces bagues, docteur, elles sont vraiment…
- Indispensables, madame Korshunov. Pendant au moins un an. Si vous aviez attendu six mois de plus, il fallait tout casser. En bas les incisives poussent en antéversion… de biais, vous comprenez. En haut les canines sont inclinées, les molaires se chevauchent… Ruslana est très belle, à terme, ses mâchoires se seraient déformées… Croyez-moi, j'ai fait du bon travail.
- On vous croit, docteur… C'est une aubaine pour les gens d'ici de vous avoir. C'est vrai ce qu'on dit… que vous auriez soigné Gorbatchev ?
Galina regrette aussitôt sa question, elle n'aurait jamais dû évoquer ces commérages.
Iouri Kaznakov retire ses gants stériles.
- Après la chute du mur de Berlin, j'ai terminé mes études à l'université Descartes de Paris. Quand je suis rentré à Moscou, mon diplôme français a fait sensation, je suis devenu le dentiste à la mode, le praticien attitré des membres les plus éminents du parti. Alors sans trahir le secret médical, oui, j'ai soigné les caries de Gorbatchev et même celles de Eltsine. Les caries étaient leur seul point commun, l'un était triste, sobre, l'autre très drôle, très ivre et fanatique de tennis féminin. Il me racontait toujours la rencontre historique entre mesdemoiselles Zvereva et Savchenko, à Roland-Garros en 1994. 3 heures 22 après avoir sauvé respectivement treize et huit balles de match. Moi qui déteste le tennis ! Tout cela doit rester entre nous, bien sûr…
Kaznakov avait quitté Moscou avant de compter Poutine parmi ses patients. Il trouvait que tout allait trop vite et pas forcément dans la bonne direction. Les ghettos de nouveaux riches rendaient la misère encore plus criante. Les mendiants cognaient aux pare-brise des Ferrari conduites par les plus belles putes du monde, les sans-abri végétaient au pied des immeubles flambant neufs. La vodka soulageait les consciences. Elle sublimait les fêtes, la frime, la baise et noyait le désespoir de ceux qui crevaient dans l'indifférence générale.
Kaznakov a surtout quitté Moscou par amour. En pleine nuit, il avait dû arracher en urgence une dent de sagesse à la fille de l'ambassadeur du Kazakhstan. Il avait eu un coup de foudre. Une fois le mariage célébré à Almaty, il n'était plus question de repartir. Kaznakov trouvait la ville moins violente, moins cruelle, moins cynique.
Il s'y sentait bien.
- Tu peux te lever, Ruslana. La séance est terminée. Tu veux voir dans le miroir ?
- J'aime autant attendre l'année prochaine.
Rire tonitruant de Kaznakov.
- Cette petite ira loin…
- Ruslana, tu dois remercier le docteur !
Galina s'approche du bureau en acajou rutilant. Dans un cadre doré, Iouri, radieux, tient par le bras une rousse sculpturale en fourrure. Au premier plan, une adolescente boulotte, une fillette qui a perdu les dents de lait du milieu et des jumeaux fiers d'avoir la même chapka que leur père : les Kaznakov au grand complet.
Elle se demande à quand remonte sa dernière photo de famille ? Pour les quatorze ans de Ruslana ? Ils avaient pris le tram aérien vers Kök Töbe. Rouben, le frère de Ruslana, était de mauvaise humeur, il s'ennuyait, il voulait tenter sa chance à Moscou, pourquoi pas à New York, gagner des dollars, faire de la musique de Black avec des Blacks. Il n'y a pas de Noirs à Almaty à part sur MTV qu'on capte illégalement grâce à l'unique parabole de la ville, celle du vendeur iranien de chawarma. Rouben voulait gâcher la fête mais Ruslana prenait la défense de sa mère.
Depuis la mort de leur père, elle a mûri trop vite. Elle travaille très bien à l'école, parle l'allemand et l'anglais couramment… Galina se souvient. C'était une journée de juillet typiquement kazakhe. Du soleil sans chaleur, de la brise sans fraîcheur, des fleurs sans odeur, des cris d'enfants sans joie. Plutôt la journée de juillet d'une veuve éplorée. D'une femme seule. Perdue dans un parc d'attractions au milieu d'un toboggan vert fluo et d'une piscine pour des gens qui ne verront jamais la mer. Ce jour-là, les montagnes de Tian Shan semblaient peintes par un mauvais peintre naïf, les gens souriaient à contrecœur, ses shashlik au mouton étaient trop cuits, Rouben pestait, Ruslana éblouissait de ses quatorze printemps. Là, elle avait sorti son vieil appareil Zenit, avait demandé à un serveur d'appuyer sur le bouton, de la doubler au cas où il y aurait des yeux fermés. Sur les deux clichés, Ruslana était merveilleuse.
Galina froisse les paquets de tenges .
- Je vous dois combien ?
- Ruslana va me faire une telle publicité qu'il n'est pas question que je vous prenne de l'argent.
- On ne peut pas accepter, docteur Kaznakov. J'ai la somme…
- S'il vous plaît, madame, n'insistez pas.
2
La nuit est tombée. Almaty bascule lentement dans le silence.
La rue Zhetyzu, déserte. L'avenue Tchoubary et ses devantures aux néons grillés.
Au milieu d'une bourrasque, les deux femmes s'immobilisent. Ruslana prend sa mère dans ses bras. Elle chuchote. Des paroles inaudibles à cause de ce maudit vent de Mongolie. Parfois l'odeur de tabac d'un passant gelé, des relents de baurzaki qui s'échappent de la fenêtre entrouverte d'un rez-de-chaussée, les nuées de mazout au-dessus des toitures déglinguées, des émanations de crasse, d'excréments, de cadavres de chiens, l'air dans la gorge comme de la neige carbonique.
Galina serre sa fille de toutes ses entrailles.



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