Amin Maalouf
Le dérèglement du monde
Amin Maalouf a publié, en autres, Léon l'Africain,
Samarcande, Le Rocher de Tanios (Prix Goncourt 1993), Le périple
de Baldassare, Origines
Ce nouvel ouvrage s'inscrit dans la
lignée de son essai, Les identités meurtrières
qui, lors de sa publication, connut un immense retentissement auprès
de la critique et du public.
ous sommes entrés
dans le nouveau siècle sans boussole.
Dès les tout premiers mois, des événements
inquiétants se produisent, qui donnent à penser que
le monde connaît un dérèglement majeur, et dans
plusieurs domaines à la fois - dérèglement
intellectuel, dérèglement financier, dérèglement
climatique, dérèglement géopolitique, dérèglement
éthique.
Il est vrai que l'on assiste aussi, de temps à autre, à
des bouleversements salutaires inespérés ; on se met
alors à croire que les hommes, se voyant dans l'impasse,
trouveront forcément, comme par miracle, les moyens d'en
sortir. Mais bientôt surviennent d'autres turbulences, révélatrices
de tout autres impulsions humaines, plus obscures, plus familières,
et l'on recommence à se demander si notre espèce n'a
pas atteint, en quelque sorte, son seuil d'incompétence morale,
si elle va encore de l'avant, si elle ne vient pas d'entamer un
mouvement de régression qui menace de remettre en cause ce
que tant de générations successives s'étaient
employées à bâtir.
Il ne s'agit pas ici des angoisses irrationnelles qui ont accompagné
le passage d'un millénaire à l'autre, ni des imprécations
récurrentes que lancent depuis toujours ceux qui redoutent
le changement ou s'effarouchent de sa cadence. Mon inquiétude
est d'un autre ordre ; c'est celle d'un adepte des Lumières,
qui les voit vaciller, faiblir et, en certains pays, sur le point
de s'éteindre ; c'est celle d'un passionné de la liberté,
qui la croyait en passe de s'étendre sur l'ensemble de la
planète et qui voit à présent se dessiner un
monde où elle n'aurait plus sa place ; c'est celle d'un partisan
de la diversité harmonieuse, qui se voit contraint d'assister,
impuissant, à la montée du fanatisme, de la violence,
de l'exclusion et du désespoir ; et c'est d'abord, tout simplement,
celle d'un amoureux de la vie, qui ne veut pas se résigner
à l'anéantissement qui guette.
Pour qu'il n'y ait aucun malentendu, j'insiste : je ne suis pas
de ceux qui boudent le temps présent. Fasciné par
ce que notre époque nous apporte, je suis à l'affût
des dernières inventions, que j'introduis sans délai
dans ma vie quotidienne ; j'ai conscience d'appartenir, ne serait-ce
qu'en raison des avancées de la médecine et de l'informatique,
à une génération fort privilégiée
par rapport à toutes celles qui l'ont précédée.
Mais je ne puis savourer les fruits de la modernité en toute
quiétude si je ne suis pas sûr que les générations
à venir pourront les savourer tout autant.
Mes craintes seraient-elles excessives ? Je ne le crois pas, hélas.
Elles me paraissent, au contraire, amplement justifiées,
ce que je m'emploierai à montrer dans les pages qui suivent
; non pour accumuler des pièces dans un dossier, ni pour
défendre par amour-propre une thèse qui serait mienne,
mais simplement pour que mon cri d'alarme soit entendu ; ma première
ambition étant de trouver les mots justes pour persuader
mes contemporains, mes " compagnons de voyage ", que le
navire sur lequel nous sommes embarqués est désormais
à la dérive, sans cap, sans destination, sans visibilité,
sans boussole, sur une mer houleuse, et qu'il faudrait un sursaut,
d'urgence, pour éviter le naufrage. Il ne nous suffira pas
de poursuivre sur notre lancée, vaille que vaille, en naviguant
à vue, en contournant quelques obstacles, et en laissant
faire le temps. Le temps n'est pas notre allié, c'est notre
juge, et nous sommes déjà en sursis.
Si l'imagerie marine vient spontanément à l'esprit,
peut-être devrais-je d'abord expliciter mes craintes par ce
constat simple et sec : à l'étape actuelle de son
évolution, l'humanité est confrontée à
de nouveaux périls, sans équivalents dans l'Histoire,
et qui exigent des solutions globales inédites ; si celles-ci
n'étaient pas trouvées dans un proche avenir, rien
de ce qui fait la grandeur et la beauté de notre civilisation
ne pourra être préservé ; or, jusqu'à
ce jour, peu d'indices permettent d'espérer que les hommes
sauront surmonter leurs divergences, élaborer des solutions
imaginatives, puis s'unir et se mobiliser pour les mettre en uvre
; bien des signes donnent même à penser que le dérèglement
du monde est déjà à un stade avancé,
et qu'il sera difficile d'empêcher une régression.
Dans les pages qui suivent, les différentes perturbations
ne seront pas traitées comme autant de dossiers séparés,
ni de manière systématique. Ma démarche sera
plutôt celle d'un veilleur de nuit dans un jardin au lendemain
d'une tempête, et alors qu'une autre, plus violente, s'annonce.
Muni d'une lampe, l'homme chemine d'un pas prudent, oriente son
faisceau vers un massif, puis vers l'autre, explore une allée,
revient sur ses pas, se penche au-dessus d'un vieil arbre arraché
; ensuite il se dirige vers un promontoire, éteint sa lumière
et cherche à embrasser du regard le panorama tout entier.
Il n'est ni botaniste, ni agronome, ni paysagiste, et rien dans
ce jardin ne lui appartient en propre. Mais c'est là qu'il
habite avec les personnes qui lui sont chères, et tout ce
qui pourrait affecter cette terre le concerne de près.
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