Luc Ferry
Qu’est-ce qu’une vie réussie ?
Essai
Luc Ferry est l’auteur de plusieurs best-sellers :
L’homme-Dieu, Le Nouvel ordre écologique, La sagesse
des Modernes (avec André Comte-Sponville).
Cet essai – qui fait suite à L’Homme-Dieu et à La Sagesse
des Modernes - tente de répondre à la question qui lui sert
de titre. En effet, depuis la naissance de la philosophie, la question
de la « vie bonne » est au centre des interrogations humaines,
mais Luc Ferry observe que la façon d’y répondre dépend de la vision
du monde où elle s’inscrit.
Au-delà de la morale, après la religion :
le nouvel âge de la question
ans
L’Ange et le cachalot, Simon Leys fait part à son lecteur
d’une déception face aux ouvrages de philosophie contemporaine.
Eminent spécialiste de la calligraphie chinoise, il se réjouissait
depuis longtemps à l’annonce d’un livre consacré à son sujet favori.
Il l’acheta donc dès sa parution. Mais après plusieurs tentatives,
il dut renoncer à en pénétrer le sens tant la pesanteur de l’appareillage
conceptuel lui parut décourageante. Leys raconte alors comment son
échec lui rappela une anecdote jadis rapportée par Elie Wiesel :
un rabbin devait se rendre à un mariage dans un village voisin.
Il hèle un cocher pour l’y conduire et ce dernier le prend en charge
sans hésitation. Mais, dès la première côte, il prie poliment le
rabbin de descendre pour l’aider à pousser le fiacre : son
cheval, vieux et fatigué, n’a plus la force de tirer l’attelage
à lui tout seul. Le rabbin, serviable, pousse donc la diligence
tant et si bien qu’il parvient à destination, mais fort en retard.
Déçu mais toujours sage, il tente de conférer un sens à cette fâcheuse
péripétie. Aussi interroge‑t‑il l’homme de peine :
«Je comprends pourquoi je suis monté dans votre voiture : j’étais
pressé de me rendre à cette cérémonie que j’ai maintenant ratée;
je comprends à la rigueur pourquoi vous-même m’avez fait monter :
après tout, c’est votre métier, et il faut bien que vous gagniez
votre vie. La seule chose que je ne parviens pas à saisir, c’est
la raison pour laquelle vous teniez absolument à ce qu’on emmène
le cheval!»
Les ouvrages de philosophie en lieu et place du vieil animal? La
leçon est rude. Je ne suis pas sûr qu’elle soit toujours injuste.
Elle nous invite du moins à préciser sur quel mode il sera ici question
de philosophie. Trop souvent cette dernière se réduit aujourd’hui
à un «discours sur», à un commentaire sans lien avec les aspirations
premières que dévoilait son étymologie : «amour de la sagesse».
A l’origine, chez les Grecs, la philosophie était pourtant perçue
comme une activité intellectuelle inséparable d’une attitude de
vie. Sa question ultime était celle de la «vie bonne». «Comment
vivre?», telle était son interrogation la plus pressante et même
les détours les plus sophistiqués par les spéculations de la physique,
des mathématiques ou de la logique n’avaient, au final, d’autre
but que de lui procurer une réponse qui fût aussi «praticable»,
au sens fort du terme : susceptible de donner lieu à des directives
réelles dans la conduite de sa vie.
C’est en renouant avec cette tradition qu’André Comte-Sponville
a pu proposer cette définition de la philosophie : «penser
sa vie et vivre sa pensée». La formule est heureuse : elle
dit assez la nécessaire intégration de la réflexion et de la vie.
Je la reprendrai volontiers à mon compte, à condition toutefois
d’y ajouter un complément à mes yeux décisif : cette vie que
nous sommes appelés à penser, et cette pensée qu’il nous revient
de vivre dès lors que nous adoptons une attitude philosophique,
ne sont ni la vie ni la pensée de tous les jours, mais la vie et
la pensée en tant qu’elles se savent mortelles. Comme les
Grecs en avaient la conscience aiguë, c’est parce que nous allons
mourir et que nous le savons, parce que nous allons perdre ceux
qui nous sont proches, parce que la banalité menace sans cesse l’existence
quotidienne, que la question de la «vie bonne», de ce qui vaut vraiment
en cette existence-ci et non dans une autre, mérite d’être posée
– et toutes les grandes philosophies s’y sont confrontées. En quoi,
aussi choquant que cela puisse paraître aujourd’hui, elles ont peut-être
toujours eu partie liée avec la problématique du salut.
On objectera qu’assigner ainsi à la philosophie une dimension salvatrice,
c’est prendre le risque d’une grave confusion avec la théologie.
Au demeurant, en l’associant trop étroitement au thème de la finitude
et aux inconvénients qui en découlent (l’ennui, la banalité, l’ignorance,
le mal, la maladie, la souffrance, la mort…) ne risque‑t‑on
pas d’en faire l’adjuvant d’une thérapeutique, elle aussi hors de
propos? Et comment, dans cette perspective, faire justice aux philosophies
du langage, des sciences, de la morale, du droit, de la politique,
etc. dont l’essor nouveau a tant marqué notre xxe siècle? La sentence
selon laquelle «philosopher c’est apprendre à mourir» n’est-elle
pas trop datée pour s’appliquer encore à une pensée contemporaine
dont rien ne doit faire oublier qu’elle s’est, comme nulle autre
avant elle, attachée justement à «déconstruire» les illusions de
la métaphysique et de la religion?
Sans doute. Mais ce serait mal comprendre ce que j’entends ici
par «salut», lequel ne suppose en rien l’existence d’un au-delà
de la vie réelle où séjourneraient les dieux susceptibles d’offrir
une instance salvatrice. Ou, pour le dire sans vain détour, la différence
entre religion et philosophie pourrait, sur ce chapitre, s’établir
de la façon suivante : la première nous fait promesse d’être
sauvés, la seconde nous invite à nous sauver nous-mêmes.
Humilité et orgueil, foi et raison, hétéronomie et autonomie, ces
couples de contraires sont trop courts pour cerner dans son ampleur
le gouffre qui sépare les deux attitudes, mais aussi les liens qui
les unissent. Il est clair que la religion ne se réduit pas à l’hétéronomie,
ni l’individualisme moderne à l’autonomie1 : la foi peut être
aussi un acte libre, une réponse voulue et assumée à un appel qui,
pour émaner du Très-Haut, n’en laisse pas moins à l’être humain
toute sa responsabilité. Quant à la liberté des Modernes,
tout indique qu’elle n’exclut pas les déterminations venues de l’extérieur,
à commencer par celles de l’inconscient social-historique :
l’existence même de la psychanalyse et de la sociologie, pour ne
rien dire de la biologie, ne cesse d’en témoigner. Il n’empêche,
plus le monde est désenchanté, moins il est habité par les dieux,
et plus l’impératif apparaît légitime de se sauver par soi-même
plutôt qu’attendre le Sauveur. En quoi, du reste, les philosophies
les plus matérialistes elles-mêmes, de Spinoza à Nietzsche, n’ont
pu faire l’économie d’un certain rapport à la «béatitude», à l’«éternel
retour», bref, à ce qui transcende en quelque façon la sphère
de la vie quotidienne. De là le caractère à mes yeux crucial de
la question du statut de cette transcendance dans un univers qui
semble en récuser désormais jusqu’au principe. Comment répondre,
en effet, à l’interrogation sur la vie bonne si rien ne vaut absolument
d’être vécu? Mais d’un autre côté : comment admettre un absolu
sans retomber dans une problématique religieuse? C’est toute la
question.
Pour mieux la définir, imaginons un instant que Méphisto vienne
nous voir et, comme au vieux Faust, nous propose tout, absolument
tout, ce à quoi il est possible de prétendre dans l’ordre de la
réussite terrestre. Supposons aussi qu’il le fasse, comme tout démon
digne de ce nom doit le faire, en échange de notre «âme» ou de quoi
que ce soit qu’à tort ou à raison nous puissions encore tenir pour
telle – convictions morales ou spirituelles, engagements politiques,
attachements affectifs ou autres : est-il désormais assuré
qu’il puisse l’emporter sans rencontrer la moindre réserve ni la
plus petite réticence? C’est possible et l’hypothèse mérite d’être
prise au sérieux. Pas tout à fait certain, cependant : j’en
connais, je crois, qui diraient non, peut-être même sans hésiter.
Pourquoi? Je veux dire : au nom de quoi? Si simple et peut-être
triviale soit-elle, cette question dont on pourra à loisir trouver
d’autres formulations équivalentes, me semble en vérité d’une réelle
profondeur. Elle nous pousse à nous interroger sur le statut de
ce qui nous apparaît comme «non négociable» et, en ce sens, absolu,
à l’ère du purement terrestre, à l’âge où la volonté de puissance
paraît régner en maître et le relatif être le seul horizon de nos
univers. Peut-on faire l’économie d’une telle réflexion dans une
méditation sur la vie bonne? Je ne le crois pas. Je ne suis pas
même certain que Nietzsche l’ait cru. Il semble plutôt qu’il ait
tenu beaucoup de choses pour «non négociables» et nullement relatives
ou indifférentes. Mais admettons un instant l’hypothèse inverse :
que la question de la vie bonne soit envisagée sans aucun rapport
à l’un des visages, quels qu’ils soient, de l’absolu. Comment éviter
dès lors de céder au culte des moyens, du calculable, de la performance
pure, du négociable justement, bref, au règne de ce que l’on nommait
naguère encore la «marchandise» : empire du divertissement
et de la consommation? Est-ce cela, vraiment, que nous voulons aujourd’hui
sacraliser au nom de la désacralisation de toutes choses?
Poser la question de la vie bonne, de la vie «réussie», c’est s’inscrire
dans cette perspective. Aussi les grandes philosophies n’ont-elles
pu faire l’économie d’une relation à l’absolu, fût-ce en un sens
agnostique, voire antireligieux. C’est bien de l’absolu qu’il s’agissait
pour elles, non de demi-mesures, de compromis ou de faux-fuyants.
Un proverbe arabe le dit joliment : un homme qui n’a jamais
pris un jour le risque de tout perdre est un pauvre homme. C’est
le signe qu’il n’a pas eu la chance de faire l’épreuve d’une relation
à ce qui vaut absolument, et non relativement à l’air du temps.
Nul hasard si Nietzsche, encore lui, le plus grand adversaire pourtant
des illusions métaphysico-religieuses, a placé sa pensée tout entière
sous le signe de l’éternité : sa doctrine de l’éternel retour
n’avait pas d’autre finalité que de faire le partage, dans nos expériences
les plus quotidiennes elles-mêmes, entre celles qui ne méritent
pas d’être à nouveau vécues et celles dont on pourrait au contraire
vouloir qu’elles se reproduisent une infinité de fois. Rapport à
l’infini, donc, à l’absolu et à l’éternité chez celui qui n’hésitait
pas à se dépeindre sous les traits de l’Antéchrist.
Je ne dis pas que la question soit close, loin de là, ni qu’elle
soit facile à penser. Seulement qu’elle mérite de l’être pleinement.
C’est elle qui servira de fil conducteur à cette enquête. En ce
sens, l’opposé du philosophe n’est pas le «manuel» comme on le pense
implicitement en parlant d’«intellectuels», mais le touriste :
celui qui ne voit le monde que comme un terrain de jeux, une simple
collection de lieux où exercer sa volonté de puissance et libérer
ses aptitudes infinies à la consommation. La conviction qui anime
ce livre est peut-être naïve. Elle aura du moins le mérite d’être
claire : le divertissement est un des grands plaisirs sur cette
terre, il n’est pas l’alpha et l’oméga de nos existences. Hors de
toute considération moralisatrice, nous ne pouvons nous départir
du sentiment irrépressible qu’il est impossible d’en rester là.
Pour quelles raisons? C’est toute la question, et il me semble qu’elle
se pose aujourd’hui en termes inédits : par-delà la morale
et la religion.
Situation contemporaine de la question :
par-delà la morale et la religion
L’interrogation sur la vie bonne n’effrayait pas les Anciens. Comme
par enchantement – ou par désenchantement – elle semble avoir déserté
l’espace de la pensée contemporaine. Elle paraît pour ainsi dire
immodeste, hors de portée de politiques désillusionnées, inaccessible
par nature aux sciences positives, mais tout autant interdite à
une philosophie le plus souvent réduite à une «réflexion» sur des
réalités historiques, politiques ou scientifiques qui toujours lui
échappent. Tout se passe comme si l’antique question de la vie bonne
n’avait, dans le meilleur des cas, plus aucune pertinence hors la
dimension subjective et intime de la seule sphère privée.
Malgré l’apparence peut-être, ce constat n’invite à nulle rumination
pessimiste. Il ne vise pas à légitimer en sous-main la logique du
«pas en arrière», la restauration des figures passées et dépassées
de la pensée face à je ne sais quel déclin de l’Occident :
retour aux Grecs, aux sagesses de l’Orient, à l’Ancien Régime, à
la nature vierge, à l’Idée Républicaine, aux utopies messianiques,
ou que sais-je encore. Quelle que soit parfois la séduction qu’elle
exerce, une telle attitude finit toujours par céder à la facilité :
il est plus aisé de sacrifier aux nostalgies du paradis perdu que
de «penser ce qui est» pour nous, ici et maintenant. Dans La
Sagesse des Modernes, nous avions, avec André Comte-Sponville,
suggéré en quel sens la philosophie contemporaine nous semblait
désormais devoir se déployer «au-delà de la morale, après
la religion». C’était là, malgré nos divergences de fond, un point
d’accord à nos yeux crucial. La formule n’a pas manqué de susciter
plusieurs malentendus. Elle me paraît pourtant plus que jamais d’actualité.
Et comme j’aimerais situer ce livre dans l’espace de pensée qu’elle
délimite, il me faut l’expliciter davantage que je ne l’ai fait
jusqu’alors.
«Au-delà de la morale», donc. Certains critiques ont voulu voir
dans cette assertion l’aveu d’un «renoncement à l’éthique», une
conversion soudaine à l’«immoralisme», un revirement d’attitude
d’autant plus surprenant, assurait-on doctement, que nous avions,
l’un comme l’autre, consacré plusieurs ouvrages à l’élaboration
d’une philosophie morale et politique. Fausse naïveté ou vraie bévue?
Je ne sais. Toujours est-il que cet «au-delà» n’avait d’évidence
rien à voir avec un rejet, du reste aussi vain que malvenu.
Il entendait annoncer, non un «repli stratégique», mais une nouvelle
voie pour la réflexion que nous avions d’ailleurs, chacun à notre
façon, esquissée dans ces livres qu’on enfermait à tort dans le
carcan des œuvres de «moralistes».
Que la morale, tout simplement, ne suffise pas à la conduite
de la vie, qu’elle n’épuise pas les points de vue possibles sur
l’existence, voilà ce qui nous semblait, en effet, aller de soi.
Bien d’autres, au demeurant, l’avaient dit avant nous, à commencer
par les plus grands : Spinoza, bien sûr, mais Kant lui-même,
dans ses écrits sur l’art et sur la religion, pour ne rien dire
de Hegel et de son souci constant de dépasser les principes d’une
morale formelle dans une plus large doctrine des «mœurs». Cette
insuffisance, toutefois, nous semblait prendre aujourd’hui, au sein
d’un monde résolument laïc, une dimension nouvelle : à l’évidence,
s’engager «au-delà de la morale», ce ne pouvait plus être, pour
nous à tout le moins, se tourner vers les consolations de l’art
ou de la religion. Si la «vie bonne» se situe pourtant dans cet
«au-delà» de l’éthique1, comment faut-il le comprendre, comment
mesurer les défis auxquels il nous confronte aujourd’hui? Voilà
la première chose à examiner.
On pourrait très simplement définir la sphère morale, du moins
dans sa forme moderne – disons depuis l’apparition au xviiie siècle
de grandes visions laïques du monde – comme un ensemble de valeurs,
exprimées par des préceptes ou des impératifs qui invitent à ce
minimum de respect d’autrui sans lequel une vie commune pacifiée
est impossible. Ce que nos sociétés marquées par l’idéal de la démocratie
et des droits de l’homme imposent de considérer dans la figure de
l’autre, ne fût-ce qu’à travers les cours d’instruction civique
dispensés aux enfants, c’est, autant que faire se peut, sa dignité,
son droit à la liberté et au bonheur. Il serait en
ce sens à peine exagéré de dire que nos valeurs formelles sont presque
tout entières contenues dans la fameuse formule selon laquelle «ma
liberté s’arrête là où commence celle d’autrui». Tel est, au fond,
l’axiome premier de ce «respect de l’autre» sans lequel il n’est
pas de coexistence pacifique possible. De là, également, la relative
simplicité des règles de l’éthique démocratique : ne pas traiter
autrui comme un moyen mais toujours aussi comme une fin, ce qui
veut dire, ne pas l’instrumentaliser, ne pas l’utiliser comme un
objet ou comme une chose, par exemple comme bête de somme ou un
réservoir d’organes que je pourrais acheter et prélever pour moi-même
ou pour les miens. Mais aussi : laisser place à sa liberté
de penser, d’avoir des opinions qui ne sont pas les miennes, des
croyances religieuses ou philosophiques que je ne partage pas, de
rechercher aussi son bien-être comme il l’entend pourvu que cela
ne nuise à personne, etc.
On pourrait également montrer comment les impératifs moins formels
de la solidarité, voire de la fraternité sont déjà virtuellement
compris dans ces exigences minimales de l’humanisme moderne. Ce
n’est pas par hasard si les premières Déclarations des droits de
l’homme évoquaient déjà la question de la «charité» et des «secours
publics». Tout cela peut sembler simple ou, à tout le moins, bien
connu, et il n’est guère besoin d’être un historien de la philosophie
pour en avoir une intuition concrète : chacun connaît ces textes
fondateurs de nos républiques qui peuvent à juste titre être considérés
comme autant de chartes de la moralité commune. Ils sont pour ainsi
dire l’équivalent populaire et public des grands traités philosophiques
dans lesquels, dès le xviiie siècle, les philosophes utilitaristes
en Grande-Bretagne, Kant et ses héritiers en Allemagne, ou encore
les républicains en France, ont exprimé de façon abstraite et conceptuelle
les principes fondamentaux de ce souci de l’autre.
Or voici l’essentiel à mes yeux : que ces grandes visions
morales orientées vers le respect de la liberté et du bien-être
d’autrui soient rigoureusement indispensables, nul ne peut en douter
s’il est du moins démocrate. Car en leur absence, c’est aussitôt
la guerre de tous contre tous qui se profile à l’horizon. Elles
apparaissent ainsi comme la condition nécessaire de cette
vie commune apaisée que vise à engendrer le monde démocratique.
Il n’en est pas moins clair qu’elles n’en constituent nullement
la condition suffisante, loin s’en faut : le respect
d’autrui ne préjuge en rien de la nature réelle, concrète, des relations
qu’on va le cas échéant tisser avec lui et qui seules conféreront
une signification et un prix au commerce des hommes. Et c’est en
quoi, en effet, on peut légitimement estimer que la morale ne «suffit»
pas et fait signe, pour ainsi dire d’elle-même, vers la nécessité
de son propre dépassement.
Qu’on réfléchisse un instant, pour s’en convaincre, à la fiction
suivante : imaginons que nous disposions d’une baguette magique
qui permettrait de faire en sorte que tous les individus vivant
aujourd’hui en ce monde se mettent à observer parfaitement dans
leurs existences quotidiennes l’idéal du respect de l’autre tel
qu’il s’est incarné dans les principes humanistes. Chacun prendrait
dès lors pleinement en compte la dignité de tous, le droit égal
de chaque individu à accéder à ces deux biens fondamentaux que sont
la liberté et le bonheur. Nous pouvons à peine mesurer les bouleversements
abyssaux, l’incomparable révolution qu’une telle attitude introduirait
dans nos mœurs. Il n’y aurait plus désormais ni guerre, ni massacre,
ni génocide, ni crime contre l’humanité, ni «choc des civilisations»,
ni racisme, ni xénophobie, ni viol, ni vol, ni domination, ni exclusion,
et les institutions répressives ou punitives, l’armée, la police,
la justice ou les prisons, pourraient disparaître. C’est dire que
la morale n’est pas rien, c’est dire à quel point elle est nécessaire
à la vie commune et combien nous sommes loin de sa réalisation,
même approximative. Certes, cela ne signifie pas qu’au sein de l’idéal
devenu réalité tout conflit disparaîtrait : les divergences
d’intérêt ou de points de vue, bien entendu, subsisteraient. Entre
les croyants des diverses religions, entre les partisans de politiques
divergentes, entre les riches et les pauvres (s’il en reste), etc.
Pour prendre un exemple plus simple encore, entre l’écologiste,
qui aime la forêt pour y préserver la vie et ses beautés naturelles,
le chasseur qui souhaite pouvoir y poursuivre le gibier, le motard
qui la perçoit comme un terrain de jeu, et le simple citoyen qui
entend pouvoir s’y promener librement, la conciliation ne serait
pas nécessairement aisée. Mais à tout le moins, on peut penser qu’elle
serait recherchée dans le souci de l’intérêt général, du respect
égal de chacun, et par des moyens pacifiques.
Pourtant, et il faut ici peser chacun de ces mots : aucun,
je dis bien aucun, de nos problèmes existentiels les plus profonds
ne serait pour autant résolu. Rien, même dans la réalisation la
plus parfaite de la morale elle-même la plus sublime, ne nous empêcherait
de vieillir, d’assister impuissants à l’apparition des rides et
des cheveux blancs, d’être malades, de mourir et de voir mourir
ceux que nous aimons, d’hésiter sur les finalités de l’éducation
de nos enfants et de peiner sur les moyens de les mettre en œuvre…
Nous aurions beau être des saints que rien ne nous garantirait pour
autant une vie affective réussie. La littérature est remplie d’exemples
qui montrent combien la logique de l’éthique et celle de la vie
amoureuse obéissent à des principes hétérogènes. Il est même, je
crois, à peine exagéré d’affirmer qu’aucune des questions existentielles
mises en scène dans les plus grandes œuvres de fiction ne relève
de la morale, de sorte que si cette dernière autorise une vie commune
pacifiée, elle ne donne en et par elle-même encore aucun sens ni
même aucune finalité ou direction à cette vie. Et, sans même évoquer
les aspects les plus tragiques de l’existence, la simple lutte contre
l’ennui et la banalité qui menacent sans cesse la «quotidienneté»
ne serait en rien non plus facilitée par l’incarnation d’une perfection
morale. D’aucuns pensent même que ce serait l’inverse…
Allons plus loin. Cette insuffisance s’étend d’évidence aussi à
la sphère du droit et de la politique. On dit volontiers aujourd’hui
de cette dernière qu’elle est désormais sans saveur, que l’imagination
n’habite plus un pouvoir qui, pour l’essentiel, se contente d’assurer,
parfois avec compétence et probité mais toujours sans génie, la
gestion des affaires courantes dans une économie mondialisée. On
souligne alors, avec les accents de la nostalgie, le contraste qui
oppose la grisaille actuelle aux joyeuses utopies d’un passé encore
récent. C’est oublier un peu vite que ce contraste, pour avéré qu’il
soit, ne justifie ni n’explique rien en lui-même. Lorsque les discours
révolutionnaires déclaraient, avec le sérieux de l’enfance, que
«tout est politique», ils proféraient, dans le meilleur des cas,
une bêtise, et plus sûrement encore un fantasme totalitaire. Même
s’il est évident que la politique ne se réduit pas à la morale,
puisqu’elle doit bien prendre en compte cette divergence des intérêts
individuels ou collectifs que j’évoquais précédemment, elle laisse
tout autant en dehors d’elle, et pour les mêmes raisons, les considérations
touchant à la condition humaine en tant que telle. S’imaginer, comme
le faisaient naguère encore nos utopies, que dans une «société sans
classes et sans exploitation» il n’y aurait plus ni folie ni frustration,
ni drames existentiels ni passions contrariées relève encore de
la logique des illusions totalitaires.
Est-ce dire pour autant que la politique n’a plus d’intérêt? Nullement,
tout au contraire même. Mais c’est en mesurer plus justement l’indispensable
portée. Nul «repli individualiste sur soi», donc, dans ce constat
qui n’invite en rien à baisser les bras face aux injustices, ni
ne suggère d’accepter quelque indigne «retrait» dans la seule sphère
privée. Désigner les limites de la politique, ce n’est pas la dire
insignifiante ou inutile – pas davantage que la mise en évidence
des limites de la morale n’engage à l’immoralisme. C’est en finir,
tout simplement, avec l’imagerie totalitaire/révolutionnaire. C’est
dire, à l’encontre de ce qui se proclamait si volontiers il y a
trente ans, qu’elle n’est pas tout, qu’elle possède, elle aussi,
son au-delà, que la question de la vie bonne la suppose mais ne
saurait s’y réduire.
Ce qui nous conduit au second volet de la formule. Car c’est jadis
à la métaphysique et à la religion qu’il revenait de remplir cet
espace encore vide, de prendre en compte, au-delà de la morale,
les interrogations tout à la fois ultimes et quotidiennes des individus.
C’est elles qui leur parlaient des contradictions qui opposent inévitablement
les attachements de l’amour aux démentis de la séparation et de
la mort. C’est elles encore qui englobaient l’éducation dans des
finalités plus vastes, ou prétendaient donner sur la maladie et
la souffrance, le travail et le divertissement, les âges de la vie
ou les liens entre générations, les aperçus les plus profonds. On
dira peut-être, avec les athées militants, que la religion le faisait
mal, de façon idéologique et fallacieuse, que sa visée était faussement
consolatrice ou répressive. Mais du moins le faisait-elle, et même
en adoptant une image réductrice de la religion, même en dénonçant
son message comme «opium du peuple», «nihilisme» ou «névrose obsessionnelle»
de l’humanité, on ne peut nier qu’il remplissait une fonction à
nulle autre identique, ni qu’il marquât de son sceau, par sa simple
présence, toute une catégorie de questions. Rien n’indique que les
penseurs les plus attachés à déconstruire les figures de la métaphysique
et de la religion pour proclamer le «crépuscule de leurs idoles»
aient pu en faire tout à fait l’économie. Sans doute les traitent-ils
autrement, comme nous le verrons tout au long de notre itinéraire,
mais prétendre qu’ils en ont fini avec elles relève d’une étrange
naïveté. Car déconstruire une interrogation n’est qu’une nouvelle
manière de la prendre en compte.
Comment dès lors entendre cet «après»? Les croyants ne sont-ils
pas assez nombreux pour qu’une telle assertion relève davantage
de l’arrogance que du constat? On suggère ainsi qu’un «dépassement»
a eu lieu. Que penser alors de la réalité pourtant bien factuelle
d’événements tels que ces «Journées mondiales de la jeunesse» qui
ont réuni un million de jeunes gens à Paris, et près de deux millions
à Rome – pour ne rien dire de la montée de l’islam en Afrique ou
dans le monde arabo-musulman? Concéderait-on que le nombre des chrétiens,
à tout le moins en Europe, a diminué depuis un demi-siècle, ce retrait
quantitatif, outre qu’il semble aujourd’hui stabilisé, n’est-il
pas largement compensé par une augmentation de la «qualité» des
croyances? Naguère encore, on allait à la messe le dimanche par
simple habitude, pour respecter les traditions familiales plus que
par conviction. Mais aujourd’hui, où plus rien n’impose ces pratiques,
n’en ont-elles pas plus de valeur encore?
Peut-être, sans doute même. Ces objections sont justes. Il reste
que nous sommes à bien des égards «sortis» des figures traditionnelles
de la religion, et ce, au moins à trois points de vue dont on ne
saurait sous-estimer l’importance pour la question qui nous préoccupe
ici.
D’abord, nul ne le contestera, nous nous sommes en Europe émancipés
des diverses figures du «théologico-politique». Chacun peut le constater :
alors que, dans les civilisations du passé, la loi tirait sa légitimité
de son enracinement dans un univers extérieur aux hommes, ou prétendu
tel (celui de la cosmologie ou de la théologie), la loi démocratique
se veut de part en part faite par et pour eux. C’est là non seulement
la signification la plus profonde de notre grande Déclaration, mais
aussi, sur le plan institutionnel, de la création des parlements :
au lieu que, comme c’est encore le cas dans les républiques islamiques,
la légitimité des autorités soit dérivée d’une source religieuse
(les hommes peuvent épouser quatre femmes parce que cela est inscrit
dans le Coran), la loi démocratique, laïque, se veut construite
à partir de la volonté, des intérêts et de la raison des êtres humains.
Ces derniers sont pour ainsi dire les génies de la loi.
De là aussi le second aspect du retrait public de la religion.
Quels que soient le nombre des croyants ou l’ampleur des manifestations
qu’ils peuvent librement organiser au sein d’une société laïque,
la foi n’en reste pas moins une affaire privée au regard
non seulement des sources de la loi, mais des impératifs de l’Etat.
Le souligner, ce n’est nullement affirmer qu’elle est devenue «confidentielle»,
c’est seulement rappeler qu’en la matière, l’Etat moderne est, tout
simplement, neutre, qu’il ne recommande, n’interdit ni n’impose
rien. Et quand bien même 99 % des Français professeraient le catholicisme
le plus fervent, cela ne changerait rigoureusement rien à l’affaire.
La «privatisation» de la religion n’est pas ici question de quantité,
mais de statut : elle relève des particuliers, non des autorités
juridiques ou politiques, voilà tout.
Une troisième rupture contribue encore, de manière plus secrète
mais plus décisive, à nous contraindre de poser la question de la
vie bonne hors des cadres imposés par les religions traditionnelles.
L’idéal de la pensée démocratique est consubstantiel au rejet des
arguments d’autorité. Qu’on le déplore ou non, l’idée que nous devrions
accepter une opinion parce qu’elle serait imposée du dehors par
une institution supérieure est devenue insupportable à l’esprit
contemporain. Nous sommes rebelles aux magistères comme aux lignes
de parti. Et sur ce plan, que les individus soient croyants ou non
importe finalement assez peu. Selon les enquêtes d’opinion, il semblerait
qu’à peine 8 % des catholiques suivent à la lettre les recommandations
du pape. Encore convient-il d’ajouter qu’ils le font sans doute
par conviction personnelle, par un accord intime avec elles et non
pour la seule raison qu’elles émaneraient du chef de l’Eglise. Pour
les autres, que reste‑t‑il des messages de l’autorité
suprême, du moins en ce monde? Peut-être moins qu’il n’y paraît.
Je ne dispose bien entendu d’aucune certitude absolue en la matière
et il est toujours périlleux de prétendre sonder les cœurs et les
reins. Mais enfin, pour y avoir assisté d’assez près, j’ai tout
de même éprouvé le sentiment que le million de jeunes gens venus
au Champ-de-Mars accueillir avec béatitude les paroles du pape n’étaient
pas tous d’ardents lecteurs de saint Thomas d’Aquin. Je crains même
que nombre d’entre eux aient davantage fréquenté les écrits de Paul
Coelho que les encycliques de Jean-Paul II, et que la sentimentalité
ou les libres élans du cœur leur parlent davantage que les arcanes
trop rationnels de la «théonomie participée»… Lorsque le pape, non
sans un certain courage intellectuel, publia Foi et raison,
un ouvrage d’inspiration thomiste faisant l’apologie de la rationalité
philosophique et scientifique dans sa capacité à rejoindre par elle-même
les vérités de la foi, nul doute qu’il prenait en grande partie,
face à l’irrationalisme ambiant, son propre public à contre-pied…
Refus des arguments d’autorité, donc. Mais après tout, diront de
nombreux croyants, pourquoi pas? Quel lien, au demeurant, avec un
prétendu retrait du religieux? La religion n’est-elle pas, elle
aussi, affaire de conviction intime et de conscience personnelle?
Le lien, pourtant, est très direct. Car l’idéal cartésien du «penser
par soi-même», de la mise en doute a priori de tout ce que
nous recevons du dehors, par l’éducation, la tradition, ou quelque
autre autorité que l’on voudra, entre directement en conflit avec
la conception religieuse de la Révélation. Cela ne signifie nullement
que le croyant vive sa foi comme imposée, comme une figure
de l’«hétéronomie». Il la vit sans nul doute, au moins pour une
part, comme une attitude réfléchie. Je l’accorde volontiers. Néanmoins,
en un sens plus profond, il lui faut bien reconnaître aussi
que la foi ne se réduit pas à un simple sentiment psychologique,
qu’elle tire sa source d’une altérité radicale, qu’elle advient
par un don gratuit de Dieu plus que par un processus intellectuel
de démonstration. Si les vieux syllogismes des prétendues «preuves
de l’existence de Dieu» étaient par eux-mêmes suffisants, point
ne serait besoin, au sens propre, d’être croyant. On saurait
Dieu, voilà tout. Qui ne perçoit du reste l’abîme qui sépare en
leurs principes mêmes l’attitude de l’humilité qui convient à l’acceptation
d’une révélation et l’orgueil cartésien qui entend soumettre toute
idée reçue à l’examen critique opéré par un moi souverain?
Pour toutes ces raisons, il nous faut, y compris pour les croyants
eux-mêmes dès lors qu’ils ne sont plus seuls au monde, reposer la
question de la vie réussie hors des cadres de la morale et de la
religion.
1. Je reviendrai plus longuement sur cette question difficile
dans la dernière partie de ce livre.
1. Sauf précisions particulières, je ne fais pas
de distinction entre éthique et morale.
|