Premiers chapitres

G. Lenotre
La Révolution

 

on ! G. Lenotre ne s'appelait pas Gaston, Georges ou Gédéon, ni Grégoire, ni Gérard, moins encore Gustave. On l'a affublé de tous les prénoms malgré ses explications claires : " Le G que j'ai mis devant Lenotre signifie simplement Gosselin, qui est mon nom de contribuable. " Quand il publie son premier article dans le Figaro, le 3 septembre 1879, un récit méticuleux de la fuite de Napoléon III après le désastre de Sedan, le jeune Théodore Gosselin a besoin d'un pseudonyme : d'abord c'est la mode, ensuite un peintre nommé Théodore Gosselin sévit déjà dans la presse et on risque de les confondre, enfin notre Théodore est fonctionnaire au ministère des Finances. Lenotre ? C'est le nom de son arrière-grand-mère Geneviève, une descendante en ligne directe du fameux jardinier de Versailles.
G. Lenotre, quand il débarque de Metz à Paris dans cet appartement du 40 rue Vaneau qu'il va habiter pendant un demi-siècle, travaille au bureau de la statistique, dans les bâtiments du Louvre. Par la fenêtre de son bureau, Théodore aperçoit les murs ravagés du palais des Tuileries, brûlé par la Com-mune. Il en fait de multiples croquis. A l'heure du déjeuner il s'y promène : le palais n'a plus de portes et plus de toits, l'escalier d'honneur s'est écroulé, partout des herbes folles, des parquets calcinés et, sur un mur noirci de l'ancienne salle des Maréchaux, un seul mot que l'incendie a épargné : Iéna. Bientôt Théodore visite Paris, rue par rue, dessine la maison de Lucile Desmoulins et celle de Danton. Il envoie ses œuvres au Monde illustré et, comme il accompagne ces gribouillages de notices chaque fois plus détaillées, on le nomme rédacteur. Il se lance alors dans le reportage, donne des articles sur le théâtre, sur l'art, sur l'Histoire.
En 1890 il rédige une série d'interviews intitulée Nos contemporains chez eux : il rencontre aussi Daudet, Coppée, Sarcey, Dumas fils, Victorien Sardou, surtout Victorien Sardou qu'il admire depuis l'enfance parce que l'on jouait toutes ses pièces au théâtre de Metz. Bientôt il accompagne Sardou dans ses randonnées à travers Paris, il enquête pour lui : comment était la chambre de Robespierre à la pension Duplay ? de quelle couleur était le couvre-lit ? G. Lenotre interroge, fouille, furète avec un maximum de curiosité et d'indiscrétion. On le met d'ailleurs très souvent à la porte. Une fois on le prend même pour un cambrioleur. Ou bien on l'invite, comme le jour où il pousse la porte de la maison de Danton, désormais détruite, et tombe sur un banquet de première communion : il voulait à tout prix savoir ce que le tribun voyait depuis les fenêtres de la salle à manger...
En juin 1892, à trente-sept ans, G. Lenotre va dé-poser son premier vrai manuscrit, la Guillotine, chez les frères Perrin, libraires et éditeurs. Puis il se sauve en oubliant de laisser son adresse. Il revient à l'automne et réclame son livre. Lequel ? La Guillo-tine. Quoi ! disent les Perrin. Vous en êtes l'auteur ? On vous cherche depuis quatre mois ! Encouragé par les Perrin, Lenotre va leur fournir le Chevalier de Maison Rouge, puis le Baron de Batz, la folle histoire d'une conspiration royaliste contre les Jacobins au pouvoir. Dans son Paris révolutionnaire il nous emmène visiter le salon de Madame Roland, les Tuileries, la Conciergerie, et pour la première fois explique son ambition dans un avant-propos : " L'histoire de la Révolution est borgne, car sa topographie reste à faire... Combien de fois, en parcourant les pages qu'ont inspirées à Michelet et à Lamartine les sombres journées de la Terreur, j'essayais de reconstituer en esprit, à l'aide de leurs narrations, la salle où siégeait la Convention, les prisons, les Comités... Je me demandais : Comment était-ce ? "
Nous étions à l'époque des reportages où la manie de l'investigation, venue des Etats-Unis, n'épargnait plus les grands hommes. Allait-on chez un écrivain, chez une actrice, chez un homme politique, on voulait connaître son menu du dîner, voir sa garde-robe, ouvrir ses tiroirs. Lorsque Lenotre raconte le départ manqué de Louis XVI, il part lui-même pour Varennes, à la même heure, un 21 juin, refait le même parcours dans les mêmes conditions. Il débusque les conversations dans les rapports des tribunaux, les signalements de la police lui indiquent les toilettes que tel ou tel portait tel jour, les dossiers de l'Observatoire lut permettent d'écrire que le 18 janvier 1793 la température était descendue d'un degré sous zéro et qu'il avait gelé fort, mais que le lendemain la bise s'était apaisée... Bref, il s'intéressait à " tout ce que l'Histoire avait dédaigné ".
Lenotre refusait l'Histoire sèche comme un procès-verbal, celle des historiens. Il préférait les récits de ses grands-mères qui avaient connu l'Empire, il voulait toucher la chemise de Damiens ou l'épingle à cheveux de Marie-Antoinette, et la grille tordue du château de Pépinville, où un aristocrate s'était embroché en fuyant l'émeute. Quand il considérait le perron des Carmes, il y devinait les victimes de la Terreur. Il était ému par les pierres. Dans les notes que sa fille nous a conservées, à la date du 25 novembre 1893. Lenotre raconte sa visite au lycée Louis-le-Grand, une bâtisse laide et malpropre : " Ces vieilles maisons me paraissent vivantes de la vie de tous ceux qui y ont passé, vécu, souffert ; vivantes de leurs souvenirs, des événements qu'elles ont vus, de toutes sortes de liens mystérieux qui les rattachent à notre histoire : voilà des clous rouillés plantés dans ce mur. Par qui ? Depuis quand ? Et mon esprit évoque quelque glorieux reposoir, élevé là, au temps jadis, un jour de Fête-Dieu. Voici des marbres usés, un pilier de porte dont les pierres sont luisantes à certaines places et comme vernies du frôlement des manteaux et des mains... "



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