Premiers chapitres

ROBERT LEGROS
L'AVENEMENT DE LA DEMOCRATIE
essai
Robert Legros est professeur de philosophie à l'Université de Caen et à l'Université libre de Bruxelles. Il a déjà publié, dans « Le Collège de philosophie » L'idée d'Humanité.

 

Introduction


ans les sociétés aristocratiques, écrivait Tocqueville, « on ne voit ses semblables que dans les membres de sa caste » (D.A.,2,3,1 *). En revanche, dans les sociétés démocratiques, les hommes ne voient plus leurs semblables uniquement dans ceux qui leur ressemblent par leurs manières de vivre, de penser, d'agir et de sentir. Ils voient leurs semblables, de prime abord et habituellement, dans les membres de l'humanité. L'autre est certes perçu en tant que ceci ou cela (comme ami, parent, inconnu, autorité, ennemi, comme appartenant à un sexe, à une profession...), mais aussi comme un semblable en tant qu'homme. Dans la vie ordinaire, chacun voit d'emblée son semblable en l'autre homme, ressent d'emblée autrui comme un semblable, et du même coup voit immédiatement un homme en celui qui est ressenti comme un semblable. Bref, la démocratisation des mœurs se révèle à travers une mutation du rapport à l'autre, donc à soi-même, qui témoigne d'une expérience neuve de notre humanité. Ce qui revient à dire que sous l'effet de la transformation démocratique des rapports humains, l'autre n'est plus autre dans le même sens, le semblable n'est plus semblable dans le même sens, l'homme n'est plus homme dans le même sens. Comment interpréter une transformation aussi radicale de l'expérience d'autrui, de soi-même, de notre humanité ? En quel sens est-elle liée à l'avènement de la démocratie ? Comment l'expérience démocratique d'autrui a-t-elle pris naissance ? Les principes générateurs d'une forme de société détermineraient-ils de part en part une expérience d'autrui, de soi, de l'humanité de l'homme ?
 
Comme on le sait, l'avènement de la démocratie s'est manifesté à travers la conquête collective d'une égalité entre les citoyens, plus précisément d'une égalité des citoyens en tant qu'hommes, appelée depuis Tocqueville l'égalité des conditions. Comme on le sait également, cette conquête, l'égalisation progressive des conditions, ne se laisse pas dissocier de la conquête collective d'une forme nouvelle d'autonomie, l'autonomie de l'homme en tant qu'homme, et d'une forme nouvelle d'indépendance, l'indépendance individuelle de l'homme en tant qu'homme. En d'autres termes, la démocratie est advenue sous l'effet de l'invention collective d'une forme de société, sous l'effet de l'élaboration commune d'un mode de la coexistence profondément nouveau, fondé sur un principe d'égalité des citoyens en tant qu'hommes, sur un principe d'autonomie de l'homme comme tel, et sur un principe d'indépendance individuelle. Que signifient ces principes ? En quel sens sont-ils des principes, et dans quelle mesure sont-ils le fruit d'une invention collective ?
S'il est vrai que l'avènement de la démocratie témoi-gne d'une invention collective, d'une élaboration en commun d'une forme profondément nouvelle de société, et s'il est vrai aussi que la démocratie est une société fondée sur un principe d'égalité des conditions, sur un principe d'autonomie humaine, et sur un principe d'indépendance individuelle, alors il est vrai également que toutes les sociétés pré-démocratiques, toutes les sociétés qui précèdent la naissance de la démocratie moderne, si différentes qu'elles soient les unes des autres, sont régies fondamentalement par un principe d'inégalité des conditions, par un principe d'hétéronomie humaine, et par un principe de dépendance des uns à l'égard des autres. Certes, l'idée d'une égalité de tous les hommes en tant qu'hommes, l'idée d'une autonomie inhérente à l'homme comme tel, et l'idée d'une indépendance des individus sont plus anciennes que l'avènement de la démocratie. Elles ont pu s'exprimer de manière explicite au sein de diverses aristocraties. Elles ont pu être enseignées par la religion ou la philosophie tandis que le principe hiérarchique dominait les modes de vie. Pourtant c'est seulement au cours de l'avènement de la démocratie, au cours de l'époque moderne, qu'elles se sont introduites dans les mœurs : qu'elles ont orienté les attitudes quotidiennes, commandé les manières habituelles de penser et de sentir, bref qu'elles sont peu à peu devenues des principes du vivre-ensemble, et que, simultanément, elles ont acquis leur sens proprement démocratique. D'où vient qu'elles aient pu, au sein même d'une aristocratie encore fortement dominée par le principe hiérarchique, commencer à prendre leur sens proprement démocratique, se convertir progressivement en principes du vivre-ensemble, en principes d'une forme nouvelle de société, c'est-à-dire s'insinuer peu à peu dans les manières habituelles de vivre, d'agir, de penser et de sentir ? Comment interpréter cette conversion ? D'où vient la force créatrice qui a élevé les idées d'égalité, d'autonomie et d'indépendance au rang de principes fondateurs de la coexistence humaine, en même temps qu'elle leur conférait leur sens proprement démocratique ? Comment s'est opérée la transformation de la société ancienne, la société aristocratique, en une société fondée sur un principe d'égalité des hommes en tant qu'hommes, sur un principe d'autonomie humaine, sur un principe d'indépendance des individus en tant qu'hommes ? Dans quelle mesure une telle transformation de la société, une telle mutation historique, sociale et politique, relève-t-elle d'une action collective, et celle-ci d'une création ou d'une invention ? Comment comprendre qu'une création collective puisse être à l'origine d'une expérience neuve d'autrui et de notre humanité ?

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« La perception d'un corps animé étranger *, écrivait Husserl, est une perception [une véritable perception] dans la mesure où je saisis précisément l'existence de ce corps animé comme immédiatement là, lui-même *. » En effet, percevoir une chose - qu'il s'agisse d'une simple chose (cet arbre) ou d'un état de choses ** (cet arbre est en fleur) -, c'est percevoir une chose comme immédiatement là, c'est la voir elle-même, ou, comme le disait Husserl, c'est la voir « en personne », « en chair et en os » (leibhaft), et non pas la voir par l'intermédiaire de représentations qui la suggéreraient, qui y renverraient, qui la rendraient présente en dépit de son absence. Bref, percevoir cet arbre, ce n'est ni l'imaginer, ni s'en souvenir, ni le voir à travers une peinture, c'est l'appréhender lui-même, « en personne ». Et il en est évidemment de même pour le corps d'autrui comme corps animé : la perception du corps d'autrui comme corps animé est une véritable perception. Or, Husserl ajoutait aussitôt : « Et précisément ainsi, l'autre homme [c'est Husserl qui souligne] est là pour moi, selon la manière perceptive [il est immédiatement là, lui-même, en personne, en chair et en os], en tant qu'homme [c'est moi qui souligne]. » Autrement dit : quand autrui (un corps animé qui n'est pas le mien) entre dans mon champ de perception, je perçois (je vois immédiatement comme étant là en personne) son corps comme corps animé, donc comme un phénomène immédiatement porteur de sens, irréductible à un corps inerte, physique ou organique, et, « précisément ainsi » (ebenso), je le perçois « en tant qu'homme » : c'est un être humain que je vois immédiatement comme un être humain qui est là, en personne. Dans quelle mesure la perception du corps d'autrui est-elle d'emblée une perception de son corps comme corps animé, comme phénomène immédiatement porteur d'un sens ? En quel sens la perception d'autrui est-elle une perception immédiate de l'autre en tant qu'être humain, ou, dans les termes de Husserl, une « apprésentation » immédiate de l'homme par l'homme ?
 
Certes, dans la vie quotidienne, toute perception habituelle s'inscrit dans un contexte. Le monde quotidien, écrivait Husserl, n'est jamais « un simple monde de choses * », car il est immédiatement « en tant que monde des valeurs, monde de biens, monde pratique ». Les choses de la vie quotidienne « sont belles et laides, plaisantes et déplaisantes, agréables et désagréables, etc. », et nous les découvrons ainsi sans qu'elles apparaissent préalablement comme « neutres », comme indépendantes de toute appréciation, de toute évaluation ; et de même les choses dont nous nous servons habituellement sont d'emblée perçues selon leur utilité : « c'est immédiatement qu'elles se présentent en tant qu'objets d'usage ** », c'est-à-dire dans un contexte pratique ou utilitaire. Or, précisait Husserl, s'agissant des animaux, mais aussi des hommes de notre entourage, on peut dire qu'eux aussi, dans la vie de tous les jours, nous apparaissent d'emblée au sein d'un contexte. De prime abord et habituellement, nous ne percevons jamais de simples choses en général, abstraction faite de toute préoccupation, et de même pour la perception quotidienne de nos semblables : « Ce sont mes " amis " ou mes " ennemis ", mes " serviteurs " ou mes " supérieurs ", des " étrangers " ou des " parents ", etc. ***. » De même que nous ne voyons pas les choses qui nous entourent comme des choses « neutres », soustraites de tout contexte pratique ou de tout projet, de même nous ne voyons pas les hommes de notre entourage d'abord comme des hommes abstraits et ensuite en tant que ceci ou cela, mais, de prime abord et habituellement, en tant que ceci ou cela. Néanmoins, comme Kant l'avait suggéré, comme Fichte l'avait fait ressortir explicitement, comme la phénoménologie, de Husserl à Levinas, s'est attachée à le montrer, la perception d'autrui relève d'une expérience qui est tout autre que celle dont relève la perception d'une chose. Car percevoir autrui - qu'il soit perçu en tant que ceci ou cela, qu'il m'apparaisse comme un ennemi ou un ami, comme dangereux ou bienveillant, comme un inférieur hiérarchique ou un supérieur hiérarchique, comme un parent ou un étranger, comme une femme ou un homme, comme un adulte ou un enfant -, c'est le percevoir comme un être humain d'une manière plus immédiate que la perception immédiate d'une chose en tant que ceci ou cela. Certes, la perception quotidienne des choses qui nous entourent semble bel et bien immédiate. Nul besoin d'un raisonnement, d'une inférence, d'un examen pour reconnaître les objets de notre monde quotidien. Dès qu'un enfant connaît l'usage des ciseaux, faisait observer Husserl *, dès qu'il sait à quoi ils servent, il peut reconnaître d'emblée une paire de ciseaux en chaque paire de ciseaux : la reconnaissance est immédiate en ce sens qu'elle ne nécessite aucune comparaison préalable, fût-ce en imagination, avec des objets similaires autrefois reconnus. La perception quotidienne d'une chose sensible est immédiate, ou du moins semble immédiate, encore qu'elle ne soit perception sensible d'une chose que dans la mesure où elle est perception de cette chose sensible en tant que ceci ou cela. Or, le regard ne perçoit une chose en tant que ceci ou cela (cette chose ronde en tant que ballon ou en tant que sphère) que dans la mesure où il est guidé par le concept : précisément par le concept qui fixe « en tant que quoi » la chose sensible est perçue. La perception quotidienne d'une chose sensible semble certes immédiate mais requiert néanmoins la médiation du concept. Elle semble immédiate car la médiation du concept n'est pas explicitement réfléchie. En revanche, la perception d'autrui comme subjectivité incarnée, comme corps animé, n'est pas une perception orientée par un concept. Percevoir autrui comme corps animé, c'est assurément percevoir un alter ego, un autre homme en tant que mon semblable, ou un semblable en tant qu'homme, donc c'est appréhender un homme dans son humanité, et pourtant la perception d'autrui comme subjectivité incarnée, comme corps animé, n'est pas guidée ou orientée par le concept. Dès qu'autrui entre dans mon champ de perception, faisait remarquer Husserl, je le perçois là, immédiatement, « en tant qu'homme » ; et il précisait : « Il est impensable que je puisse avoir de lui une expérience encore plus immédiate. » Ce qui signifie : « ce n'est pas une déduction, une pensée médiate, qui conduit à la position du caractère animé du corps étranger, à la position du prochain * » ; ou, selon une traduction moins littérale : « Ce n'est pas une inférence, un raisonnement, ni même une pensée médiate, un concept, qui conduit à saisir le corps d'autrui comme corps animé, l'homme comme un semblable. » Entre la saisie du corps d'autrui et la perception de son corps en tant que corps animé, aucune médiation n'intervient : ni raisonnement, ni même la médiation d'un concept (du concept de corps animé) qui orienterait le regard. De même : percevoir un homme, c'est d'emblée le percevoir comme humain, comme mon semblable, sans la médiation d'un concept (du concept d'homme ou du concept de la similitude) qui guiderait le regard. La reconnaissance d'autrui comme être humain se confond avec le sentiment immédiat d'une similitude entre lui et moi. Dès que son corps est perçu, il apparaît immédiatement comme corps animé, comme subjectivité incarnée, et « précisément ainsi l'autre homme est là pour moi, selon la manière perceptive, en tant qu'homme ». En quel sens peut-on parler d'une perception sensible, immédiate et sans concept, en quelque sorte charnelle, d'un être apparemment aussi abstrait que l'homme en tant qu'homme ? En quel sens percevons-nous en chaque être humain un être humain, ou l'humanité de l'homme, c'est-à-dire l'essence de l'homme, s'il est vrai que la perception d'autrui comme être humain est une perception sans concept ? En quel sens une essence qui n'est pas d'ordre conceptuel ou, autrement dit, qui ne relève pas d'une conception ? Comment l'essence de l'homme, ou notre humanité, peut-elle nous apparaître en chaque homme d'une manière qui ne soit pas abstraite mais sensible, immédiate et non conceptuelle ? En quel sens l'expérience d'autrui est-elle l'expérience sans concept, charnelle, pour ainsi dire muette, d'une similitude entre lui et moi, de notre similitude en tant qu'hommes, de notre humanité commune ?

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Que le corps d'autrui m'apparaisse originairement comme un corps animé, et par là même n'importe quel homme immédiatement comme mon semblable en tant qu'homme, ou mon semblable d'emblée en tant qu'être humain, voilà qui n'est assurément pas le simple fruit d'un mode particulier du vivre-ensemble. Husserl n'a certainement pas confondu l'expérience phénoménologique d'autrui comme être humain, qui est immédiate et sans concept, qui est inhérente à l'expérience humaine, avec l'expérience démocratique d'autrui comme être humain, qui semble certes immédiate et sensible mais qui n'est nullement universelle, qui est advenue sous l'effet de la démocratisation des mœurs. En quel sens l'expérience phénoménologique d'autrui, qui est une expérience non conceptuelle de l'autre homme comme être humain, ou de mon semblable comme être humain, est-elle universelle, inhérente à l'expérience humaine, s'il est vrai, comme l'a mis en lumière Tocqueville, qu'en aristocratie, « on ne voit ses semblables que dans les membres de sa caste » ? Et en quel sens l'avènement de la démocratie témoigne-t-il d'une expérience neuve de notre humanité, de l'autre comme semblable, du semblable comme être humain, s'il est vrai, comme l'a prétendu Husserl, que la perception d'autrui comme semblable, comme humain, est immédiate, universelle, inhérente à l'expérience humaine ?

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Dans les sociétés aristocratiques, « on ne voit ses semblables que dans les membres de sa caste ». En revanche, dans les sociétés démocratiques, les citoyens se perçoivent comme des semblables en tant qu'hommes. Bien entendu, la perception aristocratique d'autrui et la perception démocratique d'autrui sont chacune animées par une compréhension préalable. C'est précisément parce qu'il est perçu « à travers » une compréhension aristocratique qu'autrui apparaît en aristocratie comme « essentiellement » et « naturellement » autre quand il est d'une autre « caste », d'un autre rang ; et c'est de même parce qu'il est perçu « à travers » une compréhension démocratique qu'il apparaît en démocratie comme un semblable en tant qu'homme. Ce qui veut dire que la perception aristocratique et la perception démocratique de l'autre sont d'emblée guidées par un concept préalable. En quel sens et dans quelle mesure la perception quotidienne se laisse-t-elle guider par un comprendre préalable ? D'où vient qu'une perception orientée par un comprendre préalable laisse apparaître le perçu comme s'il était directement ou simplement perçu ?
La compréhension qui anime la perception aristocratique d'autrui repose sur un concept naturaliste de la hiérarchie : en toute aristocratie, les hiérarchies considérées comme légitimes sont d'emblée conçues comme si elles étaient « naturelles ». L'autre - celui qui est d'une autre « caste », d'un autre rang - apparaît comme « naturellement » autre dans la mesure où l'altérité hiérarchique apparaît elle-même comme « naturelle ». En revanche, la compréhension démocratique qui imprègne la perception démocratique d'autrui repose sur un concept conventionnaliste de la hiérarchie : en toute démocratie, les hiérarchies considérées comme légitimes sont explicitement conçues comme si elles étaient exclusivement issues de la convention, et dès lors comme si elles n'avaient rien de naturel. Les hommes ne se reconnaissent comme des semblables en tant qu'hommes que dans la mesure où ils ne perçoivent aucun fondement naturel dans les hiérarchies qui sont établies entre eux. Toutefois, pour comprendre le sens de l'opposition entre la compréhension aristocratique et la compréhension démocratique, il ne suffit pas de se référer à l'opposition du naturalisme et du conventionnalisme ; encore faut-il préciser que l'une et l'autre ne renvoient pas au même concept de nature, ni à la même conception de la destinée ou de la condition humaines, ni aux mêmes représentations de l'au-delà et du terrestre, du vrai et du faux, du réel et de l'imaginaire. L'une et l'autre, en effet, s'enracinent dans une compréhension du monde et de l'humanité de l'homme, ce qui veut dire que l'une et l'autre reposent sur une expérience collective et singulière du monde et de notre humanité. L'une et l'autre, pour le dire dans le langage des sciences de l'Homme, s'inscrivent dans une culture. En quel sens peut-on parler d'une culture démocratique et de cultures aristocratiques ?



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Un fait irrécusable s'impose désormais à la philosophie, mis en lumière par les sciences de l'Homme, en particulier par l'histoire des mentalités, la sociologie, l'ethnologie et la préhistoire : à moins qu'elle ne soit déshumanisée, il n'est aucune humanité, aucune société humaine, qui n'appartienne à une culture. Ce qui induit à penser que l'appartenance à une culture est constitutive de l'humanité de l'homme. Tel est sans doute l'enseignement le plus fondamental qui se dégage des enquêtes positives menées par les sciences de l'Homme sur les modes de vie au sein des diverses sociétés humaines, sur les diverses manières humaines de comprendre et de sentir. Bien entendu, il ne s'impose pas à la philosophie comme un résultat désormais soustrait à l'interrogation, comme une réponse ou un fait dont le sens serait clair en lui-même, mais bien plutôt comme un fait à élucider, comme une réponse qui ouvre la pensée à des questions nouvelles, qui ne peuvent se fermer sur des réponses qui ne feraient pas elles-mêmes question : qu'est-ce qu'une culture ? En quel sens une humanité appartient-elle à une culture ? Dans quelle mesure se rapporte-t-elle à elle-même, se représente-t-elle le monde « dans » ou « à travers » une culture ?
S'il est vrai que toute humanité appartient à une culture, force est alors de reconnaître, d'une part, que ce qui se donne au sein de l'expérience humaine n'est jamais naturellement donné (simplement reçu) : rien ne s'y donne (n'y est reçu) qui ne soit déjà mis en forme et en sens par une culture particulière, par une compréhension du monde. Force est également de reconnaître, d'autre part, qu'une humanité, une forme de société, se caractérise par un type d'homme : par des manières particulières de penser, d'agir, de fabriquer, de créer, de travailler et de sentir qui lui sont propres. Bref, la philosophie qui s'interroge sur les enseignements qui se dégagent des sciences de l'Homme, qui prend en considération le fait de l'appartenance de toute humanité à une culture, ne peut plus en revenir à l'idée traditionnelle d'une expérience naturelle (d'une chose qui se donnerait telle qu'elle est indépendamment de toute compréhension préalable, indépendamment de tout concept a priori), ni à l'idée traditionnelle d'une nature humaine (de manières humaines qui seraient naturellement humaines, ou plus naturelles que d'autres). En quel sens et dans quelle mesure une humanité est-elle coupée de son rapport à une nature simplement donnée, à une donnée simplement naturelle, par là même qu'elle appartient à une culture ? De la relativité des expériences collectives du monde, de la relativité des manières humaines d'exister et de coexister, faudrait-il conclure au relativisme ?
Prendre en considération la relativité des expériences et des manières humaines, mise en lumière par les sciences de l'Homme, c'est d'abord, pour la philosophie, accepter de renoncer à la prétention de dévoiler un ordre naturel du monde, c'est-à-dire un ordre qui puisse se donner tel qu'il est à l'intuition ou à la pensée humaines. Force est pour elle de récuser comme une fiction ou une illusion l'idée d'un étalon naturel, d'un critère naturel qui permettrait de distinguer le juste et l'injuste, le bien et le mal, le licite et l'interdit, le beau et le laid, le désirable et l'indésirable. Ces distinctions, ou des distinctions semblables, sont certes établies au sein de toute culture. Elles y semblent le plus souvent « naturelles » (conformes à l'ordre du monde). Mais comment prétendrait-on les fonder sur un ordre naturel du monde sans renier l'enracinement de toute humanité au sein d'une culture ?
Tirer les conséquences de la relativité des expériences et des manières humaines, c'est également, pour la philosophie, renoncer à la volonté d'objectivation : à la prétention de recueillir quelques éléments, quelques faits, quelques données simples qui se laisseraient appréhender indépendamment d'une expérience et d'une intelligibilité singulières du monde. S'il est vrai que chaque humanité appartient à une culture, est animée d'une compréhension collective et singulière du monde, force est de reconnaître, comme le souligne Claude Lefort, « qu'il n'y a pas d'éléments ou de structures élémentaires, pas d'entités (classes ou segments de classes), pas de rapports sociaux, ni de détermination économique ou technique, pas de dimension de l'espace social qui préexisteraient à leur mise en forme * ». Aucun élément, aucun fait ne se donne qui ne suppose une mise en forme ou une structuration préalable de l'expérience, une mise en forme collective et singulière qui est en même temps une « mise en sens » du monde **.
Prendre en compte la relativité des expériences et des manières humaines, c'est aussi, pour la philosophie, mettre en question l'idée d'une sensibilité humaine qui soit naturelle, naturellement universelle, et par là même rejeter la manière dont la philosophie a généralement conçu la sensibilité, de Platon à Kant. Depuis Platon jusqu'au xviiie siècle, la sensibilité a en effet été assimilée à la faculté réceptive des organes sensoriels, à la réception passive et naturelle d'impressions visuelles, auditives, tactiles, gustatives et olfactives. Que ces impressions reçues par les organes sensoriels soient tenues pour des illusions qui masquent la véritable réalité, ou qu'elles soient considérées comme une réalité première, elles étaient comprises comme des données simplement ou naturellement reçues. Or, reconnaître le fait incontestable que la sensibilité elle-même est culturelle, que les manières humaines de sentir et de percevoir témoignent d'une compréhension du monde, reconnaître ce fait oblige à concevoir que la sensibilité humaine n'est pas simplement réceptive ou passive, qu'elle ne réside pas dans la réception naturelle de données naturelles, que le « donné » sensoriel (le « donné » physique qui affecte les organes sensoriels) n'apparaît pas au sein de l'expérience, n'est pas donné, et par conséquent que ce ne sont pas les organes sensoriels eux-mêmes qui sentent et perçoivent, mais les hommes, c'est-à-dire des êtres animés par une culture ou une compréhension du monde. C'est par leurs yeux que les hommes voient, certes, mais ce ne sont pas les yeux comme organes de la vision qui voient : ce sont les hommes en tant qu'êtres culturels, par conséquent en tant qu'êtres déjà imprégnés d'un comprendre. Faudrait-il en conclure que l'être humain soit voué à voir avec les yeux de sa culture ? Qu'il ne puisse voir par lui-même ?
En résumé, dès lors qu'elle s'interroge sur le fait d'une inscription de toute humanité au sein d'une culture, la philosophie ne peut plus ne pas mettre en question la notion d'intuition comme saisie immédiate d'un donné : soit d'un donné intellectuel, qui se laisserait découvrir tel qu'il est en soi, soit d'un donné sensible, qui apparaîtrait indépendamment de notre concours, en dehors de tout comprendre préalable. Dès lors qu'elle reconnaît le fait de l'appartenance de toute humanité à une culture, la philosophie ne peut plus ne pas se méfier de l'évidence de ce qui semble se donner comme simplement donné, de ce qui apparaît comme immédiatement compréhensible. Comment l'évidence d'un donné - qu'il s'agisse d'une donnée intellectuelle, d'une idée, ou d'une donnée sensible, une chose perçue - ne serait-elle pas toujours une fausse évidence s'il est vrai que rien ne se donne simplement, naturellement, que la donation suppose une culture, un comprendre préalable, une mise en forme et en sens de l'expérience humaine ?
S'il en est ainsi, si tout régime politique s'inscrit dans une culture, si dès lors l'avènement de la démocratie est indissociable de la formation d'une nouvelle compréhension et d'une nouvelle expérience du monde, force est de considérer que la reconnaissance démocratique de l'homme par l'homme, que la perception démocratique d'autrui comme semblable en tant qu'homme, ne témoigne nullement d'un retour à l'expérience naturelle d'autrui, à une expérience de l'autre homme enfin débarrassée des apparences aristocratiques qui occultaient la réalité vraie. Force est également de concevoir que les principes générateurs de la démocratie - le principe d'égalité des conditions, d'autonomie humaine, d'indépendance individuelle - ne reconduisent pas l'humanité vers sa véritable nature ou, comme disait Kant, vers sa « destination originelle », bref que les hommes ne sont pas égaux par nature ou de naissance, naturellement autonomes et naturellement indépendants les uns des autres. Force est aussi de considérer que les sentiments qui se font jour au cours de l'avènement de la démocratie, telle la pitié à l'égard de la souffrance de l'homme perçu en tant qu'homme, ne correspondent pas plus à une sensibilité naturelle, comme le croyait Rousseau, que des sentiments proprement aristocratiques. Est-ce à dire que toute humanité soit enfermée dans sa culture ? Captée par les évidences - par les fausses évidences - de son monde ?

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Au sein du monde quotidien, chacun perçoit dans une culture, autrement dit se rapporte au monde à partir d'un comprendre préalable. Il est vrai aussi que chacun comprend à partir de ce qu'il perçoit. Le monde quotidien paraît naturel - les choses y semblent naturellement (simplement) données, donc évidentes - dans la mesure où les hommes s'y meuvent au sein d'une intelligibilité circulaire : perçoivent à partir d'une compréhension préalable, et comprennent à partir de ce qu'ils perçoivent. Ce qui se comprend de soi, ce qui semble naturel, c'est précisément, faisait remarquer Heidegger, ce qui se comprend « dans le cercle de l'intelligibilité quotidienne * ». Notre compréhension quotidienne des choses semble aller de soi, paraît naturelle, évidente, dans la mesure où elle paraît confirmée par la simple perception du donné, par l'expérience, qui semble elle-même évidente, immédiate, dans la mesure où le donné apparaît tel qu'il est déjà compris. Est-ce à dire que l'intelligibilité quotidienne du monde soit circulaire ? Ce qui revient à demander : le monde quotidien se résorbe-t-il dans un monde qui semble naturel ? L'expérience quotidienne se réduit-elle à ce que nous en comprenons ?
 
Si différentes que soient les sociétés aristocratiques les unes des autres, les hommes y sont façonnés par une culture - animés par une compréhension du monde - au sein de laquelle « on ne voit ses semblables que dans les membres de sa caste ». Les membres d'une aristocratie ne voient leurs semblables que dans les membres de leur « caste », de leur rang, en raison d'une compréhension tacite et évidente de leur humanité ; et ils comprennent leur humanité à partir de ce qu'ils voient évidemment, à partir de ce qu'ils perçoivent d'emblée, à savoir les différences « essentielles » et « naturelles » qui les séparent les uns des autres dès lors qu'ils n'appartiennent pas à la même « caste », ni au même rang. En démocratie, les hommes voient leurs semblables, de prime abord et habituellement, dans les membres de l'humanité : ils se perçoivent à partir d'une compréhension de leur humanité (à partir d'une compréhension neuve de leur égale dignité en tant qu'hommes), et comprennent leur humanité à partir de ce qu'ils voient évidemment (à partir de ce qu'ils perçoivent d'emblée, à savoir leur « essentielle » similitude en tant qu'hommes). L'avènement de la démocratie en témoigne : c'est à partir d'une compréhension neuve de leur humanité, d'abord implicite et tacite, que les hommes en sont peu à peu venus à se sentir semblables les uns aux autres, à se reconnaître les uns dans les autres, à se percevoir comme des semblables en tant qu'hommes. Mais c'est à partir de cette découverte de leur similitude « essentielle » que la compréhension démocratique de leur humanité a pris forme, s'est explicitée et s'est répandue dans les mœurs pour s'y imposer peu à peu comme une évidence. De prime abord et habituellement, autrui est perçu tel qu'il est compris, et compris tel qu'il est perçu. Faudrait-il penser que toute société humaine, toute humanité, qu'elle soit ou non démocratique, est strictement enfermée dans une culture, dans une compréhension apparemment évidente du monde, dans le cercle d'une intelligibilité apparemment naturelle (évidente) du monde ? Ce qui revient à demander : le monde quotidien, qui est certes perçu « à travers » une culture, « à travers » une compréhension, s'imposerait-il de part en part comme un monde naturel (évident) ?

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Que le monde quotidien paraisse, de prime abord et habituellement, naturel, la phénoménologie n'a cessé, depuis Husserl, de le souligner. Au sein du monde de tous les jours, elle décèle en effet une croyance ou une foi spontanée qui enveloppe toutes nos attitudes : la croyance au monde comme monde naturel. En d'autres termes, dans la vie ordinaire, une même « attitude » commande toutes nos attitudes (théoriser, agir, désirer, se préoccuper de, aimer, haïr, se distraire, être attentif, admirer, fabriquer...), à savoir une « attitude » imprégnée par une croyance au monde comme monde naturel, une attitude que Husserl appelle naturelle pour souligner le fait qu'elle est adoptée (suivie) avant même d'être adoptée (choisie, voulue, réfléchie). Le monde de la vie quotidienne s'impose, de prime abord et habituellement, comme s'il était naturel en ce sens que les choses que nous y percevons, les personnes que nous y rencontrons, y semblent simplement données telles qu'elles sont comprises ou « signifiées », et semblent simplement comprises ou « signifiées » telles qu'elles sont données. A cet égard, le monde quotidien décrit par la phénoménologie comme un monde naturel (plus précisément : comme un monde qui, de prime abord et le plus souvent, semble naturel) est semblable à la caverne de Platon : les hommes y sont prisonniers car soumis à un donné qu'ils prennent pour une réalité simplement donnée, captés par un donné qui les subjugue par son apparence d'évidence. Dans la mesure où leur monde quotidien leur paraît naturel, les hommes y sont prisonniers, mais sans s'en douter : ils y sont prisonniers, sont enfermés en lui, précisément dans la mesure où ils ne se sentent nullement enfermés. Cependant, la phénoménologie ne conclut nullement de cet emprisonnement qui s'ignore à un enfermement insurmontable. Elle prétend tout au contraire que la capacité de se déprendre de la croyance spontanée au monde comme monde simplement donné, la possibilité de se soustraire au monde comme monde naturel, la faculté de rompre avec l'intelligibilité circulaire du monde quotidien, bref la capacité de suspendre l'attitude naturelle, appartient à l'homme comme tel, est révélatrice de l'humanité de l'homme. En quel sens l'arrachement aux évidences du monde quotidien peut-il être interprété comme une délivrance ? Comment le retrait hors du monde comme monde naturel peut-il être compris comme une émancipation, comme révélateur de l'humanité de l'homme, s'il est vrai que l'appartenance à une culture, à un monde, est constitutive de notre humanité ? En se délivrant des évidences du monde quotidien, l'homme serait-il en mesure d'accéder à une réalité qui serait vraiment naturelle (réellement évidente) en ce sens qu'elle se donnerait vraiment telle qu'elle est en elle-même ?
La suspension de l'attitude naturelle ne laisse pas apparaître un monde qui se donnerait vraiment tel qu'il est en lui-même, un donné qui serait vraiment évident et non plus apparemment évident. Elle laisse bien plutôt apparaître le monde comme « constitué », l'être du monde « constitué » comme un être commun et inter-subjectif, la « constitution » comme une œuvre collective. Conduirait-elle à penser que le monde est réductible à une interprétation du monde, le donné à une création collective, bref le monde quotidien à une culture ?
La suspension de l'attitude naturelle laisse apparaître le monde comme « constitué », la « constitution » du monde comme une œuvre collective, et en ce sens elle libère de la croyance en un donné qui serait simplement donné, arrache l'homme à sa fixation au monde. Cependant, en laissant apparaître le monde quotidien comme « constitué », la « constitution » comme une œuvre collective, voire comme une création en commun, la suspension de la croyance au monde comme monde naturel ouvre à une expérience plus profonde que celle de l'arrachement au donné, plus radicale que celle du retrait hors du monde quotidien : elle ouvre à l'expérience dont se nourrit la « constitution », à savoir l'expérience phénoménologique du monde (non pas l'expérience d'un monde particulier, mais du monde au sein duquel vivent tous les hommes, le monde de l'humanité universelle) et l'expérience phénoménologique d'autrui (et de soi) comme subjectivité incarnée, comme corps animé, et en ce sens comme être humain. Comment concilier l'exigence qui se dégage des études menées par les sciences de l'Homme (comprendre l'homme comme un être de culture, et dès lors récuser l'idée d'un donné naturel et celle d'une nature humaine), et l'exigence qui émane de la phénoménologie : comprendre la « constitution » collective d'un monde (le monde d'une humanité particulière), et la « constitution » collective d'un type d'homme, comme « constitutions » qui se forment sur la base de - et se nourrissent de - l'expérience universelle (donc pré-culturelle, pré-conceptuelle) du monde (auquel appartiennent tous les hommes) et de notre humanité universelle ? Dans quelle mesure avons-nous une expérience universelle du monde auquel se rapportent tous les hommes, s'il est vrai que rien ne se donne au sein de l'expérience humaine qui ne témoigne d'une culture, d'une compréhension particulière du monde ? En quel sens peut-on prétendre que l'expérience d'autrui comme être humain est universelle, alors même qu'il est indéniable que les hommes ne se perçoivent pas les uns les autres de la même manière au sein d'une aristocratie et au sein d'une démocratie ? En d'autres termes : en quel sens l'expérience phénoménologique peut-elle être interprétée comme universelle s'il est vrai que toute expérience humaine s'inscrit dans une culture, donc dans une compréhension particulière du monde ?
L'expérience phénoménologique - l'expérience de phénomènes qui ne sont pas déjà interprétés comme phénomènes de telle ou telle chose déterminée - est universelle dans la mesure où elle est pré-conceptuelle, en deçà de toute culture, non encore structurée ou mise en forme d'une manière déterminée. Dès lors, s'il est vrai, comme l'ont fait ressortir les sciences de l'Homme, que rien ne se donne au sein de l'expérience humaine qui ne témoigne déjà d'une culture, donc d'une compréhension particulière du monde, alors l'expérience phénoménologique ne peut en aucune façon être interprétée comme l'expérience d'un donné, ou du moins d'un donné qui se donnerait pleinement ou vraiment. Si elle est universelle, éprouvée par tout être humain, donc pré-culturelle, pré-conceptuelle, elle ne peut être que l'expérience d'un « donné » qui échappe à la donation pleine *. En ce sens, la phénoménologie est en rupture par rapport à toute métaphysique de l'évidence : avec la prétention de revenir de l'évidence apparente du donné habituel vers un donné qui serait véritablement évident car simplement donné, immédiatement saisi par une intuition soit intellectuelle, soit sensible. Quand le donné semble simplement donné, immédiatement reçu, comme c'est le cas des choses qui se donnent au sein du monde quotidien, il est déjà mis en forme, structuré : il est perçu par la médiation du concept, appréhendé dans le cadre d'un comprendre particulier, d'une culture. En revanche, quand le « donné » est simplement « donné », il ne se donne pas, échappe à la perception, reste insaisissable. Est-ce à dire que l'intuition sans le concept, pour reprendre la formule de la première Critique de Kant, soit « aveugle » ? Si l'expérience pré-conceptuelle (ce que Kant appelle, dans sa troisième Critique, le « jugement esthétique ») était purement et simplement aveugle, les hommes ne seraient-ils pas irréductiblement enfermés dans leur culture, radicalement prisonniers d'un monde qui leur semblerait naturel ?

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S'il est vrai que chaque humanité appartient à une culture, au sens où les sciences de l'Homme l'entendent, force est de reconnaître que les hommes ont pour condition de comprendre à partir de ce qu'ils perçoivent, à partir de leur expérience collective du monde, et de percevoir à partir de ce qu'ils comprennent, à partir d'une compréhension collective du monde. Force est de reconnaître que l'intelligibilité quotidienne du monde est circulaire, ou, comme le dit la phénoménologie, que le monde quotidien, de prime abord et habituellement, s'impose comme un monde naturel. Toutefois, s'il est vrai, comme s'est attachée à le montrer la phénoménologie, que tous les hommes vivent et ont toujours vécu au sein d'un « même » monde, d'un monde dont ils ont une expérience commune, le monde phénoménologique, et qu'ils ont une expérience commune de leur humanité, l'expérience phénoménologique d'autrui (et de soi) comme corps animé, comme subjectivité incarnée, alors il est vrai aussi que l'intelligibilité quotidienne du monde n'est jamais strictement circulaire, qu'un monde quotidien ne semble jamais naturel de part en part, résiste à sa naturalisation, qu'une société humaine, qu'elle soit aristocratique, archaïque ou démocratique, n'est jamais fondée, pour autant qu'elle ne soit pas déshumanisée, sur le principe d'une stricte clôture. Ouverts à l'expérience phénoménologique du monde et d'autrui, à une expérience universelle du monde et de leur humanité, donc à une dimension pré-culturelle (pré-conceptuelle) de leur expérience, les hommes ne sont pas constamment prisonniers d'une intelligibilité strictement circulaire puisque le monde et l'humanité dont ils ont l'expérience tacite débordent la compréhension qu'ils se font de leur monde et de leur humanité, excèdent irréductiblement toute culture.

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L'expérience démocratique du semblable ne peut certainement pas être assimilée à l'expérience phénoménologique d'autrui. Il n'est pas douteux néanmoins qu'elle suppose une suspension collective de tous les repères, de toutes les identifications, et par là même reconduit vers l'expérience phénoménologique de notre humanité. Elle la suppose et y reconduit car elle fait sentir toutes les identités d'appartenance (appartenance à une classe, un sexe, une race, une nation, une religion, une espèce) comme « inessentielles ». Son avènement se confond en effet avec une suspension collective de toutes les identifications, sous l'effet de laquelle seule l'appartenance à l'humanité se fait sentir comme « essentielle ». Sous l'effet de l'égalisation des conditions, de l'autonomisation, de l'individualisation, seule l'appartenance à l'humanité apparaît comme « essentielle », mais elle est éprouvée comme une appartenance qui n'identifie pas, qui ne définit pas. La démocratie fait sentir notre appartenance à l'humanité comme « essentielle » (comme constitutive de notre « essence ») mais aussi comme une appartenance qui ne nous identifie pas (qui n'implique aucune manière particulière d'exister ou de coexis-ter), qui ne nous définit pas (l'humanité ressentie com-me « essentielle » reste indéterminée par là même qu'elle est en deçà de toute culture, donc échappe à toute conceptualisation, et en deçà de toute nature, donc échappe à toute explication). La démocratie incite chacun à éprouver son « essence » comme une « essence » qui ne le définit pas, qui ne lui est pas donnée comme une nature. Elle laisse émerger l'expérience d'une appartenance « essentielle » à une humanité infigurable (à une humanité qui échappe à toute représentation par là même qu'elle est pré-culturelle, qu'elle est éprouvée en deçà de toute conceptualisation). Bref la suspension collective des identifications qui est à l'origine de la démocratie entraîne une désoccultation de l'expérience phénoménologique de notre humanité universelle. Dans quelle mesure cette expérience neuve de notre « essence », de notre humanité comme humanité indéterminée, infigurable, est-elle libératrice ?
 
Toute démocratie vivante reconduit à l'expérience phénoménologique d'autrui et de soi, car toute démocratie vivante repose sur une suspension collective de toute les identités d'appartenance. Néanmoins, l'expérience démocratique de la perte des identités d'appartenance comme identités essentielles peut être ressentie comme l'expérience d'une déshumanisation, d'une disparition des individus empiriques : qui sommes-nous si notre appartenance essentielle ne nous identifie pas, ne nous définit pas ? Qui suis-je si je suis en deçà de tout ce que je suis ? Aussi la démocratie est-elle à l'origine de nouveaux pôles d'identification, qui tendent à s'imposer comme des points de fixation, et engendrent dès lors des formes nouvelles de servitude ou d'oppression. Ce qui signifie que la démocratie porte en elle les germes de sa corruption.
Ce livre n'est pas consacré à l'examen des formes de la corruption démocratique, mais à la signification des principes fondateurs de la démocratie. C'est en ce sens qu'il porte sur l'avènement de la démocratie. Sans un retour vers le sens originaire des principes générateurs de la démocratie, une critique des servitudes et oppressions qu'elle fait naître ne saurait se justifier : elle ne pourrait se former sans prendre appui, explicitement ou tacitement, soit sur des principes aristocratiques, soit sur des principes totalitaires. En quel sens et dans quelle mesure la démocratie peut-elle être à l'origine d'une authentique émancipation humaine ? Telle est la question directrice qui anime les recherches ici poursuivies.



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