Claire Legendre
L'écorchée vive
Claire Legendre est née à Nice en 1979.
Elle est l'auteur de plusieurs romans : Making-Of, (HC, 1998),
Viande (Grasset, 1999), Matricule (Grasset, 2003),
La Méthode Stanislavski (Grasset, 2006) et de nouvelles
: Le Crépuscule de Barbe-Bleue (Grasset, 2002), Photobiographies
(textimages, co-écrit avec J. Bonnetto, HC 2007). Elle a
été pensionnaire à la Villa Médicis
et Lauréate de la Fondation Jean-Luc Lagardère. Elle
vit actuellement à Prague.
Paulette
a ressemble moins à un visage
qu'aux entrailles démêlées d'une souris de dissection.
Les angles irréguliers semblent avoir été poncés
puis vernis. Par endroits, des traces de poudre semblent croûter.
C'est une tache rouge presque ronde, trouée de deux yeux
sombres écroulés en accent circonflexe au-dessus du
nez. Le front s'adosse à la courbe des sourcils qui va bientôt
craquer. La bouche fut peut-être gourmande, mais il n'en reste
qu'une moue honteuse et la lèvre supérieure, fendue
en son centre, réprime le souvenir d'une sensualité
défunte. Le menton s'esquive entre deux bajoues gonflées
comme à l'hélium. Les yeux gémissent.
Barbara s'est assise sur une banquette entre deux petites filles
épuisées. François l'a cherchée au milieu
des visiteurs, elle ne serait pas partie sans rien dire, quand même,
il a regardé les tableaux d'un il distrait, où
est-ce qu'elle est passée, puis finalement dans la dernière
salle, qu'est-ce que tu fais là ? Ça ne va pas ? Je
commençais à m'inquiéter.
Elle ne voulait pas aller à l'exposition Soutine, c'est
François qui a insisté. Il ne connaît rien à
l'art et elle avait prévu qu'il détesterait Soutine,
puis finalement non, il aime bien, du moins c'est ce qu'il dit.
Il est un peu gêné d'avoir à la consoler, maintenant
qu'elle s'est bêtement mise à pleurer dans la petite
salle du fond. Elle aimerait peut-être boire un chocolat chaud
pour se requinquer. Elle pourrait lui expliquer d'où vient
cette émotion soudaine. Barbara d'habitude est d'une humeur
égale, pas chochotte pour deux sous. Pas le genre à
se pâmer devant un film ou un tableau. Même au cinéma,
elle ne pleure pas. C'est un roc, c'est ce qu'il lui disait au début,
tu es un roc, un jour qu'ils avaient croisé un mendiant cul-de-jatte
dans la rue et qu'elle avait refusé de lui donner un centime,
parce qu'elle avait lu dans le journal que ces gens-là ont
des souteneurs comme les putes, qui les choisissent spécialement
pitoyables, histoire de rapporter plus. Tu es un roc, et il était
retourné donner une pièce au mendiant. Même
s'il a un souteneur, ça n'empêche pas qu'il est misérable,
tu ne crois pas ?
Barbara préférerait un café, et parler d'autre
chose. C'était une mauvaise idée cette exposition,
et se mettre à pleurer devant Paulette, 1924, une idiotie
qu'elle ne se pardonne pas. Ce n'est rien, vraiment, ça ne
s'explique pas. Elle avait presque oublié Soutine. Elle aurait
mieux fait de le laisser au placard, dans une case retranchée
du cerveau. Il faudrait acheter un hibiscus pour mettre sur le bord
de la fenêtre, ça égaierait. Et se lever tôt
le matin, pour aller courir. Il y a un parc en face de l'immeuble,
il faut en profiter. Ils pourraient aussi inviter les collègues
pour une crémaillère. A défaut d'amis, les
collègues, mieux que rien. François s'étonne
: je croyais que tu les détestais. Au contraire, dit Barbara
: ce sont elles qui me détestent.
Au travail, François avait un certain succès auprès
des filles. Quand il a commencé à sortir avec Barbara,
elles ont cristallisé leur déception en vitupérant
contre cette intrigante de maquettiste qui tentait de s'élever
socialement en sortant avec un ingénieur. Elle n'a rien de
plus que les autres. Une grande brune un peu athlétique qui
dit à peine bonjour et lève tout juste le nez de son
écran quand vous lui adressez la parole. Pas brillante. Même
pas jolie. Pourquoi fallait-il que François s'intéresse
à elle ?
Tu as vu comme je progresse, dit Barbara, maintenant j'arrive à
leur sourire. Depuis qu'ils ont emménagé ensemble,
les collègues ont changé leur jalousie en curiosité.
A la photocopieuse les filles demandent si François sait
faire la cuisine. Barbara dit que François sait tout faire,
et les filles se mordent les lèvres d'excitation. Tu ne devrais
pas leur dire ça, c'est de la provocation, s'amuse François.
Ils continuent à se retrouver tous les jours à 16
heures à la machine à café, comme au début.
Elle ne saura jamais pourquoi un jour François n'a plus pu
supporter que la grande brune du deuxième étage s'absorbe
dans la contemplation d'un paysage absurde en tournant le dos à
tout le monde. Il est venu lui demander ce qu'elle pouvait bien
trouver au toit d'en face pour le regarder ainsi fixement dix minutes
par jour. Elle a répondu qu'il lui évitait seulement
de se mêler aux autres. François a ri et il est venu
ensuite, chaque jour, contempler le toit d'en face avec elle. Puis
ils se sont donné des rendez-vous, et les collègues
ont commencé à jaser.
Tous les jours Barbara se levait pleine d'espoir et travaillait
avec entrain jusqu'à l'heure fatidique du café. Elle
enchaînait les mises en pages et les corrections couleur sans
broncher, dopée par la promesse du rendez-vous quotidien
qui viendrait égayer sa journée. Elle avait bien remarqué
François, le beau blond du quatrième sur qui roulaient
toutes les conversations, mais elle n'avait jamais cherché
à lui plaire, et elle n'en revenait pas. Chaque jour lui
donnait de nouvelles raisons d'espérer. Elle le racontait
à sa mère, le soir au téléphone. Je
te jure. Il n'est pas seulement beau. Il s'intéresse à
tout. Il est sportif. Ses yeux sont d'un vert transparent
La mère disait : c'est un conte de fées.
Elle avait redouté le moment de faire l'amour parce qu'elle
imaginait que François avait connu beaucoup de femmes, et
l'idée de leur être comparée était désagréable.
Elle avait mis du temps à oublier le fantôme entêtant
des autres femmes. Parfois, elle se disait qu'elle aurait préféré
un homme moins séduisant. Maintenant qu'elle le connaît
bien, elle se détend un peu. François n'a rien du
Dom Juan fantasmé par les collègues. Elle a pris confiance.
Elle craint encore par moments de ne pas arriver à s'abandonner,
à surmonter la crispation de la rencontre, mais elle ne se
laisse plus submerger par l'angoisse. Elle le regarde, elle se concentre
sur lui. Et finalement elle se laisse surprendre. Elle a une conscience
aiguë du miracle.
Il dit qu'elle a quelque chose de japonais, dans les yeux, dans
le maintien. C'est aussi ce rouge à lèvres qui tranche
avec les cheveux bruns et la pâleur du visage. Il dit qu'elle
sent la cannelle. Qu'il a l'impression, en l'embrassant, de manger
une tarte aux pommes. Elle ne dit rien, mais au fond, elle s'émerveille
chaque fois. François doit le sentir dans son regard de reconnaissance
qui filtre malgré elle après l'amour, et c'est sûrement
ce qu'il aime le plus. Sans doute que lui aussi redoute chaque fois
de ne pas accomplir le miracle.
Barbara a entrepris de faire le portrait de François, à
la sanguine, au fusain, mais elle multiplie les croquis, elle n'est
jamais satisfaite. Elle lui dit ne bouge pas, et il fait l'enfant,
il grimace, il demande toujours à voir avant que ce soit
fini. Il dit tu ne vas pas me faire un truc à la Soutine,
hein ? Parce que je refuse d'accrocher ça dans le salon,
je te préviens.
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