Claire Legendre
La méthode Stanislavski
Claire Legendre, née en 1979, prépare une thèse sur les théories théatrales de Stanislavski à l'université de Nice. Elle est l'auteur, entre autres, de Viande (Grasset, 1999), du Crépuscule de Barbe-bleue (Grasset, nouvelles, 2001) et de Matricule (Grasset, 2003).
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Premier contact avec la scène
'est ma faute. J'avais prévu tout ça, en rêve, en roman. Après… je crois que je me suis laissé déborder par mon enthousiasme. C'était une idée excitante. Ce n'est pas le moment de la ramener, mais je dois avouer que, jusqu'à ce que ça tourne vinaigre, j'étais assez fière. Il fallait bien trouver un sujet, une activité, quelque chose à quoi penser… Vous avez déjà vécu à Rome ? C'est une sorte de grand musée, un cloître, un monument historique. Incroyable qu'une ville puisse être à la fois si bruyante et si statique. Tout s'y dégrade doucement sans bouger. Et cette lente décadence finit par vous gagner.
Le pire c'était le dimanche matin, lorsqu'on ouvrait le parc aux touristes, pour la visite. Vers onze heures, en tirant les rideaux, je les voyais là, sous ma fenêtre, agglutinés en petits groupes, pour un peu ils me photographiaient, comme si j'étais une pièce du patrimoine. Alors c'est vrai, au bout d'un moment la révolte gronde, qu'on le veuille ou non, on la sent pointer en soi et on monte le son de la musique - moi c'était Whole Lotta Love - et on se met à boire, on se cherche des subversions nouvelles.
La première fois que j'ai vu la photo de S.A.R. dans le journal, j'étais en France, rentrée pour les vacances. J'avais lu des articles sur sa cavale, sa biographie, ses petits vols à la tire, ses deux viols et ses trois meurtres dans le train, et comme je prenais souvent le train, je me sentais concernée. Mais quand sa photo est sortie le 11 janvier, la photo de son arrestation, avec sa gueule de jeune tigre coincé entre deux flics, je me suis mise à l'aimer. Enfin, pas à l'aimer comme vous pouvez l'entendre, non, c'était plus flou que ça… je le trouvais beau. On avait le même âge, à trois semaines près. Je sais, il ne faudrait pas dire ça. C'est irresponsable, hein, ça fait midinette. Mais justement : après trois mois à Rome, à balancer mon regard du Monte Pincio au Palatin, du Palatin à Saint-Pierre, et de Saint-Pierre au vilain cube de l'EUR 1, j'avais développé un gros penchant à la légèreté, voire à l'inconséquence. Je regrette.
Lorsque Henri Michaux est venu à Rome, après deux jours de baroque, il s'est mis à faire des convulsions. Une sorte de monumentale indigestion des dômes, volutes, circonvolutions, drapés ingénieux d'une pompe si démonstrative qu'elle vous retourne l'estomac comme un milk-shake à la banane avalé goulûment : Michaux demanda qu'on le mène au Musée étrusque de la villa Giulia, et c'est seulement là que son organisme éprouvé retrouva la paix. Vous voyez, le dégoût de Rome, ça arrive à des gens très bien.
Moi, j'habitais en plein quartier baroque. Au début, je trouvais ça merveilleux. Je passais des heures à ma fenêtre, je bavais d'admiration devant la Trinité des Monts, et les jours d'oisiveté je m'amusais à compter les clochers. Puis brusquement, j'ai rêvé d'une autoroute. Une pénétrante montée sur pilotis, au milieu de la ville, qui briserait l'immobilité du paysage, un repère, une résurgence de ma vieille culture urbaine. Ou bien un building. Une grande chose grise qui se dresserait, comme le monolithe de 2001 : l'Odyssée de l'espace, qui donnerait du relief et du sens à ce tableau suranné. Je tiens à dire que ces fantasmes, aussi capricieux semblent-ils, ne m'appartenaient pas en propre et n'étaient pas le fruit d'un caractère fantasque ou d'une tendance congénitale à l'insatisfaction : nous en étions tous là.
Les pensionnaires ne supportaient plus la fréquentation quotidienne de l'histoire des arts. Toutes les formes de résistance à la mielleuse beauté baroque s'insinuaient dans l'Académie : abus de caféine, drogues, débauches sexuelles, syndicalisme, boulimie, neuroleptiques, téléphonie mobile à outrance, etc. Sans compter la forme la plus répandue de résistance à cette oppression artistique : l'absence de création. Cette dernière arme nous détruirait bel et bien, avant de rejaillir sur l'académisme ennemi qui, lui, s'en sortirait toujours avec la légende et les subventions de l'Etat. Nous en avions pleinement conscience. Mais la paresse restait la forme de révolte la plus accessible, la moins onéreuse et la plus agréable.
Au regard des pratiques pernicieuses de mes camarades, les miennes restaient prudentes, et je me flattais même de leur sophistication. Je tombai amoureuse d'un criminel, certes, mais une fois emprisonné, l'homme ne pouvait plus nuire à personne, et je n'avais nul projet de le faire s'évader, de lui écrire, de lui déclarer ma flamme, ni rien de répréhensible. Je m'en tenais à collectionner les articles de presse le concernant, comparer les photographies des magazines, et rêver éventuellement, le soir en m'endormant, que j'allais le voir en prison, qu'il me regardait avec ses yeux de tigre fou, et que, brûlante de désir, je m'en retournais à ma vie, chamboulée par une poignée de main lourde de sous-entendus. Pas une fois je ne me suis éloignée du droit chemin, et je peux affirmer sans mentir que j'étais la plus sage, la plus rangée de tous les pensionnaires : les historiennes étaient sous antidépresseurs, parmi elles on comptait une nymphomane, une femme adultère, une idiote et une mutique. Les plasticiens étaient homosexuels, sauf un qui était bisexuel et qui a mis sa copine enceinte, ils ont couché les uns avec les autres, j'ai acquis la conviction que deux d'entre eux se shootaient à la cocaïne, et un troisième était alcoolique. Les musiciens jouaient aux dons Juans, les architectes se gargarisaient de leurs exploits, et le cinéaste revendiquait un sadisme sans bornes. Le restaurateur d'art faisait du trafic de tableaux, et le chorégraphe a attrapé la gale dans son propre lit. Avec mon meurtrier inaccessible, je m'en sortais bien.
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