Claire Legendre
Matricule
Roman
Claire Legendre, née en 1979, est étudiante en Lettres
modernes à l’université de Nice. Elle a passé un an à la Villa Médicis,
à Rome. Elle est l'auteur de Making-of (éditions Hors Commerce),
de Viande (Grasset, 1999) –
qui fut un événement médiatique –, et du Crépuscule
de Barbe-bleue (Grasset, nouvelles, 2001).
Clémence est parodontologue : jolie jeune femme, elle triture
en blouse blanche les mâchoires de ses patients. Ceux-ci la fantasment
sous le costume froid de la science... Ils lui parlent, cherchent
à la séduire.
u'il
va devoir se taire, mes doigts dans sa bouche.
Que sa mère s'appelle Lorette, qu'elle porte Femme de Rochas, il
dit c'est l'odeur de la matrice, pour lui quand il y pense. Et vous ?
Dans les hôpitaux on ne se parfume pas.
Pourquoi je me suis intéressée aux dents des gens.
Et d'abord est-ce que ça m'intéresse vraiment ?
Qu'est-ce que je lis, il veut dire des vrais livres, hein, pas des
manuels ou des recettes de cuisine. Par exemple le dernier.
Que je réfléchis trop. Ce devait être il y a longtemps. Ça ne m'a
pas marquée.
Si ça va lui faire mal.
Si le fait de fumer ralentit la cicatrisation.
Est-ce que mon père est dentiste ?
Ni médecin ?
Si je suis juive.
Alors pourquoi dentaire ?
Comment “ comme ça ” ?
S'il y a beaucoup de filles.
S'il peut m'inviter à boire quelque chose, après.
A quelle heure je termine ?
Si je connais le Scotch Tea House.
Dommage que je n'aime pas l'alcool. Je ne sais pas ce que je perds.
Je boirai du thé.
Là, oui ça fait mal.
Qu'il faut être pervers.
Combien de dents arrache un arracheur de dents ?
Par jour ?
Par vie ?
A dix-neuf heures est-ce que ?
Je me demande comment il fait pour avoir les dents si blanches.
Il fume depuis dix ans. Ça se voit sur sa langue. Deux petites traînées
brunes. Les mangeurs de réglisse ont les mêmes.
Il ne m'avait pas reconnue. A cause du masque qu'on porte au bloc
opératoire. Et mes cheveux. Quand je les détache, ça change tout.
Je lui ai enlevé ses trois points de suture. Il dit que c'est douloureux
quand il rit. Il se shoote au paracétamol pour pouvoir sourire.
Que dans cette position : couché la bouche ouverte, il se sent
impuissant.
Qu'il a du courage : m'inviter à boire un verre maintenant
que je sais tout de sa cavité buccale.
Mes cheveux, vraiment. Est-ce que je les brosse matin et soir ?
Et juste avant le rendez-vous ? La tête en bas, aussi ?
Il a vu sa mère et sa sœur, toute son enfance.
Qu'il faut que je goûte le thé “ Pleine Lune ”.
L'endroit est joli, dommage que les touristes anglais se l'approprient.
Il ne m'imaginait pas en noir : il ne m'a vue qu'en blanc.
Pourquoi je porte des lunettes.
Lui est astigmate et myope. Il se console : ça s'arrangera
à cinquante ans quand on deviendra presbyte.
Si le chirurgien est gentil avec les internes.
S'il nettoie bien ses ustensiles entre chaque client. “ Patient. ”
Est-ce que j'ai de la compassion pour les malades ?
Si ce n'est pas trop dur de voir la souffrance.
La perversion, encore.
Si je veux rester à l'hôpital. Pourquoi ne pas ouvrir un cabinet ?
Que c'est tout à mon honneur.
Est-ce que j'ai lu Le jour où Beaumont fit connaissance avec
sa douleur ? Tous les dentistes devraient l'avoir lu.
Il va me l'offrir. Si on se revoit.
Est-ce qu'on se revoit ?
Joseph A. me regarde parfois longtemps sans rien dire.
Son silence est une sorte d'esthétique sauvage qu'il m'impose.
On ne se connaît pas. Un peu plus il dirait : on ne se connaîtra
jamais.
Il fait très attention à ce qu'il dit, ce qu'il montre.
Ça me crispe, c'est contagieux.
Je ne me laisse pas aller avec Joseph A...
Ça rend précieuse notre relation, de faire attention.
Il aime que je ne porte pas de vernis à ongles. Par exemple.
Joseph, ses yeux de fouine, sa pomme d'Adam saillante qui bouge
quand il parle, quand il avale, c'est ce qu'elle voit. “ On
est très différents. ”
Il fume.
Il écrit. Il est “ un peu amoureux ” de son personnage.
Elle est jalouse. Je suis sûre que c'est une blonde.
Non, elle n'a ni couleur ni odeur, juste une auréole, une magie
diffuse.
Il lui fait lire.
Elle dit : tu es distant avec elle, tu n'oses pas la toucher.
C'est d'elle-même aussi qu'elle parle. Clémence a seulement le droit,
quand c'est nécessaire, de mettre ses mains dans la bouche de Joseph
A...
Ils ne s'embrassent pas même sur la joue.
Ils sont retournés au Scotch Tea House. Elle a goûté le thé “ Montagne
de Jade ”, le “ Véranda ” et aussi le “ Jardin
de l'abbé Grégoire ” parfumé au lotus et à la rose. Quand elle
aura goûté tous les thés, ils trouveront un autre endroit.
Clémence a les yeux très bleus.
La peau blanche. Les cheveux noirs.
C'est ça qu'il voit, lui, quand il lui parle, même si elle est persuadée
qu'il la regarde mal. Elle se trompe. Être attentif à soi ne l'empêche
pas de la voir, elle, complètement.
Ne pas la toucher l'oblige à la regarder.
Ils sont chez lui. Il a mis de la musique. Du piano. C'est calme
au début, un peu triste. Juste un peu. Quelqu'un qui trouverait
de la joie à regarder les fleurs, à défaut d'hommes. Qui aurait
dépassé la tristesse et trouvé de petits plaisirs compensatoires.
Qui s'en satisferait. Et puis il y aurait un élan. Irrationnel.
Quelqu'un qui essaierait de courir pour vérifier que ça fait battre
son cœur plus vite. Qui s'arrêterait souvent, essoufflé, le manque
d'habitude. Il y aurait peut-être une balançoire. Mais pas de jupon
à faire s'envoler. Joseph garde les yeux fermés tout le temps du
premier mouvement. Clémence boit du thé. Elle le regarde fermer
les yeux. Une note basse qui s'éternise, qui revient sans cesse
ajouter sa gravité à autre chose qui pourrait – qui aurait pu –
être léger. Une chantilly qui ne prend pas. Quand on met de la crème
légère ça ne prend pas. Elle est dans la cuisine. Elle s'est lassée
de le voir fermer les yeux, la bouche. Elle l'a laissé sur le canapé.
Elle équeute les fraises et coupe les grosses en deux, les très
grosses en quatre. Lui est resté au salon, seul avec le piano sur
la balançoire et il connaît le nom des fleurs autour. Quelqu'un
qui s'épuiserait, souffle court, à guetter des jupons trop sages.
Elle, ça ne la gêne pas. Elle sait que le morceau va finir, qu'elle
le retrouvera. Qu'il sera content pour les fraises et la crème.
Elle écoute la musique jusque dans la cuisine, elle n'est pas loin,
elle a sorti les coupelles et les cuillères. Elle a le temps de
refaire du thé. Elle connaît la mélodie, le rythme. Le même chaque
jour. Ça lui passera. Elle commence à comprendre. Elle n'a plus
ce vertige : ne pas savoir qu'attendre.
Elle entend les dernières notes et elle l'aime bien, ce morceau,
à force de l'entendre et parce qu'il est bientôt terminé.
C'est une pause entre eux. Ça permet de reprendre son souffle. Se
repoudrer, préparer les fraises.
Le deuxième mouvement n'est pas sacré. On peut parler. Elle pose
le plateau sur la table basse. Il a ouvert les yeux. Il regardait
par la fenêtre. Il tourne la tête.
Tu es belle, quand il le dit, elle ne le croit pas. Est-ce que c'est
mieux si je dis : je te trouve belle ?
C'est gentil d'essayer.
Clémence, sa virginité est indicible. Insurmontable.
C'est comme s'il savait déjà. Ils n'en parleront pas. Il ne peut
pas la toucher parce qu'il pense qu'il lui déplaît. Elle ne peut
pas s'approcher parce qu'elle ne veut pas qu'il sache qu'elle est
vierge. Statu quo.
Ils parlent beaucoup. Ce temps à deux, ils s'installent dans une
proximité réelle, mais jamais intime, jamais tactile, on garde caché
ce qui nous fait honte.
Au début elle l'a désiré. Quand il la frôlait, passait près d'elle,
elle pouvait sentir son parfum, ça la faisait frissonner. Puis,
à force de lissage, d'absence de danger, elle ne frissonne plus.
Le parfum, c'est une bulle confortable. Il exhale un mélange de
névrose et d'extrême confiance en soi.
Pourquoi le silence et la distance ? Torture bien intentionnée.
Pas forcément préméditée. Les blancs, les espaces entre les mots.
Le deuxième mouvement n'est pas sacré mais il n'a plus rien dit
et elle, quand il ne dit rien, n'a rien à dire.
Mieux vaut ne pas parler. Laisser faire la musique.
Elle, le vide l'effraie. Si on ne se dit rien, si on ne se touche
pas, ne risque-t-on pas de se noyer dans les étendues de vide et
de silence qui nous séparent ?
Non. Ce vide, ce silence, nous les créons toi et moi. Ils sont notre
œuvre.
Dès le début, entre eux, il y a eu le vide et le silence. Ils n'ont
pas même pris les précautions d'usage, la rencontre, se montrer
sous son meilleur jour.
Quand Joseph a su ce qu'il voulait savoir, les quelques renseignements,
les quelques constantes du comportement, il a cessé de poser des
questions. Il a le pouvoir. Si elle accepte le silence, elle accepte
tout. Elle ne se bat pas.
A ce point, elle n'a plus rien à perdre. Ni cacher.
Je nous hais.
Quoi vivre ?
Désormais il n'y a plus d'illusion à ménager. Ce ménagement, si
conscient qu'il est stratégique.
Hier il a dit : je ne crois en rien. Et il a pleuré.
Je t'aime. Je t'aime, ça ne veut rien dire qu'une sensation.
Une sorte d'élan. Un ersatz.
Moi tu es ma Mecque, chaque nuit tu es là. Me tourner vers toi parce
qu'il n'y a rien d'autre. En rêve tu m'écris : “ Je me
détacherais de toi si tu n'étais pas l'excitation même. ” Au
réveil, je suppose que cette phrase c'est moi qui te l'adresse.
Le vide de Joseph A. occupe toute la place dans Clémence. Une gangrène.
Comment une jeune et jolie fille, avec un avenir tracé, une position
sociale avantageuse, peut-elle à ce point se laisser immerger ?
Dériver.
Laisser le vide s'engouffrer sans aucune résistance.
Où je suis ?
Quand elle se regarde au miroir elle n'a d'autre repère que l'idée
de l'autre : celui qui la regarde le plus souvent.
Qui je suis : celle de Joseph A...
Celle que Joseph A. ne touche pas, celle à qui il ne demande rien.
Celle dont il ne veut rien savoir.
Une fille à ne pas explorer.
Rien à préserver de cette relation.
I got nothin' at all, going down.
Got an empty hope, an empty dream.
I got no one to call.
Looking through a little hole in the wall.
I got no words to say.
Got no wishes today.
Never thought I'd be the one going down.
With nowhere to fall.
Now I got nothin' at all.
Quand elle avait treize ans, on lui jurait que ça passerait, le
vide.
Quoi faire quand on est adulte, elle voit bien qu'elle est adulte
maintenant, et que ça dure. Ça se prolonge. Est-ce sa faute à lui ?
Est-ce que ça aurait été possible sans lui ?
Est-ce que c'est mal de faire du mal à quelqu'un qui veut bien qu'on
lui en fasse ?
Est-ce que c'est mal de vouloir quelqu'un pour se faire mal ?
Elle veut Joseph A. pour s'écorcher.
Ma peau n'a jamais été lisse, de toute façon.
J'irai m'écorcher sur ta poitrine.
J'irai me dorer à ton ombre.
J'irai maudire la pudeur de tes érections.
Clémence se réfugie dans la cuisine.
Ils sont un couple. Ils vivent ensemble. Il faut bien s'occuper.
Elle fait. Il lit. Il dit.
Leur îlot contre le monde. Leur confusion.
Je te quitterais si tu n'étais pas l'excitation même.
Il dit : l'extase me manque. Elle est morte, juste après qu'il
a prononcé cette phrase.
Il dit : notre relation sade-mase.
Même ses envolées lyriques (à elle) il les brise, coup de genou
au ventre tu vas te taire, tu vas cesser d'enjoliver.
Il veut sa carcasse pour préparer les fraises.
Il ne sait pas ce qu'il veut.
Il dit qu'il ne veut rien. Ça va plus vite.
Elle achète des coussins, des assiettes. Elle coud les rideaux.
Elle repeint. Elle lave. Elle cuisine, toute la journée pour remplir
le vide elle cuisine, il y a au moins l'odeur, ça finit par être
écœurant.
Les tâches matérielles sont un soulagement.
Elle a le front de ne pas souffrir.
Joseph aurait peut-être préféré qu'elle pleure.
Le pouvoir le plus grand : faire pleurer ou faire jouir ?
Il n'a pas envie d'elle. Il veut être avec elle.
Elle ne comprend pas. C'est inadmissible qu'il n'ait pas envie d'elle.
Elle est jolie. Le visage, les épaules, le cul, tout.
Pourquoi n'a-t-il pas envie ?
Il y a plusieurs possibilités :
Il a peur. (Il est amoureux ?)
Il est impuissant.
Elle ne lui plaît pas (alors pourquoi tout ce temps passé
près d'elle ?).
Il croit qu'elle n'a pas envie (pourquoi tout ce temps avec
lui, n'a-t-elle rien trouvé d'autre ?).
Il est masochiste. La distance combinée désir est un défi
pour se procurer de nouvelles sensations. (Il est con ?)
A l'épreuve, le désir augmente puis se meurt.
Hier je suis passée près du jardin de la bibliothèque. Il est joli,
il y a des arbres fruitiers. Maman m'y emmenait quand j'étais petite.
Hier, maman était avec moi. Elle demande : tu te souviens ?
— Un peu. Je préférais celui-là, parce qu'il est plus calme
que le square de la place Wilson.
— Il y avait une petite fille, tu te souviens ? Elle avait
perdu une main. La droite je crois.
— Oui !
— Elle était métisse. La peau assez claire.
— Est-ce qu'elle avait mon âge ?
— Non, tu devais avoir quatre ans, elle en avait six ou sept.
Elle avait eu un accident d'escalator.
— Je me souviens, oui.
— Tu l'appelais “ Eblou ”.
— Ce que j'en ai fait, des cauchemars sur les escalators.
Pourquoi “ Eblou ” ? Peut-être parce que le peignoir
de maman, avec lequel je dormais, et qui avait été découpé en morceaux
pour que je puisse l'emporter partout avec moi, s'appelait “ la
Bleue ”. Les morceaux de la Bleue me servaient à gratter mes
ongles, frotter mes doigts. La petite fille amputée ne pouvait pas
faire ça. Alors peut-être à cause de ça je l'ai appelée Eblou.
En inventant ce nouvel usage du préfixe privatif “ e- ”
je contribuais, à quatre ans, à l'évolution de la langue française :
Eblou = sans la Bleue. Mes cours de phonétique historique ne me
permettent pas de comprendre comment “ eu ” se transforme
en “ ou ”. C'est une particularité de ma bouche, inexplicable.
Ces derniers temps – depuis que je fréquente Joseph A. – je me suis
mise à bégayer.
Eblou. Je me souviens de plus en plus d'Eblou. Je voudrais la retrouver
car d'elle je ne vois que le poignet moignon. Je voudrais voir son
visage. C'est injuste pour elle, ne retenir que sa brisure.
Je sais que j'aimais bien Eblou. Je devais la trouver étrange, mais
elle ne me faisait pas peur.
Eblou est une fuite. Avec ce souvenir je suis seule. Je m'abstrais
de Joseph A...
C'est rassurant d'avoir encore des choses à quoi penser qui n'appartiennent
qu'à soi.
Quand je me demande : qui es-tu, il y a du moins ces souvenirs
qui ne le touchent pas.
O mon amour je crève, de ne pouvoir te baiser.
J'ai retrouvé le plaisir de m'ennuyer le matin quand je sais que
je ne vais pas te voir.
Elle se prépare, elle se concentre, elle enfile la blouse, les gants,
le masque qui ne la laissent pas reconnaître. Elle arrache, incise,
coud. Il y a de la musique dans la salle d'opération, on n'est pas
obligé de parler à celui qu'on torture. Clémence peut rire, le jour,
entre deux extractions, avec les hommes du service, comme c'est
simple. Rire et arracher jusqu'à ce qu'il soit l'heure de détacher
les cheveux, rentrer, retrouver Joseph A...
Dorment-ils ensemble ? Ou bien rentre-t-elle chez elle ?
Il faudrait qu'elle reste dans le salon, sur le canapé. Ou bien
il lui a laissé son lit, c'est lui qui s'exile. Peut-être aussi
préfère-t-il le salon, à cause de la chaîne hi-fi, des livres, des
manuscrits dans les tiroirs qui n'ont pas envie d'être découverts,
et qu'il couve.
La chaîne de la salive, rompue entre Clémence et Joseph A...
Il faudrait trouver le maillon qui relie, à des kilomètres de distance,
la salive de Joseph A. et celle de Clémence.
Il a onze salives à son palmarès. Elle en a dix-huit. Il faudrait
faire l'arbre généalogique des salives de chaque personne embrassée.
Ainsi, on découvrirait, en Amérique latine par exemple, le lien
des molécules de Clémence et Joseph A...
Elle fredonne, elle se brosse les cheveux. Le miroir de la salle
de bains. Ses cheveux sont un long filet où s'accrocher. Une petite
jupe rouge, avec des paillettes, qui serre ses cuisses et flotte
comme un cerceau autour des genoux. Lèvres vermeilles assorties.
Tenue de soirée pourquoi, pour faire enthousiasme illusion. J'ai
mis de l'or dans mes cheveux. A quelle heure rentre Joseph ?
A quelle heure sortir du four le fiadone ?
A quel âge rencontrer Eblou la petite amputée ? A quel thermostat
le four ? A quelle vitesse l'escalator ? Elevator girl.
Quelle couleur la jupe ? Rouge mais quel rouge ?
Clémence, talons trop hauts, bride trop serrée, tombée sur le parquet,
le Fiadone a brûlé, Joseph rentré tard. C'est déjà cette vie-là,
l'attente la déception, et pas même un orgasme de réconciliation.
Je te demande pardon... De te faire vivre tout ça.
Que vous êtes durs l'un pour l'autre !
Quel temps gâché pour le bonheur !
Pas la peine d'en parler aux amis, on sait qu'ils ne comprendraient
pas. Personne ne comprend : tant mieux. C'est sûrement qu'il
s'agit d'une chose unique au monde. L'histoire, d'autant plus précieuse
qu'on la croit unique.
Et d'abord qui c'est, ce Joseph ? Il fait quoi dans la vie ?
Il a quel âge ? Que sais-tu de lui ?
Non, vraiment, pas la peine d'en parler aux amis.
Il y a de moins en moins d'amis, puisqu'il y a de moins en moins
de choses à dire.
Il n'est pas là. Il fait beau. Elle a mis cette musique qu'il n'aime
pas, elle a sauté partout, elle a dansé, elle aurait pu se casser
la cheville, ç'aurait été une trace de détresse et de joie, ç'aurait
suscité des questions, elle aurait pu dire j'ai sauté partout, j'ai
dansé seule quand tu n'étais pas là. Mais rien, pas même un bleu.
D'habitude elle se cogne, les portes les tables ses ennemis intimes,
là non, elle ne sait pas faire semblant.
Au plafond le mobile des papillons ne tourne pas, il n'y a pas d'air
ici j'étouffe et avec la main, c'est trop haut je n'y arrive pas.
Je ne peux pas faire tourner les papillons.
Je ne supporte plus les tourterelles enrouées derrière la fenêtre.
Joseph m'a vu devenir pâle, vieillir d'un coup, ne pas résister,
corps muet étendu rose sur divan bleu. Qu'est-ce qui ne va pas ?
Rien ne me semble plus intéressant, ni plus désespéré que notre
histoire. Nous ne baiserons pas ensemble.
A bas les tourterelles ! Fais-moi plaisir tue-les.
Sourire régressif de Clémence. Je t'en supplie, de me baiser tout
de suite, ce sera fait, comme ça, après nous pourrons recommencer.
Tiens, je ferme les yeux je ne regarde pas je t'en prie fais-le.
(A genoux.) Regarde c'est si peu d'effort à faire, si tu commences
par m'embrasser, après ça vient tout seul, ce n'est plus toi qui
décides, tu te déshabilles sans t'en rendre compte, s'il te plaît.
Moi, regarde, je me déshabille. Je ne te demande même pas d'être
enthousiaste. Tu peux fermer les yeux si tu préfères, tu peux éteindre
la lumière tirer les rideaux et me baiser dans le noir, je veux
bien. Tu peux me baiser par terre si tu te sens mieux, tu peux faire
ce que tu veux, tu peux mettre de la musique on peut aller dans
la salle de bains, on peut se laver d'abord si c'est un problème
on peut se cacher sous les draps tu fais ce que tu veux, si tu veux
m'attacher ou me dire des trucs dégueulasses, tu peux je t'en supplie,
tu peux rester habillé si tu préfères juste la braguette ouverte
si tu es plus à l'aise, tu peux te toucher avant ça ne me gêne pas
je peux te regarder si tu veux ou bien je peux me caresser devant
toi si ça t'excite dis-moi ce que tu veux dis-moi.
Corps qui s'échine à dire mais rien ne sort.
Joseph A. fume une cigarette de répit. Pense qu'elle perd le sens.
Depuis combien de temps elle est là enfermée à rêver qu'on la baise ?
Prendre l'air, viens, c'est dimanche, sortons.
— Je t'aime.
Dans un café, à travers la vitre c'est l'avenue des Diables Bleus
où rien ne passe qu'un couple de vieux laborieux tendres se soutenant
l'un l'autre, elle les regarde, “ solitaire, jamais solidaire ”
a-t-il dit, elle se souvient ça lui fait mal. Il voit qu'elle les
regarde. Il ouvre la bouche, respire doucement, plusieurs fois avant
de parler.
— Il me manque des gosses.
Qu'est-ce que tu dis ?
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