Claire Legendre
Le crépuscule de Barbe-bleue
Nouvelles
Claire Legendre, bientôt 22 ans,
est étudiante en Lettres modernes
à l'université de Nice. Elle est
l'auteur de Making-of (éditions
Hors Commerce), et de Viande
(Grasset, 1999).
« Le Crépuscule de
Barbe-bleue est un recueil cohérent
de onze récits. Les dix premiers mettent
en scène la mort réelle,
rêvée ou symbolique d'une femme. Et
le dernier évoque une héroïne
qui tue un homme.
The quick brown fox jumps
over the lazy dog
ine
marche avec sa mère. Sur les bords de la
Méditerranée. La chaleur à
peine tempérée par l'eau. Nine a
treize ans, les cheveux noirs enrubannés. Un
petit nez, de grands yeux dont l'ouverture sur le
monde semble une plaie déjà. Dans la
noirceur se fond la jeune souffrance, la
gravité nouvelle-née. Mal
définie, la souffrance, causes floues
encore. Nine se plaint : ses genoux lui font mal,
et aussi des ampoules aux pieds. Elle avance
pourtant, accompagne sa mère sous la
canicule, le soleil éprouvant. C'est la
mère qui a voulu venir jusqu'ici, en
dépit du bon sens. Pour son plaisir
seulement, qu'elle fait passer avant, parce que
Nine est assez grande maintenant pour qu'on n'ait
plus à lui donner l'exemple, à se
justifier. La mère, elle ne sait pas
l'erreur qu'elle fait. Elle est de bonne foi. Elle
a oublié qu'à treize ans on juge, on
jauge les parents. Elle ne se doute pas que son
choix, son caprice de la plage malgré la
canicule, à l'heure où le soleil est
haut, induit la faiblesse, condamne
l'autorité. Elle ne se doute pas que
dès lors, Nine lui échappe, parce
qu'elle aussi, la mère, a été
capricieuse.
Nine ne dit rien. Se laisse mener. Mais en elle et
sans qu'elle s'en aperçoive se forgent
déjà : la déception (la
mère n'est plus un modèle), le
mépris (elle se conduit comme une fillette),
l'indépendance (pourquoi obéir
à une personne qui cesse d'être plus
sage que soi). Demain ou la semaine prochaine, Nine
s'enfuira. Sans prévenir, sans dire
où elle va, quand elle rentre. C'est le
début de l'adolescence : longue série
de fugues qui sont autant de camouflets à
l'autorité parentale, rébellions,
exigences.
Le vingt-six juillet, Nine fugue pour la
première fois. Elle sort vers dix-huit
heures. Sa mère est dans la baignoire. Se
ressource après une journée de
travail. Elle n'entend pas la porte grincer puis
claquer. Après, dans son peignoir en
éponge elle parle à Nine. Dans sa
chambre elle ne la trouve pas, non plus dans le
salon, ni la cuisine, nulle part. Elle panique.
Nine n'a pas peur. A son retour sa mère
criera, s'étonnera. Il n'y aura qu'à
se taire, éventuellement s'enfermer dans la
chambre. La mère est une grande femme,
malingre, qui a toujours revendiqué la
fragilité. Si elle me gifle je la giflerai
en retour, pense Nine. Elle aura cette force
à cause du caprice de la plage, à
cause de cette démission.
Nine est loin.
Elle a pris le train. Elle sonne à la porte
de Bastien Salamandre. Il a plu, elle a froid, ses
vêtements trempés lui collent au
corps. Elle a peur. Diverses choses : qu'il ne soit
pas là, qu'il n'ouvre pas, qu'il ouvre,
qu'il se moque d'elle, qu'il ne la désire
pas, qu'il la désire trop.
Il ouvre, elle demande vous vous souvenez ? Nine
Valois. Je vous ai écrit, il y a quelque
temps déjà. Parce que j'avais lu vos
livres, et je voulais vous rencontrer. Vous m'aviez
répondu gentiment.
Elle hésite : comme je passais dans le coin
je me suis dit que.
Il est décontenancé. Il se souvient
vaguement. Il dit qu'elle est si jeune. Comme elle
est toute mouillée, il la prie d'entrer.
Elle demande s'il n'a pas un peignoir à lui
prêter, le temps que ses vêtements
sèchent. Il est embarrassé. Il dit
vous avez eu de la chance de me trouver. De le
trouver seul.
Il lui donne des habits de femme, ceux de sa
fiancée dit-il pour qu'elle sache. C'est
mieux pour lui, qu'elle soit habillée. C'est
mieux qu'un peignoir. Il lui indique la salle de
bains. Elle ne ferme pas la porte.
Il lui offre à boire. C'est un gentleman. Il
ne veut pas décevoir. Il sait comme les
lectrices fantasment.
Elle revient s'asseoir dans le salon, on voit la
pluie tomber derrière la baie vitrée.
Elle dit c'est joli chez vous, elle veut bien une
menthe à l'eau, et une cigarette, pourquoi
pas. Et que c'est surtout un certain texte qui l'a
marquée, un petit texte qui s'appelle La
Sainte et qui parle de Lara Bell, elle s'est
beaucoup identifiée à Lara Bell.
Il esquisse un sourire. Sauf que vous n'êtes
pas une sainte, j'en suis sûr. Là
c'est elle qui rougit. Elle dit ce texte ça
fait cinq ans que vous l'avez écrit,
à l'époque je. Vous étiez
petite.
Sur quoi vous travaillez en ce moment ? Une
pièce de théâtre.
Il raconte. Il aime parler de ce qu'il fait. Il n'a
pas si souvent l'occasion. Parfois une jeune fille
l'aborde, à la terrasse d'un café.
Mais elles sont timides, et la conversation
brève. Ce qu'il préfère ce
sont les journalistes, en période de
promotion, mais ça fait deux ans qu'il n'a
pas eu l'occasion d'en rencontrer.
Bastien Salamandre a trente-cinq ans, rasé
de près. Il est beau garçon, il n'a
pas de mal à séduire. Sauf que depuis
quelque temps ça ne suffit plus. Il a soif
de reconnaissance. Qu'on l'aime enfin pour ses
livres. Il porte un costume en lin beige. On dirait
qu'il le porte au cas où un invité
surprise, auprès de qui jouer un rôle,
le sortirait de sa solitude. De huit heures du
matin à dix heures du soir, Bastien
Salamandre, qui déteste qu'on le prenne au
dépourvu, arbore, pour lui seul, sa tenue
d'écrivain. La nuit, il n'ouvre qu'aux
visiteurs annoncés. S'il n'attend personne
il verrouille, puis s'autorise le port du pyjama.
Bastien Salamandre a attendu toute sa vie la visite
impromptue d'une Nine Valois.
Elle est mignonne, crédule, bienveillante,
le regard admiratif qu'elle pose sur lui suffirait
à déclencher une érection si
Bastien Salamandre n'était plus sous le coup
de la stupeur. Elle arrive au bon moment, page
blanche angoisse traversée du désert.
La providence.
Il la regarde avec condescendance, elle a l'air
d'aimer ça, de trouver ça normal,
elle est humble, toute petite et béate.
Qu'il pose ses yeux sur elle lui semble
déjà un immense privilège.
Elle l'écoute avec une attention
passionnée. Il est un oracle, sa parole est
de miel. Il se sent invincible. Il la quitterait
tout de suite pour écrire, parce qu'elle
génère en lui une telle puissance
qu'il faut s'en dégager, s'en
délester, la mettre en uvre. S'il
osait il lui dirait : restez là, ne bougez
pas, je vais dans la pièce à
côté, je reviens dans une heure. Mais
malgré ses treize ans, malgré son
évidente supériorité sur elle,
il n'ose pas. Il reste là à lui
parler, il développe ses idées
à mesure qu'elles viennent, surpris
lui-même par sa prolixité nouvelle. Il
détaille, définit chaque personnage,
de son caractère à sa couleur de
cheveux, prend plaisir à parler sans crainte
de lasser. Il s'emballe, il est génial dans
ces yeux-là. Il jubile, il rayonne ah si les
journalistes avaient la même foi, ah si l'on
croyait en lui comme cette gamine de treize ans !
Il deviendrait grand à force, un vrai grand
homme. Le goût délicieux de la
confiance en soi ne le quitterait plus.
Il plonge dans les prunelles de Nine, plus profond
encore, tâte, cherche les étincelles
émerveillées. C'est lui cette
merveille qui enchante, c'est lui qui fait
rêver. Si longtemps qu'il attend
ça.
Il faudrait empêcher les vêtements de
Nine de sécher. Il faudrait la retenir. Une
autre menthe à l'eau, une autre cigarette,
elle continue de poser des questions, elle ne dit
rien d'elle-même, tant mieux : il s'en fout.
Il l'aime pour ça, il l'aime
déjà éperdument pour cette
disponibilité unique et sans faille.
Il boit du porto. Il propose du saumon fumé
qu'il a toujours au frigo, comme le costume de lin,
au cas où. Il est déjà dix
heures du soir. Il a tant parlé qu'il manque
de souffle. Il est ivre. Il aurait encore tant de
choses à dire. Il faudrait raconter son
existence depuis le début. Il faudrait
qu'elle sache qui il est. Les actes
héroïques, le talent
prématuré, les souffrances, les
deuils, les victoires. Tout ce qui fait cette vie
d'homme subjuguerait Nine Valois.
Elle bâille.
Est-ce qu'elle s'ennuierait ?
Non, pour sûr elle a seulement sommeil, elle
a tant voyagé pour le rejoindre.
Bastien Salamandre hésite : a-t-elle un
endroit où dormir ? Parce que si non, elle
peut rester ici. Le canapé
transformable.
C'est à croire qu'il lit dans ses
pensées.
Ils poussent la table basse et déplient le
matelas. Pendant qu'elle est à la salle de
bains, il installe les draps et les oreillers. Puis
il lui donne une chemise de nuit qui appartient
à la fiancée. Et son dernier
manuscrit, enfin le premier jet, qui n'est pas
corrigé, ne fais pas attention à
l'orthographe. Elle pourra le lire avant de
s'endormir, bonne nuit, si tu as un problème
je suis dans la chambre à côté,
les toilettes sont au bout du couloir.
Il ne peut pas dormir, il ne peut pas non plus se
changer, ou bien alors carrément nu, mais si
elle le voit en pyjama elle
Il ne sera plus
désirable. Il s'assied à sa table
d'écrivain, avec sa lampe d'écrivain
qui diffuse cette lumière verte. Il fume, il
ouvre la fenêtre pour ne pas enfumer la
chambre. Il fait quelques ratures. Il était
génial tout à l'heure, que disait-il
? Chapitre 1 exposition, chapitre 2 confusion,
chapitre 3 rebondissement, éclaircissement.
La jeune femme se teint les cheveux. Quand son mari
découvre que, il décide de la
quitter. Elle ment. Lui aussi ment. Ils sont
pitoyables. C'est ça qu'il disait. Et
aussi
mais il ne se souvient pas. C'est
à Nine qu'il pouvait dire tout ça.
Maintenant ça s'échappe, ça le
laisse seul avec cette sensation bizarre qu'on
aurait pu jouir une seconde fois.
La magie de Nine, évanouie, le laisse vide
et rageur. Bastien voudrait cogner sa tête
contre les murs, parce qu'elle est impuissante
à reproduire le miracle
éprouvé. Il cogne, il écrase
les mégots sur la table en bois brut qui lui
sert de bureau, il est excité par
l'idée de retrouver Nine le lendemain,
enchanté par l'effet qu'il produit.
Bastien Salamandre chante. Pas trop fort pour
qu'elle ne l'entende pas. Il a chaud, il se
résout à enlever le costume. Nu, il
retourne au bureau, tente encore d'écrire.
Il ouvre le fichier Journal sur son ordinateur.
Expurge laborieusement de son cerveau quelques
lignes qui résument sa journée. Il
essaie de décrire Nine, mais ne parvient pas
à un portrait cohérent. Il la flatte
ou la dénigre. Tantôt céleste
créature dont la présence,
libératoire, sublime son talent,
tantôt pauvre gosse inculte, facilement
éprise d'un écrivain en
déroute. Les deux tableaux l'amoindrissent,
lui, qu'il soit fasciné par une gamine de
treize ans ou qu'il méprise l'unique
personne qui le considère. Cette situation
inextricable, il la ressasse, elle le rend fou.
Bastien reste amorphe face à l'ordinateur,
se rongeant les ongles, relisant, frappant la
souris à intervalles réguliers pour
annuler la mise en veille de l'écran.
Essayant, pour se distraire, de nouvelles polices
de caractères, toujours la phrase
générique qui s'inscrit : « the
quick brown fox jumps over the lazy dog », qui
contient toutes les lettres de l'alphabet romain.
Pour allonger le manuscrit il passe de Book Antiqua
12 à Times 14. Double les interlignes. Il
tripote les poils de ses cuisses, de son torse.
Contemple longuement le reflet de son visage dans
la vitre au-dessus de la table. Une belle gueule.
Gaffe au rictus qui se creuse incidemment.
Il est trois heures du matin. Où est-elle sa
fiancée ? Trois jours qu'il ne l'a pas vue
parce que, la dernière fois, il a
manqué de délicatesse, il a
été désagréable. Pas
assez attentif. Pourtant Dieu sait qu'elle est
belle, et intelligente, et « fascinante
». Dieu sait s'il a de la chance de l'avoir.
Il faudrait se donner du mal. Il faudrait lui
téléphoner, faire amende honorable,
dire je t'aime j'ai eu tort. Dire je tiens à
toi comme à la prunelle de mes yeux.
Inventer de jolies phrases qu'elle inscrirait sur
son carnet. Lui faire sentir qu'elle partage la vie
d'un poète. Il faudrait lui
téléphoner. Maintenant.
Bastien se faufile nu jusque dans la cuisine
où est resté le
téléphone portable. Il espère
ne pas croiser Nine, ou bien la croiser et qu'elle
se jette à son cou. Il ne la croise pas. Il
saisit le téléphone et regagne la
chambre. Il compose le numéro de
Déborah, c'est sa colocataire qui
répond. Elle chuchote.
- Je te réveille ?
- Tu as vu l'heure ?
- Je suis désolé. Tu peux me
passer Déborah ?
- Elle dort.
- Tu peux la réveiller ?
- Non, écoute je sais pas si tu as bu
ou quelque chose mais.
- Je suis désolé. Je n'ai pas
bu, il faut seulement que je parle à
Déborah.
- Elle ne veut pas te parler. Si je la
réveille ça sera pire. Essaie demain
matin, elle aura peut-être changé
d'avis.
Bastien Salamandre insiste, rappelle quand on
raccroche, obtient qu'on lui passe Déborah
que les sonneries répétées du
téléphone ont fini par tirer du
sommeil.
Elle est catégorique : ils ne se reverront
pas, cette fois il dépasse les bornes, tu es
fou d'appeler à cette heure, etc.
De toute façon elle ne l'a jamais
aimé, tu n'es qu'un écrivaillon de
merde, un raté, un bellâtre si tu veux
savoir, ton costume en lin m'exaspère, ta
coquetterie, ta susceptibilité, ton
orgueil.
Cette fois c'est lui qui raccroche. Il n'en revient
pas. Il retourne dans la cuisine et avale un
Aspegic. Il essaie de dormir, ensuite, et tourne
dans son lit, transpire beaucoup. Il veut chasser
l'image vindicative de Déborah, se
concentrer sur la petite jeune fille qui dort sur
son canapé. Il lui a donné le
manuscrit et demain elle l'aura lu, elle lui en
fera l'éloge. Il se relève,
excité par cette idée. Va dans la
salle de bains. Le rasoir électrique est
posé sur l'étagère, avec la
rallonge il peut se déplacer jusqu'au grand
miroir fixé derrière la porte. Il se
rase. Si elle se réveille avant lui il sera
frais, « visible ». Il inspecte les
recoins du nez, la fossette du menton, rase aussi
les petits cheveux qui poussent devant les
oreilles. Beau comme un astre ! Sauf les cernes :
il faut dormir.
Il finit par s'assoupir. Il fait des rêves
confus. Des visions vives et floues le traversent,
le tourmentent, se succèdent à grande
vitesse. De la musique aussi ou plutôt un
rythme soutenu, battements cardiaques
accélérés, clip vidéo
infâme qui le laisse, au réveil,
chancelant et démuni.
Dans quel état était Bastien
Salamandre ce matin-là ? Lui-même
incapable de le dire. Il fut extrêmement
soulagé de trouver Nine
éveillée. Il lui proposa du
café et des tartines. Elle était
souriante, très en forme. Il brûlait
de lui demander son avis sur le manuscrit,
sûr de sa bienveillance. Il repoussait cette
échéance pour ne pas lui montrer la
dépendance où il se trouvait
déjà. Il fit le café pendant
qu'elle beurrait les toasts. Il faisait soleil de
nouveau. Le crâne de Bastien, très
douloureux, gênait sa concentration.
Ils prirent le petit déjeuner en musique.
Elle trempait ses tartines dans le bol de
café. Il la trouva goulue et mal
élevée. Il demanda finalement : alors
que penses-tu du manuscrit ? Elle avoua en souriant
qu'elle ne l'avait pas lu, pas même la
première page tant elle était
fatiguée la veille. Elle ne s'excusa pas.
Elle continua de mordre dans ses tartines. Puis,
comme Bastien ne disait plus rien, c'est elle qui
parla. Elle raconta qu'elle était partie de
chez elle, qu'elle avait pris le train, que
c'était gentil de l'avoir accueillie mais
que, maintenant elle allait devoir rentrer. Sa
mère devait être inquiète. Il
était toujours muet, elle continua : elle
aussi elle écrivait, elle avait
commencé un roman et elle ne savait pas trop
comment le terminer, elle manquait de
volonté. Elle avait toujours
rêvé de publier un livre, d'ailleurs
s'il avait des tuyaux à lui donner
Bastien eut une vive poussée de migraine, il
n'en croyait pas ses oreilles. Quoi, elle aussi
« voulait écrire », elle aussi
appartenait à cette foule de minables
narcissiques qui venaient l'aborder aux
séances de signatures, pas pour le flatter,
pas pour le critiquer, mais pour mettre en valeur
leur petite personne ? Elle aussi ne pensait
qu'à piller sa pathétique
notoriété, elle aussi pensait
davantage à elle-même qu'à
n'importe quelle idole. Avec ses treize ans, elle
l'avait dupé, avec son sourire et ses grands
yeux avides. Elle aussi ne pouvait se contenter de
l'admiration. Pourquoi fallait-il que tous, ils la
ramènent avec leurs rêves d'art et de
reconnaissance ? Personne n'admirerait donc jamais
Bastien Salamandre. Elle n'avait pas jeté un
coup d'il au manuscrit, elle n'avait pas
compris le privilège, elle l'avait
méprisé.
Elle non plus n'est pas capable d'un amour
désintéressé. Elle ne le prend
pas pour un génie. Elle l'a bien eu, hier,
quand elle s'est tue « respectueusement
».
Bastien Salamandre a détourné la
tête. Il ne veut pas qu'elle lise
l'humiliation sur son visage. S'il savait
Elle est à mille lieues de se douter. Elle
croit qu'il est curieux, qu'il la respecte
davantage parce qu'elle écrit aussi. Elle
croit qu'il va lui demander de lire quelque chose,
elle croit à une complicité nouvelle.
Elle croit
qu'elle sera bientôt son
égale.
Elle parle. C'est son tour maintenant. Elle
raconte.
Elle vit avec sa mère. Son père est
parti avec une jeune fille il y a des
années. Ça valait mieux, dit-elle.
Papa n'était pas un enfant de chur. Et
Maman
elle a perdu la raison la semaine
dernière. Elle fait des caprices,
maintenant. C'est pour ça que.
J'écris depuis longtemps. Depuis toute
petite. Là je viens de finir un manuscrit,
un roman, et je vais l'envoyer à. Vous me
conseillez de l'envoyer à qui ? Vous
connaissez des gens ? Vous accepteriez de me donner
votre avis ?
Il ronge l'ongle de son index droit, d'une traite.
Puis il attaque le majeur. Il se gratte la gorge,
dit bien sûr gravement. Il ajoute mais
n'attendez pas de moi que je. Je n'ai aucun pouvoir
de décision.
Elle se lève, elle va chercher son sac, elle
en sort une liasse de feuilles imprimées
recto verso, la pose sur la table devant lui. Dit
qu'elle va prendre une douche. Bon ben vous pouvez
déjà vous faire une idée. J'en
ai pour vingt minutes. J'ai le trac rien
qu'à l'idée. Personne ne l'a lu
encore. Si vous n'aimez pas, ne me le dites pas
trop violemment. Votre opinion compte tant pour
moi. Bon ben je
la salle de bains c'est par
là, hein ? A tout à l'heure.
Bastien Salamandre se tient raide sur sa chaise,
pris d'un hoquet. Il doit lire ! Il a toujours
détesté lire les manuscrits des
autres. Il remarque systématiquement,
orgueilleusement, les fautes d'orthographe.
Mais c'est surtout elle. Il la hait, elle, de lui
avoir fait croire que ce serait différent.
Il l'étranglerait. Il la noierait. Il lit,
il ne peut pas y échapper. Il est un salaud
sinon, parce qu'elle a été patiente,
elle l'a écouté toute une
soirée. Elle a été
généreuse pour lui, et lui a eu
seulement le tort de croire que c'était
gratuit. Mais d'où sortait-il cette illusion
? A trente-cinq ans, avec sa carrure et son
expérience, comment a-t-il pu se leurrer
encore ? Il lit et c'est bien, vraiment bien en
dépit des fautes. Il est poussé par
un élan masochiste qui lui ordonne
d'apprécier, de louer. C'est vivant, c'est
captivant, ça sonne juste, c'est
Elle
aura du succès. Plus que lui. Elle a cet art
de l'essentiel. Elle ne s'embarrasse pas comme lui
des détails de la description, elle n'essaie
pas de dire l'indicible, elle est simple, elle ne
doute pas. Elle est un coup de massue, un coup de
vieux. Ça y est, Bastien Salamandre est un
ringard de premier ordre, une meute d'adolescents
inspirés lui collent aux talons. Nine Valois
est l'emblème de cette
génération qui le pousse, K.O. vers
la sortie.
Il enchaîne les pages du manuscrit,
tête dans les mains, il sue il pense à
ses vingt ans. Il se souvient d'avoir juré :
si je n'ai pas publié au moins un livre
à trente-cinq ans je me tuerai, je n'aurai
pas la vie merdique qu'on me réserve, je ne
me consolerai pas comme tout le monde avec des
mouflets à qui je transmettrais des
rêves déçus. Maintenant ce
serait le moment. Ce serait le moyen de ne pas
être un raté. Un type qui aurait
écrit cinq livres moyens puis plus rien ou
plus rien de bon. Il pense c'est le moment. Il
pense aurai-je le courage de ? Maintenant que
Déborah n'est plus disposée
qu'à l'insulter, maintenant que la
relève est à ses basques. Il tourne
les pages sans attention, ça glisse il n'y
prend plus garde. Rien qu'un mec
démodé. Fin du premier chapitre, il
se lève, zombie vers la salle de bains,
frappe vaguement à la porte, n'attend pas la
réponse. Un excès de modestie, il va
lui dire tout le bien qu'il pense. Il pousse la
porte, elle est derrière le rideau de
douche. Debout dans l'eau, elle se masse le
crâne avec l'après-shampooing. Il
s'approche du lavabo, il dit c'est vraiment bien ce
que tu fais c'est
bon il y a des fautes qui
gâchent un peu le
mais sinon
c'est
Il empoigne le rasoir électrique
posé sur l'armoire à pharmacie, pour
se donner une contenance. Elle se rince elle
n'écoute même plus ce qu'il dit. En
fait elle jubile. Il regarde sa gueule de
dépit et le rasoir qui longe les parois
ramollies. Est-ce le moment ? Après il
deviendra vieux, il prendra de la bedaine et le
rictus pliera sous la peau distendue des joues. Ses
dents jaunes deviendront grises et tomberont.
Ultime supplice : il n'aura pas même
l'auréole du succès. Il ne pourra pas
se dire bon d'accord je suis vieux et moche et
imbaisable mais je suis un auteur de
légende. Bastien Salamandre et son ego
magnifique n'accepteront jamais cette perspective
ingrate. Plutôt choisir l'âge tendre.
Qu'on ne me voie jamais fanée sous ma
dentelle.
Coquetterie !
« Tu as une serviette ? » Elle a
passé la tête derrière le
rideau, il a aperçu un bout de sein.
Rattrapé soudain par le réel, Bastien
allonge le bras, attrape un drap de bain bleu sur
la patère, de la main gauche le tend
à Nine qui le laisse tomber, faussement
maladroite, il ne s'aperçoit pas que c'est
fait exprès, pour qu'il voie son corps nu,
il se penche, de la main droite s'échappe le
rasoir électrique qui tombe, faisant plouf
dans le bain, Nine les deux pieds dedans s'effondre
d'un coup. Court-circuit, noir. Bastien tout seul
sur le carrelage blanc a de beaux jours devant lui.
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