Premiers chapitres
Claire Legendre
Le crépuscule de Barbe-bleue
Nouvelles

Claire Legendre, bientôt 22 ans, est étudiante en Lettres modernes à l'université de Nice. Elle est l'auteur de Making-of (éditions Hors Commerce), et de Viande (Grasset, 1999).
« Le Crépuscule de Barbe-bleue est un recueil cohérent de onze récits. Les dix premiers mettent en scène la mort réelle, rêvée ou symbolique d'une femme. Et le dernier évoque une héroïne qui tue un homme.

 

The quick brown fox jumps
over the lazy dog
 
 
ine marche avec sa mère. Sur les bords de la Méditerranée. La chaleur à peine tempérée par l'eau. Nine a treize ans, les cheveux noirs enrubannés. Un petit nez, de grands yeux dont l'ouverture sur le monde semble une plaie déjà. Dans la noirceur se fond la jeune souffrance, la gravité nouvelle-née. Mal définie, la souffrance, causes floues encore. Nine se plaint : ses genoux lui font mal, et aussi des ampoules aux pieds. Elle avance pourtant, accompagne sa mère sous la canicule, le soleil éprouvant. C'est la mère qui a voulu venir jusqu'ici, en dépit du bon sens. Pour son plaisir seulement, qu'elle fait passer avant, parce que Nine est assez grande maintenant pour qu'on n'ait plus à lui donner l'exemple, à se justifier. La mère, elle ne sait pas l'erreur qu'elle fait. Elle est de bonne foi. Elle a oublié qu'à treize ans on juge, on jauge les parents. Elle ne se doute pas que son choix, son caprice de la plage malgré la canicule, à l'heure où le soleil est haut, induit la faiblesse, condamne l'autorité. Elle ne se doute pas que dès lors, Nine lui échappe, parce qu'elle aussi, la mère, a été capricieuse.
Nine ne dit rien. Se laisse mener. Mais en elle et sans qu'elle s'en aperçoive se forgent déjà : la déception (la mère n'est plus un modèle), le mépris (elle se conduit comme une fillette), l'indépendance (pourquoi obéir à une personne qui cesse d'être plus sage que soi). Demain ou la semaine prochaine, Nine s'enfuira. Sans prévenir, sans dire où elle va, quand elle rentre. C'est le début de l'adolescence : longue série de fugues qui sont autant de camouflets à l'autorité parentale, rébellions, exigences.
Le vingt-six juillet, Nine fugue pour la première fois. Elle sort vers dix-huit heures. Sa mère est dans la baignoire. Se ressource après une journée de travail. Elle n'entend pas la porte grincer puis claquer. Après, dans son peignoir en éponge elle parle à Nine. Dans sa chambre elle ne la trouve pas, non plus dans le salon, ni la cuisine, nulle part. Elle panique.
Nine n'a pas peur. A son retour sa mère criera, s'étonnera. Il n'y aura qu'à se taire, éventuellement s'enfermer dans la chambre. La mère est une grande femme, malingre, qui a toujours revendiqué la fragilité. Si elle me gifle je la giflerai en retour, pense Nine. Elle aura cette force à cause du caprice de la plage, à cause de cette démission.
Nine est loin.
Elle a pris le train. Elle sonne à la porte de Bastien Salamandre. Il a plu, elle a froid, ses vêtements trempés lui collent au corps. Elle a peur. Diverses choses : qu'il ne soit pas là, qu'il n'ouvre pas, qu'il ouvre, qu'il se moque d'elle, qu'il ne la désire pas, qu'il la désire trop.
Il ouvre, elle demande vous vous souvenez ? Nine Valois. Je vous ai écrit, il y a quelque temps déjà. Parce que j'avais lu vos livres, et je voulais vous rencontrer. Vous m'aviez répondu gentiment.
Elle hésite : comme je passais dans le coin je me suis dit que.
Il est décontenancé. Il se souvient vaguement. Il dit qu'elle est si jeune. Comme elle est toute mouillée, il la prie d'entrer. Elle demande s'il n'a pas un peignoir à lui prêter, le temps que ses vêtements sèchent. Il est embarrassé. Il dit vous avez eu de la chance de me trouver. De le trouver seul.
Il lui donne des habits de femme, ceux de sa fiancée dit-il pour qu'elle sache. C'est mieux pour lui, qu'elle soit habillée. C'est mieux qu'un peignoir. Il lui indique la salle de bains. Elle ne ferme pas la porte.
Il lui offre à boire. C'est un gentleman. Il ne veut pas décevoir. Il sait comme les lectrices fantasment.
Elle revient s'asseoir dans le salon, on voit la pluie tomber derrière la baie vitrée. Elle dit c'est joli chez vous, elle veut bien une menthe à l'eau, et une cigarette, pourquoi pas. Et que c'est surtout un certain texte qui l'a marquée, un petit texte qui s'appelle La Sainte et qui parle de Lara Bell, elle s'est beaucoup identifiée à Lara Bell.
Il esquisse un sourire. Sauf que vous n'êtes pas une sainte, j'en suis sûr. Là c'est elle qui rougit. Elle dit ce texte ça fait cinq ans que vous l'avez écrit, à l'époque je. Vous étiez petite.
Sur quoi vous travaillez en ce moment ? Une pièce de théâtre.
Il raconte. Il aime parler de ce qu'il fait. Il n'a pas si souvent l'occasion. Parfois une jeune fille l'aborde, à la terrasse d'un café. Mais elles sont timides, et la conversation brève. Ce qu'il préfère ce sont les journalistes, en période de promotion, mais ça fait deux ans qu'il n'a pas eu l'occasion d'en rencontrer.
Bastien Salamandre a trente-cinq ans, rasé de près. Il est beau garçon, il n'a pas de mal à séduire. Sauf que depuis quelque temps ça ne suffit plus. Il a soif de reconnaissance. Qu'on l'aime enfin pour ses livres. Il porte un costume en lin beige. On dirait qu'il le porte au cas où un invité surprise, auprès de qui jouer un rôle, le sortirait de sa solitude. De huit heures du matin à dix heures du soir, Bastien Salamandre, qui déteste qu'on le prenne au dépourvu, arbore, pour lui seul, sa tenue d'écrivain. La nuit, il n'ouvre qu'aux visiteurs annoncés. S'il n'attend personne il verrouille, puis s'autorise le port du pyjama. Bastien Salamandre a attendu toute sa vie la visite impromptue d'une Nine Valois.
Elle est mignonne, crédule, bienveillante, le regard admiratif qu'elle pose sur lui suffirait à déclencher une érection si Bastien Salamandre n'était plus sous le coup de la stupeur. Elle arrive au bon moment, page blanche angoisse traversée du désert. La providence.
Il la regarde avec condescendance, elle a l'air d'aimer ça, de trouver ça normal, elle est humble, toute petite et béate. Qu'il pose ses yeux sur elle lui semble déjà un immense privilège. Elle l'écoute avec une attention passionnée. Il est un oracle, sa parole est de miel. Il se sent invincible. Il la quitterait tout de suite pour écrire, parce qu'elle génère en lui une telle puissance qu'il faut s'en dégager, s'en délester, la mettre en œuvre. S'il osait il lui dirait : restez là, ne bougez pas, je vais dans la pièce à côté, je reviens dans une heure. Mais malgré ses treize ans, malgré son évidente supériorité sur elle, il n'ose pas. Il reste là à lui parler, il développe ses idées à mesure qu'elles viennent, surpris lui-même par sa prolixité nouvelle. Il détaille, définit chaque personnage, de son caractère à sa couleur de cheveux, prend plaisir à parler sans crainte de lasser. Il s'emballe, il est génial dans ces yeux-là. Il jubile, il rayonne ah si les journalistes avaient la même foi, ah si l'on croyait en lui comme cette gamine de treize ans ! Il deviendrait grand à force, un vrai grand homme. Le goût délicieux de la confiance en soi ne le quitterait plus.
Il plonge dans les prunelles de Nine, plus profond encore, tâte, cherche les étincelles émerveillées. C'est lui cette merveille qui enchante, c'est lui qui fait rêver. Si longtemps qu'il attend ça.
Il faudrait empêcher les vêtements de Nine de sécher. Il faudrait la retenir. Une autre menthe à l'eau, une autre cigarette, elle continue de poser des questions, elle ne dit rien d'elle-même, tant mieux : il s'en fout. Il l'aime pour ça, il l'aime déjà éperdument pour cette disponibilité unique et sans faille.
Il boit du porto. Il propose du saumon fumé qu'il a toujours au frigo, comme le costume de lin, au cas où. Il est déjà dix heures du soir. Il a tant parlé qu'il manque de souffle. Il est ivre. Il aurait encore tant de choses à dire. Il faudrait raconter son existence depuis le début. Il faudrait qu'elle sache qui il est. Les actes héroïques, le talent prématuré, les souffrances, les deuils, les victoires. Tout ce qui fait cette vie d'homme subjuguerait Nine Valois.
Elle bâille.
Est-ce qu'elle s'ennuierait ?
Non, pour sûr elle a seulement sommeil, elle a tant voyagé pour le rejoindre.
Bastien Salamandre hésite : a-t-elle un endroit où dormir ? Parce que si non, elle peut rester ici. Le canapé transformable.
C'est à croire qu'il lit dans ses pensées.
Ils poussent la table basse et déplient le matelas. Pendant qu'elle est à la salle de bains, il installe les draps et les oreillers. Puis il lui donne une chemise de nuit qui appartient à la fiancée. Et son dernier manuscrit, enfin le premier jet, qui n'est pas corrigé, ne fais pas attention à l'orthographe. Elle pourra le lire avant de s'endormir, bonne nuit, si tu as un problème je suis dans la chambre à côté, les toilettes sont au bout du couloir.
Il ne peut pas dormir, il ne peut pas non plus se changer, ou bien alors carrément nu, mais si elle le voit en pyjama elle… Il ne sera plus désirable. Il s'assied à sa table d'écrivain, avec sa lampe d'écrivain qui diffuse cette lumière verte. Il fume, il ouvre la fenêtre pour ne pas enfumer la chambre. Il fait quelques ratures. Il était génial tout à l'heure, que disait-il ? Chapitre 1 exposition, chapitre 2 confusion, chapitre 3 rebondissement, éclaircissement. La jeune femme se teint les cheveux. Quand son mari découvre que, il décide de la quitter. Elle ment. Lui aussi ment. Ils sont pitoyables. C'est ça qu'il disait. Et aussi… mais il ne se souvient pas. C'est à Nine qu'il pouvait dire tout ça. Maintenant ça s'échappe, ça le laisse seul avec cette sensation bizarre qu'on aurait pu jouir une seconde fois.
La magie de Nine, évanouie, le laisse vide et rageur. Bastien voudrait cogner sa tête contre les murs, parce qu'elle est impuissante à reproduire le miracle éprouvé. Il cogne, il écrase les mégots sur la table en bois brut qui lui sert de bureau, il est excité par l'idée de retrouver Nine le lendemain, enchanté par l'effet qu'il produit.
Bastien Salamandre chante. Pas trop fort pour qu'elle ne l'entende pas. Il a chaud, il se résout à enlever le costume. Nu, il retourne au bureau, tente encore d'écrire. Il ouvre le fichier Journal sur son ordinateur. Expurge laborieusement de son cerveau quelques lignes qui résument sa journée. Il essaie de décrire Nine, mais ne parvient pas à un portrait cohérent. Il la flatte ou la dénigre. Tantôt céleste créature dont la présence, libératoire, sublime son talent, tantôt pauvre gosse inculte, facilement éprise d'un écrivain en déroute. Les deux tableaux l'amoindrissent, lui, qu'il soit fasciné par une gamine de treize ans ou qu'il méprise l'unique personne qui le considère. Cette situation inextricable, il la ressasse, elle le rend fou. Bastien reste amorphe face à l'ordinateur, se rongeant les ongles, relisant, frappant la souris à intervalles réguliers pour annuler la mise en veille de l'écran. Essayant, pour se distraire, de nouvelles polices de caractères, toujours la phrase générique qui s'inscrit : « the quick brown fox jumps over the lazy dog », qui contient toutes les lettres de l'alphabet romain. Pour allonger le manuscrit il passe de Book Antiqua 12 à Times 14. Double les interlignes. Il tripote les poils de ses cuisses, de son torse. Contemple longuement le reflet de son visage dans la vitre au-dessus de la table. Une belle gueule. Gaffe au rictus qui se creuse incidemment.
Il est trois heures du matin. Où est-elle sa fiancée ? Trois jours qu'il ne l'a pas vue parce que, la dernière fois, il a manqué de délicatesse, il a été désagréable. Pas assez attentif. Pourtant Dieu sait qu'elle est belle, et intelligente, et « fascinante ». Dieu sait s'il a de la chance de l'avoir. Il faudrait se donner du mal. Il faudrait lui téléphoner, faire amende honorable, dire je t'aime j'ai eu tort. Dire je tiens à toi comme à la prunelle de mes yeux. Inventer de jolies phrases qu'elle inscrirait sur son carnet. Lui faire sentir qu'elle partage la vie d'un poète. Il faudrait lui téléphoner. Maintenant.
Bastien se faufile nu jusque dans la cuisine où est resté le téléphone portable. Il espère ne pas croiser Nine, ou bien la croiser et qu'elle se jette à son cou. Il ne la croise pas. Il saisit le téléphone et regagne la chambre. Il compose le numéro de Déborah, c'est sa colocataire qui répond. Elle chuchote.
- Je te réveille ?
- Tu as vu l'heure ?
- Je suis désolé. Tu peux me passer Déborah ?
- Elle dort.
- Tu peux la réveiller ?
- Non, écoute je sais pas si tu as bu ou quelque chose mais.
- Je suis désolé. Je n'ai pas bu, il faut seulement que je parle à Déborah.
- Elle ne veut pas te parler. Si je la réveille ça sera pire. Essaie demain matin, elle aura peut-être changé d'avis.
Bastien Salamandre insiste, rappelle quand on raccroche, obtient qu'on lui passe Déborah que les sonneries répétées du téléphone ont fini par tirer du sommeil.
Elle est catégorique : ils ne se reverront pas, cette fois il dépasse les bornes, tu es fou d'appeler à cette heure, etc.
De toute façon elle ne l'a jamais aimé, tu n'es qu'un écrivaillon de merde, un raté, un bellâtre si tu veux savoir, ton costume en lin m'exaspère, ta coquetterie, ta susceptibilité, ton orgueil.
Cette fois c'est lui qui raccroche. Il n'en revient pas. Il retourne dans la cuisine et avale un Aspegic. Il essaie de dormir, ensuite, et tourne dans son lit, transpire beaucoup. Il veut chasser l'image vindicative de Déborah, se concentrer sur la petite jeune fille qui dort sur son canapé. Il lui a donné le manuscrit et demain elle l'aura lu, elle lui en fera l'éloge. Il se relève, excité par cette idée. Va dans la salle de bains. Le rasoir électrique est posé sur l'étagère, avec la rallonge il peut se déplacer jusqu'au grand miroir fixé derrière la porte. Il se rase. Si elle se réveille avant lui il sera frais, « visible ». Il inspecte les recoins du nez, la fossette du menton, rase aussi les petits cheveux qui poussent devant les oreilles. Beau comme un astre ! Sauf les cernes : il faut dormir.
Il finit par s'assoupir. Il fait des rêves confus. Des visions vives et floues le traversent, le tourmentent, se succèdent à grande vitesse. De la musique aussi ou plutôt un rythme soutenu, battements cardiaques accélérés, clip vidéo infâme qui le laisse, au réveil, chancelant et démuni.
Dans quel état était Bastien Salamandre ce matin-là ? Lui-même incapable de le dire. Il fut extrêmement soulagé de trouver Nine éveillée. Il lui proposa du café et des tartines. Elle était souriante, très en forme. Il brûlait de lui demander son avis sur le manuscrit, sûr de sa bienveillance. Il repoussait cette échéance pour ne pas lui montrer la dépendance où il se trouvait déjà. Il fit le café pendant qu'elle beurrait les toasts. Il faisait soleil de nouveau. Le crâne de Bastien, très douloureux, gênait sa concentration.
Ils prirent le petit déjeuner en musique. Elle trempait ses tartines dans le bol de café. Il la trouva goulue et mal élevée. Il demanda finalement : alors que penses-tu du manuscrit ? Elle avoua en souriant qu'elle ne l'avait pas lu, pas même la première page tant elle était fatiguée la veille. Elle ne s'excusa pas. Elle continua de mordre dans ses tartines. Puis, comme Bastien ne disait plus rien, c'est elle qui parla. Elle raconta qu'elle était partie de chez elle, qu'elle avait pris le train, que c'était gentil de l'avoir accueillie mais que, maintenant elle allait devoir rentrer. Sa mère devait être inquiète. Il était toujours muet, elle continua : elle aussi elle écrivait, elle avait commencé un roman et elle ne savait pas trop comment le terminer, elle manquait de volonté. Elle avait toujours rêvé de publier un livre, d'ailleurs s'il avait des tuyaux à lui donner… Bastien eut une vive poussée de migraine, il n'en croyait pas ses oreilles. Quoi, elle aussi « voulait écrire », elle aussi appartenait à cette foule de minables narcissiques qui venaient l'aborder aux séances de signatures, pas pour le flatter, pas pour le critiquer, mais pour mettre en valeur leur petite personne ? Elle aussi ne pensait qu'à piller sa pathétique notoriété, elle aussi pensait davantage à elle-même qu'à n'importe quelle idole. Avec ses treize ans, elle l'avait dupé, avec son sourire et ses grands yeux avides. Elle aussi ne pouvait se contenter de l'admiration. Pourquoi fallait-il que tous, ils la ramènent avec leurs rêves d'art et de reconnaissance ? Personne n'admirerait donc jamais Bastien Salamandre. Elle n'avait pas jeté un coup d'œil au manuscrit, elle n'avait pas compris le privilège, elle l'avait méprisé.
Elle non plus n'est pas capable d'un amour désintéressé. Elle ne le prend pas pour un génie. Elle l'a bien eu, hier, quand elle s'est tue « respectueusement ».
Bastien Salamandre a détourné la tête. Il ne veut pas qu'elle lise l'humiliation sur son visage. S'il savait… Elle est à mille lieues de se douter. Elle croit qu'il est curieux, qu'il la respecte davantage parce qu'elle écrit aussi. Elle croit qu'il va lui demander de lire quelque chose, elle croit à une complicité nouvelle. Elle croit… qu'elle sera bientôt son égale.
Elle parle. C'est son tour maintenant. Elle raconte.
Elle vit avec sa mère. Son père est parti avec une jeune fille il y a des années. Ça valait mieux, dit-elle. Papa n'était pas un enfant de chœur. Et Maman… elle a perdu la raison la semaine dernière. Elle fait des caprices, maintenant. C'est pour ça que. J'écris depuis longtemps. Depuis toute petite. Là je viens de finir un manuscrit, un roman, et je vais l'envoyer à. Vous me conseillez de l'envoyer à qui ? Vous connaissez des gens ? Vous accepteriez de me donner votre avis ?
Il ronge l'ongle de son index droit, d'une traite. Puis il attaque le majeur. Il se gratte la gorge, dit bien sûr gravement. Il ajoute mais n'attendez pas de moi que je. Je n'ai aucun pouvoir de décision.
Elle se lève, elle va chercher son sac, elle en sort une liasse de feuilles imprimées recto verso, la pose sur la table devant lui. Dit qu'elle va prendre une douche. Bon ben vous pouvez déjà vous faire une idée. J'en ai pour vingt minutes. J'ai le trac rien qu'à l'idée. Personne ne l'a lu encore. Si vous n'aimez pas, ne me le dites pas trop violemment. Votre opinion compte tant pour moi. Bon ben je… la salle de bains c'est par là, hein ? A tout à l'heure.
Bastien Salamandre se tient raide sur sa chaise, pris d'un hoquet. Il doit lire ! Il a toujours détesté lire les manuscrits des autres. Il remarque systématiquement, orgueilleusement, les fautes d'orthographe.
Mais c'est surtout elle. Il la hait, elle, de lui avoir fait croire que ce serait différent. Il l'étranglerait. Il la noierait. Il lit, il ne peut pas y échapper. Il est un salaud sinon, parce qu'elle a été patiente, elle l'a écouté toute une soirée. Elle a été généreuse pour lui, et lui a eu seulement le tort de croire que c'était gratuit. Mais d'où sortait-il cette illusion ? A trente-cinq ans, avec sa carrure et son expérience, comment a-t-il pu se leurrer encore ? Il lit et c'est bien, vraiment bien en dépit des fautes. Il est poussé par un élan masochiste qui lui ordonne d'apprécier, de louer. C'est vivant, c'est captivant, ça sonne juste, c'est… Elle aura du succès. Plus que lui. Elle a cet art de l'essentiel. Elle ne s'embarrasse pas comme lui des détails de la description, elle n'essaie pas de dire l'indicible, elle est simple, elle ne doute pas. Elle est un coup de massue, un coup de vieux. Ça y est, Bastien Salamandre est un ringard de premier ordre, une meute d'adolescents inspirés lui collent aux talons. Nine Valois est l'emblème de cette génération qui le pousse, K.O. vers la sortie.
Il enchaîne les pages du manuscrit, tête dans les mains, il sue il pense à ses vingt ans. Il se souvient d'avoir juré : si je n'ai pas publié au moins un livre à trente-cinq ans je me tuerai, je n'aurai pas la vie merdique qu'on me réserve, je ne me consolerai pas comme tout le monde avec des mouflets à qui je transmettrais des rêves déçus. Maintenant ce serait le moment. Ce serait le moyen de ne pas être un raté. Un type qui aurait écrit cinq livres moyens puis plus rien ou plus rien de bon. Il pense c'est le moment. Il pense aurai-je le courage de ? Maintenant que Déborah n'est plus disposée qu'à l'insulter, maintenant que la relève est à ses basques. Il tourne les pages sans attention, ça glisse il n'y prend plus garde. Rien qu'un mec démodé. Fin du premier chapitre, il se lève, zombie vers la salle de bains, frappe vaguement à la porte, n'attend pas la réponse. Un excès de modestie, il va lui dire tout le bien qu'il pense. Il pousse la porte, elle est derrière le rideau de douche. Debout dans l'eau, elle se masse le crâne avec l'après-shampooing. Il s'approche du lavabo, il dit c'est vraiment bien ce que tu fais c'est… bon il y a des fautes qui gâchent un peu le… mais sinon c'est… Il empoigne le rasoir électrique posé sur l'armoire à pharmacie, pour se donner une contenance. Elle se rince elle n'écoute même plus ce qu'il dit. En fait elle jubile. Il regarde sa gueule de dépit et le rasoir qui longe les parois ramollies. Est-ce le moment ? Après il deviendra vieux, il prendra de la bedaine et le rictus pliera sous la peau distendue des joues. Ses dents jaunes deviendront grises et tomberont. Ultime supplice : il n'aura pas même l'auréole du succès. Il ne pourra pas se dire bon d'accord je suis vieux et moche et imbaisable mais je suis un auteur de légende. Bastien Salamandre et son ego magnifique n'accepteront jamais cette perspective ingrate. Plutôt choisir l'âge tendre. Qu'on ne me voie jamais fanée sous ma dentelle.
Coquetterie !
« Tu as une serviette ? » Elle a passé la tête derrière le rideau, il a aperçu un bout de sein. Rattrapé soudain par le réel, Bastien allonge le bras, attrape un drap de bain bleu sur la patère, de la main gauche le tend à Nine qui le laisse tomber, faussement maladroite, il ne s'aperçoit pas que c'est fait exprès, pour qu'il voie son corps nu, il se penche, de la main droite s'échappe le rasoir électrique qui tombe, faisant plouf dans le bain, Nine les deux pieds dedans s'effondre d'un coup. Court-circuit, noir. Bastien tout seul sur le carrelage blanc a de beaux jours devant lui.



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