CLAIRE LEGENDRE
Viande
roman
Claire Legendre, 20 ans, est l'auteur
d'un premier roman, Making-of
(éditions Hors Commerce, 1998).
a m'est resté en travers de la
gorge, le gigot Timothée. C'est qu'il avait
la peau dure, le salaud. Le genre caoutchouteux. Et
puis il y a eu le goût. Le goût
Timothée c'est de la haute...
gastronomie.
Le meilleur morceau : l'intérieur de la
cuisse. Quand on mord dedans ça gigote,
ça ruisselle.
Fini de faire le malin, maintenant.
Quand ça commence, c'est une matinée
de printemps. J'ai mal dans la chatte. Normal, dit
maman, c'est encore la coliba cillose infectieuse,
encore cette putain d'infection des reins qui
descend dans la vessie. Mais moi je sais que pour
une fois ce n'est pas ça, ce n'est pas
exactement la même douleur.
Ça a gonflé à
l'intérieur. Ce n'est pas seulement que je
n'arrive pas à pisser. C'est une douleur
constante. De temps en temps ça augmente.
Alors, je suis recroquevillée sur mon lit,
les jambes entortillées l'une sur l'autre.
Une corde à nuds. Les muscles se
serrent, se poussent, transmettent la douleur de
proche en proche dans tout le ventre, en haut des
cuisses, dans la chair des fesses aussi. Il n'y a
rien de mieux que les affections du sexe pour vous
obliger à serrer les fesses. C'est bien, je
pense, quand toute cette histoire sera finie,
j'aurai moins de gras au cul.
Mais ça ne passe pas, et maman a
appelé le docteur. Il ne peut rien pour moi,
il a dit. Il faut aller à l'hôpital.
Maman a fait la grimace, a appelé un taxi.
Je suis arrivée aux urgences pliée en
deux en me tenant la chatte, c'était plus
fort que moi. Alors, ça leur a fait de la
peine, ils m'ont donné un brancard, une
couverture pour cacher ces mains qui s'accrochent
au sexe. Et j'ai attendu comme ça : je
pouvais attendre, puisqu'on ne voyait plus les
mains. Elles se sont mises à fouiller le
sexe, les mains, puisqu'elles n'avaient rien
d'autre à faire et puisque la couverture le
permettait. Elles l'ont fouillé
furieusement, prises de cette
frénésie de calmer la douleur, comme
une nécessité, question de vie ou de
mort. Et maman n'a pas eu le courage de me dire :
arrête.
Il y avait des vieux, autour, en train de crever.
Je me disais que leur problème était
plus grave que le mien, pourtant ça ne
m'empêchait pas d'avoir envie de passer avant
eux. Un mort, aussi, a traversé le hall sur
un brancard. Après lui, sa famille
éplorée. Ils se sont enfermés
dans la pièce du fond, et ils ont
crié tout leur saoul.
Je m'appelle Suzanne. Suzanne Soulier mais
ça n'a pas d'importance. Qu'est-ce que
ça peut bien vous foutre, le nom de celui
qui a mal, du moment qu'il a mal ?
Au sexe. Au ventre aussi et dans les cuisses, mais
ça c'est les courbatures, à force
d'avoir mal au sexe.
J'ai dix-huit ans. Sexe féminin. Pas
drôle. J'arrive pas à pisser. Vous
pouvez tirer le rideau ?
Et puis j'ai tendu la main pour qu'ils la piquent.
Trois veines, ils ont essayé, avant de
trouver la bonne. Dans la perfusion, ils ont mis le
produit qui empêche d'avoir mal. Ça
met trente minutes avant d'agir, ensuite ça
dure deux heures. Là, je recommence à
me tenir tranquille. Les mains se disciplinent.
J'arrive à parler, à rire même,
avec maman. Je trouve merveilleux de n'avoir pas
mal. Mes jambes se détendent, mon corps
devenu insensible a cessé de me torturer.
D'abord c'est l'euphorie comme si j'étais
guérie. Puis maman me dit dors, qu'il faut
me mettre à dormir avant que l'effet ne
cesse. J'essaie, mais l'idée de la course
contre la montre m'empêche de me laisser
aller. Petit à petit, à force de
l'appréhender, la douleur revient, et je ne
dors toujours pas. Ça fait quatre heures
qu'on est là, déjà, et on ne
va pas encore partir. Il n'y a pas d'ambulance pour
me conduire dans l'autre hôpital. On ne peut
pas non plus me remettre de produit dans les
veines, j'en ai déjà trop eu. Il faut
attendre, voilà, et me calmer.
Vous êtes drôle, me calmer ! Vous
n'avez jamais eu mal au sexe comme moi, ça
n'existe pas ! Vous ne savez pas comme on se sent
maudit. Comme si toutes les baises de votre vie
ressortaient par le trou purulent pour vous punir
d'avoir joui. Là, maman a le courage de me
dire d'arrêter, parce que tu as de la
fièvre ma chérie. Voilà
qu'elle s'inquiète, à présent,
de savoir jusqu'où peut aller ma langue.
Quand j'ai dit que j'avais mangé
Timothée, elle a dit mon Dieu tu
délires, il faut faire quelque chose,
docteur, elle délire. Oui, elle a eu un
décès il n'y a pas longtemps.
Ça lui a porté sur le système.
Mais non ma chérie, tu ne dois pas te sentir
coupable, tu sais les gens meurent ce sont des
choses qui arrivent. Et moi qui renchéris :
bien fait pour sa sale gueule, s'il est mort, il
n'avait qu'à pas.
Ils ont bougé leur cul, ils m'ont
trouvé une ambulance. Dans le tunnel, j'ai
fermé les yeux. Je suis en train de me
masturber devant la vitrine d'un sex-shop, JE SUIS
BRUNE ET J'AI LES CHEVEUX COURTS. JE SUIS ACCROUPIE
SOUS CETTE LUMIERE VERTE ET ROUGE, J'AI UN MANTEAU
ROSE. IL Y A CETTE CHIENNE QUE JE TIENS EN LAISSE
ET QUI VEUT TOUT LE TEMPS S'APPROCHER DE MA CHATTE
POUR LA LÉCHER. ET COMME JE TROUVE ÇA
INCONVENANT, J'ESSAIE DE LA REPOUSSER, ET JE
CHERCHE L'ORGASME AU PLUS VITE, POUR EN FINIR AVEC
LA CHIENNE.
On sort du tunnel et j'ouvre les yeux, à
peine. C'est ma mère que je vois en premier.
On arrive, elle me dit doucement.
Dans le nouvel hôpital, je vais rester seule.
Maman ne peut pas toujours être avec moi.
Après, je reste longtemps à
l'hôpital, tous les jours on me transporte
dans un service différent. Faire des radios,
des échographies, des
électrocardiogrammes, des analyses de sang,
d'urine. Je dois recueillir ma pisse dans un pot
qu'ils vident toutes les vingt-quatre heures.
Ça sent mauvais.
Le docteur décide de me regarder à
l'intérieur. Ils m'emmènent dans une
pièce froide et le docteur regarde entre mes
jambes. Il y a un projecteur braqué sur ma
chatte, et quand il fourre son doigt dedans, c'est
une douleur insupportable, je pousse un petit cri
qui lui fait retirer son doigt. Le lendemain ils
m'emmènent dans un autre hôpital, en
gynécologie.
Je me souviens de longs couloirs, déserts et
peints en rose. Au sous-sol ils vont m'examiner.
C'est une jeune femme, cette fois, qui va y mettre
les doigts. Il y a aussi un homme qui s'occupe de
l'échographie, qui s'exalte sur son
écran, regardez comme c'est beau ces
couleurs. On dirait des flammes rouges qui montent
au ciel. J'ai de la fièvre, je le sens. Mal
partout, mon corps réduit à du
muscle, retors, tout le reste a fondu. Elle me dit
: nous on va manger. Un brancardier vous
ramènera à la chambre. Et ils s'en
vont. Seule, rien ne vient. L'attente dure, dure
encore, deux heures peut-être avant qu'une
patiente s'inquiète de mes
gémissements, avant que la
gynécologue revienne de la
cafétéria, qu'on s'occupe de moi. Mon
corps n'est plus qu'une boule de nerfs
acérés. Comment survivrai-je à
cet état ?
Dès aujourd'hui je sais que mon corps n'est
pas un objet de plaisir. Est-ce bien ce même
corps qui a été sensuel, la
même sueur, la même peau qui a
inspiré le désir ? Bande, bandaison,
moisson. Je n'ai plus que ce rêve de
lacérer le sexe à grands coups de
couteau, le tuer, anéantir la douleur.
Dans la chambre il y a cette autre femme qui
souffre, il y a ce drain qui sort de son flanc,
plein de sang et de pisse, à hauteur de mes
yeux quand je suis allongée. La poche de
plastique qui se remplit, près d'exploser
quand la journée tire à sa fin. Avant
de m'endormir, c'est le dernier spectacle, celui du
drain. La nuit j'imagine que je coupe le tuyau de
plastique avec les dents, que je saute à
pieds joints sur la poche, et le sang et la pisse
jaillissent, ar rosent la chambre et la vieille
femme, éberluée dans son lit. Je
saute, je pogote sur la poche, la faire exploser
complètement. Hop, Hop ! Hop !
On s'est endormies en regardant Urgences.
Elle avait peur. Moi pas.
Suzanne. Suzanne Soulier. Dans cette ville. Le 17
mai 1980. A+. Vous devriez le savoir depuis le
temps. Dans le vagin. Une infection urinaire
à deux ans. Une autre à sept, qu'on a
prise pour une crise d'appendicite. On me l'a
enlevé, oui. Beaucoup d'autres entre treize
et dix-sept ans. Anorexie à quatorze. Je ne
prends pas la pilule. Rapports réguliers,
oui, jusqu'au mois dernier. Pourquoi ? Il est mort,
le mois dernier. Non, je vous en prie.
La douleur psychologique. C'est ce qu'ils ont dit,
puisqu'il n'y avait pas d'autre explication. Vous
avez de l'eau dans l'utérus. De l'eau
psychologique. Elle somatise. Encore un peu de
morphine contre la douleur psychologique. Vous avez
du sable dans la vessie. Du sable psychologique. Et
des chromosomes monstrueux. Des XXY ? Comme une
valse à trois temps : X... X... Y... Sexe :
féminin.
La dame au drain reçoit son mari, sa
sur, sa voisine. Ils sont tous les trois
à la regarder pleurer, à regarder le
niveau de pisse qui monte dans la poche en
plastique. Moi, ils m'ont dit :
urétéroscopie. C'est-à-dire
que je passe sur le billard, demain. Donc, il faut
que je me lave avec le produit rose «bien
partout». Et aussi que je me foute ce lavement
dans le cul, que j'attende deux minutes et que
j'aille me vider. Je me suis cachée sous la
couverture, pour ne pas montrer mes fesses au mari,
à la sur, à la voisine. J'ai
bien pressé le lavement qui s'est
répandu dans l'intestin, et j'ai attendu
calmement que ça devienne insoutenable pour
aller me plier en deux sur la cuvette de chiottes.
Ouvert le robinet à fond, pour qu'on
n'entende pas le glouglou de ma chiasse.
Poussé bien fort, pour qu'il n'en reste
plus.
Ça allait mieux et je n'en profitais pas :
je m'étais habituée à la
douleur. Et puis quand mon ventre se tait je sens
l'absence de Timothée, redoutable, bien plus
que la douleur que me font ses cellules, les seules
que j'ai réussi à conserver en les
ingérant. Quand je chie, je le sens qui
part. Les gens de l'hôpital, aussi, me
délaissent : je ne suis plus assez malade
pour eux.
Voilà, maman m'a ramenée à la
maison. Il n'y a plus que mon quotidien mono
chrome, que la chambre vide à ranger, et
elle aura l'air encore plus vide, après. Mon
amour !
C'est encore plus dur à supporter, l'absence
de Timothée, quand il n'y a plus de soucis.
Tu n'as plus à te plaindre, maintenant, ton
deuil tu l'as encaissé, oublié, fini.
On ne peut pas passer sa vie à. Il faut
s'occuper de soi.
Je regarde mon cul dans la glace, je le trouve
laid. Une excroissance de chair, vertigineuse.
Endeuillée. Et maintenant que vais-je faire
de ce cul sordide et blanc ?
Ils disent qu'il faut pardonner à ses morts,
chérir leur souvenir pour les garder
vivants. Je suis rancunière, j'ai
répondu. Et d'abord leur truc, c'est une
méthode : vivant, mon cul, oui ! Moi je sais
que sa peau est morte, vraiment morte, quand je la
cherche elle n'y est pas. Ce n'est pas pareil. Je
me sens vide, quand j'y pense, avoir de la rancune
contre un mort ! Toute blanche à
l'intérieur. Toute cette vie que je
dégage, toute cette puissance, c'est en
vain, c'est pour rien.
Ils n'ont pas trouvé, pas su ce que j'avais
au sexe qui serrait si fort. Ils m'ont dit d'aller
voir une gynécologue.
J'ai trop d'hormones mâles, a dit la
gynécologue. C'est ça mes poils,
c'est ça mon agressivité. Il faut
prendre de l'Androcur contre les hormones
mâles, c'est ce qu'on donne aux
délinquants sexuels récidivistes,
pour faire tomber leur trique. C'est ça que
se dealent à prix fort les transsexuels de
New York. Ça qui fait tomber leurs poils et
mollir leurs muscles, avant de prendre un autre
médicament qui fait les seins carrés.
Des seins comme des obus, qui ne tombent pas,
semblent flotter tant ils sont durs.
Je n'ai pas pris l'Androcur prescrit par la
gynécologue : je vais garder mes poils et
mon agressivité.
Qu'est-ce que je peux faire ? J'sais pas quoi
faire... Laisser venir. C'est lent, comme une
fleur avant l'éclosion.
Faire la liste des choses importantes :
après chaque rapport sexuel, s'enfermer dans
la salle de bains et mettre cette douche vaginale,
comme un lavement, mais pas dans le même
trou. Attendre que la douleur passe. Ne pas pleurer
si ça fait mal. Attendre que ça
coule. Aller se recoucher à
côté de l'homme. Sourire.
C'est la prof de français qui a dit
ça : vous pouvez aussi considérer le
sexe de la femme comme une mangeuse du sexe
masculin, elle l'avale et recrache sa semence.
Ça m'a choquée quand elle l'a dit. Je
ne sais pas comment font ces femmes pour se
persuader qu'elles dominent la situation. Moi, je
ne conserve que le mouvement des hanches, le
mouvement du mépris : tiens, prends
ça.
- Ça, c'est quand il n'y a pas d'amour.
Et pourtant.
L'orgasme c'est la nausée extatique. Extase,
métastases, foutaise, fuck you. Toujours les
grands mots.
Maintenant que Timothée est mort - et je
l'ai bien aidé - il va falloir trouver autre
chose. Il disait : c'est ta bite. Elle est à
toi, regarde, elle dépasse entre tes jambes.
C'est la machine de viande qui s'est mise en
branle. En route. Qui anime la carcasse, qui fait
suer, transpirer, mentir. Quand c'est fini,
ça pendouille.
Je me suis acheté une culotte blanche. J'ai
retrouvé cette époque : les amis de
ma mère m'appelaient Baby Doll, Lolita...
Mais maintenant, les poils dépassent de la
culotte, qui ne me laissent pas le loisir de me
prendre pour ce que je ne suis pas. Il y a cette
différence entre moi et les autres, que moi
je ne prends pas le temps de m'épiler. Pas
assez. Je ne suis jamais parfaite. Jamais comme il
aurait fallu. Jamais. Toujours les grands mots.
D'abord, Timothée je l'admirais trop pour y
toucher. Il était trop adulte, trop beau,
trop sérieux. Il avait un air pervers qui
m'intriguait, m'attirait irrésistiblement.
Il tenait des discours guindés tout en vous
égayant les cellules sexuelles.
Timothée, c'était la
culpabilité assurée : pourquoi je
m'excite toute seule sur ce type qui me parle si
sérieusement ?
La baudruche Timothée !
Ça a commencé par ce rêve : je
suis dégoulinante de sueur sur le ponton de
la plage, Timothée à
côté de moi attend le verdict du
procès pour détournement de mineure,
et nous baisons encore. Il a son sourire fier de
lui. Moi aussi j'ai ce sourire. Après je ne
l'ai plus regardé de la même
façon.
Je me suis habillée comme un garçon.
Je n'avais pas vraiment de seins. Pas vraiment de
fesses, encore. Je pensais qu'il aimerait
ça. Puis il est tombé amoureux d'une
femme. Une femme avec des seins, du cul, etc. Alors
j'ai pensé qu'il n'était pas si
exigeant que je croyais.
Et puis un jour, des années après, il
y a eu quelque chose... Timothée
était moins beau, moins imberbe, moins
sérieux, je l'aimais moins, aussi. J'ai
pensé qu'il pouvait peut-être se
satisfaire d'une gamine aux fesses
déjà tombantes, aux genoux trop
dodus, aux lèvres gercées. Ça
a marché, si on peut dire. Il n'y avait
qu'à fermer les yeux, et se retrouvaient,
l'un dans l'autre, le beau jeune homme grave et la
fillette androgyne. C'était ridicule, en
fait. Après nous avons su nous accoutumer
aux imperfections l'un de l'autre. C'est là
qu'il est tombé malade.
Mais bien sûr, c'est sale, de baiser. Ils ont
beau nous rabâcher le contraire... Sinon
pourquoi irions-nous chercher tout ça ?
C'est pour ça que c'est si bien. C'est de se
sentir dégueulasse, qu'on jouit, et
qu'est-ce que vous croyez, tous ?
Je sors de chez moi, la première fois depuis
longtemps. J'ai peur. J'ai cette boule dans la
gorge, de chair et d'air, qui gazouille, qui fait
des bulles. Quand je marche, je la sens qui
ballotte, comme un sein trop gros qu'on m'aurait
ajouté.
De plus en plus, ça gargouille à
l'intérieur. Les boyaux qui se tordent pour
laisser place à la boule qui descend,
excédent de bile qui cristallise. Au
lycée, dans les salles de classe, ça
coupe la parole aux profs. Parfois je suis
gênée, parfois fière, comme une
femme enceinte : ça vit à
l'intérieur de moi. Tout le monde devrait en
être jaloux. J'ai quelque chose dans le
ventre qui n'est qu'à moi. La trace d'avoir
baisé.
Je suis moins jolie, mais j'ai ça.
Bientôt la boule de chair du bas du ventre va
percer la peau, ou bien la distendre, elle va
vouloir se montrer. Pointer le bout de son nez.
Bientôt, j'ai une bite à moi. De plus
en plus visible, et par moments elle est si grosse
qu'il faudrait la cacher.
Elle ne me fait pas honte. C'est un nouvel ami. Un
pouvoir de plus. C'est distrayant de la
toucher.
Je ne m'ennuie plus jamais.
Je me vois déjà à la une
d'Infos du monde, nouveau monstre à
la mode. Monstre de mauvais goût, et on me
filerait des fortunes pour exposer mon prodigieux
joujou.
Moi, c'est Timothée, c'est le deuil. Moi, il
me manque. Moi, c'est un sexe psychologique.
Maintenant je n'oserai plus jamais aller voir les
médecins.
Il va falloir renoncer à être nue avec
les gens. Qui que ce soit. Ah ! voilà ce
qu'il m'a laissé, en gage de
fidélité. J'ai rêvé
d'être un homme, ardemment. Pourtant,
là, c'est un piège.
J'ai cauchemardé encore, j'ai
transpiré beaucoup. Qu'est-ce que je vais
faire de toi, mon petit ?
Il va falloir le dire à maman. Je convoque
tout mon courage : c'est grandiose ! d'avoir une
bite.
On se dit : allez ! Elle a toujours tout compris,
tout toléré, elle comprendra aussi
que j'aie une bite, maintenant.
La queue Leu Leu.
Elle a toujours ronchonné au coin du feu (la
télévision) parce que rien n'allait.
Eh bien ça ne va toujours pas.
On appelle maman au secours. Non, on m'a appris
qu'il valait mieux crier «au feu !» parce
que les gens ne s'affolent que pour
eux-mêmes.
Mais maman n'est pas comme ça, pas avec moi,
sa fifille chérie, son chef-d'uvre...
son boulet ?
Je lui dirai : j'ai une bite, tu sais, mais je vais
bien, ça ne me gêne pas.
Ce sera comme une anecdote : au fait, je ne t'ai
pas dit ? J'ai une bite !
Comme la première fois, quand j'ai dit : je
fume. Elle a demandé, avec son
inquiétude bien dissimulée : tu fumes
quoi ? Et j'ai répondu fièrement :
des Lucky Strike !
Ou bien quand j'ai dit que j'avais couché
avec un garçon, je me souviens,
c'était au téléphone. Et
j'étais fière de ça aussi :
j'ai des bleus sur les cuisses (il avait le bassin
osseux).
Tant pis, cette fois-ci il va falloir renoncer
à le dire à maman. Mon premier vrai
secret. Lourd à porter.
Renoncer à aller à la plage. C'est
pas grave, je déteste ça.
Je passe des heures à pleurer,
recroquevillée sur le plancher de ma chambre
comme quand j'avais treize ans. Des heures à
fracasser ma tête sur le plancher
gondolé à cause des inondations. Et
quand le jour se lève, je me
réveille. Ça ne va pas fort.
Des heures à branler mon ventre
défiguré. Parfois, c'est comme un
bouton d'acné. Une pustule atteinte soudain
de gigantisme, qu'on ne contrôle plus, et on
serait prêt à faire n'importe quoi
pour s'en débarrasser. La faire
exploser.
Parfois ça fait mal.
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