Sébastien Lapaque
Sous le soleil de l’exil
Georges Bernanos au Brésil, 1938 - 1945
Essai
Critique littéraire au Figaro, Sébastien Lapaque
est l’auteur d’un essai sur Georges Bernanos (Babel / Actes
Sud, 2002) et d’un recueil de nouvelles, Mythologie Française
(Actes Sud, 2002, Bourse Goncourt de la Nouvelle).
Fuir ! là-bas fuir !
Nous allons un peu montrer ce que c’est que la forêt vierge,
les fleuves géants, la brousse, la jungle, le soleil, les tropiques,
l’homme blanc qui débarque dans tout cela, qui mate le pays,
qui se fait une nouvelle patrie.
Blaise Cendrars, Trop c’est trop.
’air
est tiède, mouillé, épicé, jeudi 31 mai 2001 à l’aéroport Tom Jobim,
sur l’île du Gouverneur à Rio de Janeiro.
Dans le hall des arrivées, des voyageurs peu nombreux poussent des
chariots portant des marques de bière locales : Brahma, Skoll, Antarctica.
A l’hôtel Miramar, sur l’avenida Atlântica à Copacabana, j’expose
l’objet de mon voyage au réceptionniste. Il ne semble pas surpris
que je lui parle de l’auteur du Journal d’un curé de campagne,
qui vécut un exil brésilien, à Rio et ailleurs, entre 1938 et 1945.
– Bernanos ? L’écrivain français ? Je le connais. L’école primaire
où j’étais inscrit porte son nom. Escola municipal George Bernanos.
Dans le quartier de Meier, après Maracana. Je vous donnerai l’adresse.
Je me souviens de photographies et de panneaux retraçant sa vie.
C’est grâce à lui que j’ai eu envie d’apprendre le français.
On croira que j’invente. Normal. J’ai moi-même pensé à un coup monté.
Qui m’avait préparé cette plaisanterie ? Personne. Ce réceptionniste
a mon âge. Il travaille dans un hôtel international et connaît le
nom de Bernanos. Bienvenue au Brésil.
Pour me remettre de mes émotions, je fais quelques pas le long de
la plage. C’est l’automne austral à Rio. L’odeur sauvage de la ville
est celle de tous les automnes de la terre. Celle du 31 mai 1945,
il y a cinquante-six ans jour pour jour, où Georges Bernanos dit
adieu à Rio, « la ville triomphante, sortie toute blanche et comme
encore ruisselante d’écume des plages dorées de la mer, puis lancée
de montagne en montagne à l’assaut de l’azur », en gravissant une
dernière fois le Corcovado aux côtés de Pedro Octavio Carneiro da
Cunha, écrivain et historien carioca qui a laissé un précieux journal
de ces derniers moments passés aux côtés de l’écrivain. Ce 31 mai,
les confidences de Bernanos l’émeuvent spécialement : « Je n’ai
jamais eu la sensation que j’ai maintenant, sinon au temps du collège,
à la veille des retours de vacances : avoir à accomplir une chose
entièrement contre ma volonté. Rentrer en France maintenant. »
Deux jours plus tard, Bernanos embarque sur un bananier hollandais
avec sa femme et quatre de ses six enfants – Yves, Claude, Dominique,
Jean-Loup – auxquels se sont jointes Elsa, l’épouse de son fils
aîné, et sa petite-fille Marie-Madeleine. Direction l’Europe.
« Son visage était baigné d’une sueur froide », note Pedro Octavio.
Comme Joa˜o VI, le roi portugais venu trouver refuge au Brésil après
l’invasion française de 1807, l’écrivain ne voulait pas retourner
en Europe. Et comme Joa˜o VI, il est rentré malgré lui. La sauvegarde
de sa couronne avait rappelé celui-ci. Un télégramme du général
de Gaulle celui-là : « Bernanos votre place est parmi nous. »
Vu de France, cet épisode sud-américain impressionne. On a beau
énumérer les lieux où vécut Bernanos – Rio, Itaipava, Vassouras,
Juiz de Fora, Pirapora, Barbacena –, chercher leur emplacement sur
une carte, ils restent mystérieux. On est étourdi par ces patronymes
exotiques, ces familiers, ces amis brésiliens évoqués par l’écrivain
dans son œuvre et dans ses lettres : Virgílio de Mello Franco, Alceu
Amoroso Lima, Augusto Frederico Schmidt, Raul Fernandes, Jorge de
Lima, Geraldo França de Lima, Assis Chateaubriand, Austregésilo
de Athayde... Cinquante-six ans après le départ de Bernanos, un
billet d’avion, quelques numéros de téléphone et une poignée d’adresses
m’ont donné l’occasion de venir chercher sous la cendre les braises
d’une mémoire prête à se ranimer. Impossible de refuser une pareille
rencontre.
Bernanos a passé sept ans au Brésil. Sept années au cours desquelles
il a assisté à la démission de la France dénoncée dans des articles
parus en portugais dans la presse brésilienne. Leur suite constitue
un chant de colère et d’espérance que Charles Ofaire, éditeur suisse
exilé en Amérique du Sud, a publié en français à Rio dès 1943 dans
les volumes du Chemin de la Croix-des-Ames.
De Marseille, où l’écrivain a embarqué pour l’Amérique du Sud en
juillet 1938, à la Croix-des-Ames, où il s’est installé en août
1940, la route a été longue.
Sous le tropique, Bernanos a vécu l’errance comme une vertu évangélique.
Il y a eu des ponts de paquebots et des cabanes de vachers, des
terrasses de café et de pauvres maisons sans portes ni fenêtres,
cernées par les aras excentriques et les caïmans couleur de boue
; des moments de confiance et des instants d’abandon, des éclats
de rire et des hurlements de colère ; des enfants révoltés et des
parents écrasés ; des rendez-vous manqués et des départs précipités.
Libre dans la main de Dieu, le chrétien Bernanos ne s’est jamais
plaint de cette grande confusion de sentiments et d’humeurs.
Comme si cette errance perpétuelle, ce repos sans cesse remis à
demain répondait à un impératif évangélique. « Pensez à moi comme
à une espèce de voyageur, d’aventurier. (...) Si j’entre au ciel,
je voudrais que ce fût en cette qualité de vagabond. »
De cette aventure brésilienne, singulière pour un écrivain français,
plus singulière encore pour un homme de cinquante ans accompagné
de sa femme et de ses six enfants, il y a ce qu’on comprend dans
les livres. La célébration du Brésil dans Le Chemin de la Croix-des-Ames
; la peinture du cerrado dans Les Enfants humiliés
; l’évocation de la forêt de tropique, les improvisations sur le
cycle des saisons.
Il y a ce qui appartient à la légende. Le départ d’un écrivain dégoûté
par l’atmosphère de renoncement à la veille des accords de Munich.
L’affliction d’un catholique révolté par la compromission de certaine
hiérarchie ecclésiastique avec le fascisme. Un exil volontaire où
la distance et l’angoisse, liées aux rigueurs d’un destin personnel
agité, ont soudain mis un homme en prise avec l’Histoire.
Comme tant d’autres avant lui, Bernanos arriva au Brésil porté par
des vents contraires. Il était parti en quête d’une « route perdue,
effacée de la mémoire des hommes » conduisant à l’Eldorado. En quête
d’un chimérique « passage du Sud-Ouest », il voulait s’établir au
Paraguay. Depuis l’adolescence, ce pays de cocagne le hantait comme
des Indes ne figurant sur aucune carte.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, avant d’avoir publié
Sous le soleil de Satan, il en avait fait le cadre d’une
nouvelle étonnante. Si Une nuit concentre quelques-uns des
thèmes que fit bientôt entendre la symphonie bernanosienne, elle
surprend par la vision prémonitoire de déceptions à venir. Comme
si Bernanos avait senti beaucoup de choses à travers le destin de
son personnage principal, « Français de vingt-cinq ans, trop tôt
riche et orphelin, qui, sur la foi des manuels de colonisation ou
des renseignements techniques fournis par les consulats, une lettre
de crédit dans sa poche, était venu d’un trait des bords de Seine
à ceux du Guadarrama pour d’illusoires exploitations forestières
».
Quinze ans après la rédaction de ce texte, l’écrivain continue de
ruminer les images d’un Paraguay aux séductions édéniques. Sa rupture
avec l’Action française, au printemps 1932, a activé son désir de
départ. Bernanos rêve d’un domaine rural et de têtes de bétail capables
de lui garantir la liberté d’écrire les livres qu’il lui plairait,
« ne dussent-ils voir le jour qu’à titre posthume ».
« Je suis cette fois absolument décidé à foutre le camp »,
écrit-il à son amie Marie Vallery-Radot en mai 1934. « Où ? Au pays
de la sarigue, évidemment, au Paraguay. Pourquoi ? Parce que le
climat y est sain, la chaleur modérée, que gibier ou poisson y surabonde,
et qu’en 1914, à quinze kilomètres d’Asunción, ville de 120 000
habitants, pleine de jésuitières-pensionnats, collèges, etc., une
vache se vendait 28 F., un cheval 30. Ajoutons que la banane, l’orange,
la mangue et la canne à sucre sont à la disposition des amateurs.
»
En octobre 1934, l’écrivain file vers le Sud, mais pas aussi loin
qu’il l’espérait. Il s’arrête aux Baléares, où il vit trois ans.
Il serait peut-être resté plus longtemps en Espagne sans le déclenchement
de la guerre civile qui l’oblige à solder ses dernières illusions
sur les « hommes d’ordre ». A son retour de Majorque, en avril 1937,
sa colère a décuplé mais ses rêves de tropique sont intacts.
Jacques Maritain, avec qui il a renoué des liens fondés sur une
commune aversion pour la croisade franquiste, est le confident privilégié
de ces mois. Cette lettre de mai 1938 : « Je veux filer le plus
tôt possible au Paraguay, avec ma petite tribu, décidément impossible
à acclimater dans une Europe totalitaire. »
Nul caprice d’enfant gâté, nul amour romantique des terres vierges
dans son départ affolé pour l’Amérique du Sud, l’été suivant. L’écrivain
veut vraiment fonder un « village d’ancienne France » au Paraguay
à la manière des aventuriers des siècles passés.
Avec sa famille, il a entraîné des volontaires. Jean Bénier, un
jeune médecin de Marseille qui l’a naguère suivi dans sa rupture
avec Maurras, a accompagné cette nouvelle sédition, emmenant avec
lui sa femme et ses deux jeunes enfants. Guy Hattu, le neveu de
l’écrivain retenu en Europe par son service militaire, a promis
de traverser l’Atlantique dès que possible. Stat Prassinos, un homme
d’affaires grec rencontré à Majorque, s’est également annoncé. Au
total, ils seront quatorze. Assez pour défier les fatalités déchaînées
et jeter les bases d’un village français sous le tropique.
Par là, Bernanos prolonge une longue lignée d’aventuriers utopistes
et de rêveurs français venus tromper leur désenchantement sous la
Croix du Sud, et spécialement au Brésil, ce pays aux séductions
de paradis perdu. Ainsi Nicolas de Villegaignon, fondateur en 1555
de la « France antarctique » dans la baie de Rio ; Daniel de La
Touche, père de la « France équinoxiale » fugitivement établie sur
la côte septentrionale du Brésil entre 1612 et 1615 ; le docteur
Benoist Jules Mure, initiateur du phalanstère fouriériste de Sahi,
dans l’État de Santa Catarina, en 1840 ; Jean Maurice Faivre, promoteur
de la colonie Dona Tereza à Ivahy en 1847 ; Charles Perret-Gentil,
organisateur de la colonie de Superaguy en 1852.
Seul Bernanos pouvait rêver de prendre leur suite en étant à la
fois l’héritier des glorieux capitaines de la grande aventure capétienne
et celui des héroïques hordiers du socialisme utopique.
Après eux, l’auteur des Grands Cimetières s’apprête à écrire
quelques pages supplémentaires d’une longue histoire d’amour franco-brésilienne
qui a commencé avec Montaigne et Jean de Léry, l’auteur des Singularités
de la France antarctique – que Bernanos aura l’occasion de lire
et d’aimer – et s’est prolongée jusqu’au xxe siècle avec
Blaise Cendrars, héros des avant-gardes modernistes paulistes lors
de trois longs séjours dans les années 20.
Mais Bernanos ne part pas en Amérique pour se faire une situation.
Il embarque parce qu’il ne peut pas faire autrement, s’arrachant
au quai du port de Marseille comme à une nostalgie de pierre. A
cinquante ans, une série de nœuds entravent sa liberté. Il a raillé
la grande peur des bien-pensants, il a dit sa colère et son amertume
aux droites françaises dans Les Grands Cimetières sous la lune,
mais il lui reste des comptes à régler. Sa rupture avec Maurras,
son aversion pour le fascisme associée à un constant mépris pour
la démocratie – qu’il regarde comme les deux faces d’une même pièce
née de la rationalité moderne – l’empêchent de se situer.
« Qui a été maurrassien et ne l’est plus risque de n’être plus rien
», constate-t-il au début de son séjour brésilien.
Son antisémitisme est un autre nœud. Héritier d’une tradition politique
qui a fait du juif ploutocrate le symbole du capitalisme triomphant,
Bernanos refuse de se renier, mais il mesure l’ambiguïté criminelle
dont sont chargées certaines théories depuis l’arrivée au pouvoir
de Hitler. Dans Les Grands Cimetières sous la lune, il n’affiche
aucune illusion sur les conditions du triomphe de la volonté nazie.
Comment continuer à se réclamer de Drumont, à revendiquer un mélange
d’antijudaïsme chrétien et de judéophobie boulevardière ? Bernanos
doit inventer autre chose. Pour cela, il faut fuir le tourbillon
empoisonné de la politique européenne. A rebours de la tentation
de la « France seule », il pressent qu’il va être utile, pour demeurer
français, de prendre en considération autre chose que la France.
Partir ! Au pire moment du xxe siècle, à l’heure de la
honte, ils seront quelques-uns à faire ce choix. Partir, c’est se
placer en situation de demeurer une conscience libre, se préparer
à « marcher à l’honneur comme on marche au canon » – selon les termes
d’une lettre adressée à Gaston Gallimard en décembre 1947.
Dernier nœud, son œuvre romanesque. Il y a eu Sous le soleil
de Satan, en 1926, L’Imposture en 1927, La Joie
en 1929, Un crime en 1935, Journal d’un curé de campagne
en 1936, Nouvelle Histoire de Mouchette en 1937. Une œuvre
forte, concentrée en vingt années d’écriture, à laquelle l’écrivain
sent qu’il peut encore apporter quelque chose. Mais il n’arrive
plus à s’y remettre, obsédé par les sanglants événements auxquels
il a assisté en Espagne. Le succès de ses derniers livres n’a pas
effacé la peine que lui cause le manuscrit de Monsieur Ouine,
auquel il travaille depuis 1931, sans réussir à l’achever. Bernanos
laisse son manuscrit à Pierre Belperron chez Plon et emporte une
dactylographie dans ses bagages. Il songe toujours à une vie de
Jeanne d’Arc, à une vie de Jésus, même s’il n’a pas écrit la moindre
page de fiction depuis trois ans.
Beaucoup de nœuds, beaucoup de liens.
Un seul dénouement possible. L’exil.
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