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Marc Lambron
Théorie du chiffon
Critique littéraire au Point, chroniqueur à
Madame Figaro, Marc Lambron est l'auteur chez Grasset de plusieurs
romans : 1941 (1997), Etrangers dans la nuit (2001), Les Menteurs
(2004), Une saison sur la terre, Carnet de Bal, 2 (2003). Il a publié
avec succès Mignonne, allons voir
(2006) et Eh bien,
dansez maintenant (2008).
e premier entretien
a eu lieu au domicile parisien du couturier Jean-Louis Beaujour,
mondialement connu sous le nom de " Jean-Louis ". Dans
son bureau-atelier que l'on décrit parfois comme un rêve
de théâtre, le personnage, dont la silhouette est fameuse
de Vancouver à Dubaï, se tenait assis au creux d'un
fauteuil Régence. Vêtu d'un costume noir porté
sur une chemise à col dur avec cravate ficelle, le célèbre
couturier, dont l'âge échappe à toute datation,
ressemblait à sa légende.
Depuis l'ouverture en 1961 de sa maison de haute couture, Jean-Louis
a traversé les modes qu'il inventait, décliné
sous sa griffe le prêt-à-porter, les cosmétiques
et la maroquinerie. A son propos, on parle toujours de style français
: à partir de prémices classiques, Jean-Louis a su
imposer une ligne à la fois claquante et ductile. Saupoudrant
du poivre sur le taffetas, ce maître du biais et du droit-fil
fait respirer les étoffes sur les corps féminins.
Les couturiers de sa génération se nommaient Hubert
de Givenchy, Yves Saint Laurent, Karl Lagerfeld ou Pierre Cardin.
On dit parfois de Jean-Louis qu'il est la synthèse de ses
contemporains.
Ses robes sont des tableaux de coloriste, des propositions d'ombre
et de lumière pour une femme mobile. La silhouette idéale
de Jean-Louis, c'est une dame de Shanghaï en robe de grand
soir qui aime l'accordéon des chanteuses de caboulots. Mais
son célèbre logo " JL " est aujourd'hui
recherché par les adolescents et les rappeurs. En se maintenant
pendant des décennies sur le devant de la scène, le
cygne élitiste a fécondé une mode démocratique.
On le regarde souvent comme un guépard de la haute couture,
l'ultime spécimen d'un monde en voie de disparition. Sans
doute Jean-Louis fascine-t-il parce que l'on sait qu'il est le dernier
des Mohicans. La crise économique dessine un monde nouveau
où il y aura d'autres talents et moins d'argent. C'est pourquoi
la presse adore visiter Jean-Louis comme le château de Versailles.
L'icône ne se dérobe pas : sa conversation acérée,
ses élégances verbales sont fameuses. On croit qu'il
parle de couture ? En réalité, il se prononce sur
l'air du temps. Tel un oracle, ce monstre sacré se voit souvent
interrogé sur toutes sortes de sujets, bien au-delà
de son métier. Selon une formule qu'il affectionne, "
le monde, c'est la mode avec un N en plus ".
L'une des clefs de l'ascendant de Jean-Louis réside probablement
dans son intelligence, alliée à une sorte de souveraineté.
En levant le sourcil, il décrète, intimide, terrifie.
Comme ses radars n'ont cessé de capter les dernières
tendances, Jean-Louis tient toujours le haut du pavé, scruté
par le monde entier comme un acrobate dont on attend la chute. Après
lui, y aura-t-il encore une haute couture ? Ne le préserve-t-on
pas comme un monument classé ? Que faire du luxe dans un
univers où la précarité est la loi ?
Pour interroger ce personnage énigmatique et redouté,
un hebdomadaire américain avait sollicité la romancière
française Hélène Delmas, aujourd'hui entrée
dans sa première cinquantaine, dont les liens d'amitié
avec Jean-Louis sont tissés d'une culture et d'une insolence
partagées. Ils se sont croisés dès les années
1970, et n'ont cessé d'incarner l'un comme l'autre un air
de Paris.
Le texte qui suit constitue le verbatim de leur premier entretien,
réalisé pour ce magazine. Il est suivi de la transcription,
plus inattendue, de ceux qui ont suivi.
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