RICHARD
LABEVIERE
Les Dollars de la
terreur
Les États-Unis et l'islamisme
Richard
Labevière travaille actuellement au
magazine Temps Présent, à la
Télévision Suisse romande. Il
publié, entre autres, Éloge du
dogmatisme - contre la
société de consommation
(éditions de l'Aire, 1989) et A demain
Karl - pour sortir des
Idéologies (Ramsay, 1991).
L'AMI AMÉRICAIN
DU PALAIS DES NATIONS
« Les Etats-Unis comprirent très
vite que la rébellion islamique était
le secret du guêpier afghan dont les Russes
ne se relèveront d'ailleurs pas.
»
Alexandre Del Valle.
n
l'a baptisé le « Bar du serpent »
en raison de sa longueur sinusoïdale.
Là, les délégués de 53
Etats membres et quelques centaines de
représentants des grandes organisations non
gouvernementales attendent la reprise d'une des
ultimes séances de nuit qui verront la
clôture de la cinquantième session de
la Commission des droits de l'homme de l'ONU, le 18
avril 1997. Depuis neuf ans, je suis
assidûment ses travaux, non seulement parce
que la Commission est le moment fort du travail des
Nations unies à Genève, mais aussi
parce qu'elle constitue un rendez-vous unique au
monde de diplomates, de juristes, de
représentants d'organisations non
gouvernementales, de chefs de mouvements de
libération, de militants des droits de
l'homme, d'expertes et d'experts en tout
genre
Cette session confirme le traditionnel clivage
existant entre les pays du Nord - mettant davantage
l'accent sur les droits civils et politiques - et
ceux du Sud - insistant plus volontiers sur le
droit au développement. La Commission tire
à sa fin, la journée aussi. Les
dernières tractations des différents
groupes et les négociations de la diplomatie
de couloir s'achèvent, chacun estimant que
le maximum a été fait et l'essentiel
préservé
On se détend,
sachant très bien qu'on ne change plus rien
lorsque arrive le moment du vote d'un projet de
résolution condamnant tel ou tel
gouvernement, épargnant tel ou tel
autre.
Comme chaque année, obnubilée par
Cuba, la délégation américaine
sait pourtant que, cette fois-ci, elle
s'apprête à enregistrer un revers
historique. Sa résolution qui condamne
régulièrement avec succès le
régime de Fidel Castro depuis plus de trente
ans va, dans quelques minutes, être
repoussée. Le premier conseiller de la
Mission permanente des Etats-Unis auprès de
l'ONU vient d'apporter à son ambassadeur le
dernier décompte des intentions de vote : 19
pays contre 16 rejetteront le texte
américain, les 18 restants s'abstiendront.
Un triomphe pour le « Lider maximo », un
camouflet pour l'Oncle Sam !
Au sein de la délégation
américaine, l'atmosphère est à
la résignation, à mi-chemin entre
l'incompréhension et l'habituel ressentiment
antieuropéen. Devant un double scotch, je
sais que je peux approcher Greg 1, conseiller
spécial pour le monde arabe. Arabisant
très averti, il a travaillé comme
analyste pour la CIA durant de nombreuses
années. Et bien qu'il prétende
n'avoir plus, aujourd'hui, aucun contact avec
l'agence américaine de renseignement, il
conserve la « culture de la grande maison
». « Certes, nous perdons la face sur
Cuba, mais une fois de plus nous avons
évité le pire à nos amis
saoudiens, mis en examen dans le cadre de la
procédure confidentielle
Pourtant, en
matière de violation des droits fondamentaux
de l'homme, les gardiens des puits de
pétrole sont certainement plus à
blâmer que nos vieux adversaires
cubains
Business is business. »
Depuis une heure, la nuit est tombée sur le
parc alentour dominant le lac Léman, que
l'on surplombe à travers les grandes baies
vitrées de la nouvelle aile du Palais des
Nations. Je fais remarquer à Greg que la
défense américaine inconditionnelle
des intérêts saoudiens les
amène, de fait, à couvrir les
principaux commanditaires du terrorisme islamiste.
« Un jour, ils finiront par vous vendre la
corde pour vous pendre
- C'est dans la théorie de Lénine
», répond joyeusement Greg, qui, comme
tous les anciens de Harvard, affectionne les
références
historico-idéologiques.
Pourquoi faire la même chose avec les
islamistes égyptiens ? Alors qu'il
était activement recherché par toutes
les polices d'Egypte et du Proche-Orient, comment
le cheikh Omar Abdel Rahmane, guide spirituel des
Gama'a islamiya, a-t-il pu tranquillement gagner
les Etats-Unis ? Officiellement diplomate, le
conseiller politique de la Mission permanente des
Etats-Unis auprès de l'ONU à
Genève décroise les jambes et
réajuste son blazer avant de faire tourner
trois fois les glaçons de son verre :
« Mais le plus légalement du monde,
cher ami, avec un visa d'entrée
délivré par l'ambassade de mon pays
à Khartoum où séjournait,
à l'époque, le vieux cheikh aveugle !
» Greg s'interrompt pour maîtriser son
effet. « Nous sommes toujours loyaux envers
nos alliés. Parfois ce sont des fils de
p
, mais ce sont nos fils de p
C'est le
jeu ! Les Gama'a et leur guide spirituel nous ont
donné un fameux coup de main contre les
Soviétiques pendant la guerre d'Afghanistan.
Quoi de plus normal qu'un petit renvoi d'ascenseur
? De plus, le Département d'Etat a
considéré, à ce
moment-là, que le vieux cheikh serait plus
dangereux et nuisible s'il moisissait au Soudan.
Cet échange de bons procédés
ne fut qu'un moindre mal
»
L'attentat meurtrier contre le World Trade Center
de New York aussi n'est qu'une ruse de l'histoire
pour Greg, qui se demande - comme l'ont
écrit nombre de mes confrères - si le
cheikh Abdel Rahmane est bien le cerveau qui a
commandité l'attentat.
Selon mes informations, ajoute-t-il, l'attentat du
World Trade Center de New York a été
préparé et exécuté par
des activistes d'un groupe du « Jihad
islamique » égyptien, cherchant
précisément à casser les liens
préexistants entre les Gama'a et
l'administration américaine depuis la guerre
d'Afghanistan.
Mais, désormais, la guerre d'Afghanistan est
terminée. Le retrait de l'armée
soviétique, puis la chute du mur de Berlin
ont mis définitivement fin à la
guerre froide, alors pourquoi persister à
entretenir des liens avec la plupart des mouvements
islamistes du monde entier, sinon pour
d'évidentes raisons économiques ?
« Justement ! » sourit Greg avant
d'être interrompu par la sonnerie indiquant
la reprise de séance. Vidant d'un trait son
verre avant de rejoindre son ambassadeur qui
s'apprêtait à voter, comme trente
autres délégations, contre le Soudan,
accusé d'« exécutions
extrajudiciaires et sommaires, d'arrestations
arbitraires, de déplacements forcés
de populations, de torture et d'esclavage »,
Greg me promet de poursuivre cette conversation, en
me précisant simplement : « Cette
connivence avec les islamistes est une vieille
histoire. »
Cette « vieille histoire » - ô
combien dialectique - peut être
recomposée à travers trois moments
critiques : la guerre d'Afghanistan, ou comment les
Etats-Unis ont retourné l'islamisme contre
l'armée soviétique ; la ruée
vers le pétrole, ou comment les Etats-Unis
ont favorisé l'islamisme pour garantir leurs
besoins énergétiques ; la chute de la
maison Nasser, ou comment les Etats-Unis ont
canalisé l'islamisme contre les
nationalismes arabes. Ces trois mouvements n'ont
pas fini de produire tous leurs effets. La fin de
l'affrontement Est-Ouest ne les a pas
frappés d'obsolescence, mais elle a
libéré des « guerres fluides
» sur fond de mondialisation où tous
les coups sont permis, notamment lorsque de grandes
firmes américaines utilisent certaines
factions islamistes comme chiens de garde de la
nouvelle donne économique.
Quelques jours plus tard, Greg quittait la Mission
des Etats-Unis auprès de l'ONU pour
l'ambassade américaine d'un pays de la
péninsule Arabique, afin d'y travailler sur
un de ses dossiers préférés :
la difficile succession du roi Fahd d'Arabie.
Nous reprendrons cette conversation interrompue un
an plus tard, dans la capitale
yéménite, lors d'une réunion
internationale consacrée à la
sécurité de la péninsule
Arabique. La discussion viendra naturellement sur
les révélations de l'ancien directeur
de la CIA, Robert Gates. Dans ses Mémoires
1, ce dernier reconnaît que les services
spéciaux américains sont intervenus
en Afghanistan aux côtés des
moudjahidin locaux
six mois avant
l'intervention soviétique ! Cette
révélation sera confirmée au
Nouvel Observateur 2 par Zbigniew Brzezinski qui,
à l'époque, était conseiller
du président Carter pour les affaires de
sécurité : « Oui, selon la
version officielle de l'histoire, l'aide de la CIA
aux moudjahidin a débuté courant
1980, c'est-à-dire après que
l'armée soviétique eut envahi
l'Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la
réalité gardée secrète
jusqu'à présent est tout autre :
c'est en effet le 3 juillet 1979 que le
président Carter a signé la
première directive sur l'assistance
clandestine aux opposants du régime
prosoviétique de Kaboul. Et ce
jour-là, j'ai écrit une note au
président dans laquelle je lui expliquais
qu'à mon avis cette aide allait
entraîner une intervention militaire des
Soviétiques. »
Le décor est planté : la
première guerre d'Afghanistan fournit la
toile de fond de la dérive islamiste
américaine. En Afghanistan, les Etats-Unis
reprennent la vieille recette qui leur a si bien
réussi en Arabie Saoudite dans les
années 30 : accommoder le tribalisme, le
fanatisme religieux et les intérêts
pétroliers
La fin de la guerre froide et l'après-guerre
du Golfe n'ont pas fait place au « nouvel
ordre international » annoncé. La
volonté américaine d'une
maîtrise exclusive des questions de
défense, d'énergie et du conflit
israélo-palestinien a tourné court.
Le respect du droit international et des droits de
l'homme n'a pas progressé, le terrorisme n'a
pas disparu et le monde a basculé dans la
concurrence commerciale la plus folle qu'il ait
jamais connue. Dans ce contexte de guerre
économique où tous les coups sont
permis, les Etats-Unis consacrent l'essentiel de
leur politique étrangère à la
conquête de nouveaux marchés. Cette
priorité donnée aux investissements
commerciaux et financiers sur toute autre
considération occupe une place centrale dans
le dispositif politique qui instrumentalise les
islamistes radicaux, sous-traitant l'influence
américaine en Méditerranée, en
Asie centrale et en Extrême-Orient. Ce
dispositif, qui a fait merveille en Afghanistan
durant la « guerre sainte » contre les
communistes, a été inventé
dans les années 30 en Arabie Saoudite. Le
pacte scellé à bord du Quincy entre
le président Roosevelt et le roi Ibn
Séoud échangeait déjà
le pétrole contre la sécurité
et la protection politique
Désormais,
Américains et Saoudiens joueront l'islamisme
et toutes autres formes de fanatisme religieux
contre les nationalismes arabes laïcs et
progressistes. Aujourd'hui encore, les islamistes
travaillent, consciemment ou non, à
l'établissement d'une pax americana qui
s'alimente d'une « libanisation » du
monde.
La guerre d'Afghanistan offrira aux Etats-Unis une
opportunité historique comme il ne s'en
présente pas deux dans le siècle :
dégonfler le spectre du « Grand Satan
» américain conspué par les
islamistes du monde entier depuis la
révolution iranienne, afin de nouer avec ses
ennemis d'hier une « nouvelle alliance »
quasiment planétaire. Ce retournement
inouï, que n'aurait jamais osé imaginer
le plus facétieux des stratèges du
Pentagone, ne signifie pas pour autant que les
Etats-Unis pourraient désormais compter sur
une « Internationale islamiste »
organisée comme une espèce d'«
Orchestre vert » susceptible d'intervenir de
manière homogène et coordonnée
en tous points de la planète.
Mon ami américain m'a toujours mis en garde
contre ces deux idées fausses : celle d'un
Komintern islamiste, qu'affectionnent tous les
esprits de système, et le mythe très
français d'une politique
étrangère américaine compacte,
espèce de « malin génie »
des relations internationales. Sur ce dernier
point, Greg, mais aussi plusieurs diplomates
éclairés, ont usé leur science
à expliquer qu'en matière de prise de
décisions extérieures,
l'exécutif américain fait
plutôt figure de « millefeuille »
indigeste : Maison-Blanche, Congrès, Conseil
national de sécurité, groupes de
pression, CIA, NSA, grandes firmes privées,
etc. Le plus petit dénominateur commun
à ces différentes instances
paraît davantage inféodé aux
lois de la concurrence commerciale et à la
conquête de nouveaux marchés
qu'à la définition d'un nouveau
projet wilsonien ou, inversement, à un
ultime repli isolationniste concerté.
Donc pas de complot américain a priori, ni
d'Internationale verte ! Après une de ses
interventions à l'université de
Vincennes, le géographe Yves Lacoste me fit
à peu près la même
recommandation : « Bien que nostalgique de la
Oumma, la communauté des croyants, le monde
arabo-musulman n'est pas moins travaillé par
des Eglises différentes, non seulement
celles des divers islams sunnites ou chi'ites - ces
dernières ayant d'ailleurs des
clergés fort hiérarchisés -,
mais aussi celles des multiples confréries
dont les réseaux s'étendent en de
nombreux pays. Il en est de même des
différents groupes islamistes, qu'ils soient
d'obédience sunnite ou chi'ite. En fait, il
s'agit bien d'Eglises différentes,
clandestines ou déjà reconnues selon
les Etats, qui ont chacune leur réseau
international, leurs lieux de culte, ou qui se
disputent les plus importants 1. »
Cet indispensable état des lieux, qui
devrait empêcher la résurgence de
thèses « essentialistes » - selon
lesquelles la nature même de l'islam, de ses
textes fondateurs et de ses enseignements
produirait inéluctablement les conditions de
l'islamisme et du terrorisme - n'empêche pas
pour autant de mettre en perspective les
finalités, à court et plus long
termes, de ces groupes islamistes.
« On sait que ces groupes entendent imposer
comme seul code juridique la "charia", la loi
coranique, à tous les Etats musulmans (ou
considérés comme tels) », note
Yves Lacoste 2, « et surtout, ils militent
pour la réalisation d'un énorme
projet géopolitique, le regroupement de tous
les musulmans, un milliard d'hommes et de femmes,
en dépit de leur très grande
diversité linguistique et culturelle, dans
un même ensemble politique. Il serait
possible d'y rétablir l'autorité du
califat (aboli par la révolution
kémaliste en 1923) ou de le placer sous la
direction d'un collège de docteurs, tout
à la fois politiques et théologiens.
La volonté d'abolir les frontières
(imputées au colonialisme européen)
qui séparent les Etats musulmans les uns des
autres n'est pas le seul aspect de la
stratégie géopolitique des groupes
islamistes. Ils entendent par ailleurs favoriser
l'expansion de l'islam dans tous les pays, y
compris dans ceux où il est
présentement tout à fait minoritaire,
et ils cherchent à s'opposer par divers
moyens à l'intégration des musulmans
émigrés et de leurs enfants dans des
sociétés non musulmanes. »
Réactivée à travers la «
guerre sainte » d'Afghanistan, dans ses
dimensions tant idéologiques que
logistiques, cette double stratégie est
entrée en concordance avec les
intérêts des Etats-Unis
d'Amérique.
Là aussi, gardons-nous d'une lecture
mécaniste par trop rapide qui
accréditerait l'existence d'un complot
caché dont il faudrait dévoiler les
rouages au grand jour
Nous verrons comment
une « ruse de l'Histoire » a produit les
circonstances d'une convergence
d'intérêts que nous avons
appelée « nouvelle alliance »,
contractée en Afghanistan.
Scellant la réconciliation de l'Oncle Sam
avec les islamistes, cette « nouvelle alliance
» est d'autant plus efficace qu'elle coordonne
trois types de causalité différente.
La première est la plus évidente,
puisqu'elle reproduit classiquement les logiques
d'affrontement de la guerre froide. Encore
traumatisés par leur humiliante
débâcle vietnamienne, et pour rendre
aux Soviétiques la monnaie de leur
pièce, les Américains attirent l'ours
russe dans le guêpier afghan qui
précipitera l'effondrement du camp
communiste.
Interne au monde musulman, la deuxième
causalité repose sur l'ancestrale
confrontation entre l'univers sunnite et la
minorité chi'ite. Gardienne des lieux saints
de l'islam, l'Arabie Saoudite met tout en
uvre pour contrer l'influence iranienne
grandissante depuis la révolution islamique
de 1979. Aussi l'Iran et l'Arabie Saoudite se
livrent-ils à une surenchère
islamiste où l'on joue à celui qui
incarnera l'avenir politique du « vrai islam
» en soutenant tous mouvements susceptibles de
faire progresser la « cause ». L'Iran
s'est toutefois cantonné à des aides
qu'il pouvait relativement contrôler, alors
que les monarchies pétrolières
donnaient et donnent encore sans compter, ni trop
regarder
« L'aide aux mouvements
islamistes », remarque Yves Lacoste, «
provient d'une part de l'organisation Rabitat
ul-alam al-islami 1, et d'autre part des
consortiums de banques islamiques, dont Faysal
Finance et Al-Baraka. Cette aide, amorcée
dans les années 70, s'accéléra
dans les années 80 avec l'aval des
Etats-Unis qui l'utilisaient comme un antidote
à la subversion communiste. Depuis
l'effondrement de l'Union soviétique et la
guerre du Golfe, cette aide vise surtout à
contrer l'influence de la révolution
iranienne 1. »
Le Pakistan, enfin, cherche à saisir
l'opportunité du conflit pour assurer son
flanc ouest afin de concentrer l'essentiel de son
potentiel militaire pour sa confrontation avec
l'Inde, notamment au Cachemire. Avec l'aide du
tout-puissant service pakistanais ISI (Inter
Service Intelligence), les Américains arment
et entraînent les factions islamistes les
plus radicales, notamment celle du Pachtoune
Goulbouddine Hekmatyar, au détriment du
modéré Ahmed-Chah Massoud qui, lui,
est tadjik. Avec l'aval des services
américains, l'ISI a choisi de
privilégier les Pachtouns parce que la
même ethnie noyaute l'administration,
l'armée et les services secrets
pakistanais.
En 1989, lorsque les Soviétiques plient
bagage, la « guerre sainte » contre
l'infidèle tourne rapidement à
l'affrontement ethnique. La guerre du Golfe
augmente ces tensions. Hekmatyar, l'homme des
Américains, choisit le camp irakien contre
la coalition arabo-occidentale. Soucieux de
perpétuer la solidarité pachtoune qui
lui assure le contrôle de son flanc ouest, le
Pakistan propose vite aux Américains une
solution de remplacement. L'ISI enrôle des
milliers d'étudiants des « madrassas
», les écoles coraniques de la
région, en leur fournissant l'encadrement et
la logistique militaire nécessaires à
une nouvelle guerre sainte. Encadrés par le
même tandem américano-pakistanais, les
Taliban feront ainsi leur entrée sur la
scène afghane, animés d'un
puritanisme qui leur commande d'empêcher les
femmes de sortir, les enfants de jouer au
cerf-volant et les oiseaux de chanter
Ce
rigorisme ravit les gardiens de l'orthodoxie
wahhabite et rouvrira les robinets de l'aide
financière saoudienne.
Ces étudiants en théologie, qui
contrôlent désormais quasiment les
trois quarts du pays, arrivent au moment
stratégique où les compagnies
pétrolières américaines
confirment que cette zone d'Asie centrale entourant
la mer Caspienne deviendra la région
stratégique du prochain millénaire.
Son sous-sol renferme des réserves
énergétiques considérables, au
moins aussi importantes que celles de la
région du golfe Arabo-Persique.
Avec la fin de la guerre froide et malgré la
disparition de la menace communiste, la «
nouvelle alliance » avec les islamistes
connaît ainsi un second souffle. Le calcul
américain est simple : les routes
énergétiques (gazoducs et
oléoducs) de ce nouvel eldorado passeront
fatalement par l'Afghanistan et les Taliban seront
leurs gardiens. La convergence entre les
intérêts américains et les
islamistes survit donc à la chute du mur de
Berlin, grâce et à cause du dieu
pétrole.
La boucle est bouclée ! Par le
pétrole tout avait, en effet,
commencé. Spéculant sur la
défiance que nourrissait la jeune monarchie
saoudienne à l'encontre des vieilles
puissances coloniales, c'est en 1933 que la
Standard Oil of California obtint la
première concession pétrolière
sur toute la région orientale de l'Arabie
Saoudite, contre le versement de 50 000 livres
sterling-or, pour une période de
soixante-six ans. Pour la même
période, la compagnie américaine
obtiendra en 1939 une nouvelle concession,
l'ensemble représentant plus de 1 200 000
kilomètres carrés dans l'est du pays.
Entre-temps, la Standard Oil of California s'est
alliée à la Texaco pour constituer en
1944 un consortium baptisé Aramco (Arabian
American Oil Company). En 1948, Mobil Oil (Socony)
et la Standard Oil of New Jersey entreront à
hauteur de 40 % dans l'Aramco, bouclant ainsi la
constitution définitive de son capital. On
n'insistera jamais assez sur l'importance du
pétrole dans les options extérieures
des Etats-Unis : « Nouvelle alliance »,
mais vieille histoire !
La Seconde Guerre mondiale a démontré
l'importance vitale du pétrole pour le
fonctionnement de l'économie de guerre des
Alliés. La hantise de l'état-major
américain de voir s'épuiser ses
réserves énergétiques avant la
fin du conflit demeurera une des obsessions des
responsables américains de
l'après-guerre. L'économie moderne,
redéployée à travers le plan
Marshall, s'accompagnera de la poursuite de la
guerre par d'autres moyens
Cet effort
apparaîtra d'autant plus vital
qu'Américains et Soviétiques viennent
de se partager le monde en deux zones d'influence
à la conférence de Yalta, le 4
février 1945. Obsession de guerre, obsession
de paix, le pétrole s'impose alors comme un
des éléments majeurs de
l'économie des Etats-Unis. Les
Américains, qui ne représentent
aujourd'hui que 5 % de la population de la
planète, consomment pourtant, à eux
seuls, presque le quart de la production mondiale.
La seule facture pétrolière contribue
pour plus du tiers au déficit commercial
américain ; le pétrole irrigue
toujours l'infrastructure de l'économie du
pays. La prospection, l'extraction, le transport,
le raffinage et la distribution se traduisent en
équations économétriques,
devenues autant de questions domestiques, sinon de
sécurité intérieure.
Mais autant qu'un « inconscient
économique », le pétrole est
devenu un « fait social total » de la
société américaine. « Le
secteur des transports absorbait en 1990 plus de 60
% de la consommation, dont 42 % pour les seules
voitures particulières, qui
bénéficient du prix de l'essence le
plus bas du monde industrialisé 1. »
Cette consommation génère un
imaginaire quotidien, une véritable culture,
facteur de fierté et d'unité
nationale. Comme la conquête de l'Ouest, la
maîtrise de cet « or noir » est
vécue et médiatisée sur le
mode de l'épopée d'une «
nouvelle frontière » sans cesse
repoussée. Elle produit sa légende,
ses westerns et ses héros.
Au panthéon de ces « faiseurs
d'Amérique », le président
Roosevelt occupe une place originale et originaire,
puisqu'il joue le rôle du père de la
grande aventure pétrolière. Quelques
semaines avant la conférence de Yalta, le
président américain avait lu avec la
plus grande attention le rapport du sénateur
Landis, consacré aux intérêts
américains au Proche-Orient. Capital, ce
texte qui deviendra le manifeste de la
Maison-Blanche en matière d'affaires arabes,
préconise l'éclatement de la «
zone sterling » et l'établissement de
relations directes entre Washington et les pays
arabes. De retour de Yalta, Roosevelt - qui fit
escale en Egypte - demanda au consul
américain à Djeddah d'organiser une
rencontre avec le roi d'Arabie Saoudite. Celle-ci
aura lieu le 14 février 1945, à bord
du Quincy, un croiseur qui mouille dans le grand
lac Amer entre Port-Saïd et l'embouchure du
canal de Suez. C'est au grand connaisseur des
mondes arabo-musulman et turc Jacques
Benoist-Méchin que l'on doit le récit
le plus circonstancié de cet entretien 2 qui
devait mettre fin à un siècle et demi
de chasse gardée de Sa Majesté
britannique. Avec tous les honneurs dus à un
chef d'Etat important, Ibn Séoud gravit la
coupée du croiseur ancré au large de
Djeddah. Une toile de mousseline blanche a
été tendue sur le pont pour permettre
au roi de dormir en plein air, durant la
traversée de la mer Rouge. Très
sûr de l'effet que ce décorum ne
manquerait pas d'opérer sur le vieux
bédouin, Roosevelt lui tend les deux mains
en lui lançant :
« So glad to meet you
Que puis-je faire
pour vous ?
- Mais c'est vous qui avez demandé à
me voir, rétorque le vieux guerrier en
ajoutant : je suppose que c'est vous qui avez
quelque chose à me demander ! »
Après cette entrée en matière
plutôt rugueuse, les deux hommes
parlèrent plusieurs heures à l'ombre
des pièces d'artillerie du pont
supérieur. Le roi Ibn Séoud demeura
inflexible sur le sort futur des juifs de
Palestine. Roosevelt lui demandait d'admettre cet
apport de population en lui faisant observer qu'il
ne constituerait qu'un très faible
pourcentage de la population globale du monde
arabe. Le président américain revint
deux ou trois fois à la charge sur des modes
différents, mais se heurta chaque fois
à un refus total et
déterminé.
Pour essayer de détendre
l'atmosphère, Roosevelt aborda un
deuxième sujet : les besoins
d'infrastructures portuaires du haut commandement
américain dans le golfe Arabo-Persique. Le
roi se fit plus conciliant, tout en sollicitant de
nombreuses contreparties. Enfin, le
président américain amorça la
question la plus importante qu'il gardait pour la
fin : le pétrole. Il voulait que le royaume
accorde aux Etats-Unis le monopole de
l'exploitation de tous les gisements
découverts en Arabie Saoudite.
Ibn Séoud, qui avait soigneusement
préparé l'entrevue, discutera
âprement chacune des demandes
américaines. Finalement, la discussion
débouchera sur un accord baptisé
« pacte du Quincy ». Celui-ci s'articule
autour de cinq thématiques qui font toujours
référence :
1) La stabilité du royaume fait partie des
« intérêts vitaux » des
Etats-Unis. A lui seul, le royaume détient
26 % des réserves pétrolières
mondiales prouvées à ce jour. Son
importance comme fournisseur incontournable s'est
imposée aux Américains durant la
Seconde Guerre mondiale tandis que les autres
sources d'approvisionnement étaient
coupées par l'occupation japonaise. Optant
traditionnellement pour une politique de prix
modérés, le royaume garantit ainsi
l'essentiel de l'approvisionnement
énergétique américain. En
retour, les Etats-Unis lui assurent une protection
inconditionnelle contre toute menace
extérieure éventuelle. En 1991,
l'engagement américain dans la seconde
guerre du Golfe constitue une spectaculaire
illustration du « pacte du Quincy ». Ibn
Séoud n'aliénait aucune parcelle du
territoire. Les compagnies concessionnaires ne
seraient que locataires des terrains. La
durée des concessions serait de soixante
ans. « A l'expiration des contrats,
c'est-à-dire en l'an 2005, les puits, les
installations et le matériel reviendraient
en totalité à la monarchie. La prime
versée au roi serait portée de 18
cents à 21 cents, pour chaque baril de
pétrole exporté d'Arabie. La
concession de l'Aramco (Arabian American Oil
Company) serait étendue à un
territoire couvrant 1 500 000 kilomètres
carrés 1. »
2) Par extension, la stabilité de la
péninsule Arabique fait aussi partie des
« intérêts vitaux » des
Etats-Unis. En effet, le soutien américain
au royaume concerne non seulement sa qualité
de fournisseur de pétrole à prix
modéré, mais aussi celle de puissance
hégémonique de la péninsule
Arabique. Les Etats-Unis cogèrent ainsi la
charge prioritaire de la « diplomatie arabe
» de la maison Saoud : garantir la
stabilité de la Péninsule et plus
largement de l'ensemble de la région du
Golfe. « Depuis le début de
l'exploitation des premiers puits »,
précise un expert pétrolier, «
l'Aramco, compagnie pétrolière
gouvernementale américaine, assurait au
royaume toutes sortes d'assistances juridiques,
voire militaires, dans les contentieux opposant les
Saoud aux autres émirats de la
Péninsule. » S'effectuant sous d'autres
formes, cette assistance est toujours
d'actualité.
3) Un partenariat économique, commercial et
financier quasiment exclusif continue à lier
les deux pays depuis l'adoption du « pacte du
Quincy ». Les Etats-Unis augmentent leurs
achats de pétrole contre des livraisons
d'armes américaines toujours plus
conséquentes. Au lendemain de la guerre du
Golfe, les Etats-Unis ont pu signer ainsi les
contrats les plus importants - et ce sur des
critères exclusivement politiques -, au
détriment, bien sûr, des autres
membres de la coalition anti-irakienne. Cette
« préférence »
américaine ne s'applique pas seulement au
secteur de l'armement. On peut citer l'exemple du
contrat de modernisation du réseau
téléphonique saoudien,
attribué à une firme
américaine en 1994, sur un simple «
coup de fil » du président Clinton,
alors que d'autres partenaires étaient
objectivement beaucoup mieux placés
En
raison des pressions de l'administration
américaine, le contrat de renouvellement des
avions de Saudia Airlines en 1995 a donné
une préférence infondée, tant
sur le plan technologique que sur le plan
économique, à Boeing et McDonnell
Douglas. En retour, les experts estiment à
quelque 350 milliards de dollars l'ensemble des
fonds saoudiens - publics et privés -
directement investis aux Etats-Unis, notamment en
bons du Trésor américain. On peut
aisément considérer que le royaume
gère cette « préférence
américaine » comme une « police
d'assurance ».
4) La non-ingérence américaine dans
les questions de politique intérieure
saoudienne constitue le revers de la
préférence américaine en
matière économique, financière
et commerciale. Habituellement si prolixe
dès qu'il est question des droits de l'homme
n'importe où dans le monde, l'administration
américaine observe ici un mutisme autant
gêné qu'absolu. « La plus
puissante démocratie libérale du
monde se trouve en effet alliée à une
monarchie absolue de droit divin », commente
un diplomate européen, « monarchie qui
est, en matière sociale et politique, l'un
des régimes les plus obscurantistes qui
soient sur terre
» Les Etats-Unis ne
pourront pas faire l'impasse indéfiniment
sur cette question qui risque à tout moment
de mettre leur administration en
porte-à-faux avec une opinion publique si
prompte à s'enflammer au gré
d'indignations médiatiquement
sélectionnées. « En effet, la
monarchie des Saoud n'est, aujourd'hui,
guère plus défendable que ne
l'était celle des Pahlavi en Iran, à
la veille de la révolution islamique »,
ajoute le diplomate. A défaut d'être
en mesure de fournir une réponse
adéquate sur ce sujet sensible,
l'administration américaine s'efforce de
minimiser, sinon de nier, la question qui revient
régulièrement en «
procédure confidentielle » à la
Commission des droits de l'homme de l'ONU. Par
ailleurs, force est de constater que les grands
médias américains, habituellement si
attentifs à cette problématique, ne
s'agitent pas beaucoup sur le dossier.
5) Seule zone d'ombre au « pacte du Quincy
», la question palestinienne fixe une
première limite au partenariat
américano-saoudien. En effet, alors que le
président Roosevelt n'avait pu arracher au
roi Ibn Séoud son accord à une
augmentation de l'immigration juive en Palestine,
le royaume n'a jamais pu obtenir de Washington le
moindre fléchissement à sa politique
de soutien inconditionnel à l'Etat
d'Israël. Si l'administration
américaine appuie totalement la maison des
Saoud dans sa gestion hégémonique de
la péninsule Arabique, elle ne lui laisse
qu'une marge de manuvre très
réduite dans le processus
israélo-palestinien. C'est pourtant dans
l'étroitesse de cette marge que s'effectue
le financement des mouvements islamistes.
La discussion porta ensuite sur la construction du
Trans-arabian-pipeline, un tuyau de quelque deux
mille kilomètres destiné à
relier le gisement pétrolier du Hasa
à un port de la Méditerranée
orientale. Et Jacques Benoist-Méchin conclut
que « malgré le tour un peu âpre
que la conversation avait pris à ses
débuts, Roosevelt et Ibn Séoud se
quittèrent enchantés l'un de l'autre.
Ils avaient tous deux l'impression d'avoir fait une
excellente affaire ».
Excellente affaire, alliance indéfectible et
« vieille histoire », le pacte
scellé à bord du Quincy marque une
rupture décisive dans l'histoire des
relations internationales de l'après-guerre.
Plus rien ne sera jamais comme avant. En
évinçant l'influence britannique, ce
pacte installe durablement les Etats-Unis comme
partenaire dominant dans le jeu proche-oriental, au
détriment des Etats européens. Enfin,
il entérine un marchandage dont les
modalités perdurent et serviront de
modèle à d'autres accords de
même type, notamment en Asie centrale.
Ce marchandage historique s'avérera lourd de
conséquences : l'or noir contre la
sécurité, la survie et la
continuité d'une des dynasties religieuses
les plus réactionnaires du monde et, qui
plus est, gardienne des lieux saints de
l'islam.
Cette dernière raison est, elle aussi,
doublement stratégique : en contenant
l'émergence des nationalismes arabes
laïcs, cette protection permettra d'assurer la
sécurité de l'Etat d'Israël. Ces
deux impératifs peuvent pourtant sembler
contradictoires. Nous verrons au contraire comment
ils relient les deux versants d'un même
processus où l'islamisme constitue une sorte
de fil rouge. A bord du Quincy, le président
américain et le roi d'Arabie Saoudite n'ont
pas seulement conclu une « excellente affaire
». Ils ont noué aussi une
indéfectible alliance qui les
amènera, l'un et l'autre, ainsi que leurs
successeurs, à devenir les vrais parrains de
l'islamisme.
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1. Nom fictif.
1. From the shadows, Simon and Schuster, New York,
1997.
2. No 1732, du 15 au 21 janvier 1998.
1. Entretien du 12 février 1993.
2. Hérodote, « Eglises et
géopolitique », La Découverte,
1er trimestre 1990.
1. Ligue islamique mondiale, fondée en 1963,
qui recevait des fonds de l'Aramco ; la
société pétrolière fut
progressivement nationalisée de 1974
à 1980.
1. Dictionnaire géopolitique des Etats 98,
Flammarion.
1. Louis Blin, Le Pétrole du Golfe, guerre
et paix au Moyen-Orient, Maison-Neuve & Larose,
1996.
2. Jacques Benoist-Méchin, Fayçal roi
d'Arabie, Albin Michel, 1975.
1. Jacques Benoist-Méchin, Ibn Séoud
ou la naissance d'un royaume, Albin Michel,
1955.
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