François
Jullien
Du
« temps »
Elements d'une philosophie du
vivre
Essai
François Jullien, philosophe et
sinologue, professeur à
l'Université Paris 7 Denis Diderot,
directeur de l'Institut Marcel Granet. Ses
livres sont traduits dans une quinzaine de pays.
Il a publié chez Grasset :
Le détour et l'accès,
Figures de l'Immanence, Fonder la morale,
Traité de l'efficacité.
I -
DE L'ÉNIGME A` L'ORNIÈRE
1.
ant
que nous en parlons, nous croyons savoir ce que
nous disons ; mais si nous nous arrêtons
d'en parler, pour l'expliquer, nous ne savons plus
ce que nous pensons. Tel est le lieu commun mais
paradoxal, formulé une fois pour toutes par
Augustin, et d'où rejaillit depuis,
inexorablement, renvoyée par cet
infranchissable, la question du
« temps » .
La philosophie est Sisyphe remontant inlassablement
ce rocher. Ou plutôt, ce que nos phrases
dévalent sans cesse sans qu'on y pense, la
philosophie se découvre toutes les peines du
monde à le remonter.
Le » temps »,
tempus, « tempus et
tempus... » : ce mot que nous ne
cessons d'avoir à la bouche, nous dit
Augustin, et qui vole de phrase en phrase, se
révèle soudain si lourd, et nous nous
trouvons sans prise sur lui, quand la
réflexion entreprend tant soit peu de le
sonder. Ou, plus simplement encore : de le
bouger. Il adhère des divers
côtés, on emporterait tout avec
lui.... Le « temps » est cet
imbougeable ; et plus la notion paraît
aller de soi, portée qu'elle est par
l'usage, plus elle se durcit en énigme, et
crée d'achoppement, dès que se pose
sur elle la pensée.
Car, sous l'évidence et la
familiarité avec lesquelles elle vient
à nous, s'impose à nous, elle dont
nous n'imaginerions même pas pouvoir jamais
nous passer, elle ne saurait dissimuler la
diversité de plans qui la tirent en
différents sens : celui de la physique,
où le temps sert à penser le
mouvement ; ou celui de la
métaphysique, où le temporel est
conçu en opposition à
l'éternel ; ou celui de la grammaire,
où le temps s'entend à partir des
temps distincts de la conjugaison. Ou encore celui
de l'objectif et du subjectif : le temps du
monde ou de l'âme, celui des
« sphères » ou du
« sujet », etc. Temps
vécu et temps compté. Le temps est
« cosmo-bio-social » (H.
Barreau) : autant de plans divers. Ces plans
peuvent se recouper, ils n'en ont pas moins,
chacun, leur propre orientation : entre les
sillons divers qu'elle y trace, la notion de
« temps » est maintenue en
suspens, écartelée ; et c'est
déjà là, me paraît-il,
une première raison pour laquelle la notion
de temps, s'étendant sur ces
différents plans, se trouve si difficile
à bouger par la pensée.
Acohérente en ce qui la constitue, la notion
de temps est aporétique quant à
l'existence même de ce qu'elle est
censée désigner. Et, là aussi,
le paradoxe a tôt pris la rigidité
d'un lieu commun (Aristote 2), l'énigme
s'est tôt figée : le passé
n'est plus et le futur n'est pas encore ; or
le temps, ne se composant que de ces deux parties,
comment pourrait-il lui-même exister ?
Car l'instant présent, séparant le
futur du passé, ne peut être
lui-même une partie du temps, il n'en
a pas les propriétés -
ni celle de mesurer le tout, ni celle non plus de
le composer. Aussi, si l'on ne peut affirmer que le
temps n'existe pas, comme le feront les sceptiques,
puisqu'il est un « divisible »,
son existence n'en demeure pas moins
« obscure » puisque les
« parties » en lesquelles il se
divise ne sauraient elles-mêmes
exister : c'est un meriston sans
meré. A quoi Augustin ajoutera la
puissance de ses antithèses, et sa
rhétorique les rend dramatiques : si le
passé n'est plus et le futur n'est pas
encore, le présent
n'« est » pas non plus,
puisque, pour être du temps, et non point se
confondre avec l'éternel, il doit
« rejoindre » aussitôt le
passé -
et ne peut donc « être »
qu'en « cessant
d'être » : « Si bien
que ce qui nous autorise à affirmer que le
temps est, est qu'il tend à n'être
plus »... Ce contre quoi venait buter le
propos d'ouverture et qui nous renvoie
inexorablement la question :
« Qu'est-ce donc que le temps ? Si
personne ne me le demande, je le sais ; mais
si on me le demande et que je veuille l'expliquer,
je ne le sais plus... »
Or, si j'ai pris soin de repasser par ces lieux
communs, c'est pour établir deux choses, ou
plutôt les lier ensemble : d'une part,
ce que tout le monde sait -
mais jusqu'où sait-on ce
savoir ? -
que, sous son apparente évidence et l'usage
invétéré qui l'impose, le
« temps » ne peut qu'être
un lieu énigmatique de la philosophie ;
d'autre part, que les discours que nous
avançons à son propos tendent
très tôt à se figer : on
le constate de ceux, anciens, de la physique ou de
la métaphysique, mais n'est-ce pas
déjà aussi le cas de celui,
récent, de la
phénoménologie ? Ces sillons
divers entre lesquels s'est déployée
la question du temps se révèlent
être des ornières -
des plis sont pris. Car comment la philosophie s'y
prend-elle pour penser le temps ? Plutôt
que de tenir continûment tête à
sa notion, en se mesurant à
l'impossibilité annoncée de le
penser, force est de constater que, la tenant pour
acquise, parce qu'imposée par l'usage,
déposée dans le langage, elle en a
surtout balisé la question. De ce fait, elle
l'a rangée. Elle l'a rangée en autant
de cases que celle-ci rencontre de plans. La
« question du temps » s'en
trouve dès lors déployée en
une multiplicité de
« poches », qui nous
ramènent chaque fois en terrain connu, en
tout cas connaissable, ou du moins
explorable : la pensée du mouvement, ou
le statut de l'être et de l'éternel,
ou la possibilité de la mémoire et la
figure du sujet, etc. Ces territoires ne
communiquent guère entre eux, mais la
voici chaque fois prise en charge par des
articulations en place. Ce sont elles qui, de
l'extérieur, comme autant d'arcs-boutants,
par montages successifs, font tenir debout la
« question du temps » ; ce
sont elles que revisite inlassablement la
philosophie -
la question du « temps » s'est
organisée en filières, elle poursuit
le long des mêmes chemins. Plotin le notait
déjà avant l'auteur des
Confessions : du
« temps » et de
l'« éternité »,
le type même du grand couplage
organisé, « nous en parlons
toujours et à propos de tout. En revanche,
quand nous tentons d'en faire un examen attentif et
d'aborder le sujet de plus près, nous sommes
embarrassés par nos réflexions ;
alors nous prenons les opinions des Anciens sur ce
sujet... ».
Autant dire que, si je m'intéresse ici
à la « question du
temps », c'est d'abord parce qu'elle me
paraît révélatrice du travail
de la philosophie : aucune notion ne me
paraît davantage impliquée en
elle, en effet, aucune non plus ne
me paraît la porter davantage à
sa limite. Elle lève un voile sur les
possibilités de la philosophie, elle en
mesure la passion et le destin. Plus même que
la notion d'« être »,
avec laquelle elle a partie liée, elle
laisse voir le risque encouru par la pensée
et quelles dispositions diverses
ont été successivement
arrêtées pour le conjurer : entre
l'énigme et l'ornière, cette
énigme se moulant en ornière, sa
fortune n'a cessé de basculer. Si, d'autre
part, je suis conduit, chemin faisant, à
passer par la Chine et fais jouer
l'extériorité de sa pensée,
c'est qu'il me faut sortir cette question de ses
plis pour espérer la sonder. De ces
ornières dans lesquelles est prise la
question du temps, mais qui font sa consistance, il
me paraît difficile de se déprendre
sans trouver en dehors un point d'appui : sans
faire d'un dehors cet appui. Or, où
trouver un dehors à la pensée du
temps ? On ne cessera, sinon, d'affiner les
analyses sans pour autant désenliser la
question, celle-ci restera attachée à
tous ces partis pris, sur lesquels elle s'est
bâtie et qui la font tenir debout -
statufiée et s'imposant à
l'évidence -
dans son imposante rigidité.
Aussi commencerai-je par évoquer trois
entrées de la question du temps par
lesquelles la Chine n'est point passée.
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