JEAN-FRANÇOIS
JOSSELIN
LES POUPEES DU DIABLE roman
Jean-François Josselin est
né en 1939 à Brest. Chroniqueur au
Nouvel Observateur, il est l'auteur de
nombreux romans parmi lesquels L'Enfer et
compagnie (Prix Médicis 1982) ou
Les Petites horreurs (1998).
'aime
mon métier parce que ce n'est pas un
métier. Maquiller les gens, pour moi, c'est
comme jouer à la poupée. D'ailleurs
quand je rentre à la maison, si je m'ennuie,
eh bien, je maquille ma poupée.
- Et comment se nomme ta poupée ? demande
Eldred en grignotant le bout de son crayon.
- Comme moi, Constance. D'ailleurs je ne sais plus
très bien qui est la poupée de
l'autre.
Eldred rit de ce rire clair, léger,
annonciateur de mauvaises nouvelles.
- Eh bien, petite poupée, je dois te
dire...
Le visage pourtant très pâle de
Constance rougit de colère.
- Je sais très bien ce que tu vas me dire,
grogne-t-elle. Et c'est non ! J'ai prévu de
rester chez moi ce soir. Et j'y resterai. J'ai tout
un tas d'affaires à ranger.
Eldred casse son crayon entre ses doigts. Et du
coup enraye les protestations de Constance.
- On ne te demande rien. On t'ordonne simplement,
Constance, de remplacer Joséphine.
- Mais cette idiote de Joséphine...
- Cette gentille Joséphine, la coupe Eldred,
l'air mauvais, a été conduite
d'urgence à la clinique. On redoute un
accouchement prématuré. Tu t'en fous,
tu as sans doute raison. Mais ce n'est pas le
problème. Ton problème à toi,
c'est que tu dois assurer avec Marion et Sheila les
«Rendez-vous, Place Bonaventure». De
toute façon, ce n'est pas la mer à
boire. Trois invités plus José, qui
d'ailleurs se maquille lui-même.
- Mais...
- Mais il n'y a pas de mais. Tu vas au studio, un
point, c'est tout.
Constance s'est levée, tremblante de fureur.
Eldred la contemple d'un air pensif. Constance
n'est jamais si belle qu'en fureur. Et elle est
souvent belle... Tout étincelle, ses yeux
bleus, ses cheveux noirs, sa bouche rouge sang,
pourtant jamais fardée. Eldred a un soupir,
se lève, s'approche d'elle. Murmure :
- Et si tu veux, honey, je viendrai t'aider
à ranger tes affaires.
Il veut la prendre dans ses bras. Elle se
dégage avec un petit cri d'angoisse. Des
larmes coulent sur ses joues. De l'index, Eldred
veut les essuyer. Cette fois, elle hurle :
- Ne me touche pas ! Ne me touche jamais !
Et elle s'effondre sur sa chaise, secouée de
sanglots. Eldred se rassoit, accablé.
- Je crois, ma chérie, que tu ne tournes pas
rond. Ce n'était qu'un geste amical, tu
sais.
Maintenant Constance, la tête baissée,
pleurniche. Une gamine. Un petit ruisseau de
larmes.
- Excuse-moi, murmure-t-elle. Je ne supporte pas
qu'on me touche.
- Mais c'est simplement pour te dire qu'on t'aime,
dit Eldred avec le plus de douceur possible.
- Je ne supporte pas non plus qu'on m'aime,
dit-elle toujours à voix basse et la
tête baissée.
Mais elle ne pleure plus.
Eldred pousse un soupir, résigné.
- Je donnerais cher pour savoir ce que M. Mac Dufy,
tout pasteur qu'il soit, t'a fait quand tu
étais petite. Maudit Anglais, va !
Constance relève la tête avec
vivacité :
- M. Mac Dufy, son épouse Suzan, m'ont
protégée, cajolée. Je dois
tout à M. et Mme Mac Dufy. Et je ne supporte
pas qu'on se permette de dire quoi que ce soit de
mal à leur propos. Sans eux, je ne sais pas
où je serais. En enfer, sans doute.
- Calmez-vous, mademoiselle Breffy, je n'ai pas
l'intention de porter tort à vos parents
adoptifs. De toute façon, ils sont absous de
tous leurs péchés pour une bonne
raison, ironise Eldred.
- Et laquelle, s'il te plaît ?
- D'avoir élevé une emmerdeuse comme
toi.
Constance se précipite vers la porte qu'elle
va claquer, rageuse, juste au moment où
Eldred précise, avec un geste d'adieu de la
main :
- Tu n'oublies pas, ma délicieuse.
«Rendez-vous, Place Bonaventure.» A sept
heures trente précises. On compte sur toi.
Adieu, ma jolie. Et que tu le veuilles ou non, je
te fais un gros bec...
Mais Constance ne l'entend plus. Elle court dans
les couloirs du studio, hors d'elle-même.
Elle ne sait plus si elle déteste tout le
monde ou si, au contraire, c'est tout le monde qui
la déteste.
*
- Pour moi, votre visage est une toile blanche,
explique Constance au petit homme, assis dans le
fauteuil, patient, résigné. Je vais
vous dessiner. Et si le dessin ne vous convient
pas, n'hésitez pas à m'arrêter,
en levant la main par exemple.
Les yeux du petit homme, dans le miroir, sourient
au reflet de Constance :
- Excusez-moi, je ne me suis pas
présenté, je suis Puce. Enfin Luc
Rouget, dit Puce. C'est triste à dire mais
je suis un comique.
Constance applique des fards à l'eau sur son
visage avec une éponge
synthétique.
- Pourquoi triste ? demande-t-elle, plus attentive
à cette couleur qui unifie le teint du petit
homme qu'à sa réponse.
- Parce qu'il semble que des deux
côtés de l'Océan, on n'ait pas
le même sens de l'humour. Mes sketches ne
font pas rire vos compatriotes, mademoiselle...
mademoiselle comment, au fait ?
- Breffy, Constance Breffy. Mais vos spectateurs ne
sont pas mes compatriotes. Je suis venue ici toute
petite. Je ne me souviens de rien.
Pourtant, il y a des cris, toutes ces menaces, mais
elle ne les évoque pas devant les autres.
Comme elle se les tait à
elle-même.
- Voulez-vous un peu d'ombre sur les
paupières, demande-t-elle, les yeux dans les
yeux de Luc Rouget dit Puce.
Il s'agite, mal à l'aise dans son
fauteuil.
- Je suis désolé. J'ai
été indiscret. Vous avez l'air
mélancolique tout à coup.
- Mais non, assure-t-elle en maniant le pinceau
eye-liner. Je n'ai pas eu une enfance triste. En
tout cas je ne me rappelle pas ma première
enfance. J'ai été
élevée ici par des gens tout à
fait adorables. Un pasteur et sa femme. Des
Canadiens anglais mais francophones. Je ne sais pas
s'ils seraient plus sensibles que les
Québécois à votre humour,
Monsieur Rouget, conclut-elle en lui donnant des
petits coups de houppette sur le nez, les joues, le
front.
- Appelez-moi Luc. Ou plutôt Puce, si du
moins ça ne vous dérange pas.
- Et vos mains, je maquille vos mains, Puce ?
- Il paraît que j'ai tendance à trop
les agiter, répond Puce en riant. Alors,
non, pas de maquillage des mains. Par
précaution, je les garderai dans mes
poches.
- Souriez ! intime Constance, attentive.
- Mais je ne suis que sourire, proteste Puce.
- Alors souriez plus que d'habitude.
Elle balaie ses pommettes avec un pinceau.
- C'est pour le blush, la touche bonne mine,
explique-t-elle. Et voilà ! Vous n'avez plus
de décalage horaire. Ni peut-être de
soucis. Du moins l'espace d'une heure. Ce sont les
miracles du masque.
- Vous n'avez pas un masque contre le trac ?
grimace Puce.
- Je vous attendrai, dit-elle en lui ôtant la
serviette protectrice. Pour le
démaquillage.
*
De fait, il n'est pas très, très
drôle, le comique bien parisien, Puce.
Constance, assise sur sa chaise dans un coin du
studio, n'a pas ri une seule fois à
l'évocation d'une basse-cour, avec ses
poules, ses lapins, ses chiens, ses chats et ses
êtres humains ou à l'imitation de
chanteurs français dont elle n'a d'ailleurs
jamais entendu la voix. Qu'importe, il y a sur le
plateau un jeune romancier de Chicoutimi, une
astrologue belle comme une pin-up de calendriers
américains et le maire d'une petite commune
du Québec qui manifestent avec force leur
admiration devant le talent de Puce. Et
José, l'animateur, ne ménage pas sa
peine. Quand les spots s'éteignent, tout le
monde se congratule. De l'avis
général, l'émission
était épatante, sérieuse et
gaie à la fois. Puce, galant, insiste pour
que l'astrologue pin-up lise son destin. Elle
secoue la tête.
- Je ne fais jamais l'horoscope de mes amis,
précise-t-elle. Je ne voudrais pas leur
annoncer le mal qui les attend.
- Mais vous ne me connaissez pas, proteste Puce en
riant.
- Si, depuis quelques minutes. Et comme je vous
l'ai dit, je vous ai tout de suite trouvé
charmant.
- Et vous imaginez le mal qui me menace.
- Je n'imagine pas. Je vois ou plutôt je ne
veux pas voir, répond-elle d'un ton sec.
Et elle lui tourne le dos. Constance s'est
approchée de lui, un petit coton humide
entre les doigts.
- Drôle de personne, murmure Puce. Elle me
donne froid dans le dos.
- Je vous démaquille tout de suite, demande
ou plutôt affirme Constance.
- Non. Je préfère garder ma bonne
mine maintenant que je n'ai plus le trac. Et comme
le décalage horaire poursuit, malgré
vos soins, ses ravages, je n'ai pas du tout, mais
alors pas du tout envie d'aller me coucher dans une
sinistre chambre d'hôtel ou j'attendrai le
sommeil en vidant le mini-bar devant la
télé. Vous savez ce qui serait
gentil, ce serait de venir dîner avec moi
quelque part. Choisissez vous-même le
restaurant, le meilleur de la ville. Je vous fais
confiance. C'est la première fois que je
mets les pieds à Montréal. Et de
toute façon, je ne connais rien à la
gastronomie canadienne, ni même à la
cuisine française.ã/
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Il parle très vite, presque
essoufflé, comme pour s'excuser de se
dissimuler derrière les mots. Constance,
gênée, hésite :
- J'avais prévu de rentrer tout de suite
chez moi. J'ai une grande maison dans un tel
désordre...
- Oh ! Nous ne resterons pas longtemps, juste le
temps d'avaler un plat, insiste-t-il.
Et il fait son comique, un peu laborieux de nouveau
:
- Pensez, Constance. Me voici petit orphelin perdu
dans la grande ville tentaculaire ! Venez à
mon secours, comme la bonne fée que vous
êtes ! Pensez, vous m'avez déjà
métamorphosé avec ces baguettes
magiques que sont vos pinceaux. Ne me renvoyez pas
à ma triste réalité qui est ma
solitude, dit-il en tombant à genoux.
Constance s'efforce de rire, de plus en plus
gênée.
- Je vous inonderai de champagne, ma bienfaitrice !
clame Puce.
- Qui parle ici de champagne ? demande José
qui s'est approché d'eux.
Puce se relève.
- Champagne pour tout le monde !
décrète-t-il.
Mais sur le plateau, il n'y a plus que Constance,
José et lui. Et quelques techniciens qui
s'esquivent à l'anglaise.
- J'invitais Mlle Constance à dîner,
explique Puce en exagérant sa confusion.
Mais je crois ou plutôt je crains que cette
belle personne ne soit pas sensible à mon
charme.
- Mon cher, répond José, Mlle
Constance, comme vous dites, est insensible
à qui que ce soit. On ne lui connaît
pas de chum. Elle considère tous les
hommes comme des maudits niaiseux, je crois.
- Parle pour toi, rétorque Constance,
agacée. Et qui te dit, au fait, que je ne
vais pas accepter l'invitation de M. Puce ?
- Vous feriez de moi le plus heureux des comiques
troupiers de France et de Navarre, s'exclame Puce
en exécutant une pirouette assez
réussie.
Constance éclate de rire et applaudit des
deux mains.
- Je pourrais me joindre à vous,
suggère José en regardant Constance
avec un brin de timidité.
- Ce n'est pas à moi de décider,
c'est à M. Puce.
- Plus on est de fous, plus on rit, s'exclame
celui-ci.
- Des fous ou encore des folles. Des
fleuettes, oui, murmure José qui, lui
aussi, a décidé de ne pas se
démaquiller.
*
José a insisté pour les inviter
dans un restaurant à la mode au coin de la
rue Sainte-Catherine et de la rue Saint-Denis. Il a
choisi une table à la terrasse.
- Mais il fait froid, a protesté Puce.
- Il y a du soleil. Nous sommes au début du
mois d'octobre. L'hiver commence peut-être
demain. Et pour nous, l'hiver, vous ne pouvez pas
savoir, c'est les deux tiers de notre vie dans le
noir et dans la neige, a plaidé
José.
Constance et Puce ont opté pour des
langoustes grillées avec du beurre fondu ;
José a commandé un club-sandwich
énorme, trop grand et trop haut pour
l'enfourner dans sa bouche, qu'il éparpille
dans son assiette et sur la nappe du bout de sa
fourchette. Ils ont commandé du vin blanc
français, un Menetou-Salon bien
frappé. Constance a
préféré rester au thé
glacé.
- Vous êtes sage, a approuvé Puce.
- Je suis prudente, s'est expliquée
Constance. Le vin, blanc surtout, me rend
insomniaque. Et la nuit, si je ne dors pas, je ne
fais pas de cauchemars, non, mais j'ai l'impression
de les vivre.
- C'est bien fait pour toi, a dit José.
Quelle idée aussi d'habiter seule dans une
si grande baraque infestée, j'en suis
sûr, d'araignées et de
fantômes.
Constance, agacée, a cru devoir se justifier
: à sa majorité, elle a
hérité d'une petite fortune. Et au
même moment, elle a eu un coup de foudre pour
cette maison, ce manoir plutôt, bâti au
XVIIIe siècle sur l'île de
Sainte-Hélène, entre le pont
Jacques-Cartier et le théâtre de la
Poudrière.
- Dans cette grande baraque, comme tu dis, je me
sens protégée, conclut Constance.
C'est ici, dans ces rues, que je vois des
araignées et des fantômes. Mais,
tenez, dit-elle à Puce, puisque votre vol
pour Paris n'est que demain soir, je serais
très heureuse de vous recevoir à
déjeuner.
Et, avec une ombre de réticence, elle ajoute
en se tournant vers José :
- L'invitation vaut pour toi aussi, bien
sûr.
- Demain, je suis pris toute la journée au
studio, répond José, maussade.
Au dessert - une boule de crème
glacée à la vanille sur une tarte aux
pommes tiède pour tous les trois -
José a proposé de faire
connaître à Puce les bas-fonds de
Montréal.
- Je connais tes repaires, a ironisé
Constance. Disons que la nature de mon sexe n'y est
pas très bien vue.
- Mais toi, si ! a rétorqué
José. Au «Saddle's», on aime bien
les filles qui ne supportent pas qu'on les
touche.
Le «Saddle's» est une cave très
bruyante, envahie par une foule de cow-boys, de
motards, d'ouvriers du bâtiment et
d'éphèbes, la plupart poilus, en
débardeurs échancrés.
- N'aie pas peur, Puce... Je te tutoie, n'est-ce
pas ? Le «vous», ça ne se pratique
guère au Québec et pas du tout chez
les gays. Je voulais simplement te dire que tous
ces gens ne sont pas des terreurs, ni des hommes
des bois mais de gentilles petites filles. Comme
moi.
- Je suis gay, moi aussi, murmure Puce, la
tête baissée.
- Comme si je ne l'avais pas deviné, mon
chou, s'exclame José qui éclate de
rire et se précipite dans les bras d'un
athlète blond, l'appelle «Minou»
et l'entraîne sur la piste de danse.
- Vous n'êtes pas choquée ? demande
Puce à voix si basse que Constance devine
plus qu'elle n'entend ses paroles.
Elle a un geste de la main, un geste léger,
gracieux, pour signifier que cela n'a pour elle
aucune importance.
- Et vous ? insiste Puce.
- Quoi, moi ?
Il se trémousse sur la banquette,
embarrassé :
- Si je peux me permettre, comment ou plutôt
où vous situez-vous ?
Elle le fixe droit dans les yeux, sans un sourire,
sans ciller :
- Vous voulez savoir si j'aime les filles ou les
garçons ?
- Vous n'êtes pas obligée de
répondre...
- Disons que je suis neutre. Que je n'aime
personne.
Puce vide son verre de coca, garde les
glaçons dans sa bouche. Quelques secondes de
silence. Constance, le regard perdu, regarde
vaguement des hommes qui se trémoussent sous
la boule au plafond scintillant de toutes ses
étincelles.
- Vous êtes comme les animaux, triste,
toujours triste. Ou peut-être, qui sait,
mélancolique, dit Puce en avalant ses
glaçons.
Constance ne bronche pas.
- Les animaux ne sont pas tristes, enfin pas
toujours tristes... Oui, vous avez raison, je suis
un animal. Mais je ne suis pas mélancolique.
Jamais. Je vous l'ai dit tout à l'heure, je
suis neutre.
Puce pose le verre de coca par terre, effleure du
dos de la main le mollet de Constance qui se raidit
dans une sorte de décharge
électrique.
- Oh ! Pardon ! s'excuse-t-il aussitôt. Vous
voulez peut-être danser ? Mais non, que je
suis bête. Vous ne supportez pas qu'on vous
touche.
- Le genre de danse que l'on pratique ici ne
suppose pas de grandes étreintes. Surtout
entre deux personnes de sexe opposé,
conclut-elle avec un petit rire sec.
- Je ne déteste pas les femmes, proteste
Puce d'un ton humble.
Constance a un demi-sourire, à la fois cruel
et gentil :
- Personne ne vous demande de les aimer.
- Personne ! s'exclame Puce. Vous avez dit le mot :
personne. Voilà. Si je n'aime pas les
femmes, je vous assure que je n'aime pas les hommes
non plus. Ma vie sexuelle s'est
arrêtée, foudroyée en plein vol
au sortir de l'adolescence.
Il se force un peu. Il n'est pas bon
comédien. Il veut paraître gai. Il est
lugubre. Ou alors est-il un sublime cabot puisque
aussi bien il arrive à ses fins.
- O.K. D'accord, vous avez gagné, soupire
Constance. Mais rien qu'une danse. Après, je
rentre. Je ne veux pas me coucher trop tard.
Par extraordinaire, à cet instant, c'est un
«blues» que diffuse le disc-jockey. Puce
fait une grimace.
- Je ne l'ai pas fait exprès. D'ailleurs, je
n'ai rien à voir avec la programmation
musicale de cette boîte.
Constance colle son corps contre le sien et noue
ses doigts sur sa nuque.
- Mais... va pour protester Puce.
Et Constance, moqueuse :
- Quelle importance, puisque vous n'êtes
personne.
Puce veut faire son galant, un peu vaseux, comme
pour cacher son désarroi :
- Et si vous me rendiez vie ? Et me rendiez, si
j'ose dire, l'usage de mes membres ?
Constance ne répond pas, agacée. A un
moment, ils croisent José et
l'athlète, enlacés dans un fougueux,
un interminable baiser. José lui adresse un
clin d'il. Puce serre Constance contre lui,
elle se dégage aussitôt.
- Je crains que ce ne soit la fin de la danse,
murmure-t-elle.
De fait, la musique s'est arrêtée.
- Et la fin de la soirée, constate Puce,
dépité. C'est dommage. J'avais tant
de choses à vous raconter et à en
entendre de vous.
Le disc-jockey a enchaîné avec un rock
tonitruant. Constance doit crier dans l'oreille de
Puce :
- Il faut bien garder nos munitions pour demain.
Vous imaginez notre tête-à-tête
si nous n'avions plus rien à nous dire. Et
puis, il y a un tel bruit ici...
- Parce que votre invitation tient toujours ?
Constance l'entraîne vers le vestiaire sans
lui répondre, la main dans la main.
Dans le vestibule, Puce tire de sa mallette un
bonnet de laine et des lunettes noires. Se coiffe
du bonnet qui lui couvre la tête jusque
dessous les oreilles, chausse les lunettes qui
mangent un tiers de son visage :
- Je vous dirais bien que ce déguisement,
c'est à cause de mes fans, mais ce serait
oublier qu'ici, on ne me connaît pas. Je ne
crains pas d'être reconnu...
Il aide Constance à passer son
imperméable.
- La vérité, et tant pis si ça
vous choque, c'est que pour moi du moins la nuit
est froide.
Constance, avec un petit rire forcé, propose
:
- Alors, je vous raccompagne ?
- Mon hôtel est à côté,
répond Puce. Ça me fera du bien de
marcher un peu.
- Je vous ai dessiné un plan pour trouver ma
maison. Vous verrez, c'est très simple. De
toute façon, j'ai inscrit mon numéro
de téléphone et mon numéro de
portable. Si vous êtes en perdition,
n'hésitez pas à m'appeler, je volerai
à votre secours.
Puce se redresse et puis s'incline, un peu trop
galant. Cérémonieux.
- Eh bien, je crois qu'il ne nous reste plus
qu'à nous dire adieu...
- Au revoir plutôt, corrige Constance.
- Merci, dit Puce qui dégante sa main droite
pour porter la paume de Constance à ses
lèvres.
Juste sous la manche, au poignet, il y a un
bracelet de chanvre indien.
- Vous avez un joli bracelet, observe
Constance.
- Oh, ce n'est rien, dit Puce. Un simple petit
lacet qui vient de loin. Un souvenir de
jeunesse...
*
Constance a téléphoné le
matin à Puce pour être sûre de
le joindre avant qu'il ne quitte son hôtel.
Le mieux, lui a-t-elle conseillé, c'est
qu'il vienne chez elle avec ses bagages. L'avion de
Paris ne part qu'en fin d'après-midi de
Mirabel, l'aéroport international,
situé à une cinquantaine de
kilomètres de Montréal. Elle le
conduira elle-même en voiture. Ce sera moins
onéreux.
- Et surtout plus gentil, a ajouté Puce.
- Je vais vous préparer un cocktail à
ma façon, comme les aiment les chasseurs
d'ours du Grand Nord, a promis Constance. A propos
de Grand Nord, comment est le temps chez vous ?
- Je crois bien qu'il neige, a répondu Puce
avec un petit rire. Mais pour ne pas vous
désespérer, je vous dirai qu'il tombe
du ciel des pétales de roses...
blanches.
Puce est arrivé en taxi, à midi
pile.
- J'espère que je ne suis pas trop
tôt. Comme je ne voulais pas être en
retard, j'ai pris mes précautions. Mais le
chauffeur connaissait la route par cur. Et
votre maison, en fin de compte, n'est pas si loin
du centre-ville, dit-il en bredouillant,
très vite.
Constance le rassure :
- Au contraire, vous êtes tout à fait
à l'heure. Ici, ce n'est pas comme à
Paris où on déjeune à une
heure et on dîne à neuf.
- A neuf heures, je serai en plein ciel, soupire
Puce.
Constance sourit, malicieuse :
- Qui sait ? Mais vous avez laissé vos
bagages à l'hôtel,
s'inquiète-t-elle.
- Je n'ai que ce sac. Vous savez, je ne suis
resté que deux jours, le premier, celui du
spectacle, enfin du flop. Et le deuxième,
celui de l'émission de télé
qui m'a permis de faire votre connaissance. Mon
costume de scène, c'est mon costume de ville
plus quelques accessoires, deux chemises, et ma
brosse à dents. En fait, je suis toujours
prêt à partir. Ou à
revenir.
Constance lui prend le sac des mains et
l'entraîne dans le vestibule.
- Alors suivez-moi pour ce long et périlleux
voyage qu'est la visite d'une maison inconnue. Et
après, si vous avez été sage,
vous aurez droit au cocktail des chasseurs d'ours
dont je vous ai parlé ce matin.
La maison est immense mais Constance ne semble
habiter que deux pièces, une chambre avec
salle de bains et un
salon-bureau-bibliothèque bourré de
livres.
- Pour une maquilleuse, vous lisez des textes bien
sérieux, observe Puce en feuilletant les
livres.
- Le maquillage, c'est mon violon d'Ingres,
explique Constance. Mon vrai travail, c'est une
thèse que j'écris depuis deux
ans.
- Sur quel sujet ?
- Regardez vous-même.
- La Vallière, Montespan, Maintenon,
Fontanges, que des courtisanes ! s'étonne
Puce.
Constance le corrige, presque sévère
:
- Pas des courtisanes, les favorites du
règne de Louis XIV.
- Vous voulez devenir enseignante ?
Constance éclate de rire :
- Certainement pas ! Je passe cette thèse
pour le principe et aussitôt après,
j'oublierai tout. Je vous l'ai dit, ma passion
c'est le maquillage. J'ai commencé
très jeune. En maquillant et
démaquillant puis remaquillant ma
première poupée, Clarisse.
Aujourd'hui encore, quand j'ai un moment de libre,
je maquille mes poupées.
- Où sont-elles ?
- Qui ça ?
- Mais vos poupées.
Il y a une nuance d'impatience dans sa voix.
- Vous les verrez tout à l'heure, lui assure
Constance. Il y en a toute une collection. Et je
les aime toutes. Ou plutôt, non, je les
déteste, je les punis, je les embrasse et je
les fouette comme des petites filles...
- Ce n'est pas bien de battre les petites filles,
proteste Puce.
- Vraiment ?
Constance le dévisage avec sérieux.
Et puis son visage s'éclaire :
- Ah ! mais c'est juste, j'avais oublié que
vous n'étiez guère porté sur
le sexe opposé. Bien. Maintenant vous allez
me faire le plaisir d'ôter votre bonnet. Il
fait chaud. Vous n'êtes pas dans le Grand
Nord même si je vous concocte le fameux
cocktail si apprécié des chasseurs
d'ours dont je vous ai parlé ce matin.
- Avant de passer aux libations, j'aimerais bien
voir vos poupées, soupire Puce.
Il va et vient dans le salon, s'arrête devant
une photo ou un tableau, reprend sa course,
constate :
- Il n'y a jamais personne sur vos photographies.
Rien que des paysages.
Constance s'affaire devant le comptoir-bar, contre
le mur, en vis-à-vis de la fenêtre,
dégivre des glaçons, ouvre des
boîtes métalliques, agite le
shaker.
- Cela vient de ce que je n'ai personne à
mettre sur mes murs.
- Vous n'avez pas de famille ?
- Je crois vous l'avoir dit, non ? J'ai
été élevée par un
pasteur baptiste et sa femme.
Il a repris sa course lente à travers la
pièce :
- Eh bien, justement. Ce sont vos parents adoptifs.
Et donc votre vraie famille.
Elle s'interrompt de fabriquer les cocktails pour
le dévisager, sans hostilité mais
glaciale :
- J'étais de passage chez eux. Je ne les ai
plus revus depuis ma majorité. Et ils ne
m'ont jamais appelée non plus.
Il ne l'écoute pas. Il s'est planté
devant une porte qu'il tente d'ouvrir mais sa
serrure est verrouillée. Constance le
considère, narquoise :
- Ça, dit-elle en souriant, c'est la chambre
de l'ogre, la chambre de Barbe-Bleue. Sept de ses
femmes sont mortes pour avoir tenté d'en
forcer la porte. Vous n'allez pas tenter
d'être la huitième, tout de
même.
Puce lui rend son sourire :
- Je suis sûr que vos poupées sont
derrière cette porte.
*
Elle lui a présenté son verre sur
un plateau, avec une cérémonie
mêlée de dérision :
- On appelle ce genre de mixture un bull-shot. Le
coup qui tue le bison, si vous voulez. Vous allez
d'ailleurs comprendre pourquoi.
Il a goûté et fait la grimace :
- Je ne suis pas sûr que j'aime beaucoup
ça.
Elle a insisté :
- Vous verrez, c'est meilleur à la
deuxième gorgée. Et quand vous aurez
fini votre verre, vous serez tout ragaillardi, vous
en demanderez un autre. Ou alors vous roulerez sur
le tapis.
Il a bu une seconde rasade, et confirmé
:
- Vous avez raison. Ce genre de poison
s'apprivoise. Mais c'est fait de quoi, au juste
?
- Ce poison, comme vous dites, c'est de la soupe de
queue de buf glacée, du piment, du
céleri, et bien sûr un trait
d'angustura.
- Et pas d'alcool, s'est-il
étonné.
Elle a haussé les épaules en ricanant
:
- Vous avez raison, il y a de l'alcool. En
général, les barmen y ajoutent de la
vodka. Moi, je préfère le baptiser
avec une liqueur que l'on distille en
Gaspésie mais dont je ne vous dirai pas le
nom pour la bonne raison que je ne le connais
pas...
Le bull-shot l'a un peu étourdi. Il a
grignoté une amande grillée et lui a
reproché, gentiment :
- Vous ne m'accompagnez pas ?
- Je ne bois jamais d'alcool.
- Vous avez peur pour votre ligne ?
- J'ai peur de ne plus contrôler la
situation.
Il s'est abandonné dans son fauteuil en
riant.
- Disons plutôt que vous ne laissez personne
prendre l'avantage.
- Peut-être. Vous ne finissez pas votre verre
? Vous allez voir, ça va vous
requinquer.
- Je crois surtout que ça va m'endormir,
a-t-il bredouillé en fermant les yeux.
Et puis il a sombré dans un sommeil
où l'attendent des cauchemars.
*
- Ce doit être le décalage horaire.
Ou alors je suis malade, comme paralysé, il
faut m'excuser, je n'aurais pas dû avaler
votre cocktail, balbutie Puce, les yeux
fermés. Qu'est-ce qui m'arrive ?
Qu'avez-vous fait ? Que voulez-vous ?
Cette fois, il ouvre les yeux, il les
écarquille même. Il est
allongé, ligoté sur un lit, dans une
chambre inconnue. Devant lui, se balançant
dans un rocking-chair, une petite fille
géante le dévisage, une poupée
serrée contre la poitrine.
- Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi m'avez-vous
attaché ? Que m'avez-vous fait boire,
Constance ?
La petite fille géante fait la grimace et
répond d'une voix de bébé
:
- D'abord, je ne m'appelle pas Constance mais
Clarisse. C'est ma poupée qui s'appelle
Constance. Tenez, donnez-lui un baiser.
Elle tend la poupée vers Puce jusqu'à
ce que ses cheveux artificiels effleurent sa
joue.
- Vous êtes folle ! crie Puce.
- Oui.
Elle se lève, la poupée toujours dans
ses bras, chantonne en tournant sur
elle-même.
- Où suis-je ? demande Puce,
effrayé.
Elle continue à danser, interrompt sa
chanson pour murmurer :
- Dans la chambre de Barbe-Bleue. C'est bien
là que vous vouliez aller, non ?
- Laissez-moi partir ! Ou je vais hurler.
- Hurlez tant que vous voulez. Ça
n'incommodera pas mes poupées. Elles sont
sourdes et muettes.
- Pour l'amour du ciel, Constance...
Elle s'immobilise, le visage fermé,
fâchée :
- Je ne crois pas au ciel, monsieur Rouget. Et puis
je vous ai dit que je ne m'appelais pas Constance
mais Clarisse. C'est ma poupée, je vous le
répète, ce sont mes poupées
qui se nomment Constance. Moi, je suis
Clarisse.
Il tente de se libérer mais rien à
faire. Il est ligoté, immobilisé.
Elle rit, un petit rire clair, moqueur.
- Libérez-moi, supplie-t-il. C'est une
plaisanterie stupide et sinistre.
- Sinistre et stupide, approuve-t-elle. Vous savez
combien j'ai de poupées, monsieur Rouget ?
Mille ! Mille Constance. C'est fou, non ? Vous
voulez que je vous les montre ?
- J'ai peur, murmure Puce.
Elle fourrage dans les tiroirs d'une commode puis
à l'intérieur d'une armoire.
- Moi, j'ai eu peur une seule fois dans ma vie,
dit-elle sans se retourner. Une belle peur. Mais
une peur une fois pour toutes. Maintenant, c'est
fini, je n'ai plus jamais peur.
- Mon Dieu ! gémit Puce.
- Quoi, votre Dieu ? Ah ! ça y est, je l'ai,
dit-elle avec un accent de triomphe. Voici ma
première Constance. Enfin, c'est la copie
conforme de la première. Je crois que vous
connaissez l'originale. Je me trompe, monsieur
Rouget ?
Elle lui présente une poupée, une
vieille poupée fanée. Coiffée
d'un béret noir. Le visage masqué par
un loup blanc.
- Non ! crie Puce.
- Mais si, monsieur Rouget. Ou alors c'est une
poupée qui ressemblait à la mienne,
votre poupée. Comment s'appelait-elle, votre
poupée, monsieur Rouget ?
Puce voudrait enfouir son visage dans ses mains,
disparaître. Ne plus exister.
- Non ! répète-t-il avec une sorte de
calme, de terreur glacée.
- Vous avez vu, poursuit Clarisse, elle est jolie.
Elle a le même blouson et les mêmes
jeans de velours que la vôtre.
Puce secoue la tête en silence,
hébété.
Elle s'accroupit devant lui, sourit, très
jeune tout à coup :
- On s'est bien amusés, ce jour-là,
non ? Vous vous rappelez quand papa est
tombé avec son fauteuil en osier ?
C'était à mourir de rire, non ? A
mourir !
- Pardon, dit Puce à voix basse.
- Pourquoi pardon ? Ça ne sert à
rien, pardon, tranche-t-elle avec agacement.
- Je voudrais vous expliquer... commence Puce.
- Ça ne sert à rien non plus, les
explications.
Elle s'est relevée, fait trois pas sur une
musique imaginaire, s'immobilise, une jambe en
l'air, tourne la tête vers lui :
- Et Julien ? Mon petit frère. Enfin,
c'était mon grand frère. Mais
maintenant, c'est mon petit frère parce que
j'ai beaucoup plus grandi que lui, vous comprenez
?
- Pardon ! supplie-t-il.
Elle hausse les épaules :
- Répondez plutôt à mes
questions ! Qu'est-ce que vous vouliez lui faire
à Julien, monsieur Rouget ?
Il a un sanglot qui le secoue, une décharge
électrique.
Elle s'approche de lui, menaçante :
- Vous aviez ouvert votre braguette, non ? Ce n'est
pas vrai ?
- Ne me faites pas de mal. J'ai peur. Au secours !
crie-t-il de toutes ses forces.
- Personne ne vous veut de mal ici, le
rassure-t-elle, conciliante. Je ne fais
qu'évoquer une partie de plaisir que nous
avons eue ensemble, monsieur Rouget. Et maman, vous
vous rappelez quand le grand brun a flingué
maman ? Elle est partie d'un coup, maman ! Pfft !
Bye, bye !
Maintenant il pleure, il ne peut pas
s'arrêter de pleurer. Il va pleurer toute sa
vie. Elle le menace du doigt.
- Vous ne devriez pas pleurer, monsieur Rouget,
ça risque de me déprimer. Et quand je
suis déprimée, je suis capable de
tout. Du pire comme du meilleur. Le meilleur, c'est
quoi, pour vous, monsieur Rouget ?
- Pardon ! hoquette-t-il encore.
- La barbe avec vos pardons !
Elle est en colère. Mais elle se calme
aussitôt et se penche vers lui, le visage
doux. Une douceur qui l'effraie.
- Et le pire, monsieur Rouget, ce serait quoi, pour
vous, le pire ?
*
Elle l'a laissé dans son effroi, seul,
allongé, ligoté, dans la chambre de
Barbe-Bleue. De temps en temps, il a fermé
les yeux. Pour nier la réalité.
Pensant : je vais me réveiller, ce n'est
qu'un cauchemar. D'ailleurs, l'assassinat de cette
famille, jadis, n'était-ce pas, aussi, un
cauchemar ? Quinze ans après, si on sait
faire le ménage dans sa mémoire, les
souvenirs s'effacent. Zig et Claire ne sont plus
que des fantômes, des fantasmes. Il ne s'est
rien passé. Jamais. Il faut que cette fille,
que cette folle en soit persuadée. Elle
vient de rentrer dans la chambre, justement, cette
folle. Elle a l'air ravie. Elle n'est plus
déguisée en fillette. Elle a
enfilé des pantalons et un gros pull
à col roulé gris. Elle tourne sur
elle-même, pour se faire admirer. Elle
déclare :
- Changement à vue, ça se dit dans
votre milieu. Vous voyez, je suis devenue un petit
garçon. Comme Julien. Non, pas comme Julien.
Je vous montrerai tout à l'heure comme
qui.
Il tente de lui expliquer mais sa voix sonne faux
:
- Il y a un terrible malentendu...
Elle ricane :
- Ça, pour être terrible, votre
malentendu, il est terrible.
Las, il abandonne, il se noie, il se laisse couler
:
- Croyez-moi ou non, qu'importe, mais je vous
assure que je n'ai jamais voulu ça.
Elle se penche vers lui. Son visage est de pierre.
Il sent son haleine. Il y a comme une odeur de
pomme.
- Ça, quoi ? demande-t-elle d'une voix
douce.
- Toutes ces horreurs, cette tuerie... Mais il y
avait Claire... On ne pouvait pas lui
désobéir. Et Zig qui l'aimait comme
un fou...
Son visage s'éclaire. Elle éclate de
rire :
- Zig ! Zig et Puce, j'aurais dû deviner !
Parlez-moi un peu de Zig, mon cher Puce.
Il faut parler. Tant que les mots seront dits, il
n'y aura pas de danger. S'accrocher aux phrases. Ne
pas se laisser aller à la dérive
:
- On était des copains de circonstance. Des
voisins. Et puis Claire est arrivée. Elle
s'est instituée chef du trio. Elle a
couché avec Zig qui est aussitôt
tombé amoureux d'elle. C'est elle qui l'a
appelé Zig. Et c'est elle qui m'a
surnommé Puce. Elle a voulu coucher avec
moi, aussi. Mais je n'ai pas voulu. Enfin je n'ai
pas pu.
Elle approuve, ironique :
- Je vous en félicite.
Ne pas laisser s'installer le silence, le silence
qui tue. Il poursuit sur un ton de plus en plus
neutre.
- C'est elle, Claire, qui nous a
entraînés dans des chapardages. Elle
volait pour voler. Pas par nécessité.
Par vice. D'ailleurs, on ne gardait rien. Elle nous
ordonnait de jeter tout dans la Seine, les disques,
les bibelots, les livres et même les
bijoux.
Et elle, de plus en plus ironique :
- Quel gâchis ! Je veux dire : quel
gâchis de jeter toutes ces belles choses aux
orties.
Parler, parler, parler encore :
- J'ai vite compris qu'elle était
dangereuse. Qu'elle allait nous conduire à
la catastrophe. Elle était si dure, cynique.
Insensible, maladivement insensible. Elle cherchait
des émotions qu'elle n'arrivait pas à
éprouver.
Constance passe la main dans ses cheveux et soupire
:
- Pauvre petite mère !
Reprendre la parole, vite :
- C'était un monstre. Un jour, elle nous a
dit qu'on allait passer à la vitesse
supérieure. J'ai tout de suite deviné
que ce serait quelque chose de grave. Elle a dit
qu'on allait prendre une famille en otage. Comme
dans ce film américain avec Robert Mitchum,
je ne me rappelle plus son titre...
- On s'en fout, du film américain avec
Robert Mitchum, le coupe-t-elle. Continuez !
Il aspire longuement. C'est maintenant ou jamais.
Il ne faut pas craquer :
- Il n'était pas question de faire du mal
à qui que ce soit. On allait seulement
terroriser une famille. Enfin, c'est ce qu'elle
disait. La tragédie est arrivée par
hasard. Par un concours de circonstances. Zig a eu
peur et...
Elle repasse la main dans ses cheveux, son regard
se pose sur lui, un regard froid, contagieux. Qui
le glace :
- Mon pauvre enfant, victime d'un concours de
circonstances ! Mais dites-moi, au fait, pourquoi
nous avoir choisis nous, ma famille et moi ?
- Je ne sais pas. Par hasard, je crois. Nous avions
l'habitude de passer devant votre maison. Elle
était belle avec ses baies vitrées.
Vous aviez l'air heureux. C'est ce qui a dû
d'ailleurs susciter la haine de Claire.
Elle a une petite grimace dangereuse :
- Ce n'était qu'une apparence, une apparence
provisoire, mon cher. D'ailleurs, vous le savez, le
bonheur n'existe pas, non ?
- Si vous saviez comme je regrette,
soupire-t-il.
- Ça, on s'en fiche, dit-elle violente.
Il tente de protester :
- Moi, je n'ai rien fait. J'ai même dit que
j'étais contre toutes ces salades. Claire a
dit que si je ne les suivais pas, Zig
m'étranglerait et jetterait mon cadavre dans
le fleuve. J'ai eu peur. Je les ai suivis. Mais je
n'ai rien fait. Je n'ai touché personne. Je
vous le jure !
Elle le considère, pensive :
- Et qu'est-ce qui s'est passé, ensuite
?
- Ensuite ? répète-t-il,
abasourdi.
- Oui, après avoir torturé et
massacré mes parents, Chiffon et mon petit
frère, qu'est-ce que vous avez fait ? Vous
avez fêté ce bel
événement au champagne ?
Des larmes coulent sur ses joues. Pourtant, il n'a
pas l'impression de pleurer :
- Nous nous sommes séparés. Nous ne
nous sommes plus revus, jamais. Enfin je veux dire
que moi, je n'ai jamais revu Claire ni Zig.
- Quand je vous disais tout à l'heure que le
bonheur est éphémère,
provisoire, conclut-elle avec une sorte de
satisfaction.
*
- Regardez-moi. Qui suis-je ?
Constance a enfoncé le bonnet de Puce
jusqu'aux oreilles, cachant ses cheveux, et
chaussé ses lunettes noires.
- Pardon ? dit Puce, interloqué.
- Vous ne remarquez rien ? Mais je suis vous, mon
cher. Je suis Puce. Je crois que nous avons
à peu près la même taille. Pour
les taches de rousseur, grâce à ma
trousse de maquillage, ce ne sera pas un
problème.
Puce essaie de se dégager de ses liens. En
vain.
- Qu'est-ce qui vous prend ? Vous devenez folle ?
halète-t-il.
- Le problème c'est la voix, bien sûr,
poursuit-elle sans l'écouter. Cette sorte de
petit décrochement, de petite mue dans les
aigus. Difficile à imiter. C'est ce qui fait
votre succès. Du moins en France car, ici,
en effet, vous avez fait un bide. Pour une bonne
raison : c'est qu'en dépit de votre
âge, vous êtes un enfant. Or les
Américains sont tous des enfants. Et chacun
sait que les enfants n'aiment pas les enfants. Vous
allez me rétorquer que les gens, ici, sont
des Québécois d'origine
française. A première vue, c'est
exact. Mais avec le temps, ils se sont
métamorphosés. Vous avez vu les rues,
les banlieues de nos villes ? Est-ce qu'on n'a pas
l'impression de vivre dans un film de Hollywood en
version française ? Non, vraiment, ce sont
aussi des enfants, les Québécois. A
propos, aimez-vous les enfants, monsieur Rouget
?
Il ferme les yeux, le visage douloureux.
- Qu'est-ce que vous allez me faire ?
Elle ôte le bonnet et les lunettes noires,
secoue la tête pour démêler ses
cheveux.
- Je ne sais pas. Pas encore. Peut-être que
je ne vous ferai rien, après tout.
Même si moi, je n'aime pas les enfants et que
j'ose le dire.
Fugitivement, il reprend espoir :
- Il y a toujours une manière de
s'arranger... commence-t-il.
Elle ricane :
- Oh ! Mais je vais vous arranger à ma
façon, ne craignez rien.
- Constance, gémit-il.
Elle se penche sur lui, furieuse :
- Les Constance sont vos compagnes de
captivité, monsieur Rouget. Moi, une fois
encore, appelez-moi Clarisse. Ou mieux, Puce.
Puisque je suis vous, du moins provisoirement. Le
temps d'un voyage, rassurez-vous. A propos,
à quelle heure est votre avion ?
Il ne répond pas, glacé de
désespoir, d'effroi.
- Que je suis sotte ! J'ai là votre ticket.
Avec votre passeport. Tiens, vous êtes
né en 1974. Vous n'avez que cinq ans de plus
que moi. De toute façon, ça n'a
aucune importance. L'âge n'est qu'une
illusion dès qu'on a dépassé
l'adolescence. Nous sommes tous des contemporains,
n'est-ce pas ? Sauf vous, évidemment.
Puisque vous êtes resté en enfance.
Une vilaine petite fille avec toutes ses
poupées. Vous n'êtes pas raisonnable,
ma chère. Vous permettez que je vous appelle
Constance ?
Elle est devenue démente, pense Puce,
paniqué. Aussitôt, elle comprend ses
pensées et le menace de l'index, moqueuse
:
- Mais non, je ne suis pas folle, monsieur Rouget.
Je m'amuse. Je serais un chat. Et vous, une
gentille petite souris grise. Qu'est-ce qu'il fait
le chat avec la gentille petite souris grise ?
Allez, ne paniquez pas, monsieur Rouget, je ne vais
pas vous dévorer tout cru.
Elle fourrage dans sa sacoche :
- Ah ! voici le ticket. Tiens, vous n'êtes
pas en «First class». Ni même en
classe «Affaires». Dommage. C'est
curieux, un artiste de votre renommée
voyageant en «vol vacances».
Elle se redresse et de nouveau le menace de l'index
en souriant :
- Je devine ce qui s'est passé ! Vous vous
êtes fait offrir un billet de
première, vous l'avez changé pour un
billet de ringard et vous avez empoché la
différence, pas vrai ? Il n'y a pas de
petites économies, soit. Et c'est bien votre
droit. Sauf que c'est moi qui vais en faire les
frais.
Puce écarquille les yeux, ahuri, mais
n'ouvre pas la bouche.
- Et pour cause, continue-t-elle, puisque je vais
prendre votre place. Bon. A quelle heure, le vol ?
Vingt heures. Avec ce foutu aéroport si loin
de la ville et la sortie des bureaux, ça ne
nous laisse que peu de temps pour avoir une petite
discussion.
C'est le moment, pense-t-il, le seul, le dernier
:
- Constance...
Ses yeux deviennent froids, gris. De la neige
sale.
- Je vous ai déjà conseillé de
m'appeler Puce, dit-elle d'une voix sourde.
Maintenant, écoutez-moi : j'ai l'intention
de faire un petit voyage à Paris. Pour
retrouver les deux autres membres de votre aimable
trio. Vous, vous resterez ici, et dans cette
position, pendant mon absence. Si je retrouve vos
acolytes et qu'ils confirment que vous n'avez
été pour rien, du moins que vous
n'avez aucune part grave dans le meurtre de ma
famille, alors je reviendrai ici et
peut-être, si les choses se présentent
en votre faveur, mettons si l'automne indien se
prolonge, s'il y a un vent du sud, je vous ferai
grâce. Enfin peut-être. Mais, je vous
préviens, je ne reviendrai ici
qu'après les avoir retrouvés. Alors,
comprenez-vous, il serait très utile pour
votre santé, votre métabolisme basal
et votre intégrité physique que je
les découvre vite. Qui sont-ils ? Où
sont-ils ?
Puce se met à pleurnicher :
- Je vous le répète. Je les ai perdus
de vue depuis cette terrible journée.
- Comment s'appellent-ils ?
- Je vous l'ai dit : Zig...
- Ça c'est un prénom. Ou plutôt
un surnom.
- Je n'en sais pas plus, je vous le jure.
- Je vous le jure, Puce !
- Je vous le jure, Puce.
Elle reste un instant silencieuse. Et puis :
- Vous prenez des risques, ma chère. Autant
chercher deux aiguilles empoisonnées dans un
tas de fumier.
Il secoue la tête avec lenteur :
- Ecoutez, bredouille-t-il, je crois savoir qui
elle est. Elle aurait épousé un
éditeur, un éditeur de livres d'art.
Du nom de Gersang ou Versant, quelque chose comme
ça.
Elle approuve, souriante :
- Eh bien, voilà, vous voyez, quand vous
voulez. Bon. Il est temps que je parte à
Mirabel. Je me permets d'emprunter votre sac et
votre costume. On ne sait jamais, si l'inspiration
me saisit...
Il s'agite avec frénésie dans ses
liens :
- Vous n'allez pas me laisser ici, ligoté
!
Elle s'accroupit à côté de lui
et caresse sa joue droite du bout des doigts :
- Ne craignez rien. Je vais tout fermer à
clef. Personne ne pourra entrer. Personne ne
viendra vous déranger. Et pour que vous,
vous n'alliez pas déranger qui que ce soit
à votre tour, je vais vous
bâillonner.
Terrorisé, il hurle :
- Je vais mourir de faim !
Elle lui donne une petite tape sur le haut du
crâne, se relève et :
- Pas de panique, Constance, monsieur Rouget ou
Puce, on ne sait plus à force, tant vous
changez de rôles. Savez-vous qu'un chat peut
survivre des semaines sans manger ? Mais c'est vrai
: vous n'êtes pas un chat, juste une petite
souris. Eh bien, si la faim vous taraude,
chère petite souris grise, rongez vos liens,
vos ongles ou vos poings. Bon appétit !
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