Premiers chapitres
Yves Jego
Avec
Muriel Gremillet

15 mois et 5 jours entre faux gentils et vrais méchants

Yves Jego a été secrétaire d'Etat chargé de l'Outre-mer entre le 18 mars 2008 et le 23 juin 2009. Il est député de la troisième circonscription de la Seine-et-Marne depuis juin 2002, et maire de Montereau-Fault-Yonne. Il est l'auteur de deux romans historiques, d'un essai sur le Général de Gaulle et d'un Dictionnaire impertinent de l'Ile de France.
Muriel Gremillet a été journaliste à Libération. Elle est aujourd'hui enquêtrice indépendante.


CHAPITRE 1 :
19 h 41

ardi 23 juin. Rue Oudinot, siège historique du ministère des Colonies devenu celui de l'Outre-mer. Le bureau du ministre est fort agréable donnant sur un magnifique jardin. Par la fenêtre ouverte je devine la douceur de cette soirée de printemps. La télévision est allumée sur une chaîne d'infos en sourdine. A quel-ques-uns nous relisions l'un des discours que le Président de la République doit prononcer à l'occasion de son voyage aux Antilles dans quarante-huit heures. Au fond de la pièce à l'écran j'aperçois les journalistes s'agiter, le remaniement du Gouvernement est imminent.
Soudain le téléphone sonne : " Monsieur le Ministre, on vous passe Claude Guéant. " J'ai alors instantanément un très mauvais pressenti-ment. Est-ce pour cela que je regarde l'heure comme pour mieux m'en souvenir ?
Il est 19 h 41.
" Bonsoir Claude.
- Bonsoir Yves, comme vous le savez on remanie le Gouvernement.
- Oui Claude... cela ne m'avait pas échap-pé.
- J'ai la triste tâche de vous annoncer que vous n'en faites plus partie. " Ni plus, ni moins.
Un silence, un bref instant, un vrai blanc, aussi violent que fugace. Puis, très vite, comme un flash dans la tête, juste le temps de ré-pondre : " Merci Claude, eh bien je vais réflé-chir aux conséquences politiques de tout cela. "
Cette phrase lancée comme un défi me sera d'ailleurs vertement reprochée par Nicolas Sarkozy lors de l'entretien que nous aurons une semaine plus tard.
Il m'aura fallu attendre 20 h 15, pour con-naître le nom de mon successeur, qui était annoncé cette fois-ci depuis le perron de l'Elysée par le même Claude Guéant.
Ce limogeage sans préavis est une vraie sur-prise, un coup de tonnerre car rien n'avait filtré. Rien ne m'avait laissé entrevoir une quelconque menace ou une perspective de changement pour moi. Contrairement d'ailleurs à tous les autres sortants, j'ai été le seul à n'avoir eu aucun contact préalable ni avec François Fillon ni avec qui que ce soit de l'Elysée ou de Matignon à ce sujet. Ma pré-sence aux côtés du Président de la République pour le déplacement aux Antilles avait même été annoncée par le Palais et reprise dans une dépêche AFP d'Eric Bassi quelques jours auparavant.
D'ailleurs, j'avais eu une journée tout à fait normale. L'après-midi, j'étais à l'Assemblée nationale pour la traditionnelle séance des questions au Gouvernement. Bernard Laporte bizarrement était sorti au beau milieu de la séance. J'ai su après qu'il avait été appelé à l'Elysée, pour y apprendre son départ. Entre ministres, sur les bancs, on blaguait. Nadine Morano m'a demandé, d'un ton badin, si j'avais des nouvelles concernant mon sort.
Elle avait été reçue, elle. En fait j'ai compris ensuite que n'avoir pas de nouvelles n'était pas une bonne nouvelle. Ceux qui restent, ou chan-gent de ministère, sont généralement " traités " en amont. A retenir pour la prochaine fois...
Le téléphone raccroché, le plus difficile commençait. Tout d'abord en avertir mes collaborateurs qui devant moi attendaient, faussement interrogatifs.
" Viré ! Je suis viré comme un malpropre...
- Non ce n'est pas possible ! Après ce que tu as fait ils ne peuvent pas te faire ça... "
J'entends encore ce cri du cœur incrédule de ceux qui ont vécu à mes côtés ces 15 mois et 5 jours. Je me dis en me forçant à sourire et en les laissant épancher leur rage : " Il va falloir recaser tout ce petit monde, ne laisser personne sur le bord de la route. "
Mon premier appel est pour mon père, je veux lui épargner le choc de l'annonce au journal de 20 heures. Lui qui avait été si fier de cette entrée au Gouvernement et qui m'avait défendu bec et ongles durant la crise, comment allait-il réagir ? En lui parlant je mesure com-bien la chose semble encore plus cruelle et injuste pour ceux qui me sont proches.
Ma femme me demande de monter un ins-tant à l'appartement embrasser les enfants, ils sont en larmes.
Ne pas céder à la sensiblerie.
Être digne.
Surtout essayer de ne rien montrer, serrer les dents, se tenir !
Voilà ce qui m'obsède en ce moment que je sais gravé à vie dans ma mémoire.
J'appelle mon directeur de cabinet qui ne semble pas vraiment surpris, mais franchement peiné. Froid, j'évoque avec lui les modalités de la passation des pouvoirs et lui demande de prendre contact avec celle qui allait me succé-der, tout en réalisant au fil des mots que tout allait se dérouler très vite.
Mécaniquement je demande ensuite à mon secrétariat particulier de nous trouver des cartons en faisant semblant de ne pas voir la mine atterrée de celles qui m'étaient si fidèles et si dévouées.
Froid et efficace.
Même pas mal, comme diraient les enfants !
Pas une minute à perdre, il faut préparer no-tre départ dans la nuit et vider les bureaux. Comme par miracle les services du bureau du cabinet de la rue Oudinot nous apportent en à peine quinze minutes des cartons de déména-gement tout neufs. Des tas de cartons s'empilent à toute vitesse dans les couloirs. A croire que la maison est parfaitement rodée à ce genre de situation. Il est vrai que j'étais le septième ministre de l'Outre-mer depuis 2001 !
Tout en triant mes affaires, je ne peux m'em-pêcher d'être interrogatif : le Premier ministre que j'ai servi loyalement pendant 15 mois n'a pris la peine ni de me recevoir ni de m'appeler. Pourquoi ? Ma nomination s'était pourtant passée tout autrement : François Fillon m'avait reçu deux jours avant mon entrée au Gouver-nement pour m'expliquer que le Président et lui avaient songé à moi pour le portefeuille de l'Outre-mer. Nous nous étions vus longuement.
Je sais bien qu'un ministre n'est pas proprié-taire de sa charge. C'est d'ailleurs une des premières choses que je m'étais dite quand je suis arrivé au ministère. Je me revois entrant dans la cour de la rue Oudinot le 19 mars 2008 pour la très solennelle passation des pouvoirs. Un huissier, en tenue d'apparat, me salue d'un tonitruant " Bonjour monsieur le Ministre ! " et m'indique que mon prédécesseur m'attend. Depuis cet instant précis, j'ai gardé en tête la perspective du jour où à mon tour je sortirais. Entre deux portes et un huissier je l'ai murmuré à ma femme pour ne jamais l'oublier. Le coup de fil de Claude Guéant a ravivé ce souvenir. Sans vouloir mélanger les genres et comparer ce qui ne l'est pas, j'ai partagé à cette occasion ce que vivent sans doute les salariés, quand ils sont virés par un simple courrier, sans un mot d'explication. Pourtant j'ai toujours espéré que la vie politique ne soit pas faite seulement de froideur, de mépris. Pourquoi le Premier mi-nistre ne m'a-t-il pas appelé ? Est-ce de la peur ? Du mépris ? De la négligence ? Je ne sais pas. Pourtant, même si ce n'est pas agréable, quand on veut virer quelqu'un, le mieux c'est d'avoir le courage de le lui dire entre quatre-z-yeux. J'avais cru faire partie d'une équipe gouvernementale. J'ai toujours été fidèle au Premier ministre, y compris durant la crise aux Antilles, pendant laquelle j'ai joué le jeu de la solidarité, même si j'ai eu de graves désaccords avec son entourage, même si en permanence les journalistes ont cherché à m'opposer à lui en me faisant dire que le Premier ministre m'avait fait rentrer en catastrophe pour, en réalité, finir par faire ce que j'avais négocié.
Mais en y réfléchissant bien, l'attitude de François Fillon est-elle vraiment une surprise pour moi ? Avant la crise du mois de janvier aux Antilles, c'est-à-dire pendant un an, jamais le Premier ministre, que je croisais pourtant au moins une fois par semaine au Conseil des ministres, ne m'a dit : " Ça va ? Pas de pro-blème ? " Jamais il ne m'a reçu pour faire le point sur l'avancée des dossiers dont j'avais la charge. En y pensant je n'ai même jamais eu de feuille de route ni de lettre de mission. Pour-tant durant ma première année j'ai mené des réformes ardues et transversales comme l'élaboration d'une nouvelle loi de développe-ment ou la réforme de l'administration du ministère de l'Outre-mer, ou encore celle des retraites des fonctionnaires Outre-mer, dites " cocotiers ". Ces réformes si souvent repous-sées par le passé ont provoqué de gros remous sur place. A aucun moment, je n'ai senti de la part de François Fillon le besoin d'un travail en équipe sur ces sujets. A aucun moment je n'ai eu un mot d'interrogation ou d'encouragement de sa part. Ayant pour habitude d'assumer les responsabilités qui me sont confiées, j'ai consi-déré qu'il s'agissait d'un grand signe de con-fiance à mon égard... Souvent je me suis dit : Il est informé par ses collaborateurs avec lesquels je travaille régulièrement et s'il ne me dit rien c'est que tout va bien. Souvent j'ai hésité à le solliciter pour faire un point. C'est sans doute une erreur de ma part, j'essaye de ne pas en-combrer avec mes états d'âme ceux qui m'ont fait confiance et j'ai à cœur de régler les pro-blèmes par moi-même, c'est mon caractère. En lisant plus tard les déclarations de Christine Boutin ou en discutant de cela avec plusieurs ministres, je me suis aperçu que j'étais loin d'être le seul à vivre mal cette absence de jeu collectif. Le Premier ministre est un solitaire. Aurais-je dû forcer sa porte plus souvent pour aller lui exposer ma vision des choses ?
Il est vrai que je suis sarkozyste avant tout. Je suis un fidèle soutien du Président de la République. Mon nom avait déjà été cité pour entrer dans le Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, mais je n'ai jamais été nommé. Jean-Louis Borloo avait parlé de moi pour être secrétaire d'Etat à la Politique de la Ville. Mais pour Jacques Chirac, j'étais sans doute trop sarkozyste.
La fidélité n'est pas un viatique, on le sait. Après l'élection de Nicolas Sarkozy, je ne faisais pas partie du premier Gouvernement. Ouverture oblige. Je respecte ce choix de l'ouverture fait par le Président de la Répu-blique, il est plébiscité par les Français qui détestent le sectarisme. Personne ne parle d'" Etat UMP " comme on avait parlé d'" Etat RPR ". De ce point de vue Nicolas Sarkozy a vu juste avec sa politique d'ouverture, même si au nom de l'ouverture, ce sont les amis, les fidèles des jours difficiles que l'on sacrifie le plus facilement. J'étais allé m'en ouvrir au Président le 25 février 2008. Il m'avait reçu très gentiment comme il l'a toujours fait depuis que nous nous connaissons. Il ne m'a évidemment rien promis ce jour-là. Il est vrai que pour être un des " historiques " qui soutient son action depuis dix ans, je n'ai jamais ni fait partie des intimes, ni cherché à entrer dans une quelconque cour. Nos relations sont politiques, sans plus. Je n'ai pas souhaité les transformer, lui non plus d'ailleurs. J'ai toujours considéré qu'il était le meilleur pour notre famille politique et pour notre pays et que je devais être pour lui, comme le dit élé-gamment Brice Hortefeux, une solution et pas un problème. J'ai d'ailleurs suivi avec intérêt, pendant toutes ces années de compagnonnage, l'évolution de ce que Jean-François Copé appelle le " Sarkoland ". J'ai vu arriver d'abord modestes, puis de moins en moins, tous ceux qui, comme François Fillon, Eric Woerth, Xavier Darcos et tant d'autres cherchaient un refuge politique après avoir été virés de la " chiraquie ". J'ai vite compris que plus nous approcherions du but plus nous serions nombreux et moins les compagnons des temps plus difficiles compteraient.
Ma nomination, en mars 2008, je l'ai tout d'abord vécue comme une étape de plus dans ce compagnonnage. C'était sans doute une forme de remerciement, mais c'était surtout une immense responsabilité. Je saurai toujours gré à Nicolas Sarkozy de m'avoir donné cette chance de faire partie du gouvernement de notre pays. Cette entrée dans le cercle des ministres dont nous avions parlé avec François Fillon, le Président me l'a d'ailleurs confirmée lui-même, dix minutes avant l'annonce offi-cielle.
Je dois être prédestiné aux coups de fil brefs et de dernière minute...
Le 18 mars 2008, je me souviens encore de cet appel du Président de la République me disant : " Yves, je te confie l'Outre-mer. Je t'embrasse. " Rien de plus, même pas le temps de dire merci !
Dans la lutte pour le pouvoir, il y a peu de places et beaucoup d'aspirants. La vie politique se déroule au grand jour, sous le regard des médias, des Français, des adversaires politiques. Les coups, on les prend en pleine figure et en plein jour. Alors pour survivre, il faut soit avoir la peau très tannée, soit devenir complètement insensible. Cette brutalité n'est pas une invention de l'ère Sarkozy, n'est pas une conséquence de sa gestion. Nous vivons dans un monde brutal, tout va plus vite et tout - ou presque - est médiatisé. Ce n'est pas le Président de la République qui a inventé cette réalité, mais c'est sans doute lui qui l'a le mieux comprise pour en faire une arme.
Alors tout a été très vite : les cartons, la der-nière nuit rue Oudinot sous le regard d'un maître d'hôtel si obséquieux hier et si mépri-sant aujourd'hui, la passation des pouvoirs le lendemain matin, le déménagement de la famille le surlendemain et l'installation à l'hôtel en attendant de trouver un appartement à louer. Notre vie se réduisait tout à coup à quelques valises, protégeant nos indispensables affaires dans un joyeux capharnaüm : tirelire des enfants, chauffe-biberon, cahiers, pulls et maillots de bain !! Le tout amassé dans le coffre de toit de notre fidèle 807... A nous l'aventure !
Le Président de la République m'a reçu lon-guement quelques jours après. Il revenait me semble-t-il rassuré de son voyage aux Antilles dont chacun considère qu'il fut réussi. J'y ai vu le résultat de ma gestion de la crise. Je n'ose imaginer les conséquences pour lui si, sous la pression, j'avais cédé à tous ceux qui exi-geaient la répression plutôt que la négociation.
Quelques jours avant ce départ du Gouver-nement, j'avais fait passer au Président de la République un sondage réalisé aux Antilles. 55 % des Martiniquais et 54 % des Guadelou-péens estimaient que j'avais fait du bon travail. Trois mois après la crise où tout a failli bascu-ler, je me dis que si je n'ai pas eu la reconnais-sance du Premier ministre, j'ai eu celle de l'opinion publique. On va dire que c'est mieux que l'inverse, non ?




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