Premiers chapitres
Alexandre Jardin
Quinze ans après


Alexandre Jardin a déjà publié une douzaine de romans dont, chez Grasset, Le roman des Jardin et Chaque femme est un roman. Son livre le plus fameux, Fanfan, a été porté à l'écran. Quinze ans après en est la suite.
REFAIRE L'AMOUR

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lexandre avait perdu l'habitude d'aimer comme les autres hommes : séduire l'ennuyait ; ce qu'il aimait désormais, c'était aimer tous les jours. Ce rêve pugnace l'obsédait à présent. Toqué de vie domestique, il se sentait le cœur infatigable. L'effritement des passions, l'atterrissage du désir, il n'y croyait plus. A mi-parcours, ce furieux était affamé d'aventures casanières.
D'une main gauche volontaire, encore libre de toute alliance, Alexandre alluma son ordinateur. La poudre d'électricité se répandit. Il lui fallait envoyer un mail d'excuse. Alexandre en avait soudain besoin : l'écriture lui était toujours un exercice de clarification. Les doigts avides, il pianota avec sûreté, comme si ses idées lui venaient d'une coulée. En français of course. Tant pis pour les nuances qui échapperaient à sa destinatrice britannique. Comme pour la muflerie dont il allait, inévitablement, se rendre coupable.

A : georgia.macgill@royallondonhospital.uk
Objet : Toujours ? Non, tous les jours.

" Dear Georgia,
hier soir, nous devions dîner près de Kensington et sans doute aussi faire l'amour avec effusion. Ma dérobade soudaine tient à un écœurement qui a mis longtemps à parvenir jusqu'à moi : je hais les commencements d'une passion ; cette saison qui eut, jadis, dans mon esprit le parfum fatal d'une religion. La manie puérile qu'ont les couples de se payer de mots dans leurs premiers transports me fait gerber.
Hier, si je vous avais rejointe, vous m'auriez offert des toujours trop sucrés. Nous nous serions, je le crains, livrés aux bobards gazeux de la séduction en proférant des paroles gagées sur du néant. Des junk bonds (bien pourris) du sentiment ! Le cimetière de mes amours est rempli de ces minauderies appliquées qui prennent le futur à témoin. A quoi bon l'augmenter d'un cadavre de liaison supplémentaire ? De grâce, oubliez-moi !
Longtemps, chère Georgia, j'ai été un adepte de la cour durable et fignolée. On m'avait même homologué fleur bleue ; voire saint de vitrail de l'église des néoromantiques. Mais je ne communie plus dans cette paroisse-là. A présent, je rêve d'une déclaration d'amour qui ne tromperait personne. Je cherche des mots cash, bankables, non gagés sur un hypothétique demain, affermés à des pratiques amoureuses pleines de stratégie. Aux orties les chèques en bois du blablabla ! J'espère des mots en or, bien plantés dans des habitudes qui resteraient des nouveautés.
Pourquoi le cacher ? Vous êtes la cause directe de ma métamorphose. L'examen neurologique auquel vous m'avez soumis le mois dernier, au Royal London Hospital, m'a réveillé. J'étais venu pour des troubles de la vision, je suis ressorti de votre cabinet les yeux grands ouverts. Votre diagnostic a - en trois minutes - liquéfié mes attentes : de nouveaux rêves se sont engouffrés en moi. Dans ma situation, un autre eût sans doute été saisi d'une fringale de coucheries. Vos paroles ont, bien au contraire, ravivé ma soif de monogamie aventureuse.
Désormais, je ne veux plus être aimé toujours par toutes mais tous les jours par la même. A l'année longue. A trop dépriser l'intendance d'une passion, elle se venge. Comment comptiez-vous prendre appui sur les tâches ménagères inévitables pour éperonner sans cesse notre faim de câlins ? De quelles habitudes domestiques inouïes auriez-vous orné notre contrat ? Dribble-t-on l'ennui conjugal avec des gants de ménage en caoutchouc rose ? Faire lavabo commun peut-il éviter de faire un jour rêves à part ?
De tout cela, vous ne m'avez soufflé mot, rêveuse Georgia.
Pendant nos six semaines d'aventure, vous avez clairement omis de m'indiquer par quelles méthodes nous aurions pu rendre à la vie commune tout l'éblouissement qu'elle réserve parfois. L'amour vrai est constitué de beaux détails, de faits mineurs rendus majeurs. C'est au pied de la machine à laver et devant un robot multifonctions que je vous attendais, avec des désirs impatients et téméraires ; pas pour effeuiller des roses sous un ciel étoilé au son d'une cornemuse.
Seul le défi du quotidien amoureux me fait bander.
Voilà pourquoi j'ai fui, ma chère Georgia. En une seule consultation, j'ai bien changé. Oui, en bien. Même si ce bien vous fait du mal.
Alexandre "

Vidé de ses convictions, en règle avec sa conscience à vif, Alexandre expédia son mail. Avec quelques regrets (sa neurologue possédait de jolies fesses d'amphore) ; mais sans repentirs. Il ne se voyait plus multiplier les promenades sentimentales sous des ciels trompeurs, au bras d'une Anglaise ou de quelque autre ; ni pactiser avec les faux-semblants de la galanterie. Le seul désir, ça lui semblait toujours trop court. Alexandre préférait aimer.
Mais où était donc l'unique femme qui eût pu comprendre sa soudaine conversion ? Cette Fanfan qui, autrefois, lui avait adressé des propos de même étoffe, des exhortations à l'équipée du mariage qu'il n'avait pas su entendre ? Cette authentique magicienne du quotidien qu'il fuyait encore au fond de l'Angleterre ? A Paris, lui avait-on dit. Son désir de faire des obligations domestiques un jeu plein d'étincelles - en devenant une sorte de Jean Cocteau ménager - s'était-il émoussé ? Quinze ans après leur trop brève collision, avait-elle l'annulaire encore libre ? Combien d'enfants avaient métamorphosé sa silhouette dansante ? Avait-elle conservé le talent de déranger ? Croyait-elle encore que le grand amour est la forme intelligente de la passion ?
Mais tout à coup, craignant une reprise de son attachement ancien, Alexandre se roidit et se contraignit à ne plus songer à Fanfan. Ces deux syllabes répétées ne devaient plus résonner en lui. Se taire résolument sur quelqu'un, n'est-ce pas une façon de l'éloigner ?

 



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