LUCE IRIGARAY
Entre Orient et Occident
De la singularité à la communauté
" Beaucoup de choses sont inquiétantes, mais
rien n'est plus inquiétant que l'homme
lui-même " (Sophocle, Antigone, v.
332-333).
Notre époque, certes, a de quoi
inquiéter, mais moins que l'homme toutefois.
Ce qu'elle a d'inquiétant lui vient de ce
qu'il a d'inquiétant, et toutes les
interprétations de notre malaise, tous les
remèdes qui sont proposés ou
apportés sont impuissants à rendre
compte de la cause de l'inquiétant, s'ils ne
questionnent pas ce qu'est l'homme depuis des
siècles : ils sont trop partiels et
superficiels et ne rejoignent pas la source
d'où naît le péril. Toutes les
interprétations comme tous les
remèdes vont alors au rien comme l'homme
lui-même. Et la mort, de chacun et de tous,
semble la seule chose qui résiste au pouvoir
anéantissant de l'homme.
N'a-t-il pas, en effet, épuisé la
terre, prévalu par ses ruses sur l'animal
sauvage, sur les oiseaux et les poissons, soumis
à son uvre le cheval et le taureau,
inventé le tout-comprendre par la parole, et
aussi le gouvernement des villes et la victoire sur
les intempéries cosmiques ? N'a-t-il pas
dominé le tout, ou presque, par son
habileté pour arriver au rien ? Et,
surplombant de son haut le monde, son monde, ne
s'en retrouve-t-il pas finalement exclu ?
Par amour de l'audace, du défi, se frayant
un chemin entre ciel et terre, n'a-t-il pas
mené l'un et l'autre à la ruine ?
N'a-t-il pas confondu ce qui est et ce qui n'est
pas, exerçant son savoir-faire, fabriquant
et construisant avant même d'interroger ce
qui est, ce qu'il est lui-même ?
S'avançant d'illusions en illusions sans
assurer son savoir sur le réel, à
commencer par la réalité qu'il est
lui-même ?
" Que, de mon foyer, il ne devienne pas un intime,
l'homme qui accomplit cela, et que ses illusions ne
participent pas à mon savoir " (ibid., v.
373-375).
Ainsi parlait le chur, il y a environ 2 500
ans, au début de la tragédie Antigone
de Sophocle.
De telles paroles, nous pouvons, nous femmes et
hommes d'aujourd'hui, les faire nôtres et les
méditer pour ne pas continuer à nous
illusionner plus longtemps. Ainsi la crise
économique de notre temps, pour ne donner
qu'un exemple qui nous fascine sur notre
mal-être, n'est-elle qu'un symptôme de
ce qu'est l'homme lui-même depuis des
siècles.
Résoudre le problème
économique sans traiter sa cause revient,
pour l'homme, à s'exiler un peu plus de soi,
de son monde et à précipiter encore
un peu plus vite sa perte, celle de l'espèce
humaine, celle de la planète.
Certes, il ne manque pas de démagogues pour
éloigner chacun d'une prise de conscience
nécessaire, pour utiliser le malaise
économique lui-même en vue
d'illusionner plus encore chacun sur son innocence
et son irresponsabilité, pour attirer plus
encore chacun, à l'intérieur d'un
même horizon ou projet, vers d'impossibles
solutions mais de probables désastres.
Et ne croyez pas que je m'amuse ici à
élaborer de belles métaphores pour
soutenir ma propre utopie. Je parle là de
choses réelles. Mais qui a encore des
oreilles pour percevoir quelque chose du
réel ?
Comment donc rouvrir l'horizon d'un monde qui est
devenu étranger à qui l'a construit
et qui représente un péril pour tous
?
Deux gestes paraissent nécessaires :
refonder l'identité singulière,
refonder la constitution communautaire.
De telles paroles, peut-être parce que je
suis femme, je ne les profère pas du dessus
ou du dehors d'un monde que j'ai construit en
m'éloignant toujours davantage de
moi-même et de l'univers
pré-donné qui m'environne. Elles sont
plutôt nées d'une quête de
moi-même, du monde, de l'autre,
au-delà des illusions, des mensonges.
Peut-être parce que je suis femme, j'ai
perçu et vécu le danger plus vite et
autrement ; ce qui m'a valu il y a quelques
années, et encore aujourd'hui, des
soupçons de toutes sortes. Mais j'aime la
vie, et j'ai cherché des solutions pour la
défendre, la cultiver : pour moi et en
elle-même.
Ces solutions paraîtront trop modestes
à certain(e)s, trop ambitieuses à
d'autres. Elles cherchent à retourner en
deçà des artifices qui m'ont
enlevée à moi-même, au monde,
à la relation avec l'autre, les autres.
Elles veulent transformer la survie qui m'est
imposée en découverte de la source
même de la vie, individuelle et
collective.
Déconstruire, certes, mais pour qui n'a pas
bâti un monde cela représente
déjà un luxe. Et à qui ou
à quoi se prend l'énergie pour un tel
geste ? Serait-il inspiré par la haine ? De
qui ou de quoi ? De tout, de tous, et de
soi-même ? Une telle opération
sort-elle réellement de la logique
existante, notamment de son opposition entre amour
et haine, dont Empédocle signalait
l'importance dans la construction de notre horizon
? La déconstruction, y compris par son
recours à d'innombrables ruses
linguistiques, ne reste-t-elle pas enfermée
dans un séculaire type de savoir-faire, et
n'y reboucle-t-elle pas la raison elle-même
jusqu'à l'entraîner à une folie
nihiliste comme ultime geste
prométhéen ? Ne serait-elle pas
également trop mentale, trop exclusivement
mentale, voulant ignorer que les dichotomies
sensible-intelligible, corporel-spirituel sont un
des motifs du caractère inquiétant de
l'homme et de son monde ? Et l'habileté
technique du déconstructeur ne risque-t-elle
pas d'accélérer, sans frein ni
alternative possibles, un processus qui
paraît désormais presque
inévitable ?
Briser des chaînes, rouvrir des prisons,
dévoiler des mensonges et des illusions,
oui. Mais comment le faire sans repartir de
l'élémentaire de la vie
elle-même et, en particulier, du premier et
dernier geste de la vie, naturelle et spirituelle :
respirer par soi-même ?
Découvrir ainsi que je peux vivre de
manière autonome, que personne ne m'est
absolument nécessaire, que je n'ai pas
besoin de m'inventer des mères ou des
pères pour subsister. Respirer par
moi-même me permet aussi de sortir d'un
placenta socio-culturel. Donc je peux commencer
à naître, à ne plus vivre du
souffle de quiconque, comme le fait le ftus
dans le ventre de sa mère et souvent l'homme
à l'intérieur d'un horizon historique
donné. Naître à ma vie.
Naître aussi à une certaine
ingénuité culturelle : ne pas devoir
briser pour découvrir ou redécouvrir
ce qui est, ce qui est beau, ce qui est vrai. Le
percevoir à travers une renaissance
personnelle.
Ici encore, il n'est pas question d'en rester aux
mots. De toute façon, ce que j'ai ainsi
commencé à expérimenter par
nécessité et de façon
solitaire, la culture occidentale ne m'en a pas
enseigné le chemin. J'ai dû, comme
certains des derniers philosophes de l'Occident, me
tourner vers l'Orient pour y trouver des guides et
des rudiments de méthode. Je l'ai fait
différemment des maîtres de
l'Occident. Je n'ai pas prétendu englober le
savoir des maîtres orientaux dans mon savoir,
ni même passer de leurs mots à mes
mots. Ce type de transmission m'a paru être
devenu caduc. J'ai suivi l'enseignement de
maîtres pour qui une pratique quotidienne -
en fait, le yoga - était ce qui peut aider
à naître ou renaître et à
découvrir des paroles et des gestes porteurs
d'un autre sens, d'une autre lumière, d'une
autre rationalité.
Si réapprendre à respirer,
naïvement d'abord et ensuite avec l'aide de
maîtres orientaux, ou formés en
Orient, m'a aidée à survivre en un
premier temps, et continue à avoir ce sens,
cela m'a peu à peu fait entrevoir
l'existence d'une autre vie, pas dans
l'au-delà mais ici-bas. Il était
possible de vivre tout autrement que cela ne
m'avait été appris, que ce que je
pouvais imaginer.
Cet " autrement " n'a rien de commun avec la
découverte d'un quelconque inconscient. A
vrai dire, ma première rencontre,
plutôt conflictuelle, avec un enseignant du
yoga s'est déroulée autour de la
possibilité que tout devienne conscient,
professée par lui à ses
élèves. Alors psychanalyste, je lui
ai fait comprendre sa naïveté. Je ne
voyais pas la mienne ! Et pas plus le fait que nous
parlions à partir de deux horizons
différents. La pratique de la respiration,
la pratique des souffles résorbe certes des
ténèbres ou des pans d'ombre de la
conscience occidentale. Mais elle constitue surtout
le mental autrement. Elle accorde plus d'attention
à l'éducation du corps, des sens.
Elle inverse en quelque sorte l'essentiel et le
superflu. Nous, Occidentaux, croyons que
l'essentiel de la culture se tient dans des mots,
des textes, au plus des uvres d'art, et que
l'exercice physique doit nous aider à nous
consacrer à cet essentiel. Pour les
maîtres de l'Orient, le corps lui-même
peut devenir esprit par la culture du souffle. Sans
doute, à l'origine de notre tradition - chez
Aristote, par exemple, et plus encore chez
Empédocle - l'âme semble encore
apparentée au souffle, à l'air. Mais
le lien entre les deux s'est ensuite oublié,
en particulier en philosophie. L'âme, ou ce
qui en tient lieu, est devenu l'effet de
conceptualisations et de représentations et
non le résultat d'une pratique du souffle.
Les ponts entre les traditions sont difficiles
à rétablir tant les malentendus,
à la mesure de refoulements et oublis
historiques, sont profonds.
J'essaierai d'en donner un exemple à propos
de la conception du génie de l'espèce
chez Schopenhauer. Ce philosophe occidental,
soucieux de culture indienne, prétend
néanmoins que la vie de l'homme est
dominée par une passion aveugle, celle de se
reproduire. Or si les Indiens ont à
cur d'assurer la perpétuation de la
vie, s'ils engendrent généralement
deux enfants pour s'acquitter de leur devoir envers
l'existence humaine, ils ne témoignent pas
pour autant d'une passion pour la reproduction. Ils
aiment et cultivent la vie, mais pas sur le mode
d'un besoin impérieux de reproduire leur
propre espèce. Leur objectif est
plutôt de spiritualiser leur corps et la
nature, en tant que micro- et macro-cosme, de les
faire passer dès maintenant et ici-bas du
mortel à l'immortel, de l'imparfait au
parfait. La voie empruntée est
généralement la culture de la
respiration et le renoncement à investir sur
quelque chose de partiel, sur un quelconque objet,
ce qui apporte douleur et déchirement du
soi. Contrairement au mépris de
l'individuation, qui ressort de la théorie
de Schopenhauer, l'hindou tente d'amener son
incarnation jusqu'à la perfection pour
éviter la réincarnation, en
particulier sous une forme moins accomplie.
Devenir cultivé, devenir spirituel par la
pratique des souffles, à cela correspond
souvent une culture de l'Orient. Dans ce devenir,
le corps ne se sépare pas du mental, la
conscience n'est pas domination de la nature par un
habile savoir-faire. Elle est éveil
progressif de tout l'être par la conduite du
souffle des centres de la vitalité
élémentaire aux centres plus
spirituels : du cur, de la parole, de la
pensée. Cela demande du temps ! Le temps
d'une vie souvent, temps qui doit rester
accordé au rythme de la vie en
général, celle de l'univers et celle
des autres vivants, que l'aspirant au spirituel
doit respecter, et même tenter d'aider si tel
est leur souhait.
Le progrès spirituel ne se sépare
donc pas du corps ni du désir, mais ceux-ci
sont peu à peu éduqués
à renoncer à ce qui leur nuit.
Certes, il ne s'agit pas de renoncer pour renoncer,
mais de renoncer à ce qui contrarie
l'accès à la béatitude
dès ici-bas. L'ascèse n'est donc pas
privative comme elle l'a été trop
souvent en Occident, elle est limitation,
acceptée et voulue, pour progresser vers le
bonheur. Il en va ainsi pour la sexualité
par exemple. La chasteté n'est pas
présentée comme un bien en soi, et le
candidat au monachisme est souvent invité
à avoir fait préalablement ses
preuves sur le plan sexuel. Les dieux de l'Inde,
d'ailleurs, se présentent
généralement en couple : homme et
femme créent l'univers par leur
familiarité avec certains de ses
éléments, par leur amour
également, et ils le détruisent par
leur passion. Nous sommes loin des
représentations philosophico-religieuses de
l'Occident depuis des millénaires.
Retourner méditer à partir de
pratiques et de textes des cultures orientales,
surtout aborigènes, pré-aryennes,
peut nous indiquer une voie pour poursuivre notre
Histoire. Il en a été ainsi pour moi.
Et, depuis quelques années, je constate avec
plaisir que je ne suis pas la seule à
m'intéresser à ces cultures !
Malheureusement, les Occidentaux en retiennent
surtout les apports post-aryens, moins
dépaysants pour eux que les cultures
aborigènes, plus féminines.
Même les enseignants du yoga formés en
Inde oublient l'importance de la différence
sexuelle dans la culture qu'ils transmettent. Seuls
les vieux maîtres insistent sur cette
dimension de leur tradition, présente par
ailleurs dans les textes. La pratique actuelle,
hélas ! s'inspire un peu trop de ce que
l'Occident a de plus inquiétant :
l'habileté technique, la domination de la
nature, l'oubli du caractère fondamental de
la différence des sexes.
Si j'ai appris de mes enseignants du yoga
l'importance du souffle pour survivre, pour
guérir certains maux, pour accéder au
détachement et à l'autonomie, je n'ai
pas reçu d'eux, ni d'elles, d'indication sur
une sexuation du souffle ou de l'énergie,
sur son utilité dans le respect et l'amour
de soi ou de l'autre. Ce parcours, j'ai dû
l'inventer et le poursuivre seule : en pratiquant,
en (m')écoutant, en lisant, en
m'éveillant, en créant des ponts avec
l'Occident, pour guérir certaines
souffrances aussi. Ce que je vis et pense
aujourd'hui est tissé entre deux traditions,
si tant est qu'il y en ait réellement deux
et qu'il ne s'agisse pas plutôt d'un devenir
de la conscience humaine, plus ou moins
présent ou oublié. Dans le texte "
Enseignements orientaux ", j'ai tenté de
dire ce que m'a enseigné (ou rappelé)
le yoga et ce que ne m'a pas (encore ?) transmis
cette tradition.
Depuis l'écriture de ce texte, j'ai
progressé, du moins je l'espère... En
particulier pour répondre aux questions que
je me posais ou qui m'étaient posées.
Dans " La voie du souffle ", j'ai tenté de
dire en quoi la pratique de la respiration, des
souffles, n'est pas neutre, et comment femme et
homme respirent et utilisent leur souffle de
manière spécifique : le gardant
davantage en soi, notamment à fin de
partage, pour l'une, l'employant presque
exclusivement à faire, à construire
à l'extérieur de soi, pour l'autre.
J'ai proposé des explications à
l'attrait que l'homme éprouve pour la femme
à partir de cette plus grande
intériorité du souffle, et fait
quelques suggestions sur la façon de
cultiver le désir sans renoncer à le
vivre charnellement.
Cette union entre les sexes, au-delà de
toute représentation déjà
codée, correspond au geste le plus
déconstructeur qu'il puisse exister, en un
sens. Mais elle opère en même temps,
et du même geste, une refondation possible au
niveau du moins construit, du plus intime de
l'humain lui-même, et de ses relations
vivantes avec le monde pré-donné qui
l'environne : la nature, les autres vivants.
Arriver, en outre, à partager ce premier et
ultime geste de la vie, naturelle et spirituelle,
ne représente-t-il pas la source ou le pont
à partir desquels repenser et la
singularité et la communauté ?
Respecter ma vie, celle de l'univers, celle de
l'autre, n'est-ce pas le premier geste d'une
culture échappant à
l'inquiétant, culture où l'esprit se
constitue sans dominer la nature ni s'en
éloigner pour se l'approprier, que la nature
soit l'environnement pré-donné, le
corps propre, celui des autres vivants ? N'est-ce
pas substituer à notre formation
traditionnelle une culture où la conscience
s'éveille grâce à la
spiritualisation progressive du corps par le
souffle, le plus familier, le plus originaire
devenant le plus cultivé, l'ultime, sans
pour autant sortir du monde pré-donné
pour en redoubler l'inquiétant par un plus
inquiétant encore mais en cherchant, au
contraire, à rendre l'inquiétant
familier ?
Et, si ce geste s'accomplit à deux, ne
représente-t-il pas une refondation possible
du " nous ", en deçà et
au-delà des différences mais
grâce à ces différences
mêmes ? Refondation possible de la
subjectivité de l'homme, de la femme et de
leur rapport fondateur pour la communauté,
ce geste permet aussi la coexistence, sans
pré-donné culturel, des diverses
traditions avec lesquelles nous avons aujourd'hui
à composer une société. Le
souffle est, en effet, ce qui peut se partager par
tous et par toutes en deçà et
au-delà des différences de culture.
Il exige une seule chose : le respect de la vie
naturelle et spirituelle de soi et de l'autre.
Comment articuler singularité et
communauté ? Cette question croise celle des
rapports entre Orient et Occident de façon
complexe et, selon moi, inaccomplie.
Les éléments qui séparent les
deux traditions sont multiples. Il y entre un
éloignement du site local, des liens vivants
avec le monde végétal, les animaux,
les humains et les dieux qui en font partie.
Là où le lieu
pré-donné, le lieu de naissance,
servait de seconde mère, abritant de son
paysage, nourrissant de ses fruits,
réconfortant de son entour et de ses
coutumes, l'arrachement au lieu natal contraint
à s'inventer d'autres recours : la chasse,
les outils nécessaires pour se nourrir et
s'abriter, pour faire la guerre également.
Les nomades conquièrent leur territoire
contre la familiarité du premier site,
contre les sédentaires, contre les valeurs
plus maternelles, plus féminines. Ils
créent une culture de l'entre-hommes,
ennemis ou complices, dont la divinité est
plutôt patriarcale, le Dieu-Père,
partout présent et jamais là, que
l'on suit, qui vous accompagne, qui vous fustige et
vous assiste, qui impose ses lois à des
peuples itinérants échappant aux
mesures d'une vie plus naturelle.
Entre les traditions aborigènes asiatiques
et nos cultures occidentales, sont intervenues ces
migrations qui ont changé l'identité
individuelle et collective. Là où la
nature, la proximité, le dialogue et la
transmission orale, les coutumes locales servaient
de normes à la communauté, le
groupement social, la propriété, les
codes écrits l'organisent de manière
plus formelle avec une perte de consistance
individuelle et de relations entre les humains.
Certes un lien existe, mais il est
réglé par la loi et une certaine
répartition des biens. Le commun se
définit par la propriété et
non la proximité. La communauté n'est
plus constituée à partir de rapports
intimes de parenté, de voisinage avec les
autres, mais, de l'extérieur, à
partir de règles, de biens, de
frontières qui sont plus ou moins
étrangers au(x) sujet(s).
Une enclave résiste à cette
conception du collectif : la famille. En elle,
subsistent certains caractères des
archaïques cultures aborigènes : la
familiarité, la sédentarité,
le partage oral, les droits naturel et coutumier.
L'Etat, il est vrai, s'efforce d'y substituer ses
normes : exigeant des enfants, de la force de
travail, des biens, la soumission de la
singularité à une conception
abstraite et artificielle de l'individu. La
famille, comme la femme d'ailleurs, est à la
fois survalorisée et
dévalorisée, colonisée. Elle
est soumise à des valeurs qui lui sont
étrangères et qui, peu à peu,
la détruisent. Non sans
méconnaissance de ce qui la constitue, les
fondements patriarcaux, qui l'ont minée,
prétendent désormais la restaurer en
y exerçant une certaine maîtrise, en y
imposant un certain pouvoir. Autant se retrouver
dans une maison vide !
En fait, il s'agit plutôt de penser et de
restaurer certaines relations entre cultures
aborigènes féminines et cultures
indo-européennes patriarcalisées, non
pas en vue d'un renversement de pouvoir mais d'une
possible coexistence de perspectives, de
subjectivités, de mondes, de cultures. Cela
implique un dépassement des traditions
à prévalence
généalogique : matriarcales et
patriarcales, aujourd'hui en opposition, vers la
constitution de relations horizontales entre les
sexes.
M'inspirant des civilisations pré-aryennes,
j'ai tenté de trouver des lieux
d'articulation entre l'homme et la femme, et
même entre tous et toutes, notamment à
travers le souffle. Passer au niveau de la
communauté occidentale nécessite
d'autres méthodes. Outre la
difficulté d'une telle constitution
collective, en rester au niveau du souffle
risquerait de favoriser des organisations sociales
où la personne s'aliène et même
disparaît dans le groupe. De plus, les
traditions orientales elles-mêmes sont
actuellement multiples, et les apports
aborigènes asiatiques et
indo-européens y cohabitent sans
réelle articulation entre eux. Il n'est donc
pas question de renverser simplement l'Histoire
mais d'interroger ses stratifications et apports
successifs afin d'en poursuivre la
construction.
Ainsi en va-t-il pour la dialectique
hégélienne, méthode
insurpassée en un sens mais qui laisse
apparaître ses propres apories dans
l'impossibilité à découvrir ou
construire des modalités de l'esprit qui
respectent les valeurs éthiques
féminines et les valeurs culturelles
masculines. Pour ne pas sacrifier la
piété d'Antigone au pouvoir de
Créon, une double dialectique est
nécessaire et non une universalisation qui
s'éloigne toujours davantage du réel
au nom de valeurs abstraites et soi-disant
objectives. Il ne convient pas de
hiérarchiser les valeurs en partant du
pré-donné naturel vers des
idéaux de plus en plus artificiellement
fabriqués. Il importe de redialectiser les
relations entre nature et culture dans le respect
des réalités qui composent le monde
pré-donné : celle du macrocosme et
celle des êtres vivants, pour lesquels la
différence sexuelle est un réel
naturel et culturel incontournable.
Certains facteurs historiques peuvent nous sembler
plus importants que le traitement de la
différence des sexes : ceux liés aux
migrations de notre époque, par exemple. Or
celles-ci risquent de nous entraîner vers une
neutralisation et une fantomatisation de plus en
plus inquiétantes de l'environnement et de
l'individu, s'accompagnant de tutelles autoritaires
pour encadrer ou intégrer le multiple et
l'étranger. La dernière époque
paternaliste se dit au pluriel, mais un pluriel
restant souvent à l'intérieur de la
clôture du monde patriarcal. Par ailleurs,
l'esprit humain a besoin de pouvoir rassembler,
unifier, pour devenir en demeurant soi et capable
de fidélité à l'autre ; il a
besoin également de familiarité. Il
est donc indispensable de découvrir un
nouvel univers du un et du familier. La
différence sexuelle peut nous le
procurer.
Certes, le un se transporte alors de l'individu
à la relation entre deux. La
communauté sera composée de
relations-entre et non de un + un + un...
juxtaposés et réunis par des lois
extérieures et plus ou moins
artificielles.
La relation de base sera constituée de et
par deux différents, irréductibles
l'un à l'autre mais liés par une
attraction naturelle, qu'il convient de cultiver en
la gardant liée à la
familiarité, ou plus exactement en la
rendant familière. L'attrait sexuel est en
effet étrange, et souvent son
étrangeté se trouve réduite
par la nostalgie de, ou la régression
à, la dimension généalogique.
Le familier dans ce cas n'est pas
spiritualisé comme tel, pas
élevé au niveau de la propre
conscience, et un rapport hiérarchique
domine la relation à l'autre. Trop naturelle
ou trop culturelle, la dimension
généalogique ne permet pas cette
restructuration des rapports entre nature et
culture dont nous avons besoin.
La différence sexuelle peut nous y amener
et, grâce à elle, les diverses sortes
ou formes d'autres pourront être
abordées sans renoncement à un
devenir propre.
L'enjeu du propre change alors d'accent. Nous
n'avons pas à rendre le monde, y compris
l'autre qui l'habite, propre à nous, mais
à découvrir notre propre et à
le cultiver pour pouvoir saluer comme
différents, mais parfois familiers, ce et
ceux qui nous entourent.
Le proche demande la différence. Si l'autre
ou moi manquons de frontières propres, nous
ne pouvons pas nous approcher l'un de l'autre. Nous
nous approprions chacun l'autre au point d'oublier
celui ou celle qui nous sont proches.
Les coutumes du monde maternel sont
généralement réglées
par la proximité, mais une proximité
impensée comme telle. Le monde patriarcal,
lui, est fondé sur la
propriété, mais le propre de l'homme
lui reste étranger. A chacun de ces mondes
revient de se reconnaître un être
propre et de le cultiver. Ce qui suppose d'accepter
l'éloignement, voire la rupture, des
premiers liens, mais pour en reconnaître et
cultiver la familiarité, y compris hors du
site natal et de la famille d'origine.
Entre l'humain et la nature, une autre
proximité peut se découvrir et
s'élaborer dont la médiation est la
différence sexuelle. En s'éloignant
de la première familiarité
donnée, l'homme et la femme peuvent
percevoir et cultiver, par le travail de l'amour et
du désir, celle qui existe entre eux. Ainsi
s'entrouvre l'horizon d'une nouvelle fondation de
la famille et de la communauté qui
représente un progrès dans le devenir
de la conscience humaine.
Antigone et Hölderlin pourront y renoncer
à des nostalgies encore trop simples,
immédiates et égologiques, pour
tenter de bâtir des liens spirituels entre
leurs singularités. Berceau de leur
renaissance ?
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