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Premiers chapitres

LUCE IRIGARAY

Entre Orient et Occident
De la singularité à la communauté



" Beaucoup de choses sont inquiétantes, mais rien n'est plus inquiétant que l'homme lui-même " (Sophocle, Antigone, v. 332-333).

Notre époque, certes, a de quoi inquiéter, mais moins que l'homme toutefois. Ce qu'elle a d'inquiétant lui vient de ce qu'il a d'inquiétant, et toutes les interprétations de notre malaise, tous les remèdes qui sont proposés ou apportés sont impuissants à rendre compte de la cause de l'inquiétant, s'ils ne questionnent pas ce qu'est l'homme depuis des siècles : ils sont trop partiels et superficiels et ne rejoignent pas la source d'où naît le péril. Toutes les interprétations comme tous les remèdes vont alors au rien comme l'homme lui-même. Et la mort, de chacun et de tous, semble la seule chose qui résiste au pouvoir anéantissant de l'homme.
N'a-t-il pas, en effet, épuisé la terre, prévalu par ses ruses sur l'animal sauvage, sur les oiseaux et les poissons, soumis à son œuvre le cheval et le taureau, inventé le tout-comprendre par la parole, et aussi le gouvernement des villes et la victoire sur les intempéries cosmiques ? N'a-t-il pas dominé le tout, ou presque, par son habileté pour arriver au rien ? Et, surplombant de son haut le monde, son monde, ne s'en retrouve-t-il pas finalement exclu ?
Par amour de l'audace, du défi, se frayant un chemin entre ciel et terre, n'a-t-il pas mené l'un et l'autre à la ruine ? N'a-t-il pas confondu ce qui est et ce qui n'est pas, exerçant son savoir-faire, fabriquant et construisant avant même d'interroger ce qui est, ce qu'il est lui-même ? S'avançant d'illusions en illusions sans assurer son savoir sur le réel, à commencer par la réalité qu'il est lui-même ?
" Que, de mon foyer, il ne devienne pas un intime, l'homme qui accomplit cela, et que ses illusions ne participent pas à mon savoir " (ibid., v. 373-375).
Ainsi parlait le chœur, il y a environ 2 500 ans, au début de la tragédie Antigone de Sophocle.
 
De telles paroles, nous pouvons, nous femmes et hommes d'aujourd'hui, les faire nôtres et les méditer pour ne pas continuer à nous illusionner plus longtemps. Ainsi la crise économique de notre temps, pour ne donner qu'un exemple qui nous fascine sur notre mal-être, n'est-elle qu'un symptôme de ce qu'est l'homme lui-même depuis des siècles.
Résoudre le problème économique sans traiter sa cause revient, pour l'homme, à s'exiler un peu plus de soi, de son monde et à précipiter encore un peu plus vite sa perte, celle de l'espèce humaine, celle de la planète.
Certes, il ne manque pas de démagogues pour éloigner chacun d'une prise de conscience nécessaire, pour utiliser le malaise économique lui-même en vue d'illusionner plus encore chacun sur son innocence et son irresponsabilité, pour attirer plus encore chacun, à l'intérieur d'un même horizon ou projet, vers d'impossibles solutions mais de probables désastres.
Et ne croyez pas que je m'amuse ici à élaborer de belles métaphores pour soutenir ma propre utopie. Je parle là de choses réelles. Mais qui a encore des oreilles pour percevoir quelque chose du réel ?
 
Comment donc rouvrir l'horizon d'un monde qui est devenu étranger à qui l'a construit et qui représente un péril pour tous ?
Deux gestes paraissent nécessaires : refonder l'identité singulière, refonder la constitution communautaire.
De telles paroles, peut-être parce que je suis femme, je ne les profère pas du dessus ou du dehors d'un monde que j'ai construit en m'éloignant toujours davantage de moi-même et de l'univers pré-donné qui m'environne. Elles sont plutôt nées d'une quête de moi-même, du monde, de l'autre, au-delà des illusions, des mensonges.
Peut-être parce que je suis femme, j'ai perçu et vécu le danger plus vite et autrement ; ce qui m'a valu il y a quelques années, et encore aujourd'hui, des soupçons de toutes sortes. Mais j'aime la vie, et j'ai cherché des solutions pour la défendre, la cultiver : pour moi et en elle-même.
Ces solutions paraîtront trop modestes à certain(e)s, trop ambitieuses à d'autres. Elles cherchent à retourner en deçà des artifices qui m'ont enlevée à moi-même, au monde, à la relation avec l'autre, les autres. Elles veulent transformer la survie qui m'est imposée en découverte de la source même de la vie, individuelle et collective.
Déconstruire, certes, mais pour qui n'a pas bâti un monde cela représente déjà un luxe. Et à qui ou à quoi se prend l'énergie pour un tel geste ? Serait-il inspiré par la haine ? De qui ou de quoi ? De tout, de tous, et de soi-même ? Une telle opération sort-elle réellement de la logique existante, notamment de son opposition entre amour et haine, dont Empédocle signalait l'importance dans la construction de notre horizon ? La déconstruction, y compris par son recours à d'innombrables ruses linguistiques, ne reste-t-elle pas enfermée dans un séculaire type de savoir-faire, et n'y reboucle-t-elle pas la raison elle-même jusqu'à l'entraîner à une folie nihiliste comme ultime geste prométhéen ? Ne serait-elle pas également trop mentale, trop exclusivement mentale, voulant ignorer que les dichotomies sensible-intelligible, corporel-spirituel sont un des motifs du caractère inquiétant de l'homme et de son monde ? Et l'habileté technique du déconstructeur ne risque-t-elle pas d'accélérer, sans frein ni alternative possibles, un processus qui paraît désormais presque inévitable ?
Briser des chaînes, rouvrir des prisons, dévoiler des mensonges et des illusions, oui. Mais comment le faire sans repartir de l'élémentaire de la vie elle-même et, en particulier, du premier et dernier geste de la vie, naturelle et spirituelle : respirer par soi-même ?
Découvrir ainsi que je peux vivre de manière autonome, que personne ne m'est absolument nécessaire, que je n'ai pas besoin de m'inventer des mères ou des pères pour subsister. Respirer par moi-même me permet aussi de sortir d'un placenta socio-culturel. Donc je peux commencer à naître, à ne plus vivre du souffle de quiconque, comme le fait le fœtus dans le ventre de sa mère et souvent l'homme à l'intérieur d'un horizon historique donné. Naître à ma vie. Naître aussi à une certaine ingénuité culturelle : ne pas devoir briser pour découvrir ou redécouvrir ce qui est, ce qui est beau, ce qui est vrai. Le percevoir à travers une renaissance personnelle.
Ici encore, il n'est pas question d'en rester aux mots. De toute façon, ce que j'ai ainsi commencé à expérimenter par nécessité et de façon solitaire, la culture occidentale ne m'en a pas enseigné le chemin. J'ai dû, comme certains des derniers philosophes de l'Occident, me tourner vers l'Orient pour y trouver des guides et des rudiments de méthode. Je l'ai fait différemment des maîtres de l'Occident. Je n'ai pas prétendu englober le savoir des maîtres orientaux dans mon savoir, ni même passer de leurs mots à mes mots. Ce type de transmission m'a paru être devenu caduc. J'ai suivi l'enseignement de maîtres pour qui une pratique quotidienne - en fait, le yoga - était ce qui peut aider à naître ou renaître et à découvrir des paroles et des gestes porteurs d'un autre sens, d'une autre lumière, d'une autre rationalité.
Si réapprendre à respirer, naïvement d'abord et ensuite avec l'aide de maîtres orientaux, ou formés en Orient, m'a aidée à survivre en un premier temps, et continue à avoir ce sens, cela m'a peu à peu fait entrevoir l'existence d'une autre vie, pas dans l'au-delà mais ici-bas. Il était possible de vivre tout autrement que cela ne m'avait été appris, que ce que je pouvais imaginer.
Cet " autrement " n'a rien de commun avec la découverte d'un quelconque inconscient. A vrai dire, ma première rencontre, plutôt conflictuelle, avec un enseignant du yoga s'est déroulée autour de la possibilité que tout devienne conscient, professée par lui à ses élèves. Alors psychanalyste, je lui ai fait comprendre sa naïveté. Je ne voyais pas la mienne ! Et pas plus le fait que nous parlions à partir de deux horizons différents. La pratique de la respiration, la pratique des souffles résorbe certes des ténèbres ou des pans d'ombre de la conscience occidentale. Mais elle constitue surtout le mental autrement. Elle accorde plus d'attention à l'éducation du corps, des sens. Elle inverse en quelque sorte l'essentiel et le superflu. Nous, Occidentaux, croyons que l'essentiel de la culture se tient dans des mots, des textes, au plus des œuvres d'art, et que l'exercice physique doit nous aider à nous consacrer à cet essentiel. Pour les maîtres de l'Orient, le corps lui-même peut devenir esprit par la culture du souffle. Sans doute, à l'origine de notre tradition - chez Aristote, par exemple, et plus encore chez Empédocle - l'âme semble encore apparentée au souffle, à l'air. Mais le lien entre les deux s'est ensuite oublié, en particulier en philosophie. L'âme, ou ce qui en tient lieu, est devenu l'effet de conceptualisations et de représentations et non le résultat d'une pratique du souffle. Les ponts entre les traditions sont difficiles à rétablir tant les malentendus, à la mesure de refoulements et oublis historiques, sont profonds.
 
J'essaierai d'en donner un exemple à propos de la conception du génie de l'espèce chez Schopenhauer. Ce philosophe occidental, soucieux de culture indienne, prétend néanmoins que la vie de l'homme est dominée par une passion aveugle, celle de se reproduire. Or si les Indiens ont à cœur d'assurer la perpétuation de la vie, s'ils engendrent généralement deux enfants pour s'acquitter de leur devoir envers l'existence humaine, ils ne témoignent pas pour autant d'une passion pour la reproduction. Ils aiment et cultivent la vie, mais pas sur le mode d'un besoin impérieux de reproduire leur propre espèce. Leur objectif est plutôt de spiritualiser leur corps et la nature, en tant que micro- et macro-cosme, de les faire passer dès maintenant et ici-bas du mortel à l'immortel, de l'imparfait au parfait. La voie empruntée est généralement la culture de la respiration et le renoncement à investir sur quelque chose de partiel, sur un quelconque objet, ce qui apporte douleur et déchirement du soi. Contrairement au mépris de l'individuation, qui ressort de la théorie de Schopenhauer, l'hindou tente d'amener son incarnation jusqu'à la perfection pour éviter la réincarnation, en particulier sous une forme moins accomplie.
Devenir cultivé, devenir spirituel par la pratique des souffles, à cela correspond souvent une culture de l'Orient. Dans ce devenir, le corps ne se sépare pas du mental, la conscience n'est pas domination de la nature par un habile savoir-faire. Elle est éveil progressif de tout l'être par la conduite du souffle des centres de la vitalité élémentaire aux centres plus spirituels : du cœur, de la parole, de la pensée. Cela demande du temps ! Le temps d'une vie souvent, temps qui doit rester accordé au rythme de la vie en général, celle de l'univers et celle des autres vivants, que l'aspirant au spirituel doit respecter, et même tenter d'aider si tel est leur souhait.
Le progrès spirituel ne se sépare donc pas du corps ni du désir, mais ceux-ci sont peu à peu éduqués à renoncer à ce qui leur nuit. Certes, il ne s'agit pas de renoncer pour renoncer, mais de renoncer à ce qui contrarie l'accès à la béatitude dès ici-bas. L'ascèse n'est donc pas privative comme elle l'a été trop souvent en Occident, elle est limitation, acceptée et voulue, pour progresser vers le bonheur. Il en va ainsi pour la sexualité par exemple. La chasteté n'est pas présentée comme un bien en soi, et le candidat au monachisme est souvent invité à avoir fait préalablement ses preuves sur le plan sexuel. Les dieux de l'Inde, d'ailleurs, se présentent généralement en couple : homme et femme créent l'univers par leur familiarité avec certains de ses éléments, par leur amour également, et ils le détruisent par leur passion. Nous sommes loin des représentations philosophico-religieuses de l'Occident depuis des millénaires.
 
Retourner méditer à partir de pratiques et de textes des cultures orientales, surtout aborigènes, pré-aryennes, peut nous indiquer une voie pour poursuivre notre Histoire. Il en a été ainsi pour moi. Et, depuis quelques années, je constate avec plaisir que je ne suis pas la seule à m'intéresser à ces cultures ! Malheureusement, les Occidentaux en retiennent surtout les apports post-aryens, moins dépaysants pour eux que les cultures aborigènes, plus féminines. Même les enseignants du yoga formés en Inde oublient l'importance de la différence sexuelle dans la culture qu'ils transmettent. Seuls les vieux maîtres insistent sur cette dimension de leur tradition, présente par ailleurs dans les textes. La pratique actuelle, hélas ! s'inspire un peu trop de ce que l'Occident a de plus inquiétant : l'habileté technique, la domination de la nature, l'oubli du caractère fondamental de la différence des sexes.
Si j'ai appris de mes enseignants du yoga l'importance du souffle pour survivre, pour guérir certains maux, pour accéder au détachement et à l'autonomie, je n'ai pas reçu d'eux, ni d'elles, d'indication sur une sexuation du souffle ou de l'énergie, sur son utilité dans le respect et l'amour de soi ou de l'autre. Ce parcours, j'ai dû l'inventer et le poursuivre seule : en pratiquant, en (m')écoutant, en lisant, en m'éveillant, en créant des ponts avec l'Occident, pour guérir certaines souffrances aussi. Ce que je vis et pense aujourd'hui est tissé entre deux traditions, si tant est qu'il y en ait réellement deux et qu'il ne s'agisse pas plutôt d'un devenir de la conscience humaine, plus ou moins présent ou oublié. Dans le texte " Enseignements orientaux ", j'ai tenté de dire ce que m'a enseigné (ou rappelé) le yoga et ce que ne m'a pas (encore ?) transmis cette tradition.

Depuis l'écriture de ce texte, j'ai progressé, du moins je l'espère... En particulier pour répondre aux questions que je me posais ou qui m'étaient posées. Dans " La voie du souffle ", j'ai tenté de dire en quoi la pratique de la respiration, des souffles, n'est pas neutre, et comment femme et homme respirent et utilisent leur souffle de manière spécifique : le gardant davantage en soi, notamment à fin de partage, pour l'une, l'employant presque exclusivement à faire, à construire à l'extérieur de soi, pour l'autre. J'ai proposé des explications à l'attrait que l'homme éprouve pour la femme à partir de cette plus grande intériorité du souffle, et fait quelques suggestions sur la façon de cultiver le désir sans renoncer à le vivre charnellement.
Cette union entre les sexes, au-delà de toute représentation déjà codée, correspond au geste le plus déconstructeur qu'il puisse exister, en un sens. Mais elle opère en même temps, et du même geste, une refondation possible au niveau du moins construit, du plus intime de l'humain lui-même, et de ses relations vivantes avec le monde pré-donné qui l'environne : la nature, les autres vivants.
Arriver, en outre, à partager ce premier et ultime geste de la vie, naturelle et spirituelle, ne représente-t-il pas la source ou le pont à partir desquels repenser et la singularité et la communauté ?
Respecter ma vie, celle de l'univers, celle de l'autre, n'est-ce pas le premier geste d'une culture échappant à l'inquiétant, culture où l'esprit se constitue sans dominer la nature ni s'en éloigner pour se l'approprier, que la nature soit l'environnement pré-donné, le corps propre, celui des autres vivants ? N'est-ce pas substituer à notre formation traditionnelle une culture où la conscience s'éveille grâce à la spiritualisation progressive du corps par le souffle, le plus familier, le plus originaire devenant le plus cultivé, l'ultime, sans pour autant sortir du monde pré-donné pour en redoubler l'inquiétant par un plus inquiétant encore mais en cherchant, au contraire, à rendre l'inquiétant familier ?
Et, si ce geste s'accomplit à deux, ne représente-t-il pas une refondation possible du " nous ", en deçà et au-delà des différences mais grâce à ces différences mêmes ? Refondation possible de la subjectivité de l'homme, de la femme et de leur rapport fondateur pour la communauté, ce geste permet aussi la coexistence, sans pré-donné culturel, des diverses traditions avec lesquelles nous avons aujourd'hui à composer une société. Le souffle est, en effet, ce qui peut se partager par tous et par toutes en deçà et au-delà des différences de culture. Il exige une seule chose : le respect de la vie naturelle et spirituelle de soi et de l'autre.
 
Comment articuler singularité et communauté ? Cette question croise celle des rapports entre Orient et Occident de façon complexe et, selon moi, inaccomplie.
Les éléments qui séparent les deux traditions sont multiples. Il y entre un éloignement du site local, des liens vivants avec le monde végétal, les animaux, les humains et les dieux qui en font partie. Là où le lieu pré-donné, le lieu de naissance, servait de seconde mère, abritant de son paysage, nourrissant de ses fruits, réconfortant de son entour et de ses coutumes, l'arrachement au lieu natal contraint à s'inventer d'autres recours : la chasse, les outils nécessaires pour se nourrir et s'abriter, pour faire la guerre également. Les nomades conquièrent leur territoire contre la familiarité du premier site, contre les sédentaires, contre les valeurs plus maternelles, plus féminines. Ils créent une culture de l'entre-hommes, ennemis ou complices, dont la divinité est plutôt patriarcale, le Dieu-Père, partout présent et jamais là, que l'on suit, qui vous accompagne, qui vous fustige et vous assiste, qui impose ses lois à des peuples itinérants échappant aux mesures d'une vie plus naturelle.
Entre les traditions aborigènes asiatiques et nos cultures occidentales, sont intervenues ces migrations qui ont changé l'identité individuelle et collective. Là où la nature, la proximité, le dialogue et la transmission orale, les coutumes locales servaient de normes à la communauté, le groupement social, la propriété, les codes écrits l'organisent de manière plus formelle avec une perte de consistance individuelle et de relations entre les humains. Certes un lien existe, mais il est réglé par la loi et une certaine répartition des biens. Le commun se définit par la propriété et non la proximité. La communauté n'est plus constituée à partir de rapports intimes de parenté, de voisinage avec les autres, mais, de l'extérieur, à partir de règles, de biens, de frontières qui sont plus ou moins étrangers au(x) sujet(s).
 
Une enclave résiste à cette conception du collectif : la famille. En elle, subsistent certains caractères des archaïques cultures aborigènes : la familiarité, la sédentarité, le partage oral, les droits naturel et coutumier. L'Etat, il est vrai, s'efforce d'y substituer ses normes : exigeant des enfants, de la force de travail, des biens, la soumission de la singularité à une conception abstraite et artificielle de l'individu. La famille, comme la femme d'ailleurs, est à la fois survalorisée et dévalorisée, colonisée. Elle est soumise à des valeurs qui lui sont étrangères et qui, peu à peu, la détruisent. Non sans méconnaissance de ce qui la constitue, les fondements patriarcaux, qui l'ont minée, prétendent désormais la restaurer en y exerçant une certaine maîtrise, en y imposant un certain pouvoir. Autant se retrouver dans une maison vide !
En fait, il s'agit plutôt de penser et de restaurer certaines relations entre cultures aborigènes féminines et cultures indo-européennes patriarcalisées, non pas en vue d'un renversement de pouvoir mais d'une possible coexistence de perspectives, de subjectivités, de mondes, de cultures. Cela implique un dépassement des traditions à prévalence généalogique : matriarcales et patriarcales, aujourd'hui en opposition, vers la constitution de relations horizontales entre les sexes.
M'inspirant des civilisations pré-aryennes, j'ai tenté de trouver des lieux d'articulation entre l'homme et la femme, et même entre tous et toutes, notamment à travers le souffle. Passer au niveau de la communauté occidentale nécessite d'autres méthodes. Outre la difficulté d'une telle constitution collective, en rester au niveau du souffle risquerait de favoriser des organisations sociales où la personne s'aliène et même disparaît dans le groupe. De plus, les traditions orientales elles-mêmes sont actuellement multiples, et les apports aborigènes asiatiques et indo-européens y cohabitent sans réelle articulation entre eux. Il n'est donc pas question de renverser simplement l'Histoire mais d'interroger ses stratifications et apports successifs afin d'en poursuivre la construction.
Ainsi en va-t-il pour la dialectique hégélienne, méthode insurpassée en un sens mais qui laisse apparaître ses propres apories dans l'impossibilité à découvrir ou construire des modalités de l'esprit qui respectent les valeurs éthiques féminines et les valeurs culturelles masculines. Pour ne pas sacrifier la piété d'Antigone au pouvoir de Créon, une double dialectique est nécessaire et non une universalisation qui s'éloigne toujours davantage du réel au nom de valeurs abstraites et soi-disant objectives. Il ne convient pas de hiérarchiser les valeurs en partant du pré-donné naturel vers des idéaux de plus en plus artificiellement fabriqués. Il importe de redialectiser les relations entre nature et culture dans le respect des réalités qui composent le monde pré-donné : celle du macrocosme et celle des êtres vivants, pour lesquels la différence sexuelle est un réel naturel et culturel incontournable.
 
Certains facteurs historiques peuvent nous sembler plus importants que le traitement de la différence des sexes : ceux liés aux migrations de notre époque, par exemple. Or celles-ci risquent de nous entraîner vers une neutralisation et une fantomatisation de plus en plus inquiétantes de l'environnement et de l'individu, s'accompagnant de tutelles autoritaires pour encadrer ou intégrer le multiple et l'étranger. La dernière époque paternaliste se dit au pluriel, mais un pluriel restant souvent à l'intérieur de la clôture du monde patriarcal. Par ailleurs, l'esprit humain a besoin de pouvoir rassembler, unifier, pour devenir en demeurant soi et capable de fidélité à l'autre ; il a besoin également de familiarité. Il est donc indispensable de découvrir un nouvel univers du un et du familier. La différence sexuelle peut nous le procurer.
Certes, le un se transporte alors de l'individu à la relation entre deux. La communauté sera composée de relations-entre et non de un + un + un... juxtaposés et réunis par des lois extérieures et plus ou moins artificielles.
La relation de base sera constituée de et par deux différents, irréductibles l'un à l'autre mais liés par une attraction naturelle, qu'il convient de cultiver en la gardant liée à la familiarité, ou plus exactement en la rendant familière. L'attrait sexuel est en effet étrange, et souvent son étrangeté se trouve réduite par la nostalgie de, ou la régression à, la dimension généalogique. Le familier dans ce cas n'est pas spiritualisé comme tel, pas élevé au niveau de la propre conscience, et un rapport hiérarchique domine la relation à l'autre. Trop naturelle ou trop culturelle, la dimension généalogique ne permet pas cette restructuration des rapports entre nature et culture dont nous avons besoin.
La différence sexuelle peut nous y amener et, grâce à elle, les diverses sortes ou formes d'autres pourront être abordées sans renoncement à un devenir propre.
L'enjeu du propre change alors d'accent. Nous n'avons pas à rendre le monde, y compris l'autre qui l'habite, propre à nous, mais à découvrir notre propre et à le cultiver pour pouvoir saluer comme différents, mais parfois familiers, ce et ceux qui nous entourent.
 
Le proche demande la différence. Si l'autre ou moi manquons de frontières propres, nous ne pouvons pas nous approcher l'un de l'autre. Nous nous approprions chacun l'autre au point d'oublier celui ou celle qui nous sont proches.
Les coutumes du monde maternel sont généralement réglées par la proximité, mais une proximité impensée comme telle. Le monde patriarcal, lui, est fondé sur la propriété, mais le propre de l'homme lui reste étranger. A chacun de ces mondes revient de se reconnaître un être propre et de le cultiver. Ce qui suppose d'accepter l'éloignement, voire la rupture, des premiers liens, mais pour en reconnaître et cultiver la familiarité, y compris hors du site natal et de la famille d'origine.
Entre l'humain et la nature, une autre proximité peut se découvrir et s'élaborer dont la médiation est la différence sexuelle. En s'éloignant de la première familiarité donnée, l'homme et la femme peuvent percevoir et cultiver, par le travail de l'amour et du désir, celle qui existe entre eux. Ainsi s'entrouvre l'horizon d'une nouvelle fondation de la famille et de la communauté qui représente un progrès dans le devenir de la conscience humaine.
Antigone et Hölderlin pourront y renoncer à des nostalgies encore trop simples, immédiates et égologiques, pour tenter de bâtir des liens spirituels entre leurs singularités. Berceau de leur renaissance ?


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