Emmanuel Hirsch
Apprendre à mourir
Professeur des universités, directeur de l'Espace
éthique de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris
et de l'Institut Éthique et soins hospitaliers, Emmanuel
Hirsch fait partie des quelques personnes qui suivent ces questions
depuis les années 1980, à travers son parcours professionnel
et dans ses engagements associatifs. Il est par ailleurs directeur
du Département de recherche en éthique (Université
Paris-Sud 11), coordonnateur du réseau de recherche en éthique
médicale (INSERM), président de l'Association nationale
de recherche sur la sclérose latérale amyotrophique
(ARS), Vice-président du Centre de recherche et de formation
sur l'accompagnement de fin de vie (CREFAV). Enfin, il a été
producteur pendant de longues années à France-Culture,
dirigeant également les relations extérieures de la
chaîne.
Introduction
Envie d'euthanasie
" Au cours de notre premier contact, je dis explicitement au
malade que je suis opposée à l'euthanasie. Anesthésiste,
je sais comment la pratiquer, mais en tant que personne humaine,
je refuse d'y recourir. Accéder à une telle demande
de sa part consisterait à ne pas le protéger, ce serait
trahir tout ce que les malades m'ont appris depuis la création
de l'unité de soins palliatifs. Ce serait également
me trahir et comme je l'ai souvent dit, il s'agirait là d'une
façon de me tuer.
Je peux l'assurer qu'à l'unité il ne sera jamais tué.
J'emploie volontairement le mot tuer. Parce que l'euthanasie est
un mot masqué, un mot refuge, prétexte. "
Michèle-Hélène Salamagne, Accompagner jusqu'au
bout de la vie, Paris, Cerf, 1992.
Hymne à la mort

n mois après la mort de Vincent Humbert au Centre Hélio-Marin
de Berck-sur-Mer , Hervé Messager, son kinésithérapeute,
rédige " Un hommage à Vincent ".
" (...) Et tu m'autoriseras probablement à dire que
ton choix de mourir n'était qu'un appel à l'aide et
le simple désir réel d'un avenir différent
dont tu avais si peur que tu n'en voulais connaître aucune
alternative. De tout cela, tu n'es pas responsable mais la médiatisation
fut si forte que même ta maman s'y est noyée en oubliant
ta vie et en te faisant culpabiliser de celle qu'elle menait. (...)
Je t'aimais bien, tu sais ; mais ce qui me rend triste aujourd'hui,
c'est de savoir que beaucoup de monde s'est servi de ta souffrance
morale pour faire de ta mort un hymne à l'euthanasie alors
que ta seule demande était, à défaut d'un suicide
assisté, la simple aspiration à une vie différente
voire meilleure. Mais l'inconnu, aussi, te faisait peur et tu le
refusais. "
Dans le contexte excessif, tapageur, pour ne pas dire indécent
qui a marqué notre conscience collective en octobre 2003,
je me suis autorisé à évoquer la position indignée
des personnes atteintes, comme Vincent Humbert, d'un handicap lourd,
douloureux, mais également celle de leurs proches et de leurs
soignants qui, eux, n'abdiquaient pas, les soutenant au quotidien.
Ils se sont sentis trahis et déconsidérés par
les propos mortifères tenus par Marie Humbert et tant d'autres,
accueillis et repris sans le moindre discernement dans un unanimisme
compassionnel contestable. Depuis, leur condition n'a que peu évolué.
La commisération exprimée dans le rituel des célébrations
médiatiques d'un instant évite d'engager les choix
politiques indispensables. Ces évolutions en termes d'accueil,
de soutien, de suivi au domicile ou en institution, permettraient
aux personnes d'être enfin reconnues dans les droits vitaux
qu'on leur refuse, et à nombre de vaines controverses de
perdre toute consistance.
On ne donne que rarement la parole à ceux qui font de leur
existence, en dépit de ce qui la conteste ou tendrait à
la nier, un hymne à la vie. L'expression exemplaire d'un
engagement inspiré par des valeurs respectables, plus indispensables
que les antiennes assénant comme idéal des temps modernes,
les vertus de l'autonomie proclamée jusque dans la revendication
d'une mort à la demande. Leur place en société
est contestée, comme s'ils risquaient de déstabiliser
nos fragiles convictions et résolutions, les exposant à
des questionnements que nous n'acceptons plus d'affronter, leur
préférant parfois les solutions radicales, pour ne
pas dire finales, du suicide médicalement assisté
. Ces personnes me semblent toutefois plus légitimes à
tenir un propos sur la dignité, le respect, nos droits et
devoirs en démocratie, que les détenteurs de certitudes
(souvent théoriques dans leurs approches et ignorants des
circonstances qu'ils prétendent servir), imposées
comme des dogmes, des vérités qui ne se discuteraient
pas. Ils s'emploient à travestir les faits et à manipuler
les opinions au détriment des plus vulnérables.
Plutôt que d'instrumentaliser le concept de dignité
en y trouvant l'argument principal des thèses favorables
à une dépénalisation de l'euthanasie, il paraît
urgent de mieux comprendre et intégrer cet " appel à
l'aide ", évoqué par Hervé Messager, rarement
assimilable à l'assistance au suicide. Pourtant il s'avère
chaque jour davantage inaudible, caricaturé et fustigé
par les chantres d'une libéralisation de la mort, conçue
comme un combat politique pour eux plus essentiel que l'expression
tangible de notre sollicitude sociale à l'égard des
personnes qui espèrent d'autres réponses acceptables
de notre part.
Nous ne parvenons plus à reconnaître ou à tolérer
ceux qui aspirent à vivre leur maladie ou leur handicap jusqu'au
bout, plutôt qu'à en mourir de manière anticipée.
Comme si leur volonté s'avérait inconvenante, déplacée.
Peut-on admettre qu'on puisse s'autoriser à vivre encore,
malgré la maladie, en dépit d'une mort plus ou moins
prochaine ?
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