Premiers chapitres

Benoît Heimermann
Tabarly
Biographie

Grand Prix de la littérature sportive
(Trstan Bernard)

Grand reporter à l’Equipe Magazine depuis douze ans. Il est l’auteur, entre autres, de Les combats de Muhamad Ali (Prix Mumm) et Un siècle de sport (Calmann-Lévy).

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51o 18’ N - 5o 53’ W  

’est une terre qui n’en finit plus. Une dent de pierre plantée dans le dos de la mer. Un promontoire rocheux donnant l’illusion de dominer le monde. L’illusion seulement. Preuve que l’on appartient encore à la terre des hommes : plusieurs pancartes préviennent du danger. Un simple faux pas et le promeneur risque de perdre pied : sur ce territoire de contrebande, les sentiers bordés de bruyères ne disent rien qui vaille. En contrebas, les vagues jouent des grandes orgues et ajoutent à l’emphase. Au loin, la corne de brume trompette à intervalle régulier. Le phare de Longship scintille – un éclat blanc et rouge toutes les cinq secondes – et laisse à peine deviner sa silhouette. Un panneau supplémentaire indique que New York est perdu à 5 035 kilomètres d’ici et les îles Scilly à 44 kilomètres seulement. Land’s End, la " fin de la terre " si bien nommée, ce bout de Cornouailles perdu à l’extrême sud-ouest de l’Angleterre, prévient plus qu’elle ne réconforte, met en garde plus qu’elle ne rassure.
Cette borne ultime échouée au plus loin de la B 3315 – inextricable tunnel de verdure où deux voitures tiennent tout juste côte à côte –, ces points de suspension qui, ensuite, s’effilochent dans la houle, Eric Tabarly les a toisés le jeudi 11 juin 1998. En compagnie de quelques équipiers et amis, la veille de son départ définitif. Il convenait de tuer le temps. Depuis quarante-huit heures, Pen Duick, son bateau merveilleux, sourire noir coiffé de voiles immaculées, est englué à Newlyn, principal port de pêche de la région. Les conditions météo ne sont pas bonnes. Désireux de rejoindre l’Ecosse par la mer d’Irlande, le maître capitaine ne veut pas prendre le risque de se colleter avec le vent du nord qui refuse de mollir et lève une houle furieuse. Attendu le 20 à Fairlie, dans l’embouchure de la Clyde, en aval de Glasgow, où est organisé un rassemblement de voiliers anciens tous dessinés – comme Pen Duick – par William Fife, Tabarly prend son mal en patience. Et ses compagnons avec lui.
Il y a là Candida et Antoine Costa, la soixantaine sportive, le sourire généreux, venus de Chamonix. Elle, occupée un temps à diriger un commerce de pâtes, lui, dentiste au bord de la retraite. Cette croisière, l’ami Eric la leur a promis depuis un certain temps déjà, juste retour de multiples randonnées à ski partagées en commun et de soirées plus nombreuses encore. Il y a là Erwan Quéméré, silhouette délicate, moustache de gabier et distante connaissance. C’est un enfant de Quimper, grandi, comme Eric, dans les privations d’après guerre, comme lui, amoureux des choses de la mer. Trois ans seulement les séparent, mais beaucoup de choses les rapprochent : le goût pour les lignes pures, les ciels incertains, les navigations rudimentaires. Parfait photographe, auteur de nombreux livres, d’expositions innombrables, Erwan a souvent échangé avec Eric, mais curieusement, il n’a jamais navigué à bord de Pen Duick. Il y a là Jacques Rebec, force trapue et manières discrètes. Cet ancien de la Marine accuse dix ans de moins que le capitaine, mais s’agissant de voile et de vieux gréements, c’est un pur novice pour ne pas dire davantage. Son enthousiasme est heureusement une bénédiction : il est là comme à la fête, trop heureux de servir et de découvrir.
Partagent aussi ces journées incertaines Elisabeth et Bo Ericson, un couple de Suédois entré en contact avec Eric une demi-douzaine d’années plus tôt à Stockholm à l’arrivée d’une course de l’Europe. Eux aussi en pincent pour les vieilles coques et leur Magda IV, ex-propriété du mari de l’écrivain Karen Blixen, en particulier. Déjà invités au centenaire de Pen Duick, célébré du 29 au 31 mai à Bénodet, ils ne voudraient rater son prolongement écossais pour rien au monde. Deux matelots supplémentaires, aux allures de Vikings, les accompagnent et les aident pour l’entretien et la navigation.
Pour meubler les journées qui s’éternisent, Candida suggère de louer un minibus que Bo conduit avec maîtrise. On visite les jardins de Heligan plantés d’essences multiples, le port lilliputien de Mouse Hole que les peintres anglais vénèrent et le musée de Charleston, dominé, ce jour-là, par deux bricks de deux et trois mâts obligés de multiplier les manœuvres avant de venir à bout de la jetée en chicane qui précède le quai. Partout, Eric goûte au spectacle, commente, explique. Il connaît très bien la région, l’apprécie, y compris les fish and chips que la petite colonie en balade déguste ici et là. Le patron de Pen Duick est heureux et ne déplore, en fait, qu’une secondaire contrariété : ne pouvoir se procurer un câble galvanisé de 6 mm ! Ne trouvant son bonheur ni à Newlyn, ni à Penzance, le mini-bus pousse jusqu’à Falmouth, où mouillent Endeavour et Kentra, deux autres joyaux restaurées comme des tableaux de maître. La zone portuaire, où ces merveilles relâchent, est interdite au public, mais puisqu’on assure au garde en faction que le petit homme assis au fond du van est Eric Tabarly, un passe-droit est accordé sans façon...
Durant ces quelques jours, Erwan Quéméré se souvient d’un capitaine décontracté, apaisé, " heureux de farfouiller chez les shipshandlers du coin, de se promener sans but précis, de partager avec des gens discrets ". Une semaine seulement après la fête organisée chez lui, Eric, centre de toutes les attentions, est satisfait d’être revenu à des conversations plus sages et des habitudes moins exposées. Il a apprécié l’hommage, applaudi les efforts de son épouse, les attentions de ses plus proches amis, bu et chanté de bon cœur, mais – il ne le cache pas à ses présents confidents – son plaisir eût encore gagné en intensité, si ce beau rendez-vous avait pu faire l’économie de quelques obligations. Pour un solitaire, trois cents convives, oui, c’était vraiment beaucoup !
Là, sur cette terre anglaise qui ressemble souvent, à s’y méprendre, aux bords de l’Odet qu’il habite, Eric décompresse et attend. Déjà, il imagine le jubilé écossais qui, il le sait, sera davantage qu’une redite. Pour ces choses-là, les Britanniques sont experts ! William Collier, docteur en histoire maritime et spécialiste de la marque au dragon d’or, a promis la présence de treize unités imaginées par les Fife père, fils et petit-fils 1. Mieux qu’une commémoration : un retour aux sources. Même si, en ces lieux champêtres et désolés, les chantiers ont fermé leurs portes depuis une quarantaine d’années déjà, même si plusieurs centaines d’unités se sont évanouies dans la nature, l’esprit demeure, à l’image de la cale de halage et de l’antique clocher, surmonté d’une splendide girouette représentant le Latifa, ultime croiseur conçu par le dernier de la lignée de ces précieux architectes.
Entre deux célébrations, entre deux eaux, Tabarly ronge son frein sans maugréer, sans s’énerver, comme le font tous les marins du monde en attente d’une météo plus clémente. Son équipage n’est peut-être pas exceptionnel, mais l’ambiance est cordiale. Eric n’est ni soucieux, ni inquiet. Au contraire, il profite de l’occasion pour mieux se familiariser avec ses " matelots ", en particulier, avec le plus inattendu d’entre eux, Jacques Rebec, dont il a réellement fait la connaissance à peine quinze jours auparavant...
Le cas de l’ancien " gars de la marine " n’est pas banal. Mieux que tout autre, il illustre l’état d’esprit qui habite alors le capitaine du Pen Duick. Un mélange de réalisme et de désinvolture, de fatalisme et d’imprudence, où il est certes question de savoir-faire supérieur et d’expérience incomparable, mais où l’on note aussi une certaine légèreté à se croire exonéré du pire. Eric Tabarly a décidé de faire avec lui (comme avec le reste de l’équipage) faute d’autres possibilités. Et d’abord parce que son désir – toujours supérieur aux contingences – l’invitait à gagner l’Ecosse coûte que coûte. Un grand écart consenti, une obstination assumée que le témoignage, pudique, respectueux, du plus candide de ses coéquipiers montre mieux que tous les commentaires, explications et justifications qui s’accumuleront par la suite.
Jacques Rebec est un homme sage et délicieux. Dans le salon de son pavillon, posé sur les hauteurs de Toulon, un aimable bric-à-brac de statues d’ivoire, de bois laqués et de peintures sur soie résument sa vie et ses voyages. Vingt-cinq ans de bourlingue à servir autour du monde à bord d’une bonne demi-douzaine de bateaux " gris " de la Marine nationale, plus dix années supplémentaires achevées sur le pont du porte-avions Clemenceau. Quelques brochures touristiques, des coupures de journaux et d’imposants albums de photos se perdent du côté de Canton, Bali ou Djibouti. La conversation du collectionneur, elle, ne s’égare jamais. Jean Rebec n’est pas un hâbleur à la manière du personnage du Singe en hiver d’Antoine Blondin, plutôt un témoin lucide, heureux d’avoir connu l’ailleurs et fier d’en faire partager le goût. Pour l’essentiel, le soldat dévoué fut apprenti mécanicien, armurier, maître principal, avant d’être élevé au grade de lieutenant de vaisseau au terme de sa carrière.
Le retour à terre, programmé en 1996, ne l’enchante guère. Pas plus que la perspective, en attendant sa retraite définitive, de passer deux ans et demi en poste sur l’île du Levant : " A cinquante-deux ans, je ne m’estimais pas encore fini, j’avais encore envie de faire un tas de choses... " Du bateau bien sûr, ou plus exactement du voilier. Depuis qu’il est revenu à quai, le toujours jeune homme prend goût à la manœuvre, découvre le dériveur et effectue deux stages consécutifs à l’école des Glénans, la Mecque des plaisanciers en devenir : " Je n’étais pas aguerri, mais, bon, ça rentrait petit à petit, je prenais goût à la chose et me débrouillais de mieux en mieux. " Au point d’envisager une croisière en bonne et due forme ? La logique lui commande de contacter quelques connaissances, ses partenaires de régate ou d’anciens copains de promotion, mais Rebec fait davantage : il prend sa plus belle plume et décide d’envoyer un appel à candidature aux valeurs sûres du nautisme français. Son choix se porte sur ses marins préférés : Olivier de Kersauson, Jean-Louis Etienne, Michel Jaouen et... Eric Tabarly. Un carré d’as qui l’intimide moins qu’il ne le motive : " Après tout, si on les admire, c’est qu’ils sont exceptionnels. Et s’ils sont exceptionnels pourquoi ne pas profiter de leur expérience ? "
Jacques Rebec n’est pas présomptueux, il est logique. Impossible, par exemple, d’envoyer les quatre lettres en même temps : " Et s’il prenait l’envie à deux de mes correspondants de me répondre favorablement en même temps ? Comment choisir sans être inconvenant ? Comment trancher sans avoir de remords ? " Le 16 août, le retraité envoie trois belles pages manuscrites à Eric Tabarly, parce qu’il est " le plus grand ", celui dont il a lu tous les livres, suivi tous les exploits, mais aussi parce qu’il est le seul qu’il a eu la chance d’approcher, à trois reprises pour être précis.
En 1977, aux Saintes, Tabarly, en goguette à bord de Pen Duick VI, vient saluer, tee-shirt délavé et short sans manière, le commandant de l’escorteur d’escadre Forbin lui aussi au mouillage dans la baie. Officier de quart à la coupée ce jour-là, Jacques Rebec lui rend anonymement les honneurs. En 1984, le même est à Newport à bord de la frégate Montcalm. Il sait l’arrivée de la Transat anglaise toute proche et espère offrir un blason militaire (une " tape de bouche ") au quatrième de l’épreuve 2. Consigné à bord le jour J, Rebec ne peut malheureusement remettre son cadeau. En 1990 il y parvient enfin. Eric Tabarly inaugurant à Toulon une petite exposition consacrée au Pen Duick, définitivement restauré, l’admirateur est au rang des visiteurs, son trophée sous le bras qu’il échange contre une photo dédicacée...
Ces signes, plus que ces rencontres, Jacques Rebec les énumère dès l’entame de sa fameuse lettre et les fait suivre de quelques vérités tout à fait dans le ton – il ne le sait pas encore – de celles que Tabarly apprécie : " La moyenne d’âge des stagiaires aux Glénans est paraît-il de vingt-six ans ; c’est excellent pour moi, mais je leur élève bigrement la moyenne. (...) C’est vrai que j’ai déjà consommé cinquante-deux années de ma jeunesse ; autant dire que j’ai encore de l’eau à courir... si Dieu y consent. " Sa requête ne vient qu’après : " A partir de 1998, je suis, avec enthousiasme, libre d’accepter toute possibilité de naviguer au départ de et pour toute destination. " Une mise à disposition à la fois embarrassée et gênée, glissée comme si de rien n’était, juste avant que ne se bousculent conclusion et signature : " Toujours est-il qu’un marin à terre est un poisson hors de l’eau... On s’y ennuie à mourir ! Cordialement 3... "
En août 1997 – la lettre date du 16 – Eric Tabarly dispute entre le sud de l’Angleterre et l’Irlande, le classique Fastnet, avec Yves Parlier, à bord d’Aquitaine Innovation, un 60 pieds ultramoderne dont il apprécie les performances mais critique le confort. La perspective de disputer la Transat en double Le Havre-Carthagène en novembre et en pareille compagnie n’est pas affirmée, mais l’idée fait son chemin. La célébration des cent ans de Pen Duick, prévue dans un peu moins d’un an, et le récent lancement en librairie de ses Mémoires du large, compilation revisitée de ses anciens récits de course, l’obligent à répondre à de nombreuses sollicitations. Le 25 août pourtant, une semaine après avoir reçu la lettre de l’inconnu Rebec, il prend sur son temps et rédige, avec soin, une réponse qu’il est intéressant de publier in extenso :
" Cher camarade,
C’est bien volontiers que je vous embarquerai sur Pen Duick la saison prochaine. Je crains, cependant, que vous ne soyez mis à la retraite qu’à votre anniversaire, en août 1998. (Ce n’est pas au capitaine de frégate Tabarly que l’on va apprendre les usages et les règles de la Marine !)
" Voici néanmoins mon programme pour 1998 : 28, 29, 30, 31 mai : rassemblement de bateaux dessinés par William Fife pour fêter les cent ans de Pen Duick à Bénodet. Tout de suite après, départ pour l’Ecosse où il y a un autre rassemblement de plans Fife le 26 juin. Nous continuerons par une croisière en Ecosse et en Irlande avant de rentrer à Bénodet début août.
Pour août rien n’est défini et comme je naviguerai en famille, je ne sais pas encore si j’aurai de la place disponible. Bien cordialement 4. "
Dans la boîte aux lettres du petit pavillon de Toulon, la première lettre de " Monsieur Tabarly " fait l’effet d’une bombe. Femme et enfants partagent l’émoi du mari et du père qui se pince tout autant qu’il se réjouit. Quelle simplicité ! Quelle gentillesse ! Oui, mais " Monsieur Tabarly " a raison : la fameuse date butoir et l’officielle mise à la retraite ne risquent-elles pas l’une et l’autre de passer par-dessus bord la si belle et si inattendue proposition ?
Jacques Rebec ne se démonte pas : dès le lendemain, il interroge le responsable du personnel de son secteur : " Eric Tabarly me demande, puis-je bénéficier d’une faveur de deux mois eu égard aux services rendus et aux innombrables jours de vacances jamais réclamés ? " Le 8 septembre (inutile de perdre davantage de temps), une nouvelle lettre est envoyée à Bénodet qui confirme sa mise en disponibilité : " Si donc, vous acceptez un " vieux loufia " à l’esprit jeune, qui ne parle pas ou très peu la langue de Shakespeare, et si vous avez une place à bord de Pen Duick pour un boulinard qui a encore beaucoup à apprendre : alors je suis votre homme 5 ! "
Il n’en faudra pas plus, juste un coup de téléphone supplémentaire, pour confirmer le rêve et l’engagement. Eric Tabarly est peut-être le marin le plus célèbre de France, il rencontre souvent des difficultés à composer ses embarquements. Les amis ont leurs charges de famille, les anciens leurs emplois du temps, les plus jeunes des ambitions plus sportives. Passe pour une sortie ou un week-end, mais les travaux d’appoint ou les croisières au long cours suscitent moins d’enthousiasme. Entrave supplémentaire : Eric n’a jamais consenti, comme il est de plus en plus d’usage par ailleurs, le moindre défraiement, ni le plus petit salaire. Le plaisir d’être là, la joie de partager, l’honneur de naviguer sont, à ses yeux, des récompenses qui se suffisent à elles-mêmes.
En priorité, Eric Tabarly compte, depuis plusieurs années déjà, sur le généreux Jérôme Boyer, la quarantaine, la discrétion faite homme, issu d’un milieu favorisé mais sans attaches précises, qui jamais ne compte ni ne calcule. Il profite aussi, depuis peu, de la fraîcheur d’esprit de Yann Jameson, jeune marin irlandais, skipper prometteur, qui, lui aussi, se donne et s’investit sans compter. En dehors de ces deux fidèles, il faut souvent d’autres bras. D’autant que le cotre centenaire est exigeant : il impose une quantité non négligeable d’huile de coude et un ordre contraignant à respecter dès qu’il est question de changer d’allure, de cap ou de voilure. Le " moussaillon " Rebec, c’est certain, ne sera pas de trop !
La preuve : le 18 décembre – Eric Tabarly a non seulement couru la Transat Le Havre-Carthagène, mais il l’a qui plus est gagnée ! – une nouvelle lettre part pour Toulon. Le capitaine et son futur matelot ne se sont toujours pas rencontrés, mais le ton, cette fois, est amical et les explications qui l’accompagnent on ne peut plus détaillées. Deux pages durant, Tabarly passe en revue la garde-robe de Pen Duick (trinquette, foc, flying-jib, etc.), les combinaisons recommandées (au largue par petite brise, au vent arrière, au vent de travers, etc.). Il détaille aussi avec un soin quasi maniaque le paquetage de son équipier à venir : un ciré, une veste de quart, cinq ou six tee-shirts, deux pantalons de toile – " Je proscris les jeans qui ne sèchent pas. J’utilise des pantalons de Tergal ou en toile de coton " –, deux vareuses de toile, deux jerseys, un sac de couchage – " Personnellement, ayant trop chaud dans un sac, j’utilise une couverture et un sac à viande " –, etc. Abandonnant au tout dernier paragraphe l’embarrassante question financière que ce branle-bas général suppose : " Pour le budget à prévoir, je ne m’en suis jamais soucié, mais ça ne va pas chercher loin. Il n’y a que les frais de nourriture 6... "
A quelques jours de Noël, Jacques Rebec ne peut rêver plus beau cadeau. Durant toute la fin de l’hiver et le début du printemps, il rumine sa chance et l’exceptionnel de la situation. Achève ses obligations, effectue une dernière visite sur l’île du Levant, où il était stationné ces deux dernières années, relit quelques bouquins de mer et peaufine pour la énième fois son sac. Le 21 mai, sept jours avant que ne débutent les festivités du centenaire, sans autre lettre ni contact supplémentaire, si ce n’est un ultime coup de téléphone de routine, il gagne Bénodet en train et emprunte un taxi jusqu’à Gouesnac’h où résident les Tabarly. Lorsqu’il arrive en fin de matinée, la maison bruit des mille et un préparatifs indispensables à la fête. Eric est parti et Jacqueline affairée. S’il retourne au port, lui dit-elle, il a une chance de voir Pen Duick rentrer. Le taxi qui patiente sur le gravier refait le chemin inverse, mais Jacques Rebec ne réalise toujours pas : " C’était assez fou comme situation. Je me retrouvais au bout du quai de Bénodet avec mon sac, j’ai attendu un peu et j’ai vu une belle voile arriver. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Les photos sont un peu trompeuses. Quand elle s’est approchée, je n’ai pas pu me retenir : je suis allé dans la cabine téléphonique la plus proche et j’ai annoncé à ma femme que je " voyais " Tabarly ! "
" Bonjour. " Les deux hommes ont la même taille, la même poigne. Moins par nature que par la force des circonstances, l’invité s’habitue d’emblée au silence de son hôte. Bien que la maison de Gouesnac’h soit agitée d’allées et venues permanentes et que le téléphone sonne sans discontinuer, la table est dressée et le déjeuner servi dans la foulée. La conversation est anodine et ne s’envole vraiment qu’au moment du café à propos des fameux Lancaster qu’Eric a pilotés jadis et que Jacques admirait dans sa jeunesse depuis le plancher des vaches. Plutôt que de s’installer au premier étage de la longère, le matelot est invité à prendre ses quartiers à bord de Pen Duick, installé juste en aval, à Pen Foul, en plein milieu du chenal. Contrarié par la marée et les courants, Jacques se familiarise comme il peut avec l’annexe qu’il est obligé de manier – comme Tabarly – à la godille. Premier jugement et première sentence : " C’est pas mal, mais il y a encore beaucoup à faire ! " Eric s’étonne encore du poids de son sac. Un peu gêné, Jacques avoue un matériel photo important. La moue qui s’ensuit ajoute à son malaise. Deuxième jugement et première absolution : " Si tu ne me demandes pas de poser, ça va... "
Sans doute sont-ils nombreux les équipiers qui peuvent revendiquer semblable prise en main, mais le cas de Jacques Rebec est à part. Il éclaire si justement la réalité du moment, symbolise si fort les priorités de Tabarly, ses rapports aux hommes et aux contingences, qu’il vaut d’être accompagné jusque dans ses plus infinis détails. La béatification post mortem du plus grand marin de France ne doit pas nous égarer : même à la veille d’une fête qui devait célébrer en quelque sorte son statut majuscule et marquer son excellence pour toujours, celui-ci ne profitait d’aucune priorité ni attention particulière. A l’inverse de ses pairs ouvertement engagés sur le front de la compétition, gâtés par des sponsors et fournisseurs de plus en plus généreux, Tabarly devait souvent avoir recours à des solutions minimalistes. Son tempérament ne l’incitait guère, il est vrai, à se plaindre, à tourner une difficulté, à espérer une amélioration. Cet équipier que le hasard lui propose – comme les autres qui l’accompagneront lors de cet ultime voyage – ne pouvait que lui convenir puisque, non content de satisfaire le plaisir du principal intéressé, il palliait un manque, résolvait un problème, ajoutait à l’ordinaire sans que cela lui coûte ni en démarches, ni en contraintes supplémentaires. La solution n’est sans doute pas idéale, mais elle a l’avantage d’être simple, mutuellement souhaitée. En tous lieux, en toutes circonstances, Tabarly a toujours préféré s’adapter en douceur à une situation moyenne plutôt que d’exiger que celle-ci présente un maximum de garanties préalables.
Rebec mesure sa chance. Il prend ses aises à l’intérieur du beau bateau, s’habitue à sa couchette à tiroir et casse la croûte à la lueur de la lampe à pétrole, seul éclairage du bord. Il cherche à se rendre utile, brique le compas et recueille, à l’issue de l’exercice, un premier sourire de contentement. Le week-end précédant la fête, Pen Duick embarque, comme promis, quelques jeunes de Grand Largue, association d’aide à la réinsertion, qu’Eric parraine depuis quelques années. Tout le monde est décontracté, émerveillé, sauf le capitaine dont les yeux ne quittent pratiquement pas sa grand-voile qui " " pochait " un peu et qu’il a renvoyée à Lorient dès que nous sommes revenus à Bénodet. "
Quarante-huit heures plus tard, Pen Duick repart pour l’île aux Moutons, terre minuscule située sur la route de Glénan. Les bateaux de la fête doivent s’y rendre au terme d’une navigation côtière et un minimum de préparation est nécessaire. Eric passe la faux à proximité du point de débarquement et ceux qui l’accompagnent ramassent l’herbe de bon cœur. " Sans prévenir, il est allé se baigner. L’eau devait être à 17o . Il est revenu avec deux pleines poignées de clams, a ouvert son beau panier en osier capitonné de vichy et nous a invités à partager son pique-nique. Il était heureux, mais aussi un peu déçu que si peu de monde soit venu lui donner un coup de main pour ce boulot supplémentaire..."
Malgré le mauvais temps, la célébration du centenaire de Pen Duick se déroule sans anicroche. La sortie à Glénan est annulée, mais pas la régate. Tous les anciens sont venus et les édiles locaux par la même occasion. En fin de journée, le dimanche, même Olivier de Kersauson, peu porté sur la " voile d’autrefois " et les pâmoisons qu’elle suscite trop souvent, rejoint la longère des Tabarly. Claude Luter, ami de vieille date, improvise un bœuf, les toasts et chansons, toujours les mêmes, se succèdent. En guise de conclusion, Eric tend un magnifique bouquet à Jacqueline sous le chapiteau dressé pour la circonstance. Le remerciement qu’il reçoit en retour est ému : " C’est bien la première fois que tu m’offres un bouquet acheté chez le marchand ! " Et la réponse qui l’accompagne instantanée : " Ben, c’est normal, il y en a plein le jardin... "
Trois jours ne sont pas de trop pour remettre en place ses meubles et ses idées, pour apprêter et peaufiner le bateau en vue de la navigation prochaine. Eric est de toutes les corvées. Il participe au nettoyage et à l’avitaillement, comme à son habitude. Les cent cinquante bouteilles de châteauneuf-du-pape (domaine de Tout-Vent 1997) chargées à bord suscitent quelques commentaires sur le quai voisin : " ... Ben dis donc, ils ne s’embêtent pas... " et autant de haussements d’épaules en échange. Jérôme Boyer et Yann Jameson participent aux préparatifs, mais l’un et l’autre ont clairement informé leur " patron " qu’ils n’embarqueraient pas pour ce voyage-ci. Le mariage d’un parent pour le premier, d’autres obligations pour le second ne leur permettent pas de se libérer en temps voulu. Deux, trois jours plus tard éventuellement... Eric enregistre, mais n’en démord pas : il veut lever l’ancre dès que possible. Peut-être s’imagine-t-il que, comme à l’ordinaire, le " non " de ses équipiers dévoués – jamais défrayés, ni rétribués – se métamorphoserait à la dernière minute comme ce fut si souvent le cas. Peut-être Jérôme et Yann, espéraient-ils à l’inverse, que leur capitaine obstiné – jamais affolé, ni paniqué – réviserait, lui-même et pour une fois, son si définitif point de vue.
L’avant-veille du départ, programmé le mercredi 3 juin, Eric et Jacqueline dînent chez leur ami de toujours, Bernard Garçon, médecin à la retraite, installé dans une belle maison en bord de mer, au Letty, juste au sud de Bénodet. L’échange, comme souvent en pareil lieu, est rigolard et badin. A une ou deux reprises, Tabarly évoque le retrait de ses habituels équipiers et les difficultés qu’il rencontre à les remplacer. Ses hôtes lui conseillent de patienter, de reporter son départ. " Ah, je vais prendre du retard... " Dans l’entrée, au moment de se quitter, le charmant toubib qui a partagé tant de régates et de soirées avec son ami insiste une dernière fois : " N’oublie pas que tu n’es pas seul... "
A peine rentré chez lui, Tabarly passe encore un coup de téléphone à Yannick Le Maguer, son assureur, mais surtout, comme Garçon, son indéfectible compagnon de route depuis près de quarante ans. Entre Concarneau – où Le Maguer habite une villa perchée sur la colline – le Letty et Gouesnac’h les kilomètres n’existent pas. Ces trois-là – et leurs épouses – s’entendent à la perfection. Ils parlent le même langage, collectionnent de semblables centres d’intérêt et partagent des valeurs équivalentes. Pas une semaine sans qu’ils s’appellent ou ne se croisent, pas de vacances sans envisager une récréation commune.
Il est 23 h 30 et Eric invite Yannick à contacter dans la seconde quelques-uns de ses propres équipiers. Il fixe le départ de Pen Duick au lendemain matin – ce qui en langage tabarlien signifie au mieux en fin de matinée, au pire en début d’après-midi. Le Maguer qui possède lui-même un voilier – le Jean d’Horta, dédié à son père décédé et enterré aux Açores – contacte, en pleine nuit, Nicolas, Gaby et Patrick. A minuit trente, son rapport est négatif. Ses hommes sont éventuellement intéressés, mais le délai est trop court. Pas le temps de prévoir, ni de se retourner. Yannick insiste : " Tu devrais au moins attendre quarante-huit heures de plus... "
Non, il ne patientera pas si longtemps puisque la date du rendez-vous est fixée de longue date, que le calendrier marin lui commande de partir dès que la marée sera favorable, que les étapes seront courtes et sans dangers, et que les équipiers, une fois libérés, ne manqueront pas de le rejoindre chemin faisant. De fait, il accorde au doute vingt-quatre heures de répit, mais le jeudi à 13 h 45, il retrouve tout son monde sur la cale de Sainte-Marine en face de Bénodet (Jacqueline, Jacques Rebec, Candida et Antoine Costa ; mais aussi Elisabeth et Bo Ericson et leurs deux matelots ; mais encore Jérôme Boyer et Yann Jameson) pour le traditionnel casse-croûte d’avant départ. Chacun demeure campé sur ses positions. Jacqueline : " En vingt-deux ans de vie commune, une seule fois je lui ai demandé de ne pas partir, ou tout au moins de ne pas partir dans ces conditions et c’était cette fois-là... " Jacques Rebec : " Eric était très calme. A la différence de Jacqueline, il n’était pas inquiet du tout. Il semblait avoir intégré les arguments de ceux qui avaient demandé à rester. Franchement, il ne semblait pas leur en vouloir le moins du monde. Il se disait que les choses allaient naturellement évoluer. "
De toute façon, il ferait route de conserve avec Magda et Erwan Quéméré (que Jérôme Boyer a lui-même prévenu) viendrait à son bord dès sa première escale anglaise. Jacques Rebec : " Nous sommes vraiment partis sur la pointe des pieds. Direction Audierne pour faire le plein de gas-oil puis, le lendemain, le 6, direction Ouessant, où Eric avait rendez-vous avec Jean-René Kéruzoré qui voulait tourner un film vidéo en sa compagnie. Nous avons passé le raz de Sein sous le soleil. Eric était en maillot de bain. Cela aurait fait une belle photo, mais je n’ai pas osé descendre chercher mon appareil. En fin d’après-midi, la brume s’est levée et le phare de la Jument a disparu. Eric a sorti un GPS, un Sony première génération, un truc monstrueux, mais nous n’avons pas trouvé l’entrée de Lampaul pour autant. Le ressac devenant de plus en plus audible, nous avons décidé de faire demi-tour. C’est un bateau de pêche – qui avait déjà assuré le remorquage de Magda – qui nous a conduits au port. Eric est allé remercier le capitaine avec deux bouteilles de côtes-du-rhône. Il est revenu avec quatre de ses gars qui voulaient visiter Pen Duick et qui nous ont offert une pleine plâtrée de pinces de dormeur. Avec un bon camembert en supplément, la soirée a été parfaite. "
Le dimanche, Pen Duick rejoint la baie du Stiff de l’autre côté de l’île. L’irrésistible Kéruzoré, boute-en-train notoire, tourne son film, amuse la galerie, exécute d’étonnants tours de passe-passe. Eric est aux anges : " En mer on navigue, à quai on s’amuse... " Le lendemain, cap sur les Scilly. Magda mais aussi Kentra, un autre Fife, plus récent et plus long, également en route pour l’Ecosse, ont pris les devants. Le temps n’est pas fameux, mais maniable. Pen Duick fait route sous voile de cape. La plus grande est installée sur Magda. Les quatre locataires du bord appliquent les classiques quarts de marine. Candida, plutôt dans son élément, se débrouille bien. Antoine qui ne dispose même pas d’un ciré adapté est moins à l’aise. Quant à Jacques, il se réjouit : il effectue là sa première " traversée " à bord d’un voilier ! Le cœur y est mais beaucoup moins l’estomac. Vers 19 heures, juste avant de prendre son tour, il rend tout son soûl par-dessus bord. " Dans le regard d’Eric, j’ai lu à la fois de l’irritation et de l’inquiétude. Vu mon état, il était difficile, pour moi, de faire la part des choses... Evidemment, il n’a pas dit un mot et nous n’en avons jamais reparlé. " A 20 h 30, le 9, Pen Duick est à Newlyn, à couple de Magda, en sixième position par rapport au quai.
Erwan arrivé par avion est au rendez-vous tout comme l’adjoint de la capitainerie pressé de récupérer les neuf livres quotidiennes du mouillage. Personne dans les ateliers et hangars voisins ne prête attention aux beaux voiliers de passage qui jurent avec les antédiluviennes unités entassées à la périphérie. Newlyn n’est pas Bénodet. Plutôt Le Conquet ou Douarnenez. En plus industrieux, en moins pittoresque. Les innombrables chalutiers de la Bryan D. Stevenson Co. – cela ne s’invente pas ! –, la plus importante compagnie de pêche privée d’Europe, déchargent leurs cargaisons, pansent leurs plaies, vaquent à l’essentiel. A la Fishermen’s Mission, bâtiment de pierre qui domine le port depuis un siècle, un tableau annonce les funérailles d’un ancien " pilot " et le tirage au sort du prochain tournoi de billard. Sous un plafond couleur nicotine, deux préposés distribuent un " repas pour tous " peu ragoûtant mais gratuit.
A défaut de se fondre dans le paysage, les " touristes " de Pen Duick et de Magda s’organisent. Les bulletins météo qui se succèdent leur promettent un départ retardé de quarante-huit heures au minimum, de soixante-douze heures au maximum. L’opportunité, on l’a vu, de baguenauder alentour, de récupérer un câble galvanisé, de visiter quelques vieilles pierres et de voir à quoi ressemble Land’s End, la " terre du bout du monde ". Sous un beau rayon de soleil, Candida ose : " Elle n’a pas l’air si terrible que cela votre mer d’Irlande... " Eric en est moins persuadé : " Attends d’être dessus et tu verras... " L’ambiance est rieuse, agréable. Le 10 au soir, les neuf se retrouvent à bord de Magda. Menu suédois à la carte. Les harengs marinés ravissent toute la tablée, à l’exception de Tabarly peu porté sur la chose. Suivent les inévitables conclusions chantées et la Fanny de Laninon de Pierre Mac Orlan en particulier :
" J’ai plus rien en survivance,
Et quand je bois un coup de trop,
Je sais que ma dernièr’ chance
Sera d’faire un trou dans l’eau. "
Rebec prend la complainte en marche, mais se fait rabrouer gentiment : " Tu attendras ton tour, comme tout le monde... " Eric est hilare. Le lendemain, les deux équipages font table à part. Pas pour se tourner le dos, mais pour mieux préparer le départ prévu vingt-quatre heures plus tard. Une dépression s’est creusée sur l’Angleterre, le vent du sud s’est enfin levé. Il charrie quantité de nuages et de pluie, mais il autorise les deux bateaux à lever le camp. Erwan Quéméré : " Nous sommes partis de bonne heure. Enfin tout est relatif. Il devait être 11 heures. " Une fois de plus, le rituel du chocolat a retardé le départ. Un passage obligé plus méthodique que la cérémonie du thé pratiquée par le plus sourcilleux des prêtres shintoïstes. Un must de la culture tabarlienne. Soit cinq pleines cuillerées de Poulain touillées dans un demi-litre de lait. Le tout porté à ébullition et versé dans un bol lui-même placé au fond d’un seau contenant un peu d’eau de mer. La cuiller en bois remue encore, jusqu’à ce que la mélasse d’abord trop chaude atteigne, grâce à ce bain-marie improvisé, la température idéale ! Le chocolat est bu ? La journée peut commencer.
Elle s’annonce plutôt clémente. Le cap est fixé sur la côte sud de l’Irlande. Pen Duick et Magda sont convenus de se contacter par VHF toutes les trois heures. Tabarly a l’œil à tout. En moins d’une heure, il commande d’envoyer toute la toile, comme il en a toujours eu l’habitude et les trois focs d’avant pour faire bonne mesure. En début d’après-midi, Pen Duick double Land’s End à raser les cailloux, à portée de voix du phare de Longship dont tout l’équipage distingue la plate-forme d’hélicoptère qui le chapeaute. C’est Erwan qui barre. Magda est toujours à vue, mais nettement plus à l’ouest. Le premier contact VHF fonctionne et Eric semble presque surpris de le constater.
Vers 17 heures, la visibilité est beaucoup moins évidente. La tête de mât de Magda a maintenant totalement disparu de l’horizon. Le vent monte. Il lève un sérieux clapot sur l’arrière qui se heurte de manière quasi frontale aux résidus de houle venus du nord. Les mouvements de Pen Duick sont chaotiques, désordonnés. Très bas sur l’eau, le voilier centenaire mouille beaucoup. Il faut au minimum rentrer le foc volant. Manœuvre qui impose de jouer les fildeféristes pendant au moins une dizaine de minutes sur le bout dehors, ce nez de bois qui prolonge l’étrave de deux bons mètres. Antoine, façon de parler, avait pris les devants : " Si Eric me demande de faire ça, je me jette directement à l’eau ! " Eric ne commande pas, il exécute lui-même la corvée et rentre le triangle de toile comme un prestidigitateur un foulard dans sa manche.
A 21 heures, Tabarly profite d’un moment de répit pour faire le point. Depuis Land’s End, Pen Duick a filé 9,1 nœuds de moyenne. Il annonce le chiffre à la cantonade avec un sourire ravi. Dans la foulée, il tente un nouveau contact avec Magda, mais n’y parvient pas. A 22 heures, il consent à prendre un ris dans la grand-voile, puis part se coucher en même temps que Jacques qui fait quart avec lui. Le vent, de force 6, est généreux, la mer hachée, le plafond bas. Pen Duick roule et tangue à qui mieux mieux. Mais si la situation est inconfortable, elle est loin d’être exceptionnelle. Ce n’est pas la tempête, juste une nuit capricieuse où les grains s’accumulent. Jacques Rebec a d’autant plus de mal à fermer l’œil qu’Antoine donne de la voix avec insistance. Il est à la barre et suggère que ceux qui partagent son quart prennent un deuxième ris. Les bras s’agitent, mais le foc et la trinquette restent à poste.
A 23 h 20, Antoine, toujours aux commandes, réveille pour de bon les deux dormeurs. Les creux atteignent maintenant deux ou trois mètres. Pen Duick progresse toujours vent arrière. Il est temps d’affaler la grand-voile et de la remplacer par la voile de cape (plus petite), une opération de routine sur un bateau moderne, un exercice périlleux sur une coque de cet âge, qui plus est dans le noir et par forte houle !
Pen Duick est doté d’un gréement aurique. Sa grand-voile n’est pas triangulaire comme sur la majorité des bateaux, mais trapézoïdale, tendue en haut et en bas par deux vergues distinctes. Une bôme classique de dix mètres dans la partie inférieure et une corne (on dit aussi un pic) de six mètres dans sa partie supérieure. Deux bras articulés sur le mât que l’on imagine aisément sujets à la danse de Saint-Guy dès lors que le bateau ballotte comme il ballottait cette nuit-là en mer d’Irlande. Le temps de s’habiller, Eric est sur le pont vers 23 h 30 laissant à Erwan le soin de prendre la barre. A rebours, le photographe revenu de mille navigations se souvient très distinctement avoir pensé (à voix haute ?) : " Cela ne va pas être simple de faire la manœuvre vent arrière... " et d’avoir ajouté (très distinctement cette fois) à l’intention d’Eric : " Tu veux que je lofe un peu ? ", c’est-à-dire : " que je tourne le bateau dans une position plus favorable ".
Compte tenu du poids de la voile, des mètres carrés à brasser le plus rapidement possible, ce type d’opération s’effectue plus volontiers face au vent. Dans cette situation, la bôme et la toile se maintiennent plus facilement dans l’axe du bateau. Par vent arrière, si l’on n’y prend garde, l’ensemble a tendance à s’échapper perpendiculairement à la coque. Un faux mouvement, une seconde d’inattention et la voile peut, en prime, partir " à l’eau " sans crier gare. Plus problématique encore : la fameuse corne qui surmonte le tout, libérée de toute entrave, risque fort d’osciller comme un pendule qu’il convient de calmer d’une main ferme juste au moment où elle est descendue à hauteur d’homme. " Ça va aller, on va essayer comme ça... ", insiste Eric, qui a déjà répété la manœuvre des dizaines si ce n’est des centaines de fois. Qui oserait discuter un ordre d’Eric Tabarly ?
Antoine et Jacques se sont installés de chaque côté du mât. Côté bâbord pour Antoine, côté tribord pour Jacques. L’un et l’autre s’apprêtent à relâcher la tension des deux drisses (des deux câbles coulissants) qui commandent la fameuse corne désormais aussi dangereuse qu’une faux brassant l’air au rythme du roulis de plus en plus désordonné. C’est Eric, debout sur le capot conduisant à l’intérieur du voilier, à l’arrière du mât, juste devant le poste de barre, qui doit réceptionner l’engin. La descente est longue à se dessiner. Elle s’éternise pendant plusieurs minutes. Eric s’énerve un peu : " Est-ce que les drisses sont claires ? " (capables de filer sans frein). Elles ne le sont pas. Jacques Rebec : " Franchement, je trouvais le temps long. D’autant plus long que j’imaginais déjà la suite des événements. A peine aurions-nous abattu la grand-voile qu’il faudrait, toujours dans les mêmes conditions, réinstaller la plus petite, la hisser, etc. "
Le processus s’interrompra plus tôt que prévu. Toujours campé sur la descente, les jambes légèrement écartées pour amortir les mouvements intempestifs du fougueux Pen Duick, Eric n’a pas le temps de réagir. N’étant plus épaulé par le vent, le voilier accuse un méchant coup de gîte sur tribord. Un mouvement de balancier plus tard, la corne revient comme un boomerang sur le bord opposé. Au passage, elle percute Tabarly en pleine poitrine. La lance d’un chevalier au galop lors d’un tournoi n’aurait pas eu effet plus désastreux : dans l’instant, le skipper est précipité à l’eau sur bâbord. Dans l’instant, Candida proche de la scène a hurlé : " Eric est tombé ! " Dans l’instant encore, Erwan a distingué un juron ou un cri (ou les deux). Dans l’instant toujours, Jacques a pensé tout haut : " C’est pas vrai ! "
Les minutes qui suivent sont un cauchemar. Pour Eric bien sûr, entravé dans son ciré, lesté de ses bottes, perdu dans le noir infini et une eau quasi polaire. Est-il conscient ? Comprend-il qu’il est perdu ? L’équipage, de son côté, est aux abois. La corne a frappé le capitaine, mais c’est un choc tout aussi violent qui a sonné la conscience des rescapés. Chacun a du mal à retrouver son souffle. Privé d’éclairage, le pont est une absence. Jacques suggère que l’on jette une bouée, mais Erwan a déjà expédié la couronne orange en direction de l’endroit qu’il croit être le plus proche de " l’homme à la mer ". Mécaniquement, Antoine et Jacques arriment le pic, étouffent la trinquette, mais le foc est tombé à l’eau. Le récupérer relève du travail de force. Les deux hommes sont allongés sur le pont et tirent comme des damnés.
Jacques qui, lors de son séjour à Bénodet, a visité Pen Duick de fond en comble récupère une mallette de " détresse " d’un autre âge, rangée sous la table à carte : " La vraie était située dans le cockpit, près du " bib " (le canot de sauvetage), mais nous ne le savions pas... " Deux fusées parachutes sont tirées et, bien que marquées "périmé ", se révèlent opérantes. Un feu de Bengale est allumé quelques minutes plus tard. A ce moment précis, Pen Duick se situe à environ quatre-vingt-dix-huit milles au nord de Land’s End et à quarante milles des côtes galloises. Deux heures de route supplémentaires seulement auraient permis au cotre de rejoindre l’apaisant canal Saint-George où les terres d’Irlande et de Grande-Bretagne se regardent presque à se toucher. En attendant, il vogue au plus près de l’enfer. Non que la mer soit devenue folle, mais parce que le moral des uns et des autres a totalement perdu le nord. Et le moteur (un minuscule engin de 18 CV) qui, maintenant, refuse de démarrer !
Pen Duick vire enfin. Il est 0 h 15, 0 h 20 du matin. Eric dérive au fil d’une eau à 11o depuis une bonne demi-heure déjà. A cette température, un homme, même en parfaite condition physique, ne peut survivre que quatre heures. Légèrement plus s’il dispose d’une bouée ou d’un quelconque objet pour se maintenir en surface... Faute de soutien, l’engourdissement gagne et l’hypothermie guette à mesure que l’horloge tourne. Antoine tente une communication en VHF sur le canal 16 vers 0 h 30. Il ignore le " formatage professionnel ", mais réitère plusieurs appels au secours. Sans succès. Prenant le relais, Jacques utilise le traditionnel " pan pan " qu’il a appris dans la Marine, le message a plus de chance de toucher au but, mais ce sont les batteries qui, cette fois, cessent d’être efficaces. A plus de soixante-dix kilomètres de la première côte, seul un miraculeux bateau de passage aurait pu enregistrer son " SOS ". Pendant trois bonnes heures, Pen Duick, ses passagers anéantis, revient dans son sillage à la vitesse de l’escargot. Entraînées par un minuscule moteur vite essoufflé, les onze tonnes du cotre noir font quasiment du surplace. Le ciré d’Eric n’est doté d’aucune matière réfléchissante, ni de sifflet, ni de fusée de détresse. La recherche à la lueur d’une dérisoire torche électrique est aussi vaine que désespérée. Les compagnons d’Eric l’avouent avec tristesse et humilité : ils ne sont même pas parvenus à retrouver la bouée orange jetée au petit bonheur la chance !
De 4 à 6 heures, le vaisseau en deuil se laisse dériver dans l’autre sens. Candida et Jacques trouvent encore la force de crier, d’appeler. L’aube triste se lève en même temps que la brume. L’équipage se résout à faire cap à l’est. A 7 heures, en allumant une nouvelle fusée de détresse, Pen Duick parvient enfin à capter l’attention d’un cargo et de Longobarda, beau voilier de course qui croisait par là. Les coast guards britanniques sont alertés dans la seconde. Deux hélicoptères de la Royal Air Force, un navire de guerre et un Breguet-Atlantique français sont dépêchés sur zone. Le dimanche 14, deux autres avions français se joignent à l’effectif. Le chasseur de mines Cassiopée suit qui immédiatement entame deux jours de patrouille " en lacet, puis en spirale ". Toujours sans succès.
Commandée par Jeremy Rees, une vedette prend en remorque Pen Duick jusqu’à Milford Haven, son port d’attache. Les mots de réconfort sont là, mais pas l’espoir. Pour couper court aux polémiques et se garder des journalistes, les équipiers chagrins rendent public un communiqué rédigé quelques heures seulement après leur arrivée au pays de Galles. Il dit les circonstances et sous-entend la peine. Eric a disparu et c’est le monde de la mer dans son ensemble qui essuie une larme.
 
1. Les origines du chantier remontent à 1790. Trois générations de Fife s’y sont succédé jusqu’en 1944.
2. Sur Paul Ricard derrière Yves Fauconnier, Philippe Poupon et Marc Pajot.
3. Lettre de Jacques Rebec à Eric Tabarly, 16 août 1997.
4. Lettre d’Eric Tabarly à Jacques Rebec, 25 août 1997.
5. Lettre de Jacques Rebec à Eric Tabarly, 8 septembre 1997.
6. Lettre d’Eric Tabarly à Jacques Rebec, 18 décembre 1997.



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