BENOITE GROULT
AINSI SOIT-ELLE
Précédé de Ainsi
soient-elles au xxie siècle
essai
Benoîte Groult est
romancière et essayiste, jurée du
Prix Fémina. Elle a écrit, entre
autres : Journal à quatre mains,
La part des choses, Les trois quarts
du temps, Les vaisseaux du cur
(Grasset, 1988).
AINSI SOIENT-ELLES AU
XXIe SIÈCLE
e
n'avais jamais relu Ainsi soit-elle depuis
sa parution en 1975, pendant les belles
années du féminisme. Celles
où, dans la foulée de Mai 68, chaque
femme s'était mise à espérer
que l'égalité allait enfin s'inscrire
au quotidien ; celles où chaque homme avait
pu craindre que, cette fois-ci, c'en soit fini de
sa suprématie. Horreur suprême : la
Déclaration des droits de l'homme risquait
de s'appliquer désormais aux droits des
femmes, malgré la précaution
langagière prise par nos
révolutionnaires de 89.
Pourtant, jusqu'en 1968, rien ne laissait
prévoir que le féminisme allait se
réveiller de son sommeil léthargique,
qui durait depuis trente ans. Après l'Age
d'or du féminisme, ces années de la
Belle Époque marquées par un
formidable désir d'émancipation un
peu partout en Europe, la Grande Guerre avait,
comme toutes les guerres, opéré une
implacable remise en ordre des sexes. Pendant
quatre ans, elle avait mis les femmes au travail,
elles avaient remplacé les hommes aux
champs, dans les bureaux, à l'usine, elles
avaient rendu possible l'effort de guerre et la
victoire ; mais, la paix venue on les renvoyait au
foyer, leur refusant toute émancipation,
toute autonomie et jusqu'au droit de vote pour
lequel elles devront attendre vingt-cinq ans encore
et une autre guerre !
Les Années folles virent alors le
déclin du féminisme et le retour
à une stricte hiérarchie des sexes.
La crainte de la masculinisation des femmes au
travail qui va devenir une obsession en France, la
méfiance des ouvriers et des syndicats,
l'image tout à fait négative des
femmes émancipées, symbolisées
par La Garçonne (roman qui valut
à son auteur, Victor Margueritte,
d'être radié de la Légion
d'honneur en 1922), toutes ces peurs
sécrétées par une
société qui voulait retrouver ses
repères, vont contribuer à
étouffer toute revendication.
L'Éternel Féminin est de retour et
les femmes sont fermement invitées à
obéir à la Nature,
c'est-à-dire à se soumettre à
leur vocation d'épouse et de mère.
Pour mieux les y contraindre, cette politique
nataliste va s'inscrire dans une loi, qui bloquera
pour elles toute chance d'échapper à
la fatalité biologique et tout espoir de
pouvoir prendre en main leur vie. Car non seulement
la loi de 1920 aggrave la répression des
pratiques abortives, mais elle interdit toute
espèce d'information sur la contraception.
Elle restera en vigueur pendant plus de cinquante
ans et sera responsable de centaines de milliers
d'avortements clandestins chaque année et de
milliers de mortes. C'est en son nom qu'on
guillotinera en 1943, sous le régime de
Pétain, une blanchisseuse coupable d'avoir
aidé des femmes à avorter. Ce sera la
dernière femme exécutée en
France, où il était en somme moins
risqué d'assassiner son conjoint que de
supprimer un embryon !
En 1939, la Seconde Guerre mondiale, la
défaite puis le régime de Vichy vont
sceller, en même temps que celle de la
République, la deuxième mort du
féminisme. Malgré les actions
héroïques de nombreuses femmes dans la
Résistance, malgré l'octroi du droit
de vote aux femmes par une Ordonnance du
général de Gaulle en 1944, les
Françaises restaient les grandes
oubliées de l'évolution. Car dans
toutes les démocraties (sauf la
Grèce), les femmes avaient
déjà obtenu le droit de vote depuis
des années : les Danoises en 1915, les
Suédoises, les Anglaises et les Allemandes
en 1918, les Américaines en 1920. Et toutes
les démocraties (sauf la Grèce)
comptaient depuis longtemps 15 à 45 % de
femmes élues au Parlement. Seule la France
n'est jamais parvenue à décoller d'un
score consternant. Elle a même réussi
à régresser en vingt ans, par un tour
de force inégalé en Europe !
5,4 % de femmes à l'Assemblée
nationale en 1945.
1,6 en juin 68 ! Vous avez bien lu : un, virgule
six. Puis... par un formidable bond en avant,
près de 11 % en juin 97 !
A cette allure, il faudra 390 ans pour parvenir
à la parité. C'est ce qu'on appelle
d'un air pénétré « la
spécificité française ».
Mais on répugne chez nous à employer
les grands moyens. Le principe des quotas choque.
L'absence de femmes ne choque pas.
On croit souvent, à tort, que la parution du
Deuxième Sexe en 49 fut une
illumination pour bien des femmes en quête
d'identité. Mais cet essai, qui allait
devenir très vite la bible du
féminisme mondial, s'il déclencha en
France de violentes polémiques entre
intellectuels, ne suscita pas dans le public de
prise de conscience notable. Les esprits
n'étaient pas mûrs pour
reconnaître l'immense nouveauté de
cette analyse de la condition féminine.
Lorsque je l'avais lu moi-même, j'avais
admiré bien sûr la puissance d'analyse
de Simone de Beauvoir, le sérieux et
l'ampleur de son travail d'ethnologue, mais un peu
comme s'il s'agissait d'une étude sur une
tribu mal connue, les Pygmées par exemple.
Pas une seconde je ne m'étais reconnue dans
cette description d'une peuplade
sous-développée. Pas une seconde ne
m'effleura l'idée que je faisais partie de
cette peuplade. Que j'étais moi-même
une de ces Pygmées ! Beauvoir d'ailleurs
dans les années 50 se voulait philosophe et
historienne et ne se revendiquait nullement comme
féministe, ce qui en dit long sur la
disqualification du mouvement. Le mot
féminisme allait d'ailleurs
disparaître du Dictionnaire Littré en
58, ce qui en dit long aussi.
Quant au livre, qui remportait déjà
un immense succès aux États-Unis, il
fut dûment désamorcé en France
à la fois par la droite catholique et
gaulliste (l'ouvrage fut mis à l'Index par
Rome) et par la gauche communiste, unies dans une
croisade pour la moralité et contre un
ouvrage « qui atteignait les limites de
l'abject » (François Mauriac). La
question de l'émancipation des femmes et de
l'égalité des sexes était et
reste sans doute la seule qui réussisse
à unir les hommes de tous bords.
On ne se construit pas sans son passé.
J'ignorais tout de ma propre histoire quand parut
Le Deuxième Sexe et jusqu'au nom de
ces rebelles, de ces féministes avant la
lettre qu'avaient été Olympe de
Gouges, Pauline Roland, Hubertine Auclert,
Marguerite Durand et tant d'autres, qui
n'étaient jamais citées dans nos
manuels scolaires ni évoquées dans
nos livres d'histoire. Un autre des essais
fondateurs du féminisme moderne, Une
Chambre à soi , écrit en 1923,
n'avait toujours pas été traduit en
France1. Et Virginia Woolf, qui a
dénoncé avec tant de subtilité
et d'humour l'hégémonie implacable du
mâle, restait pour moi une simple
romancière. Sans références,
sans mots pour le dire, sans modèles
féminins prestigieux auxquels nous
identifier, comment définir notre malaise,
cette sensation de vivre dans un monde dont on nous
refusait le code d'accès ?
Les difficiles années d'après-guerre
n'encourageaient pas non plus à remettre en
question les fondations de la famille et les
relations entre les sexes. Il est difficile de
s'indigner d'une situation qui se produit et se
reproduit depuis tant de siècles comme la
chose la plus naturelle du monde.
J'avais eu vingt ans pendant la guerre,
j'étais professeur de latin et je n'avais
toujours pas le droit de vote. Mais tout le monde
semblait trouver cela normal. Il y avait d'autres
priorités, n'est-ce pas ? Et puis
j'étais une de ces « jeunes filles
rangées » comme on en fabriquait des
milliers à l'époque, modelées
par les écoles chrétiennes, si aptes
à juguler tout mauvais esprit chez les
filles et à étouffer toute ambition
déplacée. Je soupçonnais bien
qu'un carcan de traditions et de
préjugés m'emprisonnait et que je
portais des menottes jusque dans ma tête.
Mais je cherchais en vain avec qui et comment
exprimer ma révolte.
Jusqu'au jour où éclata la vague de
fond de 68, portée par une aspiration
violente à la liberté et au rejet de
tous les pouvoirs qu'incarnait le système
patriarcal. Pourtant il faudra attendre le reflux
de la vague gauchiste en 70 et la déception
des lendemains d'utopie, surtout pour les femmes,
traditionnelles flouées de ce genre
d'aventure, pour que toute une
génération de filles nées
après guerre comprennent que le salut ne
viendrait que d'elles-mêmes et prennent
conscience de la nécessité d'une
lutte spécifique.
A toute révolution il faut un acte de
naissance symbolique. Le nôtre date du 26
août 1970, jour où quelques militantes
anonymes2 eurent l'idée de
déposer à l'Arc de Triomphe une gerbe
en hommage à la Femme du Soldat Inconnu.
Elles furent aussitôt arrêtées
par la police, mais dès le lendemain la
presse annonçait « la naissance du
M.L.F. ». C'est « la libération
des femmes, année zéro » !
titrait une revue. Ce mouvement prétendait
compléter l'explosion de Mai 68, non pas en
mendiant quelques mesures de faveur pour quelques
femmes, mais en exigeant « tout le droit pour
toutes les femmes », comme l'avait superbement
formulé Olympe de Gouges en 1792. Audace qui
allait d'ailleurs lui valoir la guillotine.
En donnant la parole aux femmes, à toutes
les femmes, en rompant avec la modération
des féministes du passé, en
reconnaissant enfin la contribution majeure de
Beauvoir à cette prise de conscience qui
s'opérait dans une confusion joyeuse et
féconde, d'innombrables groupes de
réflexion allaient entreprendre une
étude originale et hardie des multiples
aspects de l'oppression des femmes, que tant
d'entre nous ignoraient. Toutes les formes de ce
que l'ethnologue Germaine Tillon appelait « la
plus massive survivance de l'esclavage » sont
brutalement mises en lumière. Des tabous
sautent... Le langage est subverti... les
fondements de la famille traditionnelle sont
ébranlés et mes propres fondements,
sur lesquels j'avais vécu tant bien que mal
depuis quarante ans, se lézardaient eux
aussi. Dans l'effervescence de ces groupes
débordant d'énergie, exprimée
dans d'innombrables journaux qui semblaient se
créer par génération
spontanée3, je découvrais
les bienfaits de la prise de parole et de ce que je
ne savais pas encore appeler la «
sororité » puisque le mot n'existait
pas dans la langue française.
On a reproché aux mouvements de
libération des femmes de ne pas s'être
ouverts aux hommes. C'était un
réflexe de survie. La parole des femmes dans
une assemblée mixte, j'avais pu l'observer
dans des réunions politiques, qu'elles
fussent de droite ou de gauche, était
considérée comme nulle et non avenue
par des auditoires toujours majoritairement
masculins. Comme si elles ne s'exprimaient pas en
français, leurs propos flottaient dans
l'air, dénués de toute signification
et de tout intérêt pour les hommes.
Là, soudain, entre femmes je
découvrais la liberté de parler et le
bonheur d'être écoutée.
Envolés la timidité, le manque
d'assurance, le doute sur mes propres
capacités, la crainte perpétuelle de
ne pas être à la hauteur. Tout cela
s'évanouissait par le miracle d'une
complicité toute neuve. « La
découverte de l'entre-femmes fut un choc
fantastique dans un pays qui ne le connaissait
guère4. »
Voilà soudain que tout le monde elle
était belle, tout le monde elle était
gentille !
Les partis politiques, dépassés par
l'événement, cherchaient à le
récupérer. Valéry Giscard
d'Estaing créait en 74 le premier
Secrétariat d'État à la
Condition féminine, dont Françoise
Giroud prenait la tête. Mais il
disparaîtra dès 76, laissant mal
augurer de la mise en uvre des 101 mesures
préconisées pour améliorer le
sort des femmes.
C'est la même année que sera
votée, grâce au courage et à
l'obstination de Simone Veil et malgré des
débats souvent ignominieux, la loi sur
l'interruption volontaire de grossesse. C'est en 74
également que la loi Neuwirth sur la
contraception, votée depuis 67, sortira
enfin de la clandestinité.
Le magazine Elle dans un numéro
spécial sur les conquêtes du
deuxième sexe, énumérait les
responsables de ce « raz de marée
féministe », citant en vrac Christiane
Rochefort, Marguerite Duras, Françoise
d'Eaubonne, Évelyne Sullerot, Benoîte
et Flora Groult, Monique Wittig, Simone de
Beauvoir, Louise Weiss, Arlette Laguiller,
Gisèle Halimi, Delphine Seyrig, Liliana
Cavanni, Yannick Bellon et quelques autres. Le
statut dont jouissaient ces auteures, avocates,
réalisatrices de films ou philosophes,
contribua à faire mieux accepter le
féminisme. Provisoirement...
Au point que 1975 sera déclaré par
l'ONU l'Année de la Femme.
Le jour de la Fête des Mères on
s'abstient de dire du mal des mères...
Pendant cette Année de la Femme, on allait
mettre une sourdine à la misogynie. En
France, chez tous les éditeurs se
créent des collections Femme. Chacun veut la
sienne. Elles témoignent de la
diversité des recherches féministes
et mettent au jour une parole rarement entendue.
Des livres importants paraissent, sont lus, ont
même du succès alors que les ouvrages
féministes restaient jusque-là
confidentiels : ceux d'Hélène Cixous,
d'Annie Leclerc, de Kate Millett ; de Colette Audry
qui publie La Femme mystifiée , de
Betty Friedan, traduit par Yvette Roudy. Les
Éditions Des Femmes, sous l'impulsion
d'Antoinette Fouque, éditent Ti-Grace
Atkinson, Julia Kristeva, Alice Schwarzer, Ulrike
Meinhof, qui n'auraient pas trouvé asile
chez des éditeurs « normaux ».
Tout à coup, il devient normal d'être
une femme, d'écrire femme comme Chantal
Chawaf, de parler de spéculum comme Luce
Irigaray, de femmes battues comme Erin Pizzey, de
sang menstruel comme Marie Cardinal, de
ménopause, de vagin, ces mots
dégoûtants, interdits de
littérature, réservés au
gynécée.
C'est porté par cette vague que paraît
Ainsi soit-elle en 1975. Les livres
féministes ne sont plus une marchandise
suspecte réservée à des
maniaques. Ils ont acquis une
légitimité médiatique...
même si les hommes continuent à ne pas
les lire. Témoignages bruts ou
réflexions absconses, ils sont
sérieux ou fous, magnifiques ou illisibles
parfois, mais toujours émouvants parce
qu'ils témoignent d'une parole si longtemps
bâillonnée.
Encouragés par ces livres qui parlent enfin
d'elles en direct, sans passer par le regard
magistral, les mouvements féministes
sensibilisent le public à des
réalités longtemps occultées :
à l'inceste, sujet tabou, aux femmes battues
qui constituaient encore en 70 un objet de
plaisanterie, dans la tradition des fabliaux du
Moyen Age, aux violences de toutes sortes qu'elles
subissent. Ils dénoncent ce qu'on commence
à appeler le machisme et organisent des
conférences mondiales qui
révèlent l'universalité de
l'oppression.
Mais « l'implacable résistance des
hommes5 » à
l'égalité des sexes n'est pas
près de se fissurer. Le backlash, le retour
de bâton, s'organisent. On aurait pu en voir
les signes avant-coureurs camouflés sous une
forme badine, le dernier soir
précisément de l'Année de la
Femme. Pour clore 1975, la télévision
annonçait en effet une émission
divertissante animée par Bernard Pivot, et
intitulée : « Encore une heure, et OUF,
l'Année de la Femme, c'est fini ! »
Françoise Giroud en était
l'invitée d'honneur, blindée
derrière son imperturbable sourire, face
à une série de mâles en
péril, venus dénoncer le terrorisme
affectif et sexuel exercé par « les
nouvelles femmes », harpies du M.L.F.,
ménagères désertant leurs
fourneaux pour aller glapir des slogans dans la rue
et jeunes filles se livrant au stupre grâce
à la pilule. Toute la panoplie des insultes
sexistes et les lieux communs les plus
éculés de la misogynie de Papa
étaient de retour.
Dans l'euphorie de nos libertés toutes
neuves et des beaux discours égalitaires,
nous avions pu croire que « c'était
arrivé » et nous ne nous sommes pas
aperçues tout de suite que la fin de la
récré était sifflée. En
fait l'effet boomerang se mettait
déjà en place. Le M.L.F. devenait un
épouvantail, la féministe, une
caricature synonyme de lesbienne et de
châtreuse d'hommes, et le féminisme,
un mot qu'on n'osait plus prononcer.
Quant aux médias, ils déclaraient que
la révolution était terminée
et que les intérêts du pays exigeaient
que chacune retourne à sa place gentiment et
que les hommes regagnent la leur, en haut de
l'échelle. On oubliait que beaucoup de
femmes de tous âges, qui n'étaient pas
pour autant des révolutionnaires, avaient
pris goût à l'émancipation et
ne rentreraient pas dans le rang. Mais on calmait
les esprits en répétant que le
féminisme avait gagné et que
l'égalité était
désormais un fait acquis, formule
mensongère et pernicieuse destinée
à démobiliser la jeunesse. Aux
Journées internationales de la Femme,
Jacques Chirac se faisait applaudir en stigmatisant
« l'intolérance furieuse avec laquelle
les partisanes de l'intégrale
libération de la femme entendent imposer
à toutes les autres leurs conceptions
personnelles de la liberté ». On
insinuait que le degré atteint par les
femmes était bien suffisant et même
qu'elles étaient allées trop loin.
Pour effrayer l'opinion on évoquait «
les excès du féminisme », sans
pouvoir en citer un seul en dehors de la
manifestation américaine de 1968, où
quelques centaines de femmes avaient
brûlé leurs soutiens-gorge sur la
Ve Avenue et où Valérie
Solanas tira un coup de feu sur Andy Warhol, le
blessant légèrement. Un seul coup de
feu pour une si vaste révolution, quel bel
exemple de modération !
En somme, après la divine surprise des
années 70, on assistait « à la
revanche des misogynes6 ». Les
pamphlétaires (des deux sexes) se
déchaînent dans des articles et des
essais beaucoup plus virulents et haineux qu'aucun
livre féministe n'avait osé
l'être. On stigmatise « les sinistres
descendantes de Simone de Beauvoir, cette lugubre
cohorte de suffragettes mal fagotées... ces
ovariennes cauchemardesques qui brandissent
moralement (!) des clitoris monstrueux... »
(Pascal Jardin dans Lui ). On dénonce
l'apologie de la connerie et « le culte de la
vulve » (Claude Alzon), on qualifie les
militantes « d'affreuses vioques,
bréhaignes et pauvres profs de philo
à la retraite » (Lartéguy), le
point commun de toutes ces dames étant bien
sûr d'être « moches, mal
baisées et pas baisables » (Jean
Cau).
Par ailleurs, avec la dégradation du climat
politique et économique, les perspectives
s'assombrissent pour les femmes. Le
ministère des Droits de la Femme dont Yvette
Roudy avait fait le fer de lance de
l'émancipation, est remplacé en 86
par un Secrétariat d'État puis par
une simple Délégation, puis par rien
du tout. L'angoisse devant le chômage, le
désenchantement, la lassitude des actions
collectives, poussent bien des femmes à se
démobiliser. Parvenues au milieu du
gué, elles se voient culpabilisées de
toutes parts par un antiféminisme qui n'ose
pas dire son nom mais qui peut être virulent,
car il traduit une angoisse réelle et prend
place dans l'histoire des peurs individuelles et
collectives. La femme, comme le juif, l'exclu,
l'étranger, est devenue une figure de bouc
émissaire, qui concentre sur sa personne les
fantasmes les plus aberrants. On la rend
responsable des dérives de la
société, la crise de la famille, la
violence, la drogue, la délinquance
juvénile. Un antiféminisme d'autant
plus efficace qu'il se cache derrière une
sublimation de la « vraie femme », cet
objet virtuel, ce fétiche qu'on brandit
chaque fois que « les femmes en font un peu
trop » (Yves Roucaute).
Ce retour aux rôles traditionnels est
encouragé avec une satisfaction non
dissimulée par ces indicateurs sociaux que
sont la presse féminine, le cinéma et
la publicité. Il n'existe plus un seul
journal féministe depuis la disparition de
F. Magazine . Évincée la
« célibattante » des années
80, la superwoman qui vit sa liberté
sexuelle, réussit sa carrière et
programme ses enfants. Elle est
discréditée au profit d'une
féminité décervelée et
réduite à sa beauté : le
top-model. On est passé de la femme
libérée à la femme
reféminisée !
Histoire d'O sort sur les écrans et
remet à l'honneur cette vieille idée
que les femmes aiment être dominées,
battues, voire violées. Les
féministes qui protestent passent pour des
puritaines. On veut ignorer le lien entre la
violence, l'exploitation sexuelle des femmes, et la
domination masculine.
La femme au foyer, qui n'osait pas dire son nom en
70, est redevenue une image positive et la
maternité, présentée comme
radieuse et toujours épanouissante, est
revalorisée face à la vie infernale
et solitaire que mèneraient celles qui
privilégient leur carrière. Avec le
reniement progressif du féminisme, les
jeunes filles sont poussées insidieusement
vers le modèle sécurisant
d'antan.
Finalement, on déclare que Beauvoir
s'était trompée : on naît femme
et on ne s'épanouit qu'en se pliant à
son destin, en acceptant non
l'égalité mais la
complémentarité des rôles et le
retour aux valeurs de la vie et de l'amour,
incarnées par les femmes. Une vieille
recette déguisée en progrès.
Un oubli en tout cas de cette phrase clé du
Deuxième Sexe , essentielle pour
ouvrir la voie à tous les possibles : «
La physiologie ne saurait fonder de valeurs.
»
La mode est complice de ce retour à l'objet
sexuel. Disparues les Coco Chanel, Schiaparelli,
Carven, Grès ou Jeanne Lanvin. Ce sont des
hommes désormais, « les Grands
Couturiers », qui conçoivent la mode
et, parmi eux, des Japonais, dont on connaît
le penchant pour une vision fantasmée et
fétichiste du corps féminin.
On n'a pas encore signalé le retour du
corset mais déjà ont resurgi ces
dernières années les faux-culs, les
lèvres insufflées et les seins
siliconés, gadgets tirés du catalogue
récurrent des fantasmes masculins.
L'inquiétant, ce n'est pas qu'ils existent
mais c'est qu'ils soient relayés par la
presse féminine, y compris celle
destinée aux adolescentes, selon laquelle
ces accessoires ne sauraient aliéner les
femmes, puisqu'ils sont considérés
comme ludiques ! C'est pour être plus femmes
encore que deux cent mille Françaises se
sont crues tenues de recourir à des
opérations mammaires depuis dix
ans7, et cela, avec la
bénédiction de nos magazines qui ont
été conçus en principe pour
défendre notre image et non pour la rendre
conforme aux rêves des machos.
Où sont les rédactrices
féministes qui rappelleraient aux jeunes
filles que l'art de la séduction n'est pas
fonction de mensurations idéales et
obsessionnelles, mais passe aussi, et
peut-être d'abord, par l'intelligence, voire
la culture, l'aisance et le plaisir d'être
soi ?
Où sont les journalistes féministes
pour rappeler que c'est l'esprit, la
personnalité, plus encore que le corps,
passé le premier coup d'il, qui assure
l'empire sur les curs ?
« Le féminisme est mort, vive les
femmes ! » titrait récemment un
quotidien qui cherchait à
désolidariser les femmes d'aujourd'hui de
toutes celles qui se sont battues hier pour que
leurs filles naissent libres et égales. On
oublie de dire que si le féminisme est mort,
ce qui reste à démontrer,
l'antiféminisme, lui, est bien vivant, dans
toutes les sociétés. Il voudrait nous
persuader qu'il faut maintenant payer le prix de
notre liberté, mais à qui ? Il
voudrait nous convaincre que la lutte est devenue
inutile puisque nous avons gagné. Mais
gagné quoi sinon le droit d'être des
hommes à condition de rester des femmes ?
Contrairement à ce qu'il est reposant de
croire, la condition féminine ne va pas en
s'améliorant. Ni dans le monde, on le sait,
ni même en France. L'hégémonie
masculine en Europe après trente ans de
« victoires féminines », reste
impressionnante. Ne pas le voir, accepter
d'enterrer le féminisme de Maman au magasin
des accessoires, c'est prendre le risque de voir
stagner ou même régresser la place des
femmes dans la société, si
difficilement acquise.
Bien sûr, les relations entre les sexes ont
profondément évolué depuis
trente ans. Le changement majeur aujourd'hui, c'est
que la domination masculine ne s'impose plus avec
l'évidence d'une loi naturelle. Mais l'
« impouvoir » des femmes reste flagrant.
Les images emblématiques et
sécurisantes de la mère, de la vraie
femme, gardent leur poids de séduction
sociale et ont une fonction d'enfermement à
l'intérieur d'un genre, hors de la vocation
universelle de l'être humain. Le dernier
bastion de l'état mâle, c'est
paradoxalement l'acceptation par les femmes de leur
femellitude.
On peut se demander en effet pourquoi les
Françaises, contrairement aux Scandinaves
par exemple, se laissent culpabiliser de leurs
victoires et se défendent mal contre le
travail de sape des nostalgiques de l'ordre ancien.
Elles bénéficient pourtant d'une
législation qui est parmi les plus
libérales d'Europe.
- Elles ont une loi sur l'égalité des
salaires depuis dix ans. Elle n'est pas
appliquée et nous ne
bénéficions pas d'une Commission pour
l'égalité comme d'autres pays
européens.
- La loi Veil autorisant et remboursant l'I.V.G. a
été votée en 75 mais se heurte
à l'hostilité croissante des
médecins catholiques et des commandos
intégristes d'extrême droite. Il est
atterrant que vingt-cinq ans après la loi,
l'avortement reste un tabou, que tant de femmes se
sentent honteuses et culpabilisées d'y
recourir, et de plus en plus souvent contraintes de
s'adresser aux cliniques privées ou de
partir à l'étranger, en Hollande, en
Angleterre ou même en Espagne.
- Elles ont droit à un système de
garderies et de crèches qui est un des
meilleurs de la Communauté, mais il reste
insuffisant et il n'y a pas de volonté
politique pour faciliter le travail des femmes qui
ont des enfants, dans des conditions trop souvent
acrobatiques.
Les hommes sont « des analphabètes du
féminisme8 », on le sait.
Mais les femmes le sont à peine moins, ce
qui est beaucoup plus inquiétant.
C'est pourquoi à toutes celles qui vivent
dans l'illusion que l'égalité est
acquise et que l'histoire ne revient pas en
arrière, je voudrais dire que rien n'est
plus précaire que les droits des femmes.
A celles qui ne regardent ni derrière elles
ni autour, je voudrais rappeler que les Allemandes
de l'Est par exemple, à la chute du Mur de
Berlin, ont dû s'aligner sur la
législation de l'Ouest et ont vu
disparaître du jour au lendemain leur droit
à l'avortement et leur système de
crèches. Des libertés qu'elles
croyaient acquises pour toujours.
Je voudrais rappeler aussi l'exemple des
Algériennes, des Iraniennes, des Afghanes et
de tant d'autres, qui avaient goûté
aux premiers fruits de la liberté et qui,
sous des prétextes religieux ou politiques,
ont été condamnées à
disparaître sous un voile de silence.
A celles enfin qui font confiance aux hommes qui
sont au pouvoir pour que les choses s'arrangent peu
à peu, je voudrais citer une phrase de
Virginia Woolf, encore elle : « L'histoire de
la résistance des hommes à
l'émancipation des femmes est encore plus
instructive que l'histoire de l'émancipation
des femmes. » Si elles ne défendent pas
elles-mêmes les droits conquis par leurs
mères, personne ne le fera pour elles. Et un
droit qu'on n'exerce pas est un droit qui meurt.
Une liberté dont on oublie le prix est une
liberté en péril.
C'est pourquoi il n'est jamais trop tard pour lire
un livre féministe. Ni trop tôt. Ils
n'ont hélas pas pris une ride depuis
vingt-cinq ans !
1. Il ne le fut que trente ans plus tard
grâce à Clara Malraux.
2. On découvrira par la suite que Christiane
Rochefort, Monique Wittig, Christine Delphy, Cathy
Bernheim et Anne Zélinski étaient
parmi elles.
3. Les Pétroleuses , le Torchon
brûle , Choisir , Nouvelles
féministes , Les femmes
s'entêtent , le Front lesbien ,
etc.
4. Françoise Picq dans Les Années
mouvement , éditions du Seuil.
5. Gilles Lipovetski, La Troisième Femme
.
6. Titre de l'essai de Dominique Frischer, aux
éditions Albin Michel.
7. Chiffre communiqué par l'Association des
Chirurgiens-Plasticiens.
8. Comme l'écrit Isabelle Alonso dans
Tous les hommes sont égaux, même
les femmes , aux éditions R.
Laffont.
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